Pourtant la terre d'exil était dure pour ce vaincu. Après avoir passé
quelques mois à Brighton, à la fin de 1848, le printemps et l'été de
1849 à Richmond, le prince se rendit à Bruxelles[616]: pour l'ancien
propriétaire du Johannisberg, de Plass, de Kœnigswart, de tant de
terres et de châteaux somptueux, mis sous séquestre, le séjour de
l'Angleterre était devenu trop onéreux!
[616] A Richmond, M. et Mme de Metternich habitèrent Old Palace.
A Bruxelles, ils louèrent une maison appartenant au violoniste
Bériot et située 11, boulevard de l'Observatoire. Ils y
demeurèrent du mois d'octobre 1849 au 17 octobre 1850. A cette
dernière date, ils s'installèrent au palais d'Arenberg, près du
Sablon (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 50, 72 et
90).
Cependant l'heure de l'oubli vint, l'orage s'apaisa. L'ancien
chancelier, auquel ses biens avaient été rendus, put retourner au
Johannisberg en juin 1851. Le séjour de Vienne redevenait possible
pour lui: la révolution démocratique et constitutionnelle de 1848
avait abouti à une restauration du pouvoir absolu. M. de Metternich
rentra dans la capitale de l'Autriche au mois de septembre 1851. Il
était désormais à l'abri des tempêtes, mais sa carrière politique
était terminée.
Il vécut assez pour voir le début de la guerre d'Italie, avec laquelle
commençaient les longs malheurs de sa patrie. Il «s'éteignit doucement
et sans agonie[617]» à Vienne le 11 juin 1859 vers midi, sept jours
après Magenta, treize jours avant Solférino.
[617] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 648. Le
baron Alexandre de Hübner au prince Richard de Metternich,
Vienne, le 26 mai 1883.
Durant les dernières années de sa vie, les deuils de famille avaient
continué à fondre sur lui.
En 1829, quelques mois après sa seconde femme, il avait perdu son fils
aîné, le prince Victor. En 1833 et en 1836, il avait eu à pleurer une
fille, puis un fils, issus de son troisième mariage, la petite
princesse Marie et le jeune prince Clément. Enfin, le 3 mars 1854, il
voyait s'éteindre la fidèle compagne des mauvaises heures, l'amie
constante et sûre des routes de l'exil, sa troisième femme, la
princesse Mélanie. Des quatorze enfants auxquels il avait donné son
nom, six seulement lui survivaient[618].
[618] De son second mariage avec Mlle de Leykam, M. de Metternich
n'avait eu qu'un fils: le prince Richard, né le 7 janvier 1829,
qui mourut le 1er mars 1895. Il avait épousé le 13 juin 1856 sa
nièce, la comtesse Pauline Sandor, dont l'esprit et l'entrain
firent tant de sensation à la cour des Tuileries sous le Second
Empire. Il fut ambassadeur d'Autriche à Paris et son nom, comme
celui de sa femme, est associé aux joies ainsi qu'aux détresses
de l'entourage de Napoléon III.
Du troisième mariage du prince Clément avec la comtesse Zichy
naquirent cinq enfants.
1º Mélanie, née le 27 février 1832, morte le 14 janvier 1897,
mariée le 20 novembre 1853 au comte Joseph Zichy.
2º Clément, né le 21 avril 1833, mort le 10 juin de la même année.
3º Paul, né le 14 octobre 1834, mort le 6 février 1906, épouse, le
9 mai 1868, la comtesse Mélanie Zichy-Ferraris.
4º Marie, née le 23 mars 1836, morte le 12 juin 1836.
5º Lothaire, né le 12 septembre 1837, mort le 2 octobre 1904,
épousa successivement Caroline Reitter (21 avril 1868) et la
comtesse Françoise Mittrowsky (5 juin 1900).
(STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich und seine Zeit_, t. I, p.
56.--_Almanach de Gotha._--_Mémoires du prince de Metternich_).
L'ancien chancelier, avant de mourir, avait aussi vu disparaître deux
femmes dont les noms devaient éveiller en lui bien des pensées: à
Paris, la princesse de Lieven, en janvier 1857, à Vienne la princesse
Bagration, le 21 mai de la même année.
Cette dernière était revenue habiter l'Autriche. Elle avait été
accueillie avec empressement par son ancien amant. Quand elle
succomba, les familiers du prince n'osèrent, pendant trois jours, lui
annoncer la nouvelle, tant ils redoutaient la secousse que celle-ci
pouvait causer au vieillard. Il fallut pourtant s'y résoudre, lorsque
les journaux annoncèrent le décès. Après bien des précautions
oratoires, on se risqua à lui dire la vérité. L'ancien chancelier,
très tranquillement, eut seulement ces mots pour réponse: «Vraiment,
cela m'étonne qu'elle ait vécu si longtemps[619].»
[619] STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich und seine Zeit_, t. I,
p. 54.
Nous ne savons ce qu'il put dire de la princesse de Lieven. Très
probablement, son oraison funèbre ne fut pas plus tendre. Égoïsme et
oubli! Celle qu'il avait tant aimée méritait pourtant mieux. A défaut
d'un regret à la maîtresse, son cœur aurait été équitable en faisant
à l'amour passé la grâce d'un souvenir ému.
De cet amour, ses lettres, seules, ont survécu. Elles lui attireront
peut-être, après quatre-vingt-dix ans, quelques sympathies nouvelles.
On retrouvera en elles un peu de l'âme de ce grand charmeur, dont tant
de ses contemporaines ont subi la fascination.
Sans doute, les pages écrites à l'amie du moment témoignent de
beaucoup d'infatuation, de beaucoup de légèreté, de beaucoup de
pédantisme philosophique. Mais elles ne seraient pas de M. de
Metternich, s'il en était autrement.
V
Pour ne pas interrompre le rapide exposé des aventures de nos deux
personnages, nous avons réservé pour ces pages le récit de leurs
dernières rencontres.
Au reste, ce n'était pas tant l'histoire de leur vie que celle de leur
commune passion qu'il s'agissait de conter, et les rencontres dont
nous allons parler, après l'amour, après la haine, marquent l'oubli,
cette seconde mort de toute liaison.
On nous pardonnera de revenir en arrière pour faire assister le
lecteur à la mélancolique conclusion de ce roman mi-parti politique,
mi-parti sentimental.
Après leur rupture, le prince de Metternich et la princesse de Lieven
étaient restés plus de vingt années sans se revoir.
Le temps, ce grand pacificateur, avait fait son œuvre quand, en 1848,
ils se retrouvèrent à Brighton.
Le destin avait été cruel pour l'un comme pour l'autre.
Le chancelier, proscrit, chassé de son pays par la révolution,
cherchait avec angoisse la place où il pourrait «poser sa tête pour
mourir[620].» Infirme, dépouillé de ses biens, abandonné de tous, il
ne lui restait, de sa puissance perdue, que le spectacle des
ingratitudes dont il était abreuvé. Dans ce désastre, seule, sa
confiance en lui-même survivait.
[620] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 43.
Celle qui avait été l'ambassadrice fêtée du tsar, vieillie, malade,
brisée dans ses plus pures affections, se trouvait sur la même terre
hospitalière, après avoir fui, elle aussi, devant l'émeute populaire.
Cependant, une consolation leur avait été réservée: aux côtés de M. de
Metternich, le zèle d'une femme très dévouée s'efforçait de panser les
blessures du vieil homme d'État; à ceux de Mme de Lieven, se trouvait
l'ami sûr au sort duquel elle avait, avec tendresse, définitivement
lié le sien. Mais ce n'était ni à la princesse Mélanie ni à M. Guizot
que Clément et Dorothée pensaient quand, jadis, à Aix, ils s'étaient
réjouis de ne plus être seuls, chacun de leur côté, dans la vie...
Au mois de novembre 1848, l'un et l'autre étaient venus chercher un
peu de calme et de repos au bord de la mer, à Brighton. Ils se virent
fréquemment, et leurs relations renouées se continuèrent à Richmond et
à Londres, suivant les étapes de l'exil.
La troisième princesse de Metternich parle de ces rencontres dans les
termes les plus simples: «La princesse de Lieven est arrivée. J'ai eu
avec elle un entretien de deux heures... Je suis allée avec Clément
faire une visite à la princesse de Lieven. Nous y avons trouvé M.
Guizot... Nous voyons beaucoup la princesse de Lieven. Elle nous tient
au courant de tout ce qui se passe à Paris... La comtesse
Chreptovitch, fille du comte de Nesselrode, est venue nous voir avec
la princesse de Lieven...[621]»
[621] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 36, 37, 42,
85 (Journal de la princesse Mélanie).
Nous connaissons d'autre part, par une lettre de Mme de Lieven à M. de
Barante, l'impression de celle-ci: l'ami d'autrefois n'avait pas
retrouvé son auréole.
«Je vois M. et Mme de Metternich tous les jours, écrit-elle. Elle,
grosse, vulgaire, naturelle, bonne et d'un usage facile. Lui, plein de
sérénité, de satisfaction intérieure, d'interminable bavardage, bien
long, bien lent, bien lourd, très métaphysique, ennuyeux quand il
parle de lui-même et de son infaillibilité, charmant quand il raconte
le passé et surtout l'empereur Napoléon[622].»
[622] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VII, p. 421. La
princesse de Lieven à M. de Barante, Brighton, 19 janvier 1849.
En août 1850, l'ancien chancelier et l'ex-ambassadrice se retrouvèrent
encore à Bruxelles. Le prince s'apprêtait à prendre le chemin du
retour vers sa patrie. Mme de Lieven revenait de Schlangenbad et
rentrait en France, en passant par l'Angleterre[623]. Ils ne devaient
plus se voir. Le journal de la princesse Mélanie nous fait connaître
le sujet de quelques discussions politiques auxquelles ils prirent
part pendant ces rapides réunions, mais nous ne savons rien de plus
sur leurs adieux.
[623] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 88 (Journal
de la princesse Mélanie).
Si donc l'on prenait à la lettre les documents que nous venons de
citer, aucune fibre du cœur du prince ou de celui de la princesse
n'aurait tressailli au cours de ces entrevues.
Même en l'absence de tout document, ne peut-on penser qu'il dut
cependant en être autrement? Purent-ils vraiment se côtoyer sans jeter
un regard sur le passé? N'étaient-ils pas, l'un pour l'autre,
l'évocation vivante de leurs plus brillantes années?
Ils étaient à l'apogée de leurs carrières lorsqu'ils s'étaient aimés.
Ils ne se retrouvaient, aigris et désabusés, que pour comparer leurs
détresses.
S'ils n'échangèrent pas les paroles émues qui auraient pu leur venir
aux lèvres, si même ils en échangèrent dont ils ont gardé le secret,
revécurent-ils par la pensée les jours à jamais révolus, ceux où ils
s'étaient adressé de si tendres et vibrants serments d'amour?
Pensèrent-ils à ce «toujours» dont ils avaient voulu faire la devise
de leur passion et qui n'est pas dans la nature humaine?
Ces deux vaincus se souvinrent-ils de la mélancolique pensée écrite
par Jean-Paul sur l'album du Johannisberg, au temps où leurs deux
cœurs n'en faisaient qu'un: «Le souvenir est le seul Paradis d'où
nous ne puissions être chassés?»