III

Le nouveau tsar, Nicolas Ier, à l'occasion de son couronnement, le 3

septembre 1826, donna à la famille de Lieven une nouvelle preuve de

cette bienveillance, dont elle avait été comblée par ses

prédécesseurs. Il conféra aux enfants de sa gouvernante et à elle-même

le titre de prince et la qualité d'Altesse Sérénissime[526].

[526] Dix-huit mois plus tard, le 12 mars 1828, à la mort de sa

belle-mère, Mme de Lieven recevait encore de la famille impériale

un brevet de dame d'honneur de l'impératrice Alexandra Féodorovna

(Arthur KLEINSCHMIDT, _Fürstin Dorothea Lieven dans Westermanns

Illustrierte Deutsche Monatshefte_, octobre 1898, p. 24).

Christophe Andréïévitch, devenu le prince de Lieven, conserva jusqu'en

1834 le poste d'ambassadeur de Russie en Grande-Bretagne.

De 1826 à cette date, la vie de sa femme se passa en une lutte de tous

les instants pour soutenir la politique moscovite, au cours de

laquelle elle ne sut pas toujours observer la neutralité entre les

partis qu'auraient dû lui imposer les privilèges diplomatiques dont

elle jouissait et l'accueil reçu par elle à Londres.

A l'époque où les affaires de Portugal, la guerre russo-turque,

l'agitation de la Pologne mettaient aux prises les intérêts des cours

de Saint-James et de Saint-Pétersbourg, elle attaqua avec ardeur le

ministère de Wellington.

On pût même l'accuser d'avoir, pour assurer la perte de ce dernier,

servi d'intermédiaire entre le duc de Cumberland et les amis

d'Huskisson. L'existence de cette petite conspiration est très

controversée. Le Premier Ministre, en tout cas, était convaincu de sa

réalité[527].

[527] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 91.--Voir une

lettre du duc de Wellington au comte d'Aberdeen (_Despatches,

etc., of Wellington (in continuation of the former series),_ 8

vol. in-8º, 1867-1880, t. VI, p. 56, 29 juillet 1829) reproduite

par M. Robinson (_Letters of Dorothea, princess Lieven, during

her residence in London_, p. XII).

Un jour, il s'expliqua franchement sur le compte de M. et Mme de

Lieven. Le 24 août 1829, il écrivait, parlant d'eux, au comte

d'Aberdeen: «Depuis que je suis au ministère, ils ont joué un jeu de

parti anglais au lieu de faire les affaires de leur souverain. J'ai

les meilleures preuves que tous les deux ont été engagés (comme

meneurs) dans les intrigues pour nous priver du pouvoir, depuis

janvier 1828, qu'ils ont dénaturé notre conduite et nos vues auprès de

leur maître, et qu'ils sont la seule cause de la froideur actuelle

entre les deux gouvernements... Dans un autre pays, même en Russie ou

en France, ou avec un autre monarque... cela justifierait amplement

notre intervention pour obtenir le rappel du prince de Lieven. Mais, à

mon avis, cette mesure nous ferait plus de mal que de bien[528].»

[528] Wellington au comte d'Aberdeen, 24 août 1829 (_loc. cit._,

t. VI, p. 103).

«J'ai reconnu, disait encore Wellington, le mois suivant, à Lord

Heytesbury, que, depuis l'année 1826, le prince et la princesse de

Lieven se sont efforcés de représenter, à Saint-Pétersbourg, ma

conduite, soit au gouvernement soit en dehors de celui-ci, de la

manière la plus défavorable. Je crois bien que leur mécontentement a

commencé à la suite d'une conversation que j'ai eue avec le prince de

Lieven, à la fin de 1826, sur la conversion du protocole d'avril 1826

en traité de juillet 1827...

«...Je n'étais pas au pouvoir d'avril 1827 à janvier 1828, et durant

ce temps, je sais que le prince et la princesse... ont écrit de moi

tout le mal qu'ils pensaient et beaucoup plus qu'ils n'en savaient.

Depuis mon retour au ministère, ils ont été ce qu'on appelle en

opposition régulière avec le gouvernement, ils ont dénaturé auprès de

leur Cour tout ce que nous avons fait et particulièrement tout ce que

j'ai fait[529]...»

[529] Wellington à Lord Heytesbury, 8 septembre 1829 (_loc.

cit._, t. VI, p. 145).

Nous savons déjà que si le duc n'exigea pas le rappel de ces

singuliers diplomates, ce ne fut que par conscience de sa supériorité.

Les vœux de la princesse furent momentanément comblés par la chute du

ministère détesté[530] et l'arrivée au pouvoir de Lord Grey. Toujours

selon Wellington, le grand mérite de ce dernier aux yeux de Dorothée

était de conserver «encore quelques vieilles idées d'opposition de M.

Fox sur ce que les Turcs devaient être chassés d'Europe[531]».

[530] En novembre 1830.

[531] Wellington au comte d'Aberdeen, 29 juillet 1829 (_loc.

cit._, t. VI, p. 58).

Mme de Lieven prend part aux négociations qui précèdent la formation

du nouveau cabinet. Lord Grey veut offrir le portefeuille des affaires

étrangères à Lord Lansdowne. Elle le décide à en charger son ami, Lord

Palmerston, avec lequel elle a dansé sa première valse à Londres[532].

Et c'est cependant ce ministre qui obtiendra ce que son prédécesseur

n'avait pas voulu demander: le rappel de l'ambassadeur de Russie!

[532] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,

p. 170.

Son triomphe, d'ailleurs, ne fut pas de longue durée. Lord Grey

n'était pas homme à sacrifier son devoir à ses attachements. Le

conflit entre la Belgique et la Hollande, l'insurrection polonaise

multipliaient les causes de froissement entre Saint-Pétersbourg et le

Foreign office. Bientôt, pour Mme de Lieven, Palmerston ne sera plus

qu'un «très petit esprit, lourd, obstiné[533]» et Lord Grey lui-même

deviendra une «vieille femme».

[533] GREVILLE, _la Cour de George IV et de Guillaume IV_, p.

308.

En 1833, les choses se gâtent. D'après un propos tenu à Greville par

Mellish, la princesse «passe son temps à intriguer et à brouiller les

cartes dans toutes les cours d'Europe». George Villiers l'accuse de

chercher «à provoquer une guerre n'importe où[534]».

[534] _Ibid._, p. 305.

Palmerston, dès lors, est décidé à se débarrasser de son encombrant

voisinage. La vacance de l'ambassade d'Angleterre à Saint-Pétersbourg

lui en fournit le prétexte.

Le dernier titulaire, Lord Heytesbury, ayant demandé à être relevé de

ses fonctions, le cabinet anglais voulut désigner pour son successeur

M. Stratford Canning. Nesselrode fit savoir que ce dernier ne serait

pas reçu à la Cour impériale: «C'est un homme impossible, soupçonneux,

pointilleux, méfiant» avait-il dit pour justifier son refus[535] et

Dorothée Christophorovna avait dû transmettre officieusement cette

résolution.

[535] _Ibid._, p. 307.

Palmerston répondit en maintenant la nomination de Stratford Canning.

Par la maladresse de son intervention, Mme de Lieven avait mis les

torts de son côté: «Elle s'est emballée, prétend Lady Cowper, et

habituée à ce qu'on lui cède, elle a cru qu'elle l'emporterait haut la

main[536]».

[536] GREVILLE, _la Cour de George IV et de Guillaume IV_, p.

308.

La situation devenait grave. La princesse, peu soucieuse de perdre son

poste, se précipita en Russie pour arranger le différend. Elle y reçut

un accueil des plus flatteurs: «L'Empereur est allé au-devant d'elle

en mer, l'a prise à son bord et l'a conduite dans sa voiture au

palais, où il l'a fait entrer dans la chambre de l'impératrice,

qu'elle a trouvée en chemise[537]». Les souverains ne ménagèrent pas à

leur ambassadrice les marques de faveur et de reconnaissance, mais,

quand celle-ci revint en Angleterre, en août 1833, la question

Stratford Canning n'avait pas fait un pas. Sir Robert Bligh, fils du

comte de Darnley, continuait à diriger, en qualité de chargé

d'affaires, l'ambassade britannique de Saint-Pétersbourg.

[537] _Ibid._, p. 325.

Sur ces entrefaites, des causes plus graves vinrent envenimer le

conflit entre les puissances anglaise et russe. Les susceptibilités de

la première avaient été violemment surexcitées lors du traité

d'Unkiar-Skelessi[538] par lequel le tsar et le sultan venaient de

former une alliance offensive et défensive. Un instant on put craindre

de voir la guerre éclater.

[538] Le 8 juillet 1833.

Le traité de Saint-Pétersbourg accrut encore la mauvaise humeur du

gouvernement de Guillaume IV, successeur de son frère George IV[539].

La polémique s'éleva à un ton très vif.

[539] Le traité de Saint-Pétersbourg, signé le 29 janvier 1834,

avait obligé les Russes à évacuer la Moldavie et la Valachie,

mais, en leur laissant la nomination des hospodars, leur avait

conservé une influence dans ces États.

Au mois de mai 1834, le prince de Lieven reçut ses lettres de

rappel[540]. Sa carrière diplomatique prenait fin.

[540] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 342.

Le coup fut profondément sensible à la princesse. Elle s'en vengea

plus tard, en appliquant à Lord Palmerston un mot de M. de Talleyrand:

«Il dépendra toujours d'un ministre des affaires étrangères, quelque

médiocre qu'il soit, de chasser un ambassadeur[541].» Mais, sur le

moment, elle éprouva une véritable douleur.

[541] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,

p. 183.

L'événement l'atteignait, non seulement dans son orgueil, mais aussi

dans tout ce qui lui était cher. C'étaient de nouvelles habitudes à

prendre, une nouvelle situation à se créer, de nouvelles relations à

chercher, toute une vie à refaire.

Cependant le tsar avait pris grand soin de montrer que ce rappel

n'était pas une disgrâce. Il avait nommé M. de Lieven à la charge

enviée du gouverneur du tsarévitch. L'ex-ambassadeur s'embarqua

seulement au mois d'août pour la Russie, sur un navire mis à sa

disposition par l'Amirauté.

Madame de Lieven laissa, dans la société de Londres, «un grand

vide»[542]. Son salon tenait trop de place dans le monde politique

pour qu'il en fût autrement. D'autre part, à côté de ses défauts,

l'ambassadrice de Russie possédait des qualités d'intelligence,

d'esprit et de charme, «une incontestable supériorité d'attitude et de

manières[543]» qui avaient groupé autour d'elle un noyau d'hommes et

de femmes distingués, auquel elle allait beaucoup manquer.

[542] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 342.

[543] M. DE MARCELLUS, _Chateaubriand et son temps_, p. 269.

«On voit ici avec regret Mme de Lieven faire ses paquets[544]»,

écrivait la duchesse de Dino, cette belle et captivante nièce de

Talleyrand, qui faisait les honneurs de l'ambassade de France. Et Lord

Grey, tombé du pouvoir, écrivait à son amie, parlant du départ

prochain: «C'est comme un arrêt de mort[545].»

[544] _Souvenirs du baron de Barante_, t. V, p. 148. La duchesse

de Dino à M. de Barante. Londres, 13 juillet 1834.

[545] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,

p. 150.

Revenue sans enthousiasme en Russie, l'ancienne maîtresse du

chancelier d'Autriche ne pouvait plus guère se plaire dans son pays

natal.

Elle était trop conquise à la liberté occidentale pour s'accommoder du

régime moscovite.

Elle ne pouvait retrouver auprès du tsar un terrain propice aux

intrigues de politique extérieure qui la passionnaient si fort:

l'immunité diplomatique dont elle avait tant abusé ne l'avait pas

suivie à la Cour de son souverain.

D'autre part, depuis de longues années, elle s'était déshabituée du

climat russe. Elle avait beaucoup apprécié, à ce point de vue, ses

séjours à Berlin et à Londres. Maintenant, elle redoutait l'influence

du froid de Saint-Pétersbourg sur sa santé déclinante.

Aussi ne peut-on s'étonner de la voir se plaindre et se lamenter.

Sans doute, elle enveloppe ses sentiments de bien des formes, pour ne

pas heurter l'impérial Maître qui peut tout savoir. Mais, cependant,

son esprit et son cœur sont pleins du regret de Londres.

Elle se reprend à chérir l'Angleterre. Rien de ce qui s'y passe ne

peut la laisser indifférente et, à peine arrivée dans sa nouvelle

résidence, elle pense à se faire envoyer des nouvelles du pays, témoin

de sa splendeur.

«Daignez me pardonner, chère Lady Stuart, écrit-elle le 10 novembre

1834[546], de répondre si tard à vos aimables et gracieuses paroles.

Elles m'ont fait le plus grand plaisir. Vous êtes bien bonne de

m'aimer. C'est au reste un acte de justice. J'aime tant toute cette

Angleterre, en gros, en détail! Je mets tant de prix à ce qu'on s'y

souvienne un peu de moi! Vous me faites la plus aimable des promesses,

en me permettant d'espérer de vos nouvelles pour tout événement public

ou particulier qui aurait de l'intérêt pour moi. _Tout_ m'intéresse

chez vous. Je vous prie de vous souvenir de cela.»

[546] Cette lettre inédite fait partie de la très précieuse

collection d'autographes de M. Raoul Warocqué. Nous en devons la

communication à l'obligeante entremise de M. G. Van der Meylen.

Nous leur exprimons à tous deux notre égale gratitude.

Dans la même lettre, la princesse raconte son installation: «Je ne

suis établie en ville que depuis deux jours. Jusqu'ici, j'ai habité la

campagne avec la Cour, ce qui fait que je ne connais rien qu'elle et

que j'ai maintenant tout à apprendre ici. J'ai une magnifique maison,

et bien chaude et bien commode par-dessus le marché. Cela est une

vraie jouissance. Je ne puis pas dire que la neige le soit. Nous

sommes en plein hiver. J'ai pleuré de chagrin.»

Et elle termine sur ces mots: «Nous avons ici Lord Douro et M.

Canning. J'ai un grand plaisir à les voir. Il suffit d'être Anglais

pour m'aller droit au cœur.»

Wellington, Aberdeen, Palmerston étaient cependant Anglais, eux

aussi...

Mme de Lieven était peut-être plus sincère quand elle écrivait à son

frère: «Un changement total de carrière après vingt-quatre ans

d'habitudes morales et matérielles, toutes différentes, est une époque

grave dans la vie. On dit qu'on regrette même sa prison lorsqu'on y a

passé des années. A ce compte, je puis bien regretter un beau climat,

une belle position sociale, des habitudes de luxe et de confort que je

ne puis retrouver nulle part, et des amis tout à fait indépendants de

la politique[547].»

[547] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,

p. 183.

La princesse ne resta que sept mois à la Cour de Nicolas Ier. Une

terrible catastrophe vint l'en arracher à tout jamais.

Le 4 mars 1835, à quelques heures d'intervalle, deux de ses enfants

étaient emportés par la fièvre scarlatine. C'étaient les jeunes

princes Georges et Arthur, venus au monde à Londres en 1819 et 1825,

ses derniers-nés, ses préférés. L'un avait seize ans, l'autre dix.

Affolée, meurtrie, le cœur à jamais brisé, la mère en pleurs ne

songea plus qu'à quitter sa patrie dont elle rendait le climat

responsable de la mort de ses fils. Elle était d'ailleurs incapable

pour longtemps de reprendre son rôle de sûre conseillère auprès du

gouverneur du tsarévitch. Elle se rendit avec son mari en Allemagne,

puis, bientôt, celui-ci, rappelé par son service et par son zèle de

courtisan, la laissa seule sur la terre étrangère, pour rejoindre son

élève.

Elle passa l'été à Berlin et à Baden-Baden. En septembre 1835, elle

arriva à Paris.

De nouvelles épreuves l'y attendaient.

Elle ne voulait à aucun prix revenir en cette Russie qui lui rappelait

tant d'amers souvenirs. Mais, à cette époque, «la loi russe ne

reconnaissait pas aux sujets du tsar le droit de sortir de

l'Empire[548].»

[548] Ch. SEIGNOBOS, _Histoire politique de l'Europe

contemporaine_. Paris, Armand Colin, 1897, in-8º, p. 560.

L'émigration était considérée comme un crime et pouvait être punie de

déportation et de confiscation. Il fallait une autorisation

personnelle de l'empereur pour se fixer à l'étranger. Ce dernier

l'accordait rarement et au plus pour cinq ans.

Nicolas Ier ne tenait guère à voir son intrigante sujette s'établir de

nouveau au loin, libre du frein de ses fonctions officielles. Mais,

par-dessus tout, il redoutait de la voir s'installer à Paris.

Or, sa dignité interdisait à Mme de Lieven de reparaître d'une façon

suivie à Londres, où elle n'aurait plus retrouvé sa place au premier

rang. Paris restait donc la seule ville où son activité intellectuelle

pût s'exercer, où elle pût trouver dans le monde qu'elle aimait un

oubli de sa douleur, une compensation au vide de son existence.

M. de Lieven, interprétant et exagérant les intentions du souverain,

se montra en cette circonstance d'une rigueur difficilement excusable

à l'encontre de sa malheureuse femme. Oubliant tout ce qu'il lui

devait, oubliant les égards mérités par la détresse de la mère, il

voulut l'obliger de revenir à Saint-Pétersbourg.

Mme de Lieven se révolta. Son mari alla jusqu'à la menacer de lui

supprimer tout subside. Rien n'y fit[549].

[549] Mme de Lieven passa l'été de 1836 en partie à Valençay,

chez le prince de Talleyrand, en partie à Londres chez son amie

la duchesse de Sutherland (_Souvenirs du baron de Barante_, t. V,

p. 405. Le comte Molé au baron de Barante, 13 juin 1836).

De guerre lasse, l'empereur et le prince finirent par accorder, sinon

une autorisation formelle, du moins un consentement tacite à la

séparation. Mais la princesse avait été profondément blessée:

désormais, tout est rompu entre elle et ce mari qui, disait-elle

justement, lui avait «montré une absence de cœur, de simple

pitié[550]» inconcevable.

[550] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,

p. 228.

Elle apprendra sans émotion sa mort survenue à Rome au cours d'un

voyage du tsarévitch[551]. Elle ne conservera de lui que le nom, mais,

bizarrerie de la vanité humaine, elle tiendra à ce nom jusqu'à

refuser, dit-on, de l'échanger contre celui d'un ami très cher.

[551] Le 29 décembre 1838/10 janvier 1839.

A Paris, où elle s'était installée dans un appartement de l'Hôtel de

la Terrasse[552], situé rue de Rivoli, en face du jardin des

Tuileries, Dorothée n'avait pas tardé à reconstituer dans son salon

l'une de ces réunions d'hommes influents, devenues un besoin pour

elle.

[552] Journal _le Nord_. Correspondance de Paris du 30 janvier

1857.

Déjà, en 1836, M. Molé note que sa maison a «été constamment un

centre très actif et de plus d'une couleur[553].»

[553] _Souvenirs du baron de Barante_, t. V, p. 405. Le comte

Molé au baron de Barante. Paris, 13 juin 1836.

Greville la retrouve à l'un de ses voyages en France, en janvier 1837,

et il décrit ainsi son existence: «Mme de Lieven paraît s'être fait à

Paris une situation des plus agréables. Elle est chez elle tous les

soirs et, son salon étant un terrain neutre, tous les partis s'y

rencontrent, si bien qu'on y voit les adversaires politiques les plus

acharnés engagés dans des discussions courtoises... Parmi les hommes

du jour, ceux qu'elle préfère sont Molé, aimable, intelligent, de

bonne compagnie et, sinon le plus brillant de tous, du moins celui qui

a le plus de sens et de jugement; Thiers, le plus remarquable de

beaucoup, plein d'esprit et d'entrain; Guizot et Berryer, tous deux

remplis de mérite[554].»

[554] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 432.

Quelques mois plus tard, le comte Molé écrira de son côté à Barante

ces lignes non exemptes de fiel: «Le salon de la princesse de Lieven

est toujours le lieu de réunion de toutes les ambitions en travail.

Thiers, Guizot et Berryer y vont matin et soir[555].»

[555] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VI, p. 47. Le comte

Molé au baron de Barante, 20 août 1837.

A la même époque enfin, Lord Malmesbury parle d'elle en ces termes:

«Après avoir été ambassadrice ou plutôt _ambassadeur_ à Londres, Mme

de Lieven est venue s'établir à Paris, où son salon est le rendez-vous

non seulement du monde élégant, mais aussi des hommes d'État les plus

distingués. Guizot n'en bouge pas et Molé y est très assidu. Mlle de

Mensingen, une fort jolie chanoinesse, préside la table à thé autour

de laquelle se presse le personnel jeune et gai[556].»

[556] Lord MALMESBURY, _Mémoires d'un ancien ministre_

(1807-1869), p. 47, 3 mai 1837.

Au cours d'un voyage en Angleterre, la princesse fut reçue en

audience, le 30 juillet 1837, par la reine Victoria. Celle-ci, dit

Greville, «s'est montrée fort aimable, mais paraissait intimidée,

embarrassée et n'a parlé que de choses insignifiantes. Sa Majesté aura

ouï dire que la princesse est une intrigante et elle aura eu peur de

se compromettre[557].»

[557] GREVILLE, _Les quinze premières années du règne de la reine

Victoria_, p. 11.

Greville ne croyait pas si bien dire. La souveraine avait été mise en

garde par le roi Léopold. Dans une de ses lettres récemment publiées,

ce dernier supplie sa jeune amie de se méfier de l'ancienne

ambassadrice[558].

[558] Le roi des Belges à la reine Victoria. «Neuilly, 12 juillet

1837.--D'après ce que j'entends, il y a beaucoup d'intrigues

actuellement en train en Angleterre. La princesse de Lieven et un

autre individu, récemment importé de son pays, semblent s'occuper

très activement de ce qui ne les regarde pas; méfiez-vous-en.»

(_La reine Victoria d'après sa correspondance inédite._

Traduction française avec introduction et notes par Jacques

Bardoux. Paris, Hachette, 1907, 3 vol. in-8º, t. I, p. 123).

Le roi des Belges à la reine Victoria. «Laeken, 29 juillet

1837.--Je suis heureux de vous voir sur vos gardes vis-à-vis de la

princesse de Lieven et de ses pareilles.» (_Ibid._, t. I, p. 127).

La vie de la princesse de Lieven avait reçu à ce moment une

orientation nouvelle.

Le 15 juin 1836[559], invitée à dîner chez le duc de Broglie, elle fut

placée à table à côté de M. Guizot. Celui-ci raconte ainsi

l'impression qu'il reçut de sa voisine: «Je fus frappé de la dignité

douloureuse de sa physionomie et de ses manières; elle avait

cinquante ans; elle était dans un profond deuil qu'elle n'a jamais

quitté; elle entamait et cessait tout à coup la conversation, comme

retombant à chaque instant sous l'empire d'une pensée qu'elle

s'efforçait de fuir. Une ou deux fois, ce que je lui dis parut

l'atteindre et la tirer un moment d'elle-même; elle me regarda, comme

surprise de m'avoir écouté et prenant pourtant quelque intérêt à mes

paroles. Nous nous séparâmes, moi avec un sentiment de sympathie pour

sa personne et sa douleur, elle avec quelque curiosité à mon

sujet[560].»

[559] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,

p. 236.

[560] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques et littéraires_. Paris,

Michel Lévy, 1868, in-8º, p. 206.

L'année suivante, M. Guizot perdit l'un de ses fils[561]. Mme de

Lieven lui écrivit: «J'ai acheté chèrement le droit d'entrer plus

qu'aucun autre dans vos douleurs. Je cherchais des malheureux, quand

le ciel m'a si cruellement frappée. Si votre cœur en cherche à son

tour, arrêtez votre pensée sur moi plus malheureuse cent fois que

vous, malheureuse au bout de deux ans comme je l'étais le premier

jour[562].»

[561] François Guizot, mort le 15 février 1837.

[562] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques et littéraires_, p. 209.

Le 5 mai 1837, à propos d'une discussion sur les fonds secrets

demandés par le ministère Molé, M. Guizot avait expliqué à la tribune

pourquoi, peu auparavant, il avait abandonné son portefeuille: «La

princesse de Lieven, raconte-t-il, venait quelquefois aux séances de

la Chambre des députés; elle assistait à celle-ci, et le lendemain

elle m'exprima vivement le plaisir qu'elle avait pris à mon langage et

à mon succès. Ainsi commença, entre elle et moi, une amitié qui

devint de jour en jour plus sérieuse et plus intime. Nous avions

connu, l'un et l'autre, les grandes tristesses humaines et atteint

l'âge des mécomptes; l'intimité s'établit entre nous simplement,

naturellement, sans aucune pensée politique[563].»

[563] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques et littéraires_, p. 211.

Cette intimité ne se démentit jamais. Les mots décisifs qui la

nouèrent semblent avoir été prononcés le 24 juin 1837, au cours d'une

visite à Châtenay, chez Mme de Boigne[564]. Dix-huit ans auparavant,

les mêmes mots avaient peut-être servi, au cours de l'excursion de

Spa, à Dorothée et à Clément de Metternich pour se donner leurs

cœurs. Mais, cette fois, les déceptions de jadis devaient être

épargnées à l'amante.

[564] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,

p. 236.

Jusqu'au jour où la mort vint la briser, cette nouvelle union embellit

la vieillesse des deux êtres qui l'avaient formée.

Mme de Lieven trouva ainsi, auprès de l'honnête homme qu'elle aimait,

le repos et la sécurité d'affection qui, jusqu'alors, lui avaient fait

défaut. Cette histoire d'amour forme certainement la plus belle page

de sa vie, la plus calme, la plus reposante, et c'est dans la

correspondance échangée par elle avec le ministre de Louis-Philippe,

correspondance dont la famille de l'académicien conserve précieusement

les originaux, que les admirateurs de la princesse iront chercher le

meilleur d'elle-même.

Le bruit courut longtemps qu'un mariage secret avait uni les deux

amis. M. Guizot lui-même l'a démenti dans une lettre à Lord Aberdeen:

«Rien de secret ne nous eût convenu ni à l'un ni à l'autre. De plus,

je n'aurais jamais épousé personne sans lui donner mon nom, et elle

tenait au sien»[565].

[565] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,

p. 325.

Mme de Lieven ne tenait pas tant encore au nom qu'au titre. Sa

répugnance à le perdre dut bien être la véritable raison qui l'empêcha

d'accepter la légitimation des liens de son cœur.

M. Ernest Daudet redit une anecdote qui, assure-t-il, se contait à

l'époque où ce mariage aurait pu avoir lieu.

Un jour, en voiture, au bois de Boulogne, Mme de Nesselrode aurait

posé cette question à l'ancienne amie de M. de Metternich:

«Ma chère, on dit que vous allez épouser Guizot. Est-ce vrai?

«Et la princesse d'éclater de rire et de s'écrier en se renversant sur

les coussins:

--«Oh! ma chère, me voyez-vous annoncée madame Guizot![566]»

[566] _Ibid._, p. 323.

Quoi qu'il en soit, à dater du jour où elle se donna à son dernier

ami, Mme de Lieven fit deux parts de son activité politique: l'une lui

sera réservée; elle emploiera l'autre à renseigner le gouvernement

russe sur l'état des esprits en France.

Elle apporte d'abord tout son cœur au service de son amant. Quand ce

dernier est envoyé à Londres comme ambassadeur de France[567], elle

s'ingénie à lui faciliter sa mission, à lui éviter les erreurs et les

faux pas sur ce terrain nouveau pour lui. Sa profonde connaissance de

la société anglaise lui permet de le mettre en garde contre les

maladroites manœuvres, les démarches inutiles, le dangereux

enivrement de la situation.

[567] Février 1840.

Le 29 octobre 1840, M. Guizot, rappelé à Paris, reçoit le portefeuille

des affaires étrangères. Il conservera le pouvoir jusqu'en 1848[568].

Pendant cette longue période, Mme de Lieven restera l'Égérie du

ministre.

[568] M. Guizot fut nommé président du Conseil le 19 septembre

1847.

Dans son salon, celui-ci «règne et gouverne»[569]. Deux fois par jour,

à 2 heures et après son dîner, il vient passer quelques moments ou

quelques heures auprès d'elle.

[569] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VI, p. 168. La comtesse

de Castellane au baron de Barante. Paris, 7 janvier 1839.

[570] _Les quinze premières années du règne de la reine

Victoria_, p. 257.

Non seulement la princesse le conseille ou le réconforte, mais elle

agit efficacement pour sa défense quand il est menacé.

Au commencement de 1845, le ministère venait d'être très ébranlé par

l'affaire Pritchard. On pouvait craindre de voir Robert Peel se

glorifier devant le Parlement d'un triomphe sur la France. Mme de

Lieven voit le danger et charge le frère de Greville de demander

instamment «que, ni dans le discours de la Reine, ni dans la

discussion de l'adresse, il ne soit rien dit qui puisse porter

préjudice à Guizot, dont le sort dépend d'une parole imprudente»[570].

Cette intervention fut efficace et Peel parla de la France «de manière

à satisfaire pleinement Guizot, sans que la dignité de l'Angleterre

ait aucunement à en souffrir»[571].

[571] _Ibid._, p. 258.

Pendant toute la durée du passage aux affaires de son ami, la

princesse, bien qu'assez froidement reçue à la Cour par la reine

Amélie et par Madame Adélaïde[572], fut véritablement une puissance

avec laquelle comptaient les puissants du jour[573].

[572] Lord MALMESBURY, _Mémoires d'un ancien ministre_, p. 47.

[573] Quand Greville vint à Paris, en 1847, chargé par Lord

Clarendon d'une mission officieuse pour tenter d'amener une

détente dans les rapports des deux gouvernements britannique et

français, c'est d'abord Mme de Lieven qu'il va voir. Déjà quand

Lord Palmerston avait voulu venir à Paris, il avait fait tâter le

terrain par l'intermédiaire de cette dernière (_Les quinze

premières années du règne de la reine Victoria_, p. 286).

On aimerait à être certain qu'elle n'abusa jamais de cette situation

privilégiée.

Greville disait: «Sa présence à Paris... doit être fort utile à sa

Cour, car une femme comme elle sait toujours glisser quelque

observation intéressante et utile[574].»

[574] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 432.

Elle avait repris sa correspondance avec la tsarine. «Confiante en sa

propre valeur, écrit Mme de Mirabeau, elle s'estimait beaucoup plus

pour ce qu'elle «faisait» que pour ce qu'elle «était» et elle se

sentait aussi fière d'être, à Paris, mandataire intime de «son

Empereur» que d'avoir été à Londres ambassadrice de Russie. Il est

incontestable qu'elle fut un précieux auxiliaire pour son pays,

qu'elle servait avec une ardeur passionnée[575].»

[575] _Correspondant_ du 10 août 1893, t. CLXXII, p. 533.

_Lettres de la princesse de Lieven à M. de Bacourt_, publiées par

la comtesse de Mirabeau, nièce de ce dernier.

En effet, les conseillers de Nicolas se servaient volontiers de leurs

intrigantes compatriotes pour se mieux renseigner.

«Au nombre des moyens employés par le gouvernement russe, disait en

1832 le major Lambert, est celui de faire voyager des femmes.

«Vous vous rappelez la belle Mme Narichkine, Mme Ostermann

et tant d'autres qui employaient leurs charmes pour saisir des

confidences»[576].

[576] Note communiquée par M. Germain Bapst.

Le rôle de Mme de Lieven dut rentrer dans cette catégorie. En tous

cas, ce rôle n'était pas ignoré de ses contemporains. Un jour, Mme de

Mirabeau, nièce de M. de Bacourt[577], consultait son oncle sur la

manière de répondre à une épineuse demande de renseignements. Ce

dernier, précisément, était en train d'écrire à la princesse:

[577] Mme de Lieven avait fait la connaissance de M. de Bacourt

alors que ce dernier était premier secrétaire d'ambassade à

Londres.

«Mon oncle me présente, en me disant de la lire, la lettre qu'il

venait de terminer, et dans laquelle il passait en revue divers

événements de l'Europe et racontait d'agréables anecdotes inédites;

mais il aurait pu, sans se compromettre, publier le tout dans tous les

journaux français et étrangers.--Voilà, me dit-il, ce qu'on peut

appeler un dîner sans rôti. Emploie le même système; notifie

aimablement quelques détails insignifiants et, si on désire des

renseignements plus sérieux, on ira les chercher ailleurs»[578].

[578] _Correspondant_ du 10 août 1893, t. CLXXII, p, 531.

_Lettres de la princesse de Lieven à M. de Bacourt._

Dans une autre occasion, M. de Metternich communiquait au comte de

Buol une lettre de miss Marion Ellice: «Il vous suffira, d'ailleurs,

de savoir, ajoutait-il, que cette miss Ellice est une personne douée

de hautes qualités intellectuelles et que, depuis plusieurs années,

elle fait la correspondance de la princesse de Lieven, dont elle est

l'amie intime... Vous savez que cette dernière joue le rôle de

correspondante personnelle de l'empereur Nicolas. Elle adresse ses

rapports à l'impératrice»[579].

[579] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 359. Le

prince de Metternich au comte de Buol, 12 juillet 1853.

Vers la même époque, le maréchal de Castellane, avec son rude parler

de soldat, confirme ces indications: «La princesse de Lieven et Mme

Narichkine, dit-il, sont deux ambassadeurs femelles non avoués, comme

l'empereur de Russie en a toujours à Paris»[580].

[580] _Journal du maréchal de Castellane_, 1804-1862. Paris,

Plon, 1896, 5 vol. in-8º, t. V, p. 27.

Après la mort de la princesse, Lord Malmesbury dira encore qu'elle

«avait toujours été employée comme agent secret par l'empereur

Nicolas, avec qui elle correspondait directement»[581].

[581] Lord MALMESBURY, _Mémoires d'un ancien ministre_, p. 237.

Ses familiers connaissaient donc le danger qu'ils couraient en se

montrant trop confiants vis-à-vis de l'amie de M. Guizot. Il dut

falloir toute l'habileté de celle-ci pour maintenir sa situation

mondaine envers et contre tous les soupçons qui pesaient sur elle.

Mme de Lieven n'avait pas tardé à quitter son appartement de l'Hôtel

de la Terrasse. Elle avait loué en 1838 l'entresol du bel hôtel de

Talleyrand, situé au coin de la rue de Rivoli et de la rue

Saint-Florentin, avec vue sur la place de la Concorde. Cet immeuble

venait d'être acheté par M. de Rothschild et l'étage en question avait

constitué l'appartement particulier du prince de Bénévent. La duchesse

de Talleyrand[582] n'avait pas été sans être froissée de cette

location. «Comment trouvez-vous Mme de Lieven, disait-elle, qui

m'écrit l'autre jour qu'elle cherche à louer l'entresol de M. de

Talleyrand pour l'hiver prochain? C'est être bien pressée de me fermer

sa porte, car vous pensez bien que c'est précisément cet entresol

qu'il me serait impossible de fréquenter»[583].

[582] Dorothée de Courlande, duchesse de Dino, devenue duchesse

de Talleyrand par la mort de son beau-père, Archambauld-Joseph de

Talleyrand-Périgord, frère du prince de Bénévent, survenue le 28

avril 1838.

[583] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VI, p. 80. La duchesse

de Talleyrand au baron de Barante. Baden, 15 juillet 1838.

La princesse passa outre à ces susceptibilités. Installée

définitivement dans l'hôtel l'année suivante[584], c'est là qu'elle

reçut désormais.

[584] _Ibid._, t. VI, p. 339. La duchesse de Talleyrand au baron

de Barante. Paris, 27 septembre 1839.

Elle y passait l'hiver, partageant son été entre Baden-Baden,

Schlangenbad, de courts voyages à Londres ou quelques villégiatures

chez ses intimes.

A partir de 1845, elle occupa, pendant les mois de la belle saison, un

pavillon tout à côté de celui que M. Guizot habitait, dans un coin de

Passy, alors presque désert, qu'on appelait Beauséjour, et qui est

devenu le boulevard de ce nom[585].

[585] _Journal du maréchal de Castellane_, t. III, p. 330.--C'est

à tort que l'éditeur des _Souvenirs du baron de Barante_ place ce

Beauséjour près de Saint-Germain.

Mais quand survint la révolution de 1848, Mme de Lieven dut quitter

Paris. Elle était trop compromise par ses relations avec le président

du conseil pour ne pas avoir à redouter le contre-coup des événements.

Greville raconte ainsi sa fuite, d'après elle-même:

«Elle s'était d'abord réfugiée chez les Saint-Aulaire, puis à

l'ambassade d'Autriche: ensuite Pierre d'Arenberg l'a prise sous sa

garde et l'a cachée chez le peintre anglais Roberts, qui l'a amenée

ici (à Londres) comme sa femme, avec de l'or et des bijoux cachés

dans sa robe[586].»

[586] GREVILLE, _Les quinze premières années du règne de la reine

Victoria_, p. 368.

Le train qui la conduisait à Londres transportait aussi M. Guizot,

sans qu'elle s'en doutât. Le ministre s'était échappé en passant par

la Belgique.

La princesse de Lieven devait rester éloignée de Paris jusqu'au mois

d'octobre 1849[587]. Quand elle y revint, son salon reprit vite son

importance.

[587] Elle partagea son temps, pendant ce séjour à l'étranger,

entre Londres, Richmond, Brighton et Schlangenbad, continuant à

recevoir les hommes politiques de tous les partis. Le 3 juillet

1849, le duc Decazes, parlant d'un voyage qu'il venait de faire à

Richmond, écrivait au baron de Barante: «Mme de Lieven a son

salon ouvert tous les jours à 4 et à 8 heures. Guizot y vient

régulièrement à 2 heures et après dîner.» (_Souvenirs du baron de

Barante_, t. VII, p. 456).--En Angleterre, où elle retourna en

1850, elle ne sut résister à son goût pour l'intrigue. Le prince

Albert, dans un mémorandum daté d'Osborne, 8 août 1850, raconte

que Palmerston s'inquiète du complot tramé contre lui à

l'instigation d'étrangers, «se plaignant particulièrement... de

Guizot, de la princesse de Lieven, etc., etc.» (_La reine

Victoria d'après sa correspondance inédite_, t. II, p. 388).

La lettre ci-dessous, jusqu'à présent inédite, donne quelques

détails sur la vie que menait Mme de Lieven à Richmond. Elle était

adressée à M. Jacques Tolstoï, attaché à l'ambassade de Russie à

Paris, et provient de la précieuse collection d'autographes de M.

le général Rebora.

Richmond, mardi le 15 août 1848.

Rien ne pouvait me faire plus de plaisir que d'apprendre votre

arrivée, Monsieur, et je vous remercie bien vite de l'avis que

vous m'en donnez et de votre bonne intention de venir me voir.

Permettez-moi de vous proposer demain mercredi. Voulez-vous venir

le matin? Je suis visible depuis midi, et je sors à 3 heures pour

ma promenade. Ou bien voulez-vous dîner avec moi? Je dîne à 6

heures précises. Si ni l'une ni l'autre de ces propositions ne

vous agréent, peut-être seriez-vous ici avant 3 heures pour faire

avec moi une promenade dans ce charmant pays. Vous n'aurez plus le

temps de me répondre, à moins que ceci ne vous parvienne

aujourd'hui de bonne heure. Dans ce cas, dites-moi un mot. Si non,

je vous attendrai demain à l'un des moments indiqués, et je vous

assure que je m'en réjouis beaucoup.

Mille compliments.

La princesse DE LIEVEN.

Un article du journal _l'Événement_ annonce que le Prince Président en

a interdit l'entrée au général Changarnier, et celui-ci s'y rend dès

le dimanche suivant comme pour démentir cette information[588]. C'est

de ce salon que partent les tentatives de négociations entamées par

Guizot, en vue d'une réconciliation et d'une entente de son parti avec

Louis-Napoléon. Parlant de ces pourparlers, la maîtresse de maison

écrivait à Lord Beauvale (plus tard le comte Melbourne) le 1er

décembre 1851: «Beaucoup de personnes prétendent que, tout en ayant

l'air de s'y prêter, le président n'a pas grande envie d'user de ce

moyen. Un coup d'État le ferait mieux arriver, et il y est tout

préparé[589].»

[588] _Journal du maréchal de Castellane_, t. VI, p. 200.

[589] _Les quinze premières années de la reine Victoria_, p, 454.

Vingt-quatre heures plus tard, l'événement donnait raison à Mme de

Lieven.

Après le 2 décembre, l'influence de cette dernière reste redoutée.

Lord Malmesbury a entendu un amusant récit d'un dîner donné par les

Douglas pour mettre en rapport le Président et l'ancienne

ambassadrice: «Ils ont été comme deux chiens de faïence, et celle-ci a

déclaré qu'il n'y avait rien à en faire[590].»

[590] Lord MALMESBURY, _Mémoires d'un ancien ministre_, p. 160.

Quelques mois plus tard, quand Mlle de Montijo sera fiancée à

l'empereur, ses conseillers la conduiront faire une visite rue

Saint-Florentin: «Notre future impératrice était dimanche chez Mme de

Lieven, écrit M. de Saint-Aulaire, point embarrassée de prendre la

première place, de passer la première aux portes et cela, dit-on, de

fort bonne grâce[591].»

[591] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VIII, p. 48. Le comte

de Saint-Aulaire au baron de Barante, 22 janvier 1853.

L'hommage que rendait ainsi à sa puissance celle qui devait être

bientôt, dans sa radieuse beauté, l'impératrice Eugénie, n'empêcha pas

la princesse de commettre peu après l'une des plus graves erreurs de

sa longue carrière.

De sérieuses complications avaient surgi entre la France et la Russie.

La guerre allait éclater entre les deux nations, amenant un désastre

pour la seconde. Dans cette guerre, dans cette meurtrissure de sa

patrie, Mme de Lieven avait une large part de responsabilité. Elle

avait encouragé les illusions du gouvernement du tsar, pensant

le nouvel empire français trop peu solide pour risquer une

aventure lointaine, convaincue que Napoléon III céderait, si, à

Saint-Pétersbourg, on savait être ferme. L'ambassadeur de Russie à

Paris, M. de Kisseleff, avait été plus clairvoyant, mais ce furent les

conseils de la princesse qui l'emportèrent[592].

[592] Cette action néfaste était connue aux Tuileries, et

l'Impératrice disait au maréchal de Castellane: «Oui, c'est cette

ambassade de femmes qui a fait la guerre. Les personnes

importantes qui allaient dans les salons de Mmes de Lieven,

Narichkine, Kalergis disaient que la guerre était impossible,

qu'il y avait trop d'intérêts en jeu, que l'industrie était

poussée trop loin pour que la guerre pût avoir lieu. Kisseleff,

croyant que l'empereur était très capable de la faire et que

l'alliance anglaise était probable, écrivait dans un sens opposé;

cela lui a valu des avertissements de sa cour; il n'osait plus

exprimer ou, du moins, il n'exprimait plus que timidement son

opinion» (_Journal du maréchal de Castellane_, t. V, p. 113).

Quand nos troupes furent parties pour la Crimée, elle prit tristement

le chemin de Bruxelles[593]. Malgré la continuation des hostilités,

elle obtint à l'automne l'autorisation de revenir à Paris, et s'y tint

dans une patriotique réserve, impatiente cependant de voir signer la

paix «afin de reprendre sa vie politique habituelle[594]». Le traité

de Paris[595] aurait pu le lui permettre, mais la mort ne lui en

laissa pas le temps.

[593] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VIII, p. 59. Le comte

de Saint-Aulaire au baron de Barante. Paris, 27 février 1854.

[594] _Journal du maréchal de Castellane_, t. V, p. 95.

[595] Mars 1856.

Depuis longtemps, sa santé, qui n'avait jamais été robuste, était

devenue très précaire[596].

[596] En novembre 1852, le maréchal de Castellane note déjà: Elle

«est fort souffrante et ne se lève plus de dessus son canapé. Ce

qui la soutient, c'est de s'occuper de politique, sa grande

passion.» (_Journal du maréchal de Castellane_, t. IV, p. 408).

Il répète en décembre 1852: «La princesse de Lieven est fort

souffrante; elle n'ira pas loin. La politique est la seule chose

qui remonte ses forces; elle en a la rage. Sa perte fera un vide à

Paris, pour les ambassadeurs surtout. Elle a une correspondance

dans toute l'Europe; elle a le besoin de savoir.» (_Ibid._, t. IV,

p. 420).

Au début de l'année 1857, ses forces déclinèrent rapidement. Elle

avait alors soixante-douze ans, mais était encore en pleine possession

de toutes ses facultés.

Dans la nuit du 26 au 27 janvier, elle s'éteignit sans souffrance,

entourée de l'un de ses fils, d'un neveu, de son vieil et fidèle ami,

M. Guizot. Celui-ci, dans d'éloquentes lettres au baron de Barante, a

tracé, en termes émus, le récit de son agonie[597].

[597] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VIII, p. 156 et 159. M.

Guizot au baron de Barante. Paris, 3 février et lundi 9 février

1857.

Quand elle ne fut plus, on remit à l'ancien président du Conseil un

billet qu'elle avait griffonné la veille pour lui--son dernier billet,

le point final de sa longue correspondance: «Je vous remercie de vingt

années d'affection et de bonheur. Ne m'oubliez pas[598].»

[598] _Ibid._, t. VIII, p. 159. Ces mots rappellent ceux d'un

billet de la comtesse Marie Esterhazy à sa mère, dont M. de

Metternich avait autrefois parlé à Mme de Lieven. Voir p. 16.

Trois jours plus tard, sa dépouille mortelle quittait l'entresol de

l'hôtel de Rothschild pour être transportée au château de Mesohten, en

Courlande, «dans le caveau où reposaient déjà son mari et les deux

fils qu'elle avait perdus... dans le monument qu'elle leur avait fait

élever[599]».

[599] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques et littéraires_, p. 222.

Elle avait déjà vu disparaître ses deux frères, Alexandre et

Constantin de Benckendorf. Des trois fils qui lui restaient à son

départ de Russie, l'un avait succombé en Amérique, et son mari avait

eu la cruauté de ne pas l'en aviser. Elle avait appris la nouvelle par

une lettre qu'elle lui avait écrite, retournée par la poste à

l'expéditeur avec la mention «Mort»[600].

[600] Les princes Paul et Alexandre qui, seuls, lui survécurent

de ses six enfants, moururent célibataires. Le dernier fut

lieutenant-général, sénateur, gouverneur civil de Moscou,

conseiller privé adjoint du ministre des domaines (ERMERIN,

_Annuaire de la noblesse de Russie_, 2e année, 1892, p. 135).

Le jour qui précéda sa fin, elle demandait encore au baron de Hübner

dans quelle ville devait se tenir le Congrès chargé de régler la

question de Neuchâtel[601].

[601] Comte DE HÜBNER, _Neuf ans de souvenirs d'un Ambassadeur

d'Autriche à Paris, 1851-1859_, publiés par son fils le comte

Alexandre de Hübner, 2 vol. in-8º, Paris, Plon, 1904, t. II, p.

6.

La politique fut ainsi, jusqu'au dernier soupir, le principal intérêt

de la vie de cette grande dame d'autrefois que fut la princesse

Dorothée de Lieven.

Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819 · 第 36 / 114 题