Un misanthrope a dit que l'amour n'était que le commencement de la
haine.
Si l'amour de Mme de Lieven pour M. de Metternich avait été ardent,
sa haine fut tenace--peut-être parce que son dépit avait été profond.
Après la rupture de sa liaison avec le prince, la comtesse ne parle
plus de ce dernier qu'en termes amers, presque constamment violents,
souvent immérités.
A défaut de sa dignité, tant de souvenirs communs auraient dû
cependant protéger le chancelier contre ses attaques.
Dès le 13 juillet 1827, à propos du traité par lequel la France, la
Russie et l'Angleterre s'étaient engagées à imposer leur médiation au
sultan, Dorothée écrivait à son frère: «Les intrigues autrichiennes
ont amené M. de Metternich plus loin qu'il ne pensait, dans une belle
situation. Tant mieux[502]!»
[502] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
in London_, p. 103. Londres, 1/13 juillet 1827.
Le 20 octobre, son ancien amant ayant refusé de s'associer à l'action
combinée des trois puissances, elle est encore plus vive: «Pour ma
part, j'en suis venue à croire que Metternich, l'homme d'habileté, est
mort, car il n'y en a pas trace dans sa présente conduite. C'est
quelque usurpateur de son nom qui a cherché querelle à tout le monde,
qui persiste obstinément dans toutes les erreurs politiques que sa
vanité a provoquées, qui, juste en ce moment, a offensé le roi
d'Angleterre (jusqu'alors son admirateur) dans l'affaire du duc de
Brunswick[503] et qui, pour couronner ses erreurs, à l'âge de soixante
ans, agit comme un niais[504].»
[503] M. de Metternich, pour éviter que la querelle pendante
entre le duc et ses sujets ne vînt devant la Diète, avait fait
des ouvertures amicales aux deux parties.
[504] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
in London_, p. 106. Richmond, 8/20 octobre 1827.--Le dernier
membre de phrase fait allusion au mariage de M. de Metternich
avec Mlle de Leykam. Le chancelier n'avait pas soixante ans,
comme le dit Mme de Lieven, mais cinquante-quatre ans.
Depuis 1824, Mme de Lieven entretenait une correspondance suivie avec
Lord Grey. Le grand homme d'État, nous l'avons déjà dit, s'était
laissé charmer par l'esprit et la grâce de l'ambassadrice. Chaque
jour, il lui faisait parvenir un billet et, jusqu'à sa mort, son
amitié pour elle ne se démentit jamais.
De son côté, la comtesse voyait en lui le chef d'un parti puissant,
l'homme désigné pour prendre le pouvoir, enfin la plus haute influence
capable de balancer celle des tories.
La publication de leurs lettres ne laisse guère de doute sur la pureté
d'une affection que l'âge du comte Grey aurait déjà pu sauver
d'insinuations malveillantes.
Dorothée fit à cet ami fidèle l'aveu de sa liaison avec M. de
Metternich et, à l'heure du désenchantement, elle l'associa à ses
peines. Il fut le confident de ses rancœurs.
Le 4 novembre 1827, Lord Grey nous donne, par une de ses missives, une
preuve nouvelle que la rupture du chancelier et de Mme de Lieven
était, dès ce moment, un fait accompli.
Cette dernière lui ayant parlé d'épouser un _curé_ de campagne, si
jamais elle devenait veuve, il lui répond: «J'ai été fort amusé en me
représentant que vous étiez la femme d'un _curé_ de campagne, occupée
aux détails journaliers de votre humble ménage, avec vos cochons, vos
moutons, vos vaches et votre poulailler. Rien ne manquerait à ce
tableau pour être complet, si ce n'est que Metternich ne soit l'autre
partie. Mais la force d'attraction qui, autrefois, aurait pu produire
cet effet, est bien finie[505].»
[505] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_,
1824-1841, t. I, p. 68. Howick, 4 novembre 1827.
A ce moment déjà, le coup de tonnerre de Navarin avait éclaté:
déception pour l'Autriche, triomphe pour les alliés. Mme de Lieven est
enthousiasmée: «Le curé a reçu la nouvelle de Navarin le jour même de
son mariage--5 novembre. Quel feu de joie pour célébrer l'occasion!»
«Et savez-vous, ajoute-t-elle, quels sont les premiers mots qui me
sont échappés en apprenant la bataille de Navarin: «Certainement,
c'est Metternich qui a fait cela[506]!»
[506] _Ibid._, t. I, p. 73 et 74. Londres, 19 novembre 1827.
Trois jours auparavant, faisant allusion au traité de Londres, elle
s'était écriée: «Il y a un traité qui n'a pas été mort-né comme M. de
Metternich l'avait prédit. Bien au contraire, l'enfant est
remarquablement vivant[507].»
[507] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
in London_, p. 110. Londres, 4/16 novembre 1827.
Un mois plus tard: «Metternich est tombé plus bas dans l'estime
publique... En un mot, il est tout à fait par terre[508].»
[508] _Ibid.,_ p. 115. Londres, 5/17 décembre 1827.
Peu après, survint la mort de Canning. L'arrivée de Wellington au
ministère marque un recul dans les bonnes dispositions de la
Grande-Bretagne à l'égard des Grecs. Mme de Lieven ne décolère pas.
«Le duc de Wellington est premier ministre, écrit-elle à son frère. Il
préfère les voies tortueuses de Metternich à la droite marche de
l'empereur Nicolas[509].»
[509] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
in London_, p. 122. Londres, 8/20 février 1828.
Quant à Lord Aberdeen, c'est un «mauvais ministre», «un homme
honorable et rien de plus», parce qu'il a toujours été considéré comme
le «séide de Metternich.»
Cependant, la joie de l'ambassadrice éclate quand ce même Aberdeen
vient lui déclarer «qu'il n'était ni un coquin ni un fou, et qu'il
fallait être l'un ou l'autre pour avoir quelque égard pour M. de
Metternich[510].»
[510] _Ibid._, p. 137. Londres, 18/30 juin 1828.
Elle se félicite de tout ce qui trouble les combinaisons de «ce grand
homme d'État, dont le crédit, malgré tout, fait encore prime auprès
des ministres». Et, ajoute-t-elle: «C'est pitié qu'il en soit
ainsi[511]!»
[511] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p,
128. Londres, 14 août 1828.
Elle guette tous les événements qui pourraient «donner la jaunisse à
M. de Metternich et Cie[512].»
[512] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
in London_, p. 146. Londres, 13/25 juillet 1828.
Elle répond à Wellington, révoquant en doute un projet dont la mise à
exécution eût été mauvaise politique de la part du chancelier:
«Pensez-vous donc alors qu'il en ait fait une bonne[513]?»
[513] _Ibid._, p. 151. Londres, 10/22 août 1828.
Mais la guerre avait éclaté entre la Russie et la Porte. Mme de Lieven
ne se réjouit pas moins des succès des armées moscovites que des
difficultés qu'ils occasionnent à l'Autriche. Lorsque la paix sera
imposée par ses compatriotes au sultan, elle dira à Lord Aberdeen:
«Tant pis pour vous, milord. Nous ne vous avons pas dupés; vous vous
êtes dupés vous-mêmes. Vos propres illusions ou celles inspirées par
votre patron, le prince de Metternich, ont été vos véritables
ennemis[514].»
[514] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
in London_, p. 199. Richmond, 10/22 octobre 1829.
D'autres fois, elle dépasse toute mesure. Le 31 décembre 1828, elle
écrit à Lord Grey: «Qu'est-il advenu des talents et de l'intelligence
de Metternich? Car il était intelligent, et extrêmement. Je me
souviens que Lord Castlereagh avait coutume de l'appeler «un arlequin
politique», et ce n'était pas mal dire[515]».
[515] _Correspondent of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p.
215. Londres, 31 décembre 1828.
Quelques jours plus tard, elle est heureuse d'entendre le roi
d'Angleterre parler de son ancien amant «comme il le mérite, comme
d'un homme sans croyance ni respect pour la loi, ni pour sa propre
parole», et lui dire «qu'en fait il n'était pas d'iniquité dont il ne
le crût capable[516].»
[516] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
in London_, p. 175. Londres, 3/15 janvier 1829.
Mme de Lieven pensait-elle à celui qu'elle appelait «le grand spectre
blanc»[517], quand elle écrivait à Lord Grey: «Je n'ai jamais eu
grande croyance dans le couplet de la ballade qui dit:
Et l'on revient toujours
A ses premiers amours,
car rien n'est plus rare dans la vie que de revenir à ses premiers
amours[518].»
[517] _Ibid._, p. 204. Richmond, 4/16 novembre 1829.
[518] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p.
232. Richmond, 29 janvier 1829.
Et aussitôt, comme pour prouver que tel n'est pas son cas, elle
ajoute: «Nos relations avec l'Autriche sont tout ce que l'on peut
désirer, en nous réservant en même temps le droit de considérer le
prince de Metternich comme le plus grand coquin qui soit sur la face
de la terre. En passant, j'étais avant-hier à dîner avec le duc de
Wellington et nous parlions de lui. Le duc me dit: «Je n'ai jamais
partagé l'opinion qu'il fût un grand homme d'État; c'est un héros de
société et rien de plus.» J'ai eu beaucoup de plaisir à entendre
cela[519].»
[519] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p.
233. Richmond, 29 janvier 1829.
Deux ans après, Lord Grey appelle ironiquement Metternich «le vieil
ami, l'homme le plus franc et le plus loyal[520]» et l'ambassadrice
répète: «En ce qui concerne l'homme le plus franc et le plus loyal, je
suis tout à fait d'accord avec vous[521].»
[520] _Ibid._, t. II, p. 137. Londres (Downing Street), 17
janvier 1831.
[521] _Ibid._, t. II, p. 138, 18 janvier 1831.
En 1836, le prince de Metternich est devenu «le plus grand fourbe du
monde[522].»
[522] _Ibid._, t. III, p. 185. Howick, 2 février 1836.
La haine de Mme de Lieven l'aveuglait à un tel point que Lord Grey
crut devoir, à un certain moment, la rappeler doucement aux
convenances. Le morceau est à citer en entier: la leçon est jolie.
«Ainsi, lui écrivit-il, l'homme d'énormément d'esprit, d'une franchise
et d'une loyauté tout à fait remarquable, etc., etc., a fini par
devenir le plus grand coquin du monde! Pour ses qualités morales, vous
avez été trompée et vous vous êtes méprise, mais, pour celles de son
intelligence, vous n'avez pu l'être. La puissance de son esprit et
celle de ses talents comme homme d'État ne peuvent pas être altérées
par la route qu'il prend, ni souffrir d'autre diminution que celle
souvent produite, on aime à le croire, par une conduite tortueuse. Je
me souviens que vous me disiez en ville que le duc de Wellington
parlait de lui comme d'un homme d'État. Des opinions qui changent si
complètement pourraient, tout au moins, exciter quelque méfiance au
sujet de la solidité du jugement par lequel elles ont été
formées[523].»
[523] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p.
237. Howick, 1er février 1829.
Cette douche d'eau froide était méritée, il faut bien en convenir.
Quant à M. de Metternich, il sut mieux conserver le respect de l'amour
qui n'était plus. Dans la partie de sa correspondance publiée par son
fils, il est très rarement question de son ancienne amie. Il prouvait
cependant qu'il la connaissait bien, en écrivant à Apponyi, alors
ambassadeur à Paris: «Je suis surpris que vous ne me nommiez jamais...
la princesse de L... La princesse doit se remuer dans un sens
quelconque, car il n'est pas dans sa nature de rester tranquille[524].»
[524] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VI, p. 187. Vienne,
2 janvier 1837.
Le chancelier pouvait se montrer dédaigneux des attaques et des
colères de l'ambassadrice de Russie, mais la pensée se reporte avec
tristesse au temps où la comtesse de Lieven écrivait au ministre des
Affaires Étrangères d'Autriche «Aime-moi, mon bon Clément, aime-moi de
tout ton cœur: aime-moi le jour, la nuit, toujours. Adieu, adieu, bon
ami[525]!»
[525] _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899, Ernest DAUDET, _Un
roman du prince de Metternich_, p. 52. Le 6 septembre (1819).