NICOLAS.

Mille choses à votre mari et à tous ceux qui ne m'oublient pas.

L'année 1819 se termina, au milieu de ces préoccupations de tout

genre, sans que les deux amants aient pu se rejoindre. Ce bonheur, si

ardemment désiré, devait encore leur échapper en 1820.

Le prince de Metternich dut consacrer les premiers mois du nouvel an

aux conférences de Vienne; mais, au moment même où sa politique y

triomphait, où il s'apprêtait à signer l'acte final, il était

cruellement frappé.

Une grande douleur venait lui faire oublier pour un instant sa passion

lointaine. Le 6 mai, il perdait sa fille Clémentine.

Elle était la première de ses enfants qu'il voyait disparaître en

pleine adolescence. Ses lettres de cette époque expriment une profonde

douleur: «Elle semblait destinée à un avenir heureux, écrivait-il, par

ses qualités douces et aimables. C'est une fleur qui s'est effeuillée

au moment d'éclore, et elle a eu de commun avec les fleurs de ne pas

résister aux aquilons. Tous les médecins sont d'accord que, sans le

terrible hiver que nous avons eu, elle vivrait[448].»

[448] Lettre autographe signée, en date de Prague, 5 juin 1820

(_Lettres autographes composant la collection de M. Alfred

Bovet._ Paris, Charavay, 1884, in-4º, no 244).

Des excursions en Bohême, à Cobourg, dans ses propriétés de

Kœnigswart, les soucis que lui causait le soulèvement naissant de

Naples menèrent M. de Metternich jusqu'au mois de juillet 1820. A ce

moment, une nouvelle catastrophe l'atteignit. Sa fille aînée, mariée

au comte Joseph Esterhazy et dont il avait si souvent parlé à Mme de

Lieven, succombait le 20 juillet au mal mystérieux qui déjà avait

emporté sa sœur. Il faut écouter le père pleurer: «Je me rue au

devoir comme le désespéré se rue sur des batteries ennemies; je ne vis

plus pour sentir, mais pour agir... Comme j'ai aimé cette enfant!

Elle, de son côté, m'aimait plus qu'un père. Depuis de longues années,

elle était ma meilleure amie[449].»

[449] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 361. Vienne,

le 25 juillet.

M. de Metternich dut à ce moment se séparer de sa femme et des trois

enfants qui lui restaient. Tous avaient la poitrine délicate.

Redoutant pour eux le climat de Vienne, ne pouvant songer à l'Italie

ni à l'Allemagne, fermées aux siens par leurs crises intérieures, le

prince envoya sa famille chercher à Paris un ciel moins meurtrier.

Cette séparation fut pour lui un nouveau calvaire[450].

[450] _Ibid._, t. III, p. 362 et s. Vienne, 28 juillet, 29

juillet.

Il dut cependant s'arracher à ses larmes, cherchant, selon sa propre

expression, un refuge dans son devoir[451]. De même que la politique

d'intervention avait amené les conférences de Carlsbad et de Vienne

contre l'Allemagne en rébellion, de même elle provoquait celle de

Troppau contre la révolution napolitaine. A ce congrès succéda celui

de Laybach, qui tint le prince éloigné de Vienne jusqu'au mois de mai

1821.

[451] _Ibid._, t. III, p. 362. Vienne, 26 juillet.

Mme de Lieven, de son côté, n'avait pu quitter l'Angleterre pendant

cette triste année 1820. Il y avait déjà plus de deux ans qu'elle

n'avait vu son ami. 1821 lui réservait cette grande joie. Le hasard,

ce dieu des amoureux, allait, au moment où elle s'y attendait le

moins, opérer la réunion tant désirée et tant attendue.

A l'automne, le nouveau roi d'Angleterre se rendit à Hanovre.

La situation était assez tendue entre la Grande-Bretagne et

l'Autriche. La première de ces puissances n'avait pas voulu souscrire

aux protocoles de Troppau et de Laybach, œuvres de la seconde. Mais

l'une comme l'autre avait intérêt, pour des raisons diverses, à ne

permettre au tsar, qui avait pris le parti de la Grèce soulevée, de

profiter de l'occasion pour attaquer l'empire turc.

M. de Metternich vit dans ce voyage de George IV l'occasion favorable

d'un de ces entretiens directs qui déjà tant de fois lui avaient

réussi. Précisément le comte de Lieven était en Russie, où il venait

de conduire ses fils à l'Université de Dorpat. Il était facile de

l'arrêter à son retour et de réunir ainsi les représentants autorisés

des trois pays intéressés.

M. de Metternich, élevé depuis peu aux hautes fonctions de chancelier

de Cour et d'État[452], débarqua le 20 octobre à Hanovre[453] sous le

prétexte officiel de saluer l'ex-Prince Régent au nom de l'empereur

d'Autriche.

[452] Le 25 mai 1821 (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VII,

p. 656).

[453] _Gazette d'Augsbourg_ du 2 novembre 1821, no 306, p. 1223.

Le roi--pur hasard, délicate prévenance ou égoïste pensée--avait

invité Mme de Lieven à profiter de son propre voyage en Allemagne pour

venir au devant de son mari. La comtesse ne dut pas se faire longtemps

prier.

Elle arriva presque en même temps que son amant[454]. Quant à M. de

Lieven, obligé de se détourner de son chemin pour rencontrer le Tsar à

Vitepsk, il ne la rejoignit que le 28 à 3 heures de l'après-midi[455].

[454] _Gazette d'Augsbourg_ du 2 novembre 1821, no 306, p.

1223.--_Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre,

Correspondance, vol. 56, fº 322 verso. Le marquis de Moustier au

baron Pasquier. Hanovre, 21 octobre 1821.

[455] _Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre,

Correspondance, vol. 56, fº 350 recto. Le marquis de Moustier au

baron Pasquier. Hanovre, 28 octobre 1821.

Les deux amoureux durent profiter avec délices de ces huit jours de

liberté, malgré les obligations mondaines dont ils étaient surchargés.

Le chancelier raconte ainsi sa vie extérieure pendant ces journées:

«Depuis mon arrivée, je mène une véritable vie de congrès, toute

remplie par des fêtes de Cour. Les heures que je ne passe pas devant

la table de la salle des conférences, je les passe à des dîners de

trois ou quatre heures ou bien à des soirées où l'inconvénient

d'étouffer est le moindre mal qu'on ait à subir[456].»

[456] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 480.

Hanovre, 25 octobre 1821.

Le 21 octobre, M. de Metternich, après avoir fait le matin ses visites

aux princes de la famille royale, dînait le soir chez le duc de

Cambridge avec son amie[457].

[457] _Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre,

Correspondance, vol. 56, fº 322 verso. Le marquis de Moustier au

baron Pasquier. Hanovre, 21 octobre 1821.

Le 28, jour de l'arrivée de M. de Lieven, le Roi invite à sa table le

marquis de Londonderry (Lord Castlereagh), la marquise de Conyngham,

l'ambassadeur de Russie à Londres et sa femme, le prince de

Metternich[458]. Après le dîner, il y eut présentation des dames et

concert au château. Le ministre de France à Hanovre, le marquis de

Moustier, nous a laissé le récit de la fête: «Sa Majesté est entrée à

9 heures dans la salle du concert, donnant le bras aux duchesses de

Cumberland et de Cambridge.

[458] _Gazette d'Augsbourg_ du 10 novembre 1821, no 314, p. 1255.

«Elle a fait placer, sur le même divan qu'Elle, le prince de

Metternich et le comte et la comtesse de Lieven. Cette dernière était

à côté du Roi, prenant ainsi le rang sur la duchesse de Cumberland et

sur la landgrave de Hesse-Hombourg.

«Après le concert, le Roi est entré dans sa salle du trône, suivi

seulement par les princes et princesses, la comtesse de Lieven et le

prince de Metternich. Le comte de Lieven, fort fatigué de son voyage,

s'était retiré pendant le concert.

«Avant de rentrer dans son appartement, le Roi a pris congé des

personnes qui l'entouraient. Il a embrassé la comtesse de Lieven en

lui donnant rendez-vous à Brighton... Après quelques instants

d'entretien intime avec le prince de Metternich, il l'a embrassé avec

une extrême affection et à trois reprises différentes, ce qui a été

d'autant plus remarqué que c'était s'écarter absolument des usages

d'Angleterre[459].»

[459] _Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre,

Correspondance, vol. 56, fº 351 recto. Le marquis de Moustier au

baron Pasquier. Hanovre, le 29 octobre 1821.

Le lendemain, 29 octobre, George IV quittait Hanovre. M. de Moustier

note qu'il dîne ce jour-là «en très petit comité chez le comte de

Munster avec le prince de Metternich et le comte et la comtesse de

Lieven[460].»

[460] _Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre,

Correspondance, vol. 56, fº 352 recto. Le marquis de Moustier au

baron Pasquier. Hanovre, le 29 octobre 1821.

Le surlendemain, le chancelier d'Autriche, dont le départ avait été

retardé de vingt-quatre heures, se met en route pour Francfort à 8

heures «en sortant de dîner avec le comte et la comtesse de Lieven

chez la duchesse de Cumberland[461].»

[461] _Ibid._, vol 56, fº 361 recto. Le marquis de Moustier au

baron Pasquier. Hanovre, le 31 octobre 1821.

Comme on le voit, les occasions de se revoir n'avaient pas manqué aux

deux amants. Et si l'on ajoute à ces entrevues officielles, celles

plus intimes qu'ils surent se ménager, on peut supposer que,

vraisemblablement, ni lui ni elle ne regrettèrent le voyage.

De Francfort[462], M. de Metternich s'était rendu au Johannisberg;

mais, avant de quitter Dorothée, il avait dû combiner une nouvelle

rencontre avec elle, car il revenait dans la ville précédente le 5

novembre, le jour même où les Lieven y arrivaient de leur coté[463].

Le lendemain, tous se trouvaient réunis à la table de M. de Carlovitz,

envoyé autrichien[464].

[462] Où il arriva le 3 novembre et descendit à l'Hôtel de

l'Empereur romain (_Moniteur universel_) du vendredi 9 novembre

1821, no 313, p. 1529.--_Gazette d'Augsbourg_ du 8 novembre 1821,

no 312, p. 1246.

[463] _Gazette d'Augsbourg_ du 11 novembre 1821, no 315, p. 1259.

[464] _Ibid._ du 12 novembre 1821, no 316, p. 1363.

Mais le bonheur, cette fois encore, devait être de courte durée: le

samedi 10 novembre, le chancelier repartait pour Vienne après avoir

assisté, le jeudi précédent, au splendide dîner offert en son honneur

par M. Rothschild[465] et, de son côté, l'ambassadeur de Russie

rejoignait son poste en passant par Paris.

[465] _Moniteur universel_ du lundi 19 novembre 1821, no 323, p.

1569.

M. de Metternich et Mme de Lieven devaient attendre une année entière

une nouvelle occasion de se retrouver. Celle-ci leur fut fournie par

le congrès de Vérone, le plus important de cette période, celui qui

véritablement marque l'apogée de la carrière du chancelier.

Ce dernier arriva à Vérone le 13 octobre 1822[466] et les travaux

commencèrent immédiatement. Le comte de Nesselrode était le

représentant en titre de la Russie, mais il était entouré de ministres

dont le rôle était de traiter certains points spéciaux. Parmi ces

derniers se trouvait M. de Lieven chargé, comme M. de Tatistcheff, de

régler, avec l'Autriche et l'Angleterre, les questions soulevées par

le différend turco-russe.

[466] _Gazette d'Augsbourg_ du 26 octobre 1822, no 299, p. 1195.

Sous ces diplomatiques auspices, le prince et sa fidèle amie se

rejoignirent avec joie. De part et d'autre, leur correspondance porte

la trace de leur félicité.

«La princesse[467] de Lieven est ici ma seule ressource en fait de

société, écrivait le chancelier le 12 novembre, je passe presque

toutes les soirées chez elle et la plupart des membres du Congrès

suivent en cela mon exemple. Le noyau de la société qui se réunit chez

elle est formé par le duc de Wellington, Ruffo (plénipotentiaire

napolitain), Caraman (plénipotentiaire français), Bernstorff

(plénipotentiaire prussien) etc., etc.; c'est-à-dire, en d'autres

termes, que le salon de la princesse de Lieven à Vérone ressemble à

notre salon de Vienne[468].»

[467] _Sic._ Si les éditeurs des Mémoires de M. de Metternich ont

ici respecté le texte original du chancelier, celui-ci commet un

singulier anachronisme, car les Lieven ne reçurent le titre de

prince qu'en 1826.

[468] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 560. Vérone,

12 novembre (sans nom de destinataire).

De son côté, l'ambassadrice disait à son frère: «Tous les soirs le

Congrès se réunit chez moi; le comte Nesselrode et le prince

Metternich m'ont demandé cela comme nécessaire pour eux, et j'y trouve

tous les avantages, parce que cela me vaut la société quotidienne des

personnes les plus remarquables par le rôle qu'elles jouent en Europe

et par leur agrément personnel.

«Je connaissais beaucoup déjà ce prince de Metternich par diverses

rencontres que nous avions eues; ici, je me suis beaucoup liée

d'amitié avec lui[469]».

[469] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,

p. 120, et _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her

residence in London_, p. 59. Vérone, 1er décembre.

Il nous semble que ce n'était pas _ici_ seulement qu'elle s'était liée

avec le ministre autrichien. D'autre part, le mot d'amitié est

peut-être un peu faible pour tout ce qu'il voulait dire. Cependant,

par cet euphémisme, Mme de Lieven avouait pour la première fois à sa

famille cette relation qui, depuis si longtemps, la charmait.

Peut-être avait-elle peur de voir les siens apprendre son intimité par

une autre voie. On jasait en effet sur elle. Mme de Nesselrode raconte

que les diplomates russes médisaient volontiers de leur compatriote

et la tenaient à l'écart. La raison de cette attitude était l'intrigue

que l'on lui soupçonnait avec M. de Metternich[470].

[470] _Lettres et papiers du chancelier comte de Nesselrode_, t.

VI, p. 142.

Contre cette rumeur, dont Chateaubriand se fera plus tard l'écho,

l'ambassadrice tentait de se défendre: «Je suis fâchée de rencontrer

dans les gens qui devraient être le mieux avec moi précisément tout

l'éloignement qu'on porterait à un ennemi. Parce que j'ai passé dix

ans en Angleterre, on me croit Anglaise, et parce que je vois tous les

jours le prince de Metternich, Autrichienne[471].»

[471] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,

p. 120, et _Letters of Dorothea, princess Lieven_, p. 59.

La malveillance dont elle se sent l'objet n'empêche cependant pas Mme

de Lieven de penser à un projet dont la réalisation aurait comblé tous

ses vœux. Dès les premiers mois de la liaison, M. de Metternich avait

eu l'idée de solliciter pour son mari le poste d'ambassadeur à Vienne.

Dans les lettres publiées plus haut, il y revient à plusieurs

reprises. L'emploi était alors rempli par le comte Golovkine, rendu

quelque peu ridicule jadis par l'échec de sa mission en Chine, et dont

le prince détestait l'insupportable verbiage.

Madame de Lieven était entrée avec ardeur dans les vues de son ami et

avait tenté, dès 1819, de gagner Capo d'Istria à sa cause: «Capo a le

jugement assez correct pour avoir apprécié les bonnes qualités de mon

mari, écrivait-elle. Nous parlions un jour de G... Capo me dit: «Et

c'est cet homme-là qu'on met en face de M...!» Je lui ai répondu à

cela: «Comme vous ne trouverez pas à lui envoyer un homme d'assez

d'esprit pour en avoir autant que lui, envoyez-lui seulement un

honnête homme, vous vous en trouverez mieux[472].»

L'honnête candidat de l'esprit duquel on n'avait que faire était M. de

Lieven, mais cette façon de demander une place était vraiment d'une

jolie perfidie.

En tout cas, Capo ne voulut pas comprendre. Nesselrode n'y mit guère

plus de bonne volonté. En janvier 1822, le remplacement de Golovkine

fut agité de nouveau, mais non dans le sens désiré: «Le pauvre petit

Nesselrode, écrit M. de Metternich, veut m'envoyer à Vienne

Strogonoff, à la place de Golovkine; il croit qu'un homme aimable

serait utile auprès de moi. Comme il me connaît mal![473].»

Cette fois encore, le gouvernement du tsar s'obstina à ne pas saisir

ce qu'on lui demandait et, à Vérone, les deux amants durent étudier de

nouveau la question.

L'ambassadrice n'avait pas abandonné tout espoir, et elle laisse

percer ses sentiments dans une lettre à son frère: «Nous retournons (à

Londres), dit-elle, je ne sais pour combien de temps encore. Il y a

dix ans que nous y sommes, c'est long, et j'ai bien répété au comte

Nesselrode qu'il nous obligerait de songer à nous donner une autre

place, lorsque la convenance du service pourra se rencontrer. Le choix

n'est pas grand, il est vrai, parce qu'il roule sur Paris et Vienne.

Cette dernière place va être donnée comme ambassade à Tatistcheff;

c'est un homme de beaucoup d'esprit; quant à Pozzo, il fait bien sa

besogne à Paris[474].»

[472] _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899. Ernest DAUDET, _Un

Roman du prince de Metternich_, p. 51. La comtesse de Lieven à M.

de Metternich. Dimanche, le 5 (septembre 1819).

[473] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 532. Le

prince de Metternich à..... (sans nom de destinataire), 23

janvier (1822).

[474] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,

p. 121 et _Letters of Dorothea, princess Lieven_, p. 60. La

comtesse de Lieven à son frère, 7 décembre 1822.

Quand elle écrivait cette lettre, Mme de Lieven en disait plus ou

moins qu'elle ne pensait et, sans doute, espérait que le nom prononcé

pour Vienne ne l'était pas à titre définitif.

M. de Tatistcheff, en effet, ne fut pas pourvu de cette ambassade. Il

fut simplement chargé d'une mission confidentielle auprès du

chancelier, mais, pour des raisons que nous ignorons, M. de Lieven

n'obtint jamais le poste tant convoité.

M. de Metternich quitta Vérone le 16 décembre[475]. M. et Mme de

Lieven s'en éloignèrent vers la même époque: dès le 4 janvier 1823,

ils sont à Londres, installés dans le nouvel hôtel de l'ambassade,

Ashburnham House[476], et le comte a, trois jours plus tard, une

entrevue avec M. de Marcellus[477].

[475] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 560. Venise,

le 16 décembre.

[476] _Letters of Dorothea, princess Lieven_, p. 64.--Jusque-là,

l'hôtel de l'ambassade se trouvait dans Harley Street, près de

Cavendish Square. Le nouvel hôtel, Ashburnham House, situé Dover

Street, était beaucoup plus vaste et plus somptueux que l'ancien.

[477] _Archives du ministère des affaires étrangères._

Angleterre, Correspondance, vol. 616, fº 18. M. de Marcellus à M.

de Chateaubriand, 7 janvier 1823.

A partir de ce moment on ne trouve plus de traces de réunion du

chancelier d'Autriche et de son amie jusqu'en l'année 1848, pendant

laquelle ils se retrouveront à Brighton.

Cependant, Mme de Lieven vint passer sur le continent, à Rome, l'hiver

1823-1824. Son mari nous apprend les causes de ce déplacement dans

une lettre à Nesselrode du 11/23 septembre 1823: «Je suis à la veille

d'une longue et douloureuse séparation d'avec ma femme. Depuis huit

mois elle est souffrante. Crichton ne lui promet de guérison qu'au

moyen d'un beau climat, et ne veut absolument pas qu'elle risque de

passer l'hiver prochain en Angleterre. Sa santé doit être en première

ligne pour moi, et nous nous résignons en conséquence à un sacrifice

bien pénible pour tous les deux. Je vais rester dans un isolement

complet. Si, comme je l'espère, sa santé se remet, elle se rendra à

l'entrée du printemps prochain pour une couple de mois en Russie, où

l'établissement de mes fils exige la présence de l'un de nous deux. Le

plus indépendant doit s'y rendre, et voilà pourquoi elle va chercher

des jambes en Italie[478].»

[478] Theodor SCHIEMANN, _Geschichte Russlands unter Kaiser

Nikolaus I_. Berlin, Georg Reimer, 1904, t. I, p. 587. Lieven à

Nesselrode, 11/23 septembre 1823.

La santé de la comtesse s'améliora rapidement sous le ciel de la Ville

Éternelle. Dès le 21 novembre/3 décembre 1823, son mari écrit encore à

Nesselrode: «Le climat d'Italie a opéré des prodiges sur sa

constitution; elle a éprouvé une amélioration si sensible et si

soudaine, que j'ose me flatter de voir sa guérison complète au

printemps prochain»[479].

[479] _Ibid._, t. I, p. 588. Lieven à Nesselrode, Londres, 21

novembre/3 décembre 1823.

Deux mois plus tard, ces bonnes nouvelles sont confirmées: «Le climat

de l'Italie continue à exercer les effets les plus salutaires sur

l'état de santé de ma femme, et sa guérison complète peut être

anticipée dans peu de semaines. Elle sera de retour ici au

commencement d'avril[480].»

[480] Théodor SCHIEMANN, _Geschichte Russlands unter Kaiser

Nikolaus I_, t. I, p. 590. Lieven à Nesselrode. Londres, 10/22

janvier 1824.

Elle renonça sans doute à revenir par la Russie. Son fils Paul partit

seul en effet pour le continent le 17 novembre 1824[481].

[481] _Ibid._, t. I, p. 596. Lieven à Nesselrode. Londres, 5/17

novembre 1824.

Dorothée rencontra-t-elle Clément, à l'aller ou au retour de son

voyage à Rome[482]? Aucun document ne le laisse supposer. Le prince,

en se rendant à Czernovitz pour assister à l'entrevue des empereurs de

Russie et d'Autriche, tomba assez gravement malade à Lemberg. Il

rentra seulement en novembre à Vienne[483] et ne quitta plus cette

ville jusqu'au mois de juin 1824[484].

[482] C'est à Rome que Mme de Lieven fit la connaissance de Mme

Apponyi. Dans une lettre à M. de Fontenay dont nous avons déjà

donné un extrait, cette dernière dit en parlant de l'amie de M.

de Metternich: «Elle est aimable avec nous et passe pour un peu

fière, du reste.» Lettre autographe signée à M. de Fontenay,

Rome, 9 janvier 1824 (_Catalogue de la maison veuve Gabriel

Charavay_, no 263).

Il avait été question d'un voyage de l'empereur d'Autriche et de

Metternich en Italie au printemps de 1824. Ce dernier devait

arriver à Milan dans les premiers jours d'avril (_Mémoires du

prince de Metternich_, t. IV, p. 91).--Au début de mars, ce voyage

fut remis: «Des raisons sérieuses l'ont fait ajourner. L'une

d'entre elles, c'est que nous sommes si complètement d'accord avec

Saint-Pétersbourg que ce serait une maladresse d'augmenter encore

la distance qui nous sépare et de ralentir ainsi notre

correspondance.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p.

93).

[483] _Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 25--«25

novembre..... Mon poumon est encore bien malade; s'il n'était pas

si robuste, il me jouerait en ce moment un vilain tour.»

[484] La lettre datée du 11 janvier 1824 (_Mémoires du prince de

Metternich_, t. IV, p. 89) sans nom de destinataire, était

peut-être adressée à Mme de Lieven.

L'année 1825 ne fut pas, sans doute, plus propice aux deux amants.

En février, Mme de Lieven mettait au monde, à Londres, son dernier

fils, Arthur[485]. Quelques mois après, elle partait pour la Russie,

en passant par Varsovie[486]. Elle était de retour en Angleterre à la

fin de septembre[487].

De son côté, M. de Metternich était venu en France dans le courant de

mars. Une triste circonstance l'y avait appelé. Depuis de longs jours,

il éprouvait de vives inquiétudes au sujet de la santé de sa femme, la

princesse Éléonore, installée à Paris avec ses trois enfants

survivants. Le même mal, qui avait déjà emporté deux de ses filles,

minait la mère. Elle mourut le 19 mars 1825. Son mari était auprès

d'elle depuis le 14. Le 21, après une messe basse en l'église de

l'Assomption, le corps était transporté jusqu'à la barrière de Pantin;

là, il était placé dans une berline qui partait de suite pour

Mayence[488].

[485] _Geschichte Russlands unter Kaiser Nikolaus I_, t. I, p.

604. Lieven à Nesselrode. Londres, 31 janvier/12 février 1825.

[486] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence

in London_, p. 76. Londres 2/14 mars 1825.

[487] _Geschichte Russlands unter Kaiser Nikolaus I_, t. I, p.

613. Lieven à Nesselrode. Londres, 23 septembre/5 octobre 1825.

[488] _Moniteur universel_ du mardi 22 mars 1825, no 81, p. 418.

Le prince de Metternich quitta Paris le 18 avril avec son fils Victor

pour rejoindre l'empereur François en Italie. Il avait refusé de se

rendre à Londres, malgré l'invitation du roi d'Angleterre: la tension

des rapports entre les deux Cours avait été cause de ce refus

inévitable.

Nul indice, dans les déplacements ultérieurs du chancelier, ne nous

révèle la possibilité d'une rencontre de nos deux personnages.

D'ailleurs, il existait dès lors un refroidissement marqué dans leur

mutuelle sympathie, car, dès le retour de sa femme, M. de Lieven, si

souvent influencé par elle, commençait à se plaindre de son rival. Il

était même assez acerbe: «Il faut convenir, écrivait-il, le 5 octobre

1825, que le prince de Metternich, avec tout son talent, a fait depuis

quelque temps les pas de clerc les plus inconcevables; ses gasconnades

déplacées lui valent aujourd'hui une nouvelle admonition de M.

Canning, piquante pour un homme tout cousu de vanité comme l'est M. de

Metternich[489]»

[489] Theodor SCHIEMANN, _Geschichte Russlands unter Kaiser

Nikolaus I_, t. I, p. 613. Lieven à Nesselrode. Londres, le 23

septembre/5 octobre 1825.

Si ces mots ont été inspirés par la comtesse, faut-il en conclure que,

sur ses yeux, le bandeau de l'amour était déjà en partie déchiré?

Depuis trois ans, les amants de Spa n'avaient pu se rejoindre. Sans

doute un prétexte seul manquait pour la rupture.

Quand donc et pourquoi cette rupture se produisit-elle?

A défaut de documents, on est obligé de procéder ici par induction.

L'échange des lettres durait encore en août 1824. A cette époque, Mme

de Lieven écrivait à Mme Apponyi, dont le mari venait d'être nommé

ambassadeur d'Autriche près la Cour de Saint-James: «Je vois par ce

que me dit le prince de Metternich que votre arrivée en Angleterre est

différée jusqu'au printemps[490].»

[490] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,

p. 126.

Ce même échange n'avait pas cessé à la fin de 1825. A la date du 19

novembre/1er décembre 1828, Dorothée disait à son frère: «Quel

anniversaire c'est aujourd'hui! Je me rappelle ce que m'écrivait le

prince de Metternich le jour où la nouvelle de la mort de l'Empereur

Alexandre lui parvint: «Le roman est fini, nous entrons dans

l'histoire[491].»

[491] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence

in London_, p. 166.--Comparer cette phrase à ce que dit M. de

Metternich dans une lettre à Ottenfels, Vienne, le 18 décembre

1825. Il s'agit du grand-duc Constantin que le chancelier

s'attendait à voir devenir Tsar. Il «a beaucoup d'esprit, un

cœur droit plein de noblesse, les principes politiques les plus

corrects; souvent peu d'accord avec la pente d'idées sentimentale

et romanesque de son auguste frère... Ou je me trompe fort, ou

bien l'_histoire_ de Russie va commencer là où vient de finir le

_roman_.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 258).

Le tsar était mort le 1er décembre 1825 et la nouvelle en était

arrivée à Vienne dans la nuit du 13 au 14, à minuit[492].

[492] _Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 205.

C'est là la dernière trace que nous ayons pu trouver de la

correspondance du chancelier et de l'ambassadrice. Cette

correspondance dut cesser dans le courant de l'année 1826.

A l'appui de cette hypothèse, nous apporterons tout d'abord une

indication qui nous paraît avoir sa valeur.

Les lettres possédées par nous ont été reliées en deux volumes. L'un

comprend les missives écrites en 1819, l'autre, celles datées des

quatre premiers mois de 1820. Ces deux volumes constituaient le

commencement de la série. Or, au dos de l'un et de l'autre, une main,

qui avait peut-être tenu l'ensemble de cette série, a tracé ces mots:

_Correspondance intime du prince de Metternich, 1819-1826_.

Mais il y a mieux: dès les premiers mois de 1827, dans ses lettres à

Lord Grey, Mme de Lieven devient agressive vis-à-vis de M. de

Metternich. Comme on le verra plus loin, il n'est plus de défaut dont

elle ne l'accuse. De son côté, l'amour était mort.

Il devait en être de même du côté du prince.

En 1827, celui-ci se remariait. Le 5 novembre, il épousait la baronne

Marie-Antoinette de Leykam, que l'Empereur créait à cette occasion

comtesse de Bielstein: mariage d'inclination qui n'alla pas sans

quelque bruit.

La nouvelle épouse appartenait à une famille d'origine très modeste,

issue d'un cocher de Wetzlar. Son grand-père, référendaire à la

chancellerie d'Empire, avait reçu le titre de baron. Son père s'était

marié à Naples et, au sujet de cette union, quelques anecdotes sur lui

et sur sa femme, assez désagréables pour eux, couraient dans la

société de Vienne.

Quant à la jeune fille, elle était d'une délicieuse beauté[493]. M. de

Metternich, très épris, ne tint nul compte des commérages de la Cour;

peut-être même les brava-t-il.

[493] Joseph VON HORMAYR, _Kaiser Franz und Metternich_, ein

nachgelassenes Fragment. Berlin, 1848, in-8o, p. 38.

«Il est heureux pour mon sort à venir, écrivait-il à la comtesse

Zichy, que de bien indignes propos aient tracé la route que j'avais à

suivre; elle ne contrarie ni les affections de mon cœur ni le premier

besoin de ma vie privée: un intérieur[494].»

Ce mariage excita le dépit de Mme de Lieven. Elle écrivit à son frère

que le chancelier se conduisait comme un niais, et elle répéta avec

joie un mot de Mme de Coigny: «Le chevalier de la Sainte-Alliance a

maintenant fini par une mésalliance[495].»

[494] _Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 345.

[495] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_,

1824-1841, edited by Guy Le Strange. Londres, Bentley, 1890,

in-8o, t. I, p. 73. Londres, 19 novembre 1827.

Quelques mois plus tard, la seconde princesse de Metternich

disparaissait, laissant un fils nouveau-né, qui fut l'ambassadeur

d'Autriche à Paris sous Napoléon III[496]. Nous avons retrouvé une

lettre inédite où le prince, dans l'accablement de ce deuil, peint

lui-même à une correspondante inconnue l'état de son cœur au moment

où il conduisait la baronne de Leykam à l'autel. Dans ce cœur, il n'y

avait plus de place, dès lors, pour Mme de Lieven.

[496] La seconde princesse de Metternich mourut le 17 janvier

1829. Son fils, le prince Richard, était né le 7 janvier

précédent.

«Vienne, ce 25 février 1829.

«Je vous remercie du fond de mon cœur de vos deux dernières lettres,

et bien particulièrement de celle du 7 de ce mois. Je suis si sûr de

la part que vous prenez à mon extrême douleur, que je me sens à l'aise

avec vous.

«Oui, mon amie, j'ai éprouvé le plus grand malheur qui pouvait m'être

réservé! J'ai perdu plus que la moitié de mon existence. Mon

intérieur, mon bonheur domestique, cette partie de ma vie _qui

m'appartenait_ et qui m'aidait à supporter l'autre qui n'est pas ma

propriété--tout a péri en moi et autour de moi.

«Vous savez que je n'appartiens pas à cette classe d'êtres qui vivent

de ce qui fait le charme des hommes du monde. Le monde n'a jamais été

qu'un élément très secondaire de mon existence. J'ai eu les dehors de

ce que vulgairement on désigne par _homme du monde_; mon esprit, mon

cœur, mes plus douces affections ne portent pas sur ce terrain. Des

pertes affreuses se sont succédées, et elles ont toutes dévasté mon

existence véritable. Le sentiment de cette solitude que je hais

s'était emparé de mon âme; je me suis senti le besoin absolu d'en

sortir. Calme dans mes calculs et observateur impartial, j'ai cherché

longtemps avant de fixer mon choix. Ce que je voulais, ce fût un être

qui à jamais m'appartiendrait exclusivement et qui me dispenserait de

tout souci et surtout de toute espèce de surveillance; une jeune

personne qui jamais n'aurait la moindre prétention au rôle de mère de

mes filles, mais bien simplement celle d'être leur sœur aînée, de

leur prêcher d'exemple, de les consoler le plus possible dans leur

abandon. Je voulais de plus que cet être me fût connu comme renfermant

toutes les garanties d'un caractère doux, égal; je voulais enfin que

mon cœur puisse lui appartenir en entier.

«Cet être, je l'avais trouvé. Seule et sans famille le jour où elle

entrerait dans la mienne, belle comme un ange et ange par toutes ses

qualités, habituée dès sa tendre jeunesse à me regarder comme le

meilleur et comme le plus sûr ami;--enfin réunissant tout ce que

jamais j'aurais pu désirer,--cet être que j'avais trouvé, la mort me

l'a arraché après quatorze mois de bonheur! Ma vie s'est éteinte avec

la sienne.

«Je vous aurais écrit après mon malheur, mais les forces m'ont manqué.

Je me suis jeté dans les affaires publiques comme le meurtrier dans

une forêt. Six semaines sont maintenant écoulées; je ne sais

pas mesurer cet espace de temps; il se présente à ma pensée

indifféremment comme autant d'années et comme autant d'instants.

«Mais le sacrifice est fait; il est sans retour ni remède. Le

sentiment public m'a fait du bien; je n'en ai jamais vu un qui aurait

été ni plus universel ni moins emprunté.

«J'ai pris cette expression d'un bon sentiment comme un hommage à

celle qui n'est plus.

«Plus je suis plaint et plus je dois avoir perdu.

«Voici une lettre pour C. La pauvre enfant pleure certainement de ces

larmes qui, seules, sont dignes de son cœur.

«Adieu, ma chère amie.--M.[497]».

[497] Collection particulière. Lettre autographe signée M.

De cette lettre ressort un incontestable accent de sincérité. Si M. de

Metternich n'avait donné, par ailleurs, la preuve de la profondeur de

son amour pour la belle Antoinette de Leykam, elle suffirait à

témoigner en sa faveur. Il n'est donc pas téméraire de penser que Mme

de Lieven était alors oubliée.

Est-il nécessaire de rechercher les causes qui détachèrent l'un de

l'autre le prince et son amie?

Sans doute, la lassitude, puisque leur amour pouvait si rarement

reprendre un élan nouveau dans une réunion, même momentanée, fut pour

beaucoup dans l'attiédissement de la réciproque passion.

Mais la principale cause de la désaffection commune dut être le

changement survenu dans le caractère et l'esprit de Mme de Lieven.

Jusqu'en 1819, l'action personnelle de cette dernière avait été assez

réservée; mais, à partir de ce moment, elle se jeta à corps perdu

dans la politique. Non seulement elle prit une part de plus en plus

active à la direction de l'ambassade, mais, pour mieux servir les

intérêts de sa nation, elle se mêla, presque ouvertement, à la lutte

des partis.

Elle écrivait alors régulièrement à l'Impératrice; ses lettres étaient

très appréciées à la cour de Saint-Pétersbourg et le comte de

Nesselrode faisait grand cas de ses renseignements.

Pour satisfaire les vues de son gouvernement, elle chercha plus d'une

fois à peser sur les ministres anglais qui se succédaient à la

direction des affaires. Ceux-ci ne furent pas longtemps sans se

plaindre de ses intrigues.

M. Lionel G. Robinson résume ainsi cette période de la vie de

Dorothée: «Son goût aussi bien que son devoir--car on peut supposer

qu'elle était l'esprit directeur de l'ambassade de Russie à

Londres,--l'amena à cultiver la bonne grâce de ceux qui étaient les

plus capables de favoriser les intérêts qu'elle désirait servir. C'est

ainsi qu'elle noua des relations cordiales avec Wellington et Canning,

Aberdeen et Palmerston, Peel et le comte Grey, et ce n'est pas la

caractéristique la moins intéressante de ses lettres que la place

occupée dans son estime par chaque homme d'État suivant qu'il s'élève

au pouvoir ou en position, ou qu'il en tombe[498].»

[498] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence

in London._ Biographical notice, p. VIII et IX.

Ces hommes d'État lui conservaient parfois rancune de ses variations,

et Wellington dira d'elle: «Elle peut et veut trahir chacun à son

tour, si cela convient à ses desseins[499].»

[499] _Private Correspondence of Thomas Raikes with the Duke of

Wellington and other distinguished contemporaries_, edited by his

daughter Harriet Raikes. In-8o, Londres, Richard Bentley, 1861,

p. 215.--Wellington à T. Raikes, Strathfieldsaye, 23 décembre

1840.

Il ne faut cependant pas exagérer. Russe, Mme de Lieven était restée

très Russe, obstinément attachée à son pays, passionnément dévouée à

ses souverains. Élevée, par la médiocrité de son mari, à un rôle de

premier plan, elle apportait évidemment dans ses fonctions officieuses

la fougue, l'impressionnabilité et la passion de son sexe.

Comme son activité s'exerçait, non dans le calme du cabinet d'un

représentant de grande puissance, mais sur le terrain plus libre et

plus agité des salons, ses relations personnelles se ressentaient de

l'ardeur avec laquelle elle jouait son rôle et l'on s'explique dès

lors la versatilité de ses amitiés.

Celle-ci n'est pas niable: elle courtisa beaucoup Wellington, puis le

vilipenda au point que le vainqueur de Waterloo, agacé, songea à la

faire rappeler et qu'il ne s'abstint que par orgueil: «C'est peut-être

de la vanité de ma part, écrivait-il à Lord Heytesbury, de penser que

je suis trop fort pour le prince et la princesse de Lieven, et de

préférer souffrir un faible inconvénient, plutôt que de faire une

démarche qui pourrait nécessiter de moi quelque explication[500].»

[500] _Despatches, correspondence and memoranda of field marshal

Arthur, duke of Wellington_, edited by his son the duke of

Wellington (In continuation of the former series). 8 vol. in-8º,

Londres, John Murray, 1867-1880, t. VI, p. 145.--Wellington à

Lord Heytesbury, Londres, 8 septembre 1828.

Elle «fit» Lord Palmerston, selon le mot de Lord Chelmsford, puis se

retourna contre lui. Elle détesta d'abord Lord Aberdeen, dont, plus

tard, elle devait faire l'un de ses intimes.

Tous ces brusques changements trouvent leur explication dans les

attitudes diverses prises par ces personnages vis-à-vis de la Russie.

Les lettres de Mme de Lieven à Lord Grey sont le témoignage le plus

frappant de cette prédominance de son zèle professionnel sur ses

sentiments propres. Une longue et sincère affection l'unissait à ce

noble caractère, alors que celui-ci était encore dans l'opposition.

Elle survécut avec peine à la règle de conduite qu'il dut adopter au

pouvoir. On trouve, dans leur correspondance, des mises en demeure

très vives de la comtesse, relevées avec hauteur par son ami. Si ces

incartades ne les brouillèrent pas, c'est que l'indulgent vieillard

comprenait mieux que ses collègues ce caractère d'enfant gâté de la

diplomatie.

M. de Metternich subit le premier les effets de cette disposition

d'esprit.

Tant que l'Autriche et Saint-Pétersbourg marchèrent d'accord, ou à peu

près, aucun nuage ne pouvait s'élever entre l'ambassadrice et le

chancelier. Le plus grand souci de ce dernier, pendant longtemps, fut

de maintenir le fantasque Alexandre dans le sillage de ses

conceptions. Pour atteindre ce but, il trouva sans doute un allié

précieux en Mme de Lieven.

Mais les divergences d'intérêts devaient inévitablement amener, un

jour ou l'autre, des difficultés entre les deux nations. La crise,

longtemps retardée par la dextérité du prince de Metternich, éclata

précisément dans les derniers jours du règne d'Alexandre[501], et,

prit un caractère aigu après l'avènement de Nicolas.

[501] «1er octobre [1825].--On paraît très monté contre moi à

Saint-Pétersbourg, et cela est tout naturel. Si les vagues de la

mer étaient animées de sentiments humains, on pourrait très bien

s'expliquer leur antipathie pour le corps solide contre lequel

elles viennent se briser.» (_Mémoires du prince de Metternich_,

t. IV, p. 199. Lettre du prince à un destinataire inconnu.)

La question de l'indépendance hellénique, les querelles toujours

pendantes de la Russie et du sultan, les entraves mises par Vienne et

l'Angleterre à l'exécution des vues du tsar, les intrigues de Capo

d'Istria, les menées de Canning, l'intervention des troupes

égyptiennes et les espoirs qu'elle fit naître vinrent, tour à tour,

envenimer les choses jusqu'aux conférences de 1826.

Le nuage qui assombrit l'Europe à ce moment dut avoir son reflet sur

les sentiments de Mme de Lieven à l'égard de M. de Metternich.

Leur amour, devenu à la longue une alliance diplomatique, ne put

vraisemblablement résister aux déceptions de la question d'Orient. On

peut supposer que leurs dernières lettres s'achevèrent sur des mots

aigres.

Il ne faut sans doute pas chercher ailleurs la cause de leur rupture:

leur liaison ne pouvait plus satisfaire ni leurs sens ni leur

politique.

Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819 · 第 34 / 114 题