CONCLUSION

I

Les dernières lettres que l'on vient de lire sont datées de Naples.

Avec elles s'achève la partie de la correspondance du prince de

Metternich dont nous avons pu retrouver les originaux.

Le futur chancelier demeura dans la capitale du royaume des

Deux-Siciles jusqu'à la fin de mai 1819 et revint ensuite à Rome. Vers

le milieu du mois de juin, il quitta les bords du Tibre pour se rendre

à Carlsbad, sans passer par Vienne. Le souci de sa santé n'était pas

la seule cause de ce voyage.

L'Allemagne, déjà depuis quelque temps, était le théâtre de

manifestations révolutionnaires. Les étudiants s'agitaient dans les

Universités: Kotzebue venait de tomber sous le poignard de Sand.

Pour rechercher les mesures à opposer au développement de l'esprit

démocratique, pour renforcer les lois de la Confédération Germanique,

un échange de vues entre les gouvernements intéressés était devenu

nécessaire. Les plénipotentiaires devaient se réunir dans la célèbre

ville d'eaux.

Quelques-unes des lettres retrouvées par M. Ernest Daudet et publiées

par lui dans la _Revue Hebdomadaire_[437] ont été écrites par le

prince pendant le trajet de Rome à Carlsbad.

[437] _Revue Hebdomadaire_, 8e année, 1899, no 35, 29 juillet, p.

648 et no 36, 4 août, p. 31.--Les lettres publiées par M. Ernest

Daudet forment ainsi une suite à celles données par nous. Le

lecteur y retrouvera les mêmes personnages et les mêmes accents.

La première est datée du 13 juillet[438]. La passion du ministre ne

s'est pas refroidie.

[438] Dans la publication de M. Ernest Daudet (_Revue

Hebdomadaire_, no 35, p. 662), cette première lettre est datée de

Vienne. Il y a certainement là une erreur due au scribe de la

police par lequel fut exécutée la copie que M. Daudet a eue entre

les mains. Ce scribe a lu Vienne pour Vérone.

En effet, M. de Metternich ne passa pas par Vienne en allant

d'Italie à Carlsbad. Le 4 juillet, de Florence, il écrivait à sa

femme. «Je puis aujourd'hui vous fixer sur mon itinéraire, ma

bonne amie. Je compte partir d'ici samedi prochain, 10 juillet. Je

serai le 11 à Bologne; le 12 à Vérone; le 13 à Trente; le 14 à

Brixen; le 15 à Innsbrück; le 16 à Munich; le 17 à Ratisbonne; le

18 entre Ratisbonne et Carlsbad. L'Empereur arrivera ici le 7. Il

serait possible que mon départ fût retardé d'un ou même de deux

jours.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 221).

La lettre du 13 juillet, dont nous discutons le lieu d'origine,

nous apprend qu'effectivement le départ fut retardé, puisqu'il y

est dit: «J'ai quitté Florence le 11, à 9 heures du soir.»

Enfin, dans une lettre datée de Vérone, 14 juillet, et publiée

dans ses _Mémoires_ (t. III, p. 222), M. de Metternich écrit: «Je

suis arrivé ici hier vers 11 heures du matin... Je suis parti de

Florence le 11 à 9 heures du soir; j'ai été d'un trait jusqu'à

Bologne... Je suis reparti de Bologne à 7 heures du soir, et

Vérone a vu mon entrée triomphale hier 13, à 10 heures du matin...

Je partirai cet après-dîner pour aller tout d'un trait jusqu'à

Brixen.»

Du 13 juillet 1819, 10 heures du matin, au 14 juillet après-dîner,

M. de Metternich séjourna donc à Vérone. La lettre du 13 juillet

publiée par M. Daudet doit donc certainement être datée de cette

ville, malgré l'erreur de lecture que nous signalons.

«Le ciel sait, écrit-il à Mme de Lieven, que je ne puis pas me

plaindre d'avoir été délaissé durant ce voyage. Je l'ai fait avec une

centaine de personnes, ce qui prouve que ce n'est pas le nombre qui

fait la valeur. Tu peux te vanter que toi seule vaux pour moi le reste

du monde[439].»

[439] _Revue Hebdomadaire_ du 29 juillet 1899. Ernest DAUDET, _Un

Roman du prince de Metternich_, p. 662.

Le 18 juillet, il est à Munich, où il trouve deux lettres de son amie

et des dépêches du prince Paul Esterhazy. «Les premières m'ont bien

plus intéressé que les secondes, car elles parlent de nous. Les

secondes m'ont prouvé de nouveau que je ne me trompe guère dans mes

calculs, ni sur les hommes, ni sur les choses[440].» Il laisse ensuite

entrevoir à Mme de Lieven les projets dont il va poursuivre la

réalisation à Carlsbad: «Je crois que tu entendras dans quelque temps,

même dans peu de temps d'ici, bien des cris contre moi, mais ce sera

la canaille qui criera, et je regarde ces cris comme autant de

louanges. Depuis que les coquins assassinent en Allemagne, au nom de

la vertu et de la patrie, je serai peut-être assassiné, alors tu me

pleureras et avec toi bien des gens honnêtes qui ne sont pas encore

entrés en folie[441].»

[440] _Ibid._, p. 664.

[441] _Ibid._, p. 665.

M. de Metternich arrive enfin le 21 juillet à Carlsbad, d'où il lance

à son amie ce cri d'amour: «Je t'aime à Carlsbad comme au pied du

Vésuve, et dans les ruines de Pæstum et aux Champs-Elysées[442].»

[442] _Ibid._, p. 666.

Le prince repartit pour Vienne au début de septembre. Les débats

ouverts en Bohême allaient se continuer sur les rives du Danube entre

les ministres allemands.

Pendant ce temps, Mme de Lieven était restée en Angleterre. A la suite

d'un séjour chez Lady Jersey, elle mandait le 3 septembre, à son

amant:

«Hier au soir encore, en rentrant dans mon appartement à

Middleton[443], il y avait un clair de lune superbe, je me suis tenue

quelque temps sur le balcon de ma chambre à coucher. J'ai entendu

marcher dans la chambre à côté de la mienne, je ne sais lequel de la

compagnie on m'avait donné pour voisin: tu aurais eu probablement

cette chambre, si tu étais venu chez Lady Jersey. Tu serais entré dans

mon balcon, bon ami, nous nous serions dit bien bas quelques douces

paroles; l'image de ce qui pouvait être m'a persécutée toute la nuit,

j'ai fermé mon balcon, je me suis couchée, j'ai rêvé, et ce rêve a été

charmant. Je te voyais, mon ami, nous parlions, nous parlions

beaucoup, et de crainte qu'on ne nous entendît, tu m'avais prise sur

tes genoux pour me parler plus bas; mon cher Clément, j'ai senti ton

cœur battre, je le sentais sous ma main si fort que j'en ai été

réveillée, c'était le mien qui te répondait[444].»

[443] Chez Lady Jersey.

[444] _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899. Ernest DAUDET, _Un

Roman du prince de Metternich_, p. 49.

Six semaines après cette lettre, le 15 octobre 1819, Mme de Lieven

mettait au monde son fils Georges, dont le roi d'Angleterre voulut

être le parrain.

M. de Metternich attendait avec impatience la nouvelle du

rétablissement de la comtesse et, le 22 octobre, lui écrivait: «Bonne

amie, il est impossible qu'à l'heure qu'il est, tu ne sois pas

délivrée de ton fardeau... Le 18 janvier étant ton jour de départ, ton

terme est passé. Tu m'as dit avoir l'habitude de le précéder. Tu ne

resteras pas en arrière cette fois-ci. Il existe donc au monde un être

de plus qui a des droits à mon affection... Mon amie, que je sache

bientôt ce que tu fais, comme tu as fait et quand ton sort a été

décidé[445].»

[445] _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899. Ernest DAUDET, _Un

Roman du prince de Metternich_, p. 34. Le prince de Metternich à

l'inconnue. Vienne, ce 22 (octobre).

Quelques jours plus tard, le prince dit encore: «Te voici sortie des

premiers embarras de ta besogne; elle est finie et tu dois te sentir

légère, en proportion de ce que tu étais lourde auparavant.

Une grossesse est un moment de plaisir payé bien cher; une couche,

au contraire, est un moment de douleur racheté par vingt

jouissances[446].»

[446] _Ibid._, p. 36. Le prince de Metternich à l'inconnue.

Vienne, ce 2 novembre 1819.

Enfin, le 4 novembre, un mot de Neumann lui a appris l'heureuse

nouvelle: «Il me dit que tous les tiens étaient au spectacle, pendant

que tu en augmentais le nombre chez toi... Je te l'avais dit, mon

amie, que tu accoucherais heureusement; je l'ai voulu ainsi et il

arrive rarement du mal à mes amis[447].»

[447] _Ibid._, p. 38. Le prince de Metternich à l'inconnue. Ce 4

(novembre).

A l'occasion de la naissance de son fils, la comtesse de Lieven

reçut du grand-duc Nicolas la lettre autographe ci-dessous,

jusqu'à présent inédite, et dont nous devons communication à

l'obligeance habituelle de M. Noël Charavay. Elle nous a semblé

pouvoir être publiée ici, pour témoigner de l'estime en laquelle

sa destinataire était tenue par la famille impériale de Russie.

Saint-Pétersbourg, 21 novembre/3 décembre 1819.

Chère comtesse! Ce n'est que dans ce moment que j'apprends qu'un

courrier part pour Londres et, quoique très pressé, je ne puis

résister à l'envie de vous offrir mes plus sincères félicitations

et mes vœux les plus ardents pour votre prompt rétablissement.

J'ai été d'autant plus charmé de savoir l'heureux résultat, que je

vous avoue que je n'étais pas sans inquiétude. Dieu soit loué que

tout est passé! C'est un bon exemple à suivre et vous avez fait

merveille.

Je crains manquer l'occasion, car on me presse fort. Ainsi

veuillez vous rappeler encore quelquefois de moi et croire que je

ne cesserai de ma vie d'être

Votre tout dévoué et bien attaché,

Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819 · 第 33 / 114 题