No 22

Rome, 5 avril 1819.

Mon amie, j'éprouve chaque matin en me réveillant deux sentiments bien

différents. Je me dis que mon amie est loin de moi! et j'éprouve une

sensation agréable en sachant que je suis à Rome. La vie se compose

ainsi de peines et de plaisirs ou, pour le moins, de ce qui n'est pas

peine! Les circonstances qui permettent de se livrer à la véritable

satisfaction sont si rares--elles le sont du moins pour moi--que je ne

me permets guère d'élever mes désirs jusque vers elles. Que me

manquerait-il par exemple si, au lieu de deux mille Anglaises qui

foulent le pavé de la ville sainte, toi, mon amie, y étais? Si tous

les matins je te voyais arriver chez moi, déjeuner avec moi et puis

entreprendre des courses de quatre ou cinq heures, toutes dignes d'un

être tel que toi! C'est pourtant ce qui arrive journellement à tant

d'êtres insignifiants qui s'attachent ici à mes pas, qui font groupe

autour de moi et qui ne m'empêchent pas de m'isoler et de me regarder

comme seul au monde!

Mon amie, combien tu serais digne d'un lieu comme celui-ci! Combien il

élève l'âme en détruisant les espaces, en présentant une masse de

souvenirs immenses, en prouvant combien il peut exister et de

grandeurs et de vicissitudes humaines!

Tout ici est gigantesque, tout sort des proportions communes, tout

ramène la pensée à ce qui n'est plus et tout l'élève vers ce qui

devrait être!

J'ai passé ma matinée d'hier au milieu des ruines gigantesques du

palais des Césars. Le mont Palatin, la Rome première, peuplée et bâtie

par Romulus, occupait cette colline qui, sept cent ans plus tard, fut

à peine apte à contenir le palais des Empereurs. Ce palais est changé

aujourd'hui en trois grandes vignes, entrecoupées de rues, parsemées

de maisons, d'églises, de couvents. Les uns sont bâtis sur les

fondements du palais; d'autres ont mis à profit des murs qui ne sont

que couverts; des pans de murs, des voûtes, des débris dont chaque

morceau est grand comme pourrait l'être un palais lui-même, existent

encore debout.

Une végétation magnifique les recouvre. Les lierres, les aloès, des

plantes qui chez nous acquièrent une hauteur de 5 à 6 pouces et qui

ici s'élèvent à autant et plus de pieds, rendent ces masses énormes

pittoresques au possible. L'une des vignes a été achetée récemment par

un Anglais; il y habite une villa dans laquelle Raphaël passait

ordinairement ses étés et dont lui et ses élèves ont orné le péristyle

de fresques[406]. Dans ce qui pourrait devenir un très beau jardin, se

trouvent trois pièces très bien conservées de l'appartement d'Auguste.

Ces appartements, qui, anciennement, se trouvaient au rez-de-chaussée,

sont sous terre aujourd'hui, tant les éboulements ont haussé le

terrain. Ils conduisaient à une terrasse de laquelle on dominait le

grand cirque[407] où se passèrent les courses et qui se trouve au

pied de la colline. Le cirque se voit encore aujourd'hui malgré les

éboulements du terrain. Mon amie, je voudrais te placer un moment sur

cette terrasse, te faire voir tant de belles choses et te demander si

tu m'aimes!

[406] La villa Mills.

[407] Le Cirque Maximus.

Que dire d'une ville où il existe des fabriques comme l'a été ce

palais des Césars et comme l'est encore le Vatican, le Colisée dans

lequel quatre-vingt mille spectateurs pouvaient être assis très au

large, des bains tels que les thermes de Caracalla, où trois mille

personnes pouvaient se baigner à la fois, chacune dans un lieu clos et

séparé, dans une baignoire grande comme un vaste bassin, et le tout en

marbre le plus magnifique! Ma pauvre amie, nous sommes bien petits

aujourd'hui. Je crains bien que la liberté de la presse ne recompose

pas la société telle qu'elle l'a été, et que Hunt[408] ne soit, en le

comparant à Catilina, le type des dimensions morales actuelles

comparées à celles que le temps a détruites!

[408] Voir p. 262.

Ce 7 avril.

J'ai passé toute ma journée d'hier en courses. Ma journée est très

réglée. Je me lève à 7 heures et demie. Je déjeune avec ma fille et

plusieurs personnes qui viennent se joindre à nous pour aller voir les

objets curieux. Nous sortons à 8 heures et demie. Nous ne rentrons

guère avant 2 heures. Je me mets alors à travailler jusqu'à 5 où je

dîne. A 7, je vais travailler avec l'Empereur; à 10 heures, je reçois

du monde ou je vais moi-même dans quelque maison où l'on reçoit. Je

me couche entre minuit et une heure.

J'ai vu hier la basilique de Saint-Paul, bâtie à 3 milles de la ville

par Constantin le Grand[409]. Cet édifice immense ne renferme de beau

qu'une forêt de magnifiques colonnes de marbre tirées du tombeau

d'Adrien, aujourd'hui le château Saint-Ange. L'architecture de la

basilique est difforme, les tableaux en mosaïque sont du goût le plus

dépravé; la différence entre cette fabrique et d'autres bien

postérieures est extrême, et il m'est entré un rayon dans l'âme qui

suffit pour m'expliquer ce que je n'ai jamais entendu dire, ce que je

n'ai jamais pu concevoir et ce que j'ai toujours senti digne de

recherches, savoir: l'explication du phénomène de la dégradation

complète des arts dans le moyen âge.

[409] M. de Metternich veut parler de Saint-Paul-hors-les-murs,

basilique édifiée entre 375 et 385 par Valentinien II et Théodose

Ier. Construite sur l'emplacement d'une chapelle dont la

construction avait été commencée par Constantin, elle contenait

quatre-vingts colonnes de marbre violet et de marbre de Paros.

Cette basilique fut incendiée en 1823 et reconstruite par Léon

XII.

Je crois en avoir trouvé la raison directe, et je ne comprends pas

pourquoi personne n'a fait cette remarque dans les mêmes termes que

moi. Si le fait a eu lieu et que je l'ignore, j'en demande pardon à

mon confrère mort ou vivant.

On cherche les raisons de cette décadence tantôt dans celle de

l'Empire, dans la stérilité du temps, surtout dans l'invasion des

Barbares. Ces raisons y ont sans doute contribué, mais elles ne sont

pas suffisantes pour expliquer ce qui existe et ce que prouve la

basilique de Constantin, car ce ne sont pas les Barbares qui l'ont

bâtie, mais bien les Romains, au milieu de Rome, belle et

resplendissante, à l'époque de Constantin, de toute sa beauté

ancienne.

_Il faut chercher la décadence des arts dans l'établissement de la

religion chrétienne_, et le fait est aussi simple que naturel.

La religion chrétienne est toute spirituelle; le paganisme était au

contraire tout matériel. Le triomphe de la première n'a pu s'établir

que sur les ruines de la seconde; l'esprit a dû amortir les sens,

l'intellectualité, la sensualité; l'une ne pouvait marcher de pair

avec l'autre, elle devait détruire, pour éclaircir son domaine avant

de pouvoir s'y fixer.

Or, si le philosophe païen ne confondait pas les mystères avec les

images, les idées avec leur représentation, il n'en était pas de même

du peuple. Les premiers chrétiens, persécutés, logés dans les

catacombes et ne voyant le jour que pour être traînés sur l'échafaud,

ne cultivant plus aucun des arts qui ne fleurissent jamais que dans le

repos de la société, durent à la fois viser à saper jusque dans leurs

fondements ces mêmes arts qui servirent à la construction des temples,

à la fabrication des divinités païennes, et ne pas exercer ce qu'ils

n'avaient point appris, ce que depuis des générations ils devaient

avoir eu en horreur. Canova, dans les premiers siècles, eût dû

renoncer à l'exercice de son art ou abjurer le christianisme.

Quand, sous Constantin, le christianisme monta sur le trône, l'idée

foncière du prince et de ses conseillers chrétiens dut être de faire

autrement que l'on n'avait fait jusqu'alors--et faire autrement que

bien, c'est toujours faire mal. Il bâtit la première église chrétienne

à une grande distance de la ville, car il n'a sans doute pas eu le

courage de la construire dans son enceinte; il n'y employa que des

ouvriers chrétiens, massacres et barbares en fait de beaux-arts par

nécessité et par conviction. L'image de la mère du Christ ne devait

point rappeler les charmes de Vénus ou la majesté de Junon; elle ne

devait point être couverte des draperies élégantes d'une matrone

romaine: l'église elle-même ne devait rappeler aucune des formes d'un

temple païen.

Il est clair que les Barbares trouvèrent, quelques temps plus tard, la

barbarie établie dans Rome à côté des monuments superbes, mais

détestés et abhorrés par les Romains devenus chrétiens. Loin de

pouvoir aider à relever les arts, les chrétiens mirent à profit la

décadence de l'Empire, pour détruire les monuments d'un culte abhorré

par eux. Rien n'est commun comme de voir des victimes se changer en

bourreaux; les chrétiens exercèrent toute leur vengeance sur les

restes du paganisme, car les païens leur échappèrent en se faisant

chrétiens. C'est ainsi que le triomphe le plus beau que la morale ait

jamais remporté, a détruit jusqu'aux traces des œuvres les plus

belles de l'entendement des hommes, et c'est ainsi que le bien ne

s'établit jamais sans établir à côté de son triomphe des traces de

dévastation. La nature humaine, mon amie, est une bien frêle chose;

elle se compose d'extrêmes, elle se nourrit et se débat dans des

extrêmes, et le triomphe de la raison n'est et ne sera jamais qu'un

résultat tardif.

Pardon, ma bonne D., de cette longue dissertation; n'oublie pas que je

t'écris du haut du Quirinal et que je passe mes journées au milieu des

plus augustes ruines du monde. Je sais que tu es toujours de pair

avec moi dans ma pensée et que je puis te parler raison, tout comme

l'on parlerait folies ou niaiseries à d'autres. Aussi je t'aime mieux

que toute autre.

Ce 8.

Il m'est arrivé la nuit dernière un courrier qui m'a apporté ton

numéro. J'ai commencé ma journée d'aujourd'hui par te lire et je la

finis par te remercier. Le jour où tu m'as écrit cette lettre, tu m'as

bien aimé. Mon amie, que n'ai-je été près de toi! Tes lettres sont un

tableau si fidèle de ton âme, je vois tant ce qui s'y passe que, si je

pouvais me dépouiller de l'une des moitiés de mon être, je finirais

par les aimer autant que toi. Mais la moitié de toi, qui a dicté bien

des paroles de ta lettre, qu'il ne t'est pas plus possible de séparer

de ton existence que je ne puis le faire de la mienne, ne me dit que

trop que je ne puis être heureux que près de toi. Je t'ai déjà mandé

une fois ce que les rêves sont pour moi et combien ils influent sur ma

disposition morale bien après mon réveil. Je suis donc bien fait pour

te comprendre, pour savoir tout ce que tu ne me dis pas et ce qui, à

mon avis, rend bien plus malheureux qu'heureux.

Crois-tu, mon amie, que je ne rêve pas? Crois-tu qu'avec une âme comme

la mienne je suffise avec seize ou dix-huit heures de veillée et que

je sois homme à perdre les six ou huit heures que je passe dans mon

lit? Quand j'aurai le bonheur de passer un jour près de toi, tu

sauras, mon amie, que le sort m'a donné tout juste autant de facultés

aimantes qu'il peut t'en avoir départies, trop, beaucoup trop pour

vivre ainsi que je le fais loin de l'être que j'aime parce qu'il est

tout ce que je désire qu'il soit. Ceci est au reste un thème sur

lequel je n'aime pas m'arrêter; je ne veux aggraver ni ton sort ni le

mien; l'impossibilité qui existe aujourd'hui doit être vaincue avant

que je puisse et que je veuille essayer de me livrer à l'élan de mon

cœur. L'amour, mon amie, finit par s'user s'il porte dans le vague,

il a cela de commun avec toutes choses; je suis loin de toi et je

m'arrête donc à ce que les distances les plus grandes ne peuvent pas

me ravir, ce qui, malgré elles, est à ma portée et ce que je regarde

comme le plus précieux de mes biens. Tout dans notre relation est

extraordinaire. Rien peut-être n'y serait compris que par nous, et ce

fait me fait plaisir au milieu des plus cruelles privations. Mon amie,

tu vois que je cultive ma propriété, quelque restreinte qu'elle soit,

tout comme pourrait cultiver la sienne l'homme du monde le plus

opulent et le plus industrieux, chances rarement réunies. Figure-toi

combien je saurai être riche, le jour où je le serai effectivement!

Ce 10[410].

Nous avons eu deux journées de cérémonies d'église, qui ne m'ont point

permis de faire beaucoup de courses hors de l'enceinte de Saint-Pierre

et du Vatican. Les cérémonies dans la chapelle Sixtine n'ont point

répondu à mon attente; le local est trop restreint et j'en ai vu de

plus belles chez nous et en d'autres lieux. Cette chapelle au reste

ressemble à un corps de garde anglais. On y entend autant d'anglais

que d'italien.

[410] Samedi saint.

Ce qui est beau au delà de toute expression, c'est l'adoration de la

Croix à Saint-Pierre. Ce vaste édifice, éclairé par la seule Croix,

cette croix placée par Michel-Ange et calculée par cet homme--l'un des

génies les plus vastes de tous les siècles--dans l'intention de

produire un effet surprenant, est un spectacle digne de fixer à la

fois le cœur et les sens.

Le reproche que je fais aux fonctions dans le Vatican, c'est qu'elles

se confondent trop avec les collections toutes païennes que renferme

le même lieu. Il faut remplir bien des intervalles et le passage de la

chapelle dans les musées n'est pas fait pour agir en bien sur le

commun des hommes. Je crois, mon amie, que je n'appartiens pas

absolument à la foule, et je parle ici un peu plus en législateur

qu'en gouverné qui sait faire leur part à l'esprit et au cœur, à la

raison et aux sens.

Je t'ai dit que les sifflements inséparables des chuchotements anglais

couvrent le plain-chant dans la chapelle Sixtine. Eh bien! ce ne sont

également que des Anglais que l'on voit dans les salons. Je ne crois

pas que, depuis les invasions des Barbares, il y ait eu autant

d'étrangers d'une même origine dans l'enceinte de Rome, qu'il y en a

dans ce moment de la race britannique. Parmi ce grand nombre, il n'y a

rien de marquant parmi les hommes ni de joli parmi les femmes. Lady

Sandwich[411] voit du monde le soir. J'ai été chez elle et j'ai trouvé

tout ce qu'il y a ici de mes pays.

[411] SANDWICH (Mariana-Juliana-Louisa Corry, Lady), née le 3

avril 1781, épousa le 9 juillet 1804 George-John Montagu, VIe

comte de Sandwich, né le 5 mars 1773, mort à Rome le 21 mai 1818.

Après la mort de son mari, Lady Sandwich resta quelque temps à

Rome. Elle mourut à Londres le 19 avril 1862 (ŒTTINGER,

_Moniteur des dates_).

Quant aux dames romaines, c'est comme s'il n'en n'existait pas. Il y

en a deux ou trois belles; chacune est en ménage avec quelques

_cavalieri serventi cicisbei_[412] et elles se passent pour le même

plaisir l'_amico_ et quelquefois encore l'_incognito_. Ce dernier fait

dépend en partie de leur plus ou moins de bonne humeur et de la

saison, car la saison influe ici plus qu'autre part sur les facultés

des deux sexes. Le siroco rend calme, faute de pouvoir rendre sage, et

la tramontana excite au plaisir, faute de pouvoir assurer le bonheur.

Mon existence, mon amie, ne suit pas les lois romaines; je ne veux pas

me rendre meilleur que je ne suis; je me borne donc à t'assurer que je

suis sage quand même je suis placé sous l'influence de la tramontana;

le mérite vient à cesser dès le premier souffle de siroco.

[412] Cicisbeo, mot italien d'où vient le français Sigisbée.

Du reste, mon amie, quel climat que celui de Rome, quel air, quel

soleil, et surtout quelle lune! Aussi n'est-on pas étonné du beau

coloris des peintres; il existe ici des effets de lumière qui passent

toute conception d'au delà des monts,--c'est sous cette désignation

que l'Italien place le reste de l'Europe, depuis que la civilisation

d'au delà a éclipsé de beaucoup celle d'en deçà des Alpes, et par

conséquent depuis que le Romain ne se sent plus en droit de nommer

Barbares ni toi ni moi.

Nous sommes au reste ici en plein été; les mois d'avril communs ont

des pluies à leur suite, celui de 1819 est sec et même trop sec pour

le bien du désert qui entoure Rome et qui couvre les ruines des lieux

de plaisance de tant de grands hommes auxquels ont succédé tant de

petits.

Bonsoir, bonne amie. Je suis fatigué, non de t'écrire, mais à force

d'avoir été empêché pendant tout le jour de m'asseoir à mon bureau,

qui est pour moi une véritable _patrie portative_.

Ce 12.

Bonne amie, quelle belle journée que celle d'hier, la fête de Pâques!

Dieu est bien noblement adoré ici ce jour.

Il y a trois époques dans cette journée qui sont classiques, et je

n'appelle tel que ce qui me satisfait sous tous les rapports, ce qui

agit sur moi en bien de toute manière et ce qui, par conséquent, parle

à la fois à mon esprit, à mon cœur et à mes sens. Je suis content du

dimanche de Pâques.

Le service divin à Saint-Pierre est aussi beau que celui dans les

chapelles l'est peu. Rien n'est oublié pour sanctifier la pompe en lui

conservant le caractère le plus austère, le seul qui convient aux

fonctions religieuses. La bénédiction papale du haut du balcon de la

façade de l'église est touchante à la fois et belle. Un homme qui, au

nom de Dieu, bénit cinquante mille personnes à la fois, qui toutes se

prosternent devant le souverain arbitre de toutes choses, est chargé

d'une belle et noble fonction.

Le soir, l'illumination de Saint-Pierre est le plus magnifique des

spectacles. La première est d'après les dessins de Michel-Ange[413].

Au coup de 8 heures (ou une heure de nuit à Rome) la scène change: le

bâtiment et les alentours se couvrent d'une masse de feu; Saint-Pierre

n'est plus illuminé, mais il éclaire le pays. Plus de cinq cents

hommes habitués à l'opération exécutent cette nouvelle illumination,

devant laquelle pâlit la précédente, en moins de deux secondes.

[413] M. de Metternich veut parler ici de l'illumination de la

coupole de Saint-Pierre. La seconde illumination, qui eut lieu à

8 heures, comprenait l'embrasement de la façade et de la

colonnade (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 202).

Puis le feu d'artifice du tombeau d'Adrien, qui surpasse tous ceux que

j'ai vus jusqu'à ce jour. Le point de départ de la girande est

tellement élevé qu'elle ressemble à l'éruption d'un volcan. Le

monument a ensuite été représenté en feu tel qu'il avait été décoré

primitivement, et puis beaucoup d'autres décorations les unes plus

belles que les autres[414]. Le seul reproche que je fasse à cette

magnifique scène, c'est d'attrister; je déteste les feux d'artifice,

vu la nuit qui leur succède. Mon amie, le bonheur n'est pas dans ce

qui brille, mais dans ce qui dure.

[414] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome ce 13 avril.--Le

feu d'artifice au château Saint-Ange... est le plus beau que

j'aie vu, et je suppose, le plus beau que l'on puisse voir.

Vous vous souvenez sans doute de la girandole tirée de la place

Louis XV en 1810. Eh bien! c'est ce même nombre de fusées tirées

d'un plateau isolé et élevé à 150 ou 200 pieds, et qui donne à

l'ensemble l'aspect du Vésuve en éruption. Le reste du feu a

représenté l'ancien édifice avec ses centaines de colonnes, son

immense fontaine, etc. Le tout a fini par trois girandoles dont

l'une s'est élevée du haut de l'édifice, les deux autres du plan

inférieur et latéral» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III,

p. 202).

Ce 13.

Tu seras bien longtemps sans lettres; j'ai fait la bêtise de ne pas

charger de celle-ci le courrier hebdomadaire parti avant-hier, car

Gordon voulait en faire partir un hier directement pour Londres; il

vient de me dire qu'il a changé d'avis et je n'ose pas le prier d'en

expédier un pour nous. Ce n'est pas, mon amie, que je trouve que nous

n'en valions pas la peine, mais qu'y faire?

N[eumann] m'écrit chaque courrier pour se louer de ton mari. Je vais,

par celui qui te portera cette lettre, charger N[eumann] de le louer

de ma part. Je ne te parle jamais politique pour deux raisons. La

première, c'est que j'ai mieux à faire avec toi, et la seconde que je

suis trop heureux de trouver un être auquel je puisse parler amour,

amitié, raison, tout ce qui vaut mieux que la politique, dans un

moment surtout où le monde tombe en bêtise. Je déteste de dire après

coup ce que j'ai pensé et dit avant bien d'autres; mais si tu me

connaissais plus que tu ne fais--toi qui sous tant de rapports me

connais mieux que nul être au monde--tu ne douterais pas que je ne

mens pas, quand je t'assure que rien de ce qui arrive aujourd'hui en

France et autre part ne m'étonne, pas plus que ne le font des

nouvelles connues, des nouvelles, par conséquent, qui n'en sont pas.

J'aime le repos du monde, car j'ai la conviction que le bonheur des

hommes de bien ne se trouve que là; mais aujourd'hui j'ai encore de

bien autres raisons pour m'effrayer de toute idée de mouvement. Tu les

connais, mon amie, car tu connais la première pensée de ma vie, une

pensée qui est devenue pour moi la vie même! Mon amie, que

deviendrons-nous, si ce qui est entre nous se bouleverse, si la

distance qui nous sépare devient une impossibilité? Ma vie se

passerait-elle loin de toi? Alors, mon amie, je ne vivrais pas!

Penses-tu quelquefois à moi, mon amie,--pas comme je suis sûr que tu

le fais--mais moins à l'individu qu'à ce que j'ai le malheur d'être?

Crois-tu que j'aie beaucoup et de bien doux moments? Que les ruines du

palais des Césars me font faire des réflexions bien différentes de

leur seul aspect pittoresque!

Mon amie, mes lettres me concentrent tellement dans l'intérieur le

plus intérieur de mon cœur, que tu dois croire quelquefois en les

lisant que j'oublie qui je suis. Crois-le, au reste, relativement à

toi, à ce qui est aujourd'hui le seul bonheur que je me connaisse, le

seul vers lequel je tende et le seul, hélas, qui se trouve tellement

placé hors de mon action.

Je suis fâché contre le monde entier, hors toi. Je le déteste, ce

monde, et je n'aime que toi. Ne pensons pas au monde et aimons-nous.

Surtout, sois certaine que je ne suis jamais plus fort que quand

d'autres sont faibles, et que je n'ai jamais plus de tête que quand

d'autres n'en ont point. Bonne amie, crois surtout que j'ai bien plus

de cœur que de tête, et tu sais à qui est le premier; tu sauras

enfin, bien plus encore que tu ne peux le faire encore, ce qu'il vaut.

Ce 14.

J'ai reçu la nuit dernière mes lettres de Londres. N[eumann] écrit à

F[loret] que tu es légèrement incommodée et que tu n'as point pu lui

donner de lettre.

Mon amie, ne me fais pas de ces peurs, ne t'avise pas de tomber

malade. Je crains que tu n'aies une nouvelle atteinte telle que tu

l'avais crainte dernièrement; c'est une mauvaise chose qu'une

apparence de fausse couche, parce qu'elle se renouvelle facilement.

La seule idée qui me console, c'est celle de quelque gêne qui t'aura

empêchée de recevoir N[eumann]. J'attends maintenant avec anxiété

l'arrivée du premier courrier. S'il ne m'apporte rien, je serai au

désespoir. J'ai peur que tu ne te sois pas assez ménagée. Je t'ai

mandé dernièrement que je ne conçois rien aux bains que l'on te permet

de prendre. J'ai peur enfin de tout. Mon amie, que je sache au moins

ce que tu fais, et dis à N[eumann] qu'il n'écrive jamais que tu es

incommodée sans mander ce que tu as. Je suis exigeant en fait de

santé. Je ne te permets qu'un rhume de cerveau, rien d'autre, et je

veux encore qu'alors tu te soignes comme si tu ne t'appartenais pas.

Ne t'avise pas, mon amie, de croire que je ne saurais avoir peur.

Je me sens si peu disposé à te parler aujourd'hui d'autre chose, que

je finis de t'écrire pour ne pas te redire vingt fois ce que je viens

de te dire. Mon amie, ma vie est si fort hors de moi aujourd'hui que

je finirai par la détester si la crainte s'en mêle. Rassure-moi, et ce

qui vaut mieux, tâche de te bien porter et que je le sache.

Ce 15.

Mon amie, j'ai rêvé de toi et je t'ai vue malade. Le fait est bien

rare cependant que je rêve de ce dont j'ai été fortement occupé la

veille. J'ai été chez toi; tu étais couchée, ton mari et N[eumann],

lequel était ton médecin. Les rêves sont fous et celui-ci certes l'a

été. Si jamais N[eumann], que du reste j'aime beaucoup, veut te faire

prendre une drogue, ne suis pas son conseil. Ne prends de lui que mes

lettres. J'attends avec bien de l'impatience les premières lettres de

Londres qui, hélas, sont si longues à arriver!

J'ai parcouru aujourd'hui de bien beaux lieux.

Cette Rome est une ville inconcevable; chaque pas, chaque minute y

offre un objet digne d'admiration ou, pour le moins, de curiosité.

Dans le cours de ma promenade, je suis entré dans un jardin qui forme

le centre d'un couvent. Il parfume l'air à une demi-lieue à la

ronde--sort peu commun aux couvents--tant il y a d'orangers, de

citronniers et d'arbustes en fleur. J'y ai cueilli une branche de

citronnier sur laquelle il y avait soixante-cinq citrons mûrs. Je l'ai

empaquetée et je l'envoie à ma femme. Je te l'aurais envoyée si

j'avais le bonheur de disposer d'un courrier direct pour Londres.

Il existe, près de Séville, un arbre pareil qui porte souvent jusqu'à

quarante mille fruits.

Il y a dans le jardin du couvent plusieurs palmiers, grands comme des

pins, beaux et sains. Il est inconcevable qu'on n'en plante pas

davantage. Rien ne pare le tableau comme ces belles plantes, mais les

hommes ne font rien ici pour embellir la nature. Il faut un ciel

ingrat pour exciter l'ardeur des cultivateurs; il paraît que l'homme

aime la contrariété. J'ai peur de ne pas ressembler aux autres

individus de la race humaine sous bien des rapports. Je m'en console,

si tu m'aimes tel que je suis.

Il existe ici une telle foule d'Anglais, que l'Angleterre a l'air de

n'être plus en Angleterre. Les braves gens font, au reste, du mal aux

voyageurs de toute autre race. Ils sont devenus d'une telle parcimonie

qu'on ne veut plus les admettre nulle part. J'ai eu de la peine à

pénétrer ce matin dans une vigne qui renferme les beaux restes d'un

temple dédié à Minerva Medica[415]. Une vieille femme est venue se

présenter derrière une porte fermée à verrou, pour nous demander:

_Siete signori Inglesi?_[416] Sur la négative, elle a ouvert. Je lui

ai demandé pourquoi elle avait mis _i signori Inglesi_ en quarantaine:

_Non pagano mai niente_[417], a été la seule et bonne réponse. Il est

de fait qu'ils vont voir les lieux publics et les galeries

particulières en troupes de douze ou quinze personnes, et qu'ils

donnent communément aux inspecteurs ou valets _una manica di 2

pauli_[418], c'est-à-dire 6 à 8 pence. J'ignore comment ils finissent

par répartir les fractions imaginaires entre eux. Les Anglais, qui ne

savent jamais tenir un juste milieu, avaient rendu anciennement, vu

leur magnificence, les voyages difficiles aux pauvres continentaux.

Aujourd'hui, ils se rendent la besogne difficile à eux-mêmes; mais

c'est _de bon ton_ et un Anglais succombe toujours à cet axiome.

[415] Au sud de la porte Saint-Laurent. Cet édifice, construit au

troisième siècle de l'ère chrétienne, était en réalité une

nymphée qui faisait partie de thermes aujourd'hui disparus. Sa

voûte s'écroula en 1828.

[416] Vous êtes Anglais?

[417] Ils ne payent jamais rien.

[418] Un pourboire de deux pauli.

Ce 16.

Le courrier va partir, mon amie, et je ne veux pas le manquer.

Donne-moi bientôt de bonnes nouvelles de ta santé. Je ne puis pas te

dire combien tout ce que je redoute me fait peine, dès que l'objet est

toi.

Adieu, bonne amie, je ne puis t'écrire un mot de plus, car j'ai trois

ou quatre bien fortes expéditions à faire. Il en est une parmi

celles-ci qui va à Pétersbourg dans l'affaire de Kotzebue[419]. Les

libéraux se sont un peu mal conduits dans cette circonstance, et le

principe de la liberté de la presse n'est guère bien défendu par des

hommes qui répondent à leurs adversaires en littérature par des coups

de poignard. Ils ont, pour le moins, un peu l'air de ne vouloir

reconnaître d'autre liberté que celle qui leur convient.

[419] KOTZEBUE (Auguste-Frédéric-Ferdinand de) venait d'être

assassiné le 23 mars 1819 à 10 heures du matin.--Né à Weimar le 3

mai 1761, il avait été chargé par le gouvernement russe, en 1817,

de parcourir la Confédération germanique pour se rendre compte de

l'opinion publique. Quelques fragments de sa correspondance avec

le tsar à ce sujet ayant été interceptés et publiés, ils

excitèrent la colère des étudiants, dont l'état d'esprit était

peint sous les aspects les plus menaçants. L'un d'eux,

Charles-Louis Sand, assassina Kotzebue à Mannheim. Ce meurtre fut

le prétexte aux mesures de rigueur qui marquèrent les années

suivantes (_Nouvelle Biographie générale_ (Didot), t. XXVIII,

col. 135.--_Allgemeine deutsche Biographie_, t. XVI, p. 772).

Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, 10 avril

...--L'assassinat de Kotzebue est plus qu'un fait isolé. Cela va

se développer, et je ne serai pas le dernier à en tirer un bon

parti.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 290)

Adieu, bonne amie.

No 23.

Rome, ce 18 avril 1819.

Je viens de recevoir ce matin, mon amie, tes nos 29 et 30. Tes nos 27

et 28 me manquent; ils doivent avoir été confiés à une autre occasion

ou peut-être se sont-ils glissés dans une expédition qui, au lieu de

prendre de Munich la route d'Italie, peut avoir pris celle de Vienne.

Ce sont, au reste, ces deux numéros qui m'offriront le plus grand

intérêt, parce qu'ils sont tes premiers après l'arrivée de Paul[420].

Si je te dis, au reste, que j'attache plus d'intérêt à l'une ou à

l'autre de tes lettres, tu peux être certaine que ce fait ne

s'explique que par des circonstances plus particulièrement liées à

_notre sort_, car chaque ligne tracée par ta main a un égal mérite. Je

crois que si tu ne faisais qu'un trait sur la feuille, je l'aimerais

mieux que toute lettre qui me viendrait d'un lieu quelconque.

[420] Le prince Paul Esterhazy avait porté à Mme de Lieven les

lettres où le prince de Metternich lui faisait part de ses

projets pour obtenir la nomination de M. de Lieven au poste de

Vienne. Voir p. 199.

Les lettres que j'ai reçues me prouvent qu'il n'est plus question de

l'incommodité dont N[eumann] m'avait parlé dernièrement et qui te sera

rappelée par mon dernier numéro. Voilà l'un des graves inconvénients

des grandes distances, une véritable misère de la vie humaine, que

tout ce que l'on dit n'arrive jamais à point juste. Je serai

tranquille le jour où tu seras véritablement souffrante, et plein

d'inquiétude l'heure où tu seras heureuse. Mon amie, je prévois que tu

seras au bal le jour de ma mort.

Paul m'écrit une lettre particulière, dans laquelle il me parle de la

société de Londres, et par conséquent également de toi. Je vois bien

qu'il ne se doute de rien, car ne pas savoir tout est, en certaines

circonstances, ne savoir rien. Il me mande que Mme de L. est fort «en

recherches pour le duc de W.[421], mais que le fait lui paraît se

borner là. Qu'il en juge ainsi, vu l'empreinte prononcée d'ennui et de

désœuvrement que porte le noble duc!» Tu vois, mon amie, que Paul,

malgré sa distraction apparente, laisse cependant tomber des regards

justes, mais nonchalants, sur les objets qui l'entourent.

[421] Très probablement Wellington.

Ce que tu me dis, dans l'une de tes dernières lettres, de W., est ce

que je comprends le mieux au monde. Ce qu'il éprouve, je l'éprouve, et

je crois qu'il doit en être ainsi de tout homme ayant la tête droite

et le cœur humain.

W. a passé sa vie dans une activité grande, noble et belle. Il aime à

se rendre utile, il embrasse par conséquent les affaires avec intérêt

et chaleur. Il a le cœur aimant, car il ne vaudrait pas le quart de

ce qu'il vaut effectivement, s'il ne l'avait pas tel. Il a eu des

succès près des femmes. Mon amie, rien ne blase sur les succès de ce

genre comme les succès. Je te jure que personne plus que moi ne sent

combien peu ils valent, combien ils coûtent et combien peu ils

rapportent. Crois-m'en sur parole: les succès dans le monde sont comme

la plupart des pièces de théâtre; ils pèchent comme elles par le

dénouement. L'on s'attend à beaucoup, l'on attend avec impatience que

la toile se lève, l'intrigue se noue, l'exposition est faible et

ordinairement commune, la pièce avance en s'affaiblissant; il part de

légers applaudissements et force sifflets de la galerie; la pièce

paraît longue; les acteurs récitent de mauvais vers pendant que les

spectateurs s'endorment, et ils quittent la scène plus ennuyés du rôle

qu'ils viennent de jouer que la galerie ne l'a été de s'être occupée

d'eux. Les costumes sont remisés, les personnages se rencontrent dans

les coulisses; s'ils sont polis, le premier amoureux offre le bras à

la grande coquette pour l'aider à monter dans une autre voiture que la

sienne, et chacun s'en va coucher--seul.

Mon amie, j'ai été de ces acteurs.

Mais quand la raison se mûrit, quand l'on se trouve placé assez loin

du point de départ pour pouvoir calculer les espaces et les points de

repos, alors, bonne D., sent-on l'immense différence qu'il y a entre

ce qui n'offre que des apparences passagères de bonheur et ce qui

constitue le bonheur lui-même. L'envie d'une liaison digne de ce nom

tourne au besoin; la vie semble vide sans elle, et rien ne peut ni en

remplacer le bienfait, ni le compenser.

Tu conçois par ce peu de mots ce que je pense du vide que doit

éprouver W. et du mérite que je t'accorde, du sentiment profond que je

nourris de mon bonheur et du chagrin que j'éprouve de tant de

contrariétés qui s'opposent à mes vœux les plus chers et les plus

ardents. Mon amie, je ne suis pas calme: tu ne me connais pas tout

comme je suis; tu m'as vu ami mais pas encore amant. Ami, oui bien, le

meilleur que tu puisses avoir, le plus sûr, le plus dévoué, l'ami

éternel surtout! Si le sort me réserve des moments plus heureux, les

plus doux que je puis attendre, les seuls que je veux, tu ne m'aimeras

pas plus que tu ne le fais, mais certes, tu ne m'aimeras pas moins.

Mon amie, puis-je avoir de la présomption?

Paul me parle d'un gros rhume qu'il a emporté de Paris et qui ne l'a

pas encore quitté à Londres. Je suppose que c'est ce mal, qu'à Rome

l'on appelle _una constipatione_, qui l'a empêché d'aller te voir.

Moi, mon amie, rien ne m'empêcherait, mais Paul n'est pas moi, et tu

n'es pas pour lui ce que tu es pour moi.

A propos du mot très impropre, et même peu propre que je viens de te

dire, figure-toi l'état de ma pauvre fille qui, fort enrhumée, s'est

vue demander par un cardinal, ces jours derniers: _Signora, tu mi pare

molto constipata_[422]! Comme elle n'a pas encore fait un assez long

séjour ici pour savoir les provincialismes, juge de son embarras à

trouver une réponse à une pareille _apostrofe cardinalizia_.

[422] Vous me paraissez très enrhumée.

Ce 19.

Bonne amie, je viens d'écrire à Stewart pour le féliciter de ses

succès[423]. Je suis charmé que son heure ait sonné et que Mrs Taylor

soit réduite au silence. Je suis charmé et fâché qu'il ne t'ait point

épousée. Les graves contrariétés mènent à la folie dans les

contradictions. Je t'envoie cette lettre par une occasion que me

fournit G[ordon] et qui devait te porter ma dernière lettre. Le no 22

t'arrivera probablement après celui-ci et tu seras longtemps sans

nouvelles: il passe par le courrier hebdomadaire et par conséquent par

Munich, tandis que le présent courrier va droit, tout comme je

voudrais pouvoir aller moi-même.

[423] Le procès de Lord Stewart (voir p. 107) avait été jugé vers

la fin de mars par la Chambre des Lords. Il épousa sa fiancée le

3 avril.

Le rhume de ma fille m'a gagné. A peu près toute ma suite est dans le

même état. J'ai cent églises, les catacombes et les grandes cérémonies

de la semaine sainte, et le tout coupé par la chaleur du jour, dans le

col et sur la poitrine. Je me soignerai vingt-quatre heures et je

serai refait.

Ce 20.

Je t'écris pendant que l'on donne une superbe fête à l'Empereur au

Capitole. C'est la raison et toi qui m'empêchent d'y paraître, malgré

tous les désespoirs de Consalvi[424]. J'ai pris des remèdes contre mon

rhume, qui déjà va beaucoup mieux; la raison m'ordonne de le soigner

et tu m'en prierais si tu étais ici. Je trouve que rien n'est

raisonnable comme t'écrire et heureux comme t'aimer. Trouve le mot,

bonne amie, pour exprimer le bonheur d'être aimé par toi.

[424] CONSALVI (Hercule), cardinal et secrétaire d'État. Né à

Rome le 8 juin 1757. Créé cardinal le 11 août 1800, puis nommé

secrétaire d'État, négocia le Concordat avec le Premier Consul.

Ayant résigné ses fonctions en 1806, il représenta le pape au

Congrès de Vienne et reprit la secrétairerie d'État (1816) qu'il

perdit de nouveau à l'avènement de Léon XII (28 septembre 1823).

Il mourut à Rome le 24 janvier 1824 (_Nouvelle biographie

générale_ (Didot), t. XI, col. 530).

Le régime me mène toujours au travail. J'ai passé ma journée en

expéditions de courriers pour toutes les parties du monde, entre

autres pour ton pays. Je veux faire un peu de mal aux amis de Lady

Jersey. Je n'aime pas que l'on assassine au nom de l'amour de

l'humanité; je n'aime pas les fous et les folies d'un genre quelconque

et bien moins encore de celui qui tue de braves gens, assis

tranquillement dans leur chambre.

Quand j'ai porté mon expédition pour Francfort[425] à l'Empereur, il

m'a dit que les étudiants me joueront incessamment le même tour qu'à

Kotzebue. Je l'ai assuré que, depuis longtemps, je me regardais comme

un général placé en face d'une batterie et que je ne savais pas

craindre. «Eh bien! allez, m'a répondu l'Empereur, l'on nous

assassinera tous les deux.»

[425] Voir _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 227 à

269.

Le monde est bien malade, mon amie; rien n'est pire que le faux

esprit en liberté. Il tue tout et il finit par se tuer lui-même.

C'est ainsi que vont en France les Benjamin Constant[426] et les

Chateaubriand[427], en Allemagne les étudiants d'Iéna et la majeure

partie des gouvernements, et autre part bien des gens que je ne veux

pas te nommer pour ne pas t'ennuyer de ma politique.

[426] CONSTANT DE REBECQUE (Henri-Benjamin), né à Lausanne le 25

octobre 1767, mort à Paris le 8 décembre 1830. Benjamin Constant

avait créé, en 1818, la _Minerve française_ où il défendait avec

ardeur la liberté de la presse et développait ses idées

libérales. En décembre 1816, il avait publié une brochure: _De la

politique qui peut réunir tous les partis en France_, qui était

une réponse à celle de Chateaubriand: _De la Monarchie selon la

Charte_ (_Grande Encyclopédie_, t. XII, p. 570).

[427] CHATEAUBRIAND (François-René, chevalier puis vicomte DE),

né à Saint-Malo le 14 septembre 1768, mort à Paris le 4 juillet

1848. Créé pair de France le 17 août 1815, il défendit la Chambre

introuvable dans une brochure célèbre: _De la Monarchie selon la

Charte_. Il attaquait sans mesure, en 1818 et 1819, dans le

_Conservateur_, le duc de Richelieu, et plus tard, il attaqua

avec la même fougue le comte Decazes (R. BONNET, _Isographie des

membres de l'Académie française_, p. 53).--Dans une lettre à

Gentz, Rome, le 23 avril 1819, M. de Metternich disait: «Entre

les deux, j'aime encore mieux les Chateaubriand que les Benjamin

Constant et les Lanjuinais.» (_Mémoires du prince de Metternich_,

t. III, p. 246).

Je me rassieds à mon bureau, après avoir vu monter une immense girande

de feu d'artifice qui vient de s'élever du Capitole. C'est un beau

point de départ.

Je suis charmé de ne pas être à la fête et près de toi, le plus près

que je puisse en être à près de 500 heures de distance. L'âme, mon

amie, ne connaît pas les distances; je te vois devant moi comme si tu

y étais. Mais je voudrais un peu de contact; te donner la main et la

baiser du fond de mon cœur--je le fais en pensée--et du bout de mes

lèvres! Bonne amie, hélas! je ne le puis pas.

La fête au Capitole a, dit-on, été superbe comme tout ce qui est fête

à Rome, et tout comme Rome elle-même paraît une fête continuelle. L'on

a eu l'idée heureuse de faire servir une immense louve, allaitant

Romulus et Rémus, de plateau à l'une des tables du souper. Ce bronze

date des premières ères de la république. Combien il s'est passé

d'événements, combien de grands hommes ont passé sur cette même terre

où la louve existe encore! Cet antique témoin d'un banquet moderne ne

peut rien avoir gâté à l'aspect de la table.

Tu sais que je n'aime pas les feux d'artifice, il m'est donc bien égal

qu'il ait été beau. On a l'habitude ici d'en soutenir l'éclat par

force coups de canon. Je les aime mieux que le feu. Tu ignores que

j'ai un grand faible pour les coups de canon, et ce goût est l'un de

ceux que l'on ne devine pas dans le meilleur ami sans qu'il vous le

découvre. Je n'ai jamais pu concevoir que l'on puisse être poltron, et

les coups de canon m'appellent au lieu de me repousser. Pardonne-moi

ce goût bizarre, mon amie, et permets-moi de m'y livrer encore.

Ce 21.

Le courrier de G[ordon] part dans une heure, mon amie, et je lui

confie cette lettre. Reçois-la avec bonté, comme toutes, malgré

qu'elle soit bien vide de sens.

Je partirai d'ici le 24. Je serai à Naples le lendemain. Mon

éloignement ne causera nulle interruption à notre correspondance, car

je ferai partir le courrier hebdomadaire un jour plus tôt que d'ici.

J'espère que je recevrai incessamment tes deux numéros qui me

manquent. Je les attends avec impatience. Ils doivent me prouver si tu

as envie de travailler dans un sens qui est le plus utile, le plus sûr

et certes pas le moins impossible à exécuter. Bonne amie, pense à ce

que serait cet avenir!

Adieu, je te baise pieds et mains, et je t'aime de tout mon cœur. Tu

n'en doutes pas.

No 24.

Rome, ce 23 avril 1819.

Mon premier séjour ici, mon amie, va finir. A mon retour de Naples, je

compte m'arrêter encore une huitaine de jours pour voir ce que je n'ai

pas encore vu, ou plutôt pour diminuer la somme des objets dignes de

remarque et que je ne puis voir en aussi peu de temps. Cette ville-ci

a des charmes inexprimables pour moi. L'homme, dans l'état de santé

morale, a deux grands et puissants éléments qui forment la base de son

existence: le cœur et l'esprit. Tu sais, mon amie, ce qui occupe mon

cœur. Il n'est pas à Rome, mais cette ville offre à mon esprit tout

ce qu'il recherche et ce qui lui plaît: grands souvenirs, luxe et bon

goût dans tous les objets dignes de fixer la pensée; monuments

anciens, modernes, échelle immense, tout se réunit à Rome.

Je compte monter en voiture demain au point du jour pour aller coucher

à Mola di Gaeta. Je veux éviter la couchée à Terracine, vu le préjugé

de la malaria, que trop fondé en raison sur tout autre point des

marais Pontins, mais qui, surtout dans cette saison, n'existe pas

réellement pour Terracine.

Mola[428], ce 24, 9 heures du soir.

Je suis ici depuis 3 heures. J'ai donc encore vu le coucher du soleil

sur l'un des beaux points de la terre. Je t'écris d'une auberge placée

au centre du golfe; l'horizon est fermé à la droite par la ville de

Gaëte et la forteresse, et je découvre à ma gauche le Vésuve qui,

depuis le 13 de ce mois, jette de la lave. Je le vois enveloppé d'une

épaisse fumée qui tantôt s'élève et tantôt prend la forme d'un nuage

autour de sa cime. La plage est verte et riante. Je suis séparé de la

mer par un immense jardin d'orangers et de citronniers, chargés de

fruits et de fleurs.

[428] Mola di Gaeta, aujourd'hui Formies.

C'est une chose singulière que la ligne tracée par les marais Pontins.

Ces marais sont, depuis les desséchements de Pie VI[429], une suite

non interrompue de jardins couverts du luxe de végétation le plus

riche. A Terracine commence un nouveau climat bien plus méridional

encore que celui de l'État romain. Les rochers se couvrent de plantes

grasses; des cactus énormes y viennent comme de la mauvaise herbe et

l'aloès sert de broussailles. Les buissons se composent de myrtes.

[429] PIE VI (Jean-Ange BRASCHI), né à Cesena (États de l'Église)

en 1717, élu pape le 15 février 1775, mort à Valence le 29 août

1799. Son pontificat fut marqué par de grands travaux d'utilité

publique. Outre le desséchement des marais Pontins, il restaura

en partie la voie Appienne, agrandit le port d'Ancône, etc.

(_Nouvelle Biographie générale_ (Didot), t. XL, vol. 105).

L'auberge que j'habite s'appelle la maison de Cicéron. Il paraît,

d'après une critique raisonnable, que c'est en elle qu'il est

né[430]. Mon amie, cette idée ne m'inspire guère. Cicéron parlait

beaucoup et faisait peu; il était poltron, et avait cela de commun

avec la plupart des savants et je n'aime pas cette caste. Je voudrais

que, pour le bien de l'humanité, il puisse y avoir _du savoir_ sans

qu'il existât _des savants_. Si tu étais femme savante au lieu de tout

ce que tu es de bien, je ne t'aimerais pas.

[430] Malgré ce qu'en dit M. de Metternich, cette assertion est

erronée, car Cicéron naquit à Arpino (Arpinum), le 3 janvier l'an

106 avant Jésus-Christ. Cette prétendue villa de Cicéron ou villa

Caposele était la propriété des rois de Naples.

Naples, ce 25.

Quel beau pays j'ai parcouru aujourd'hui! L'aspect de Naples ne m'a

pas surpris: je l'ai trop vu reproduit en peinture et dessin pour ne

pas croire l'avoir vu. La seule différence que j'y trouve, c'est que

le site est plus vaste que je ne l'avais cru, mais je suis plein

d'étonnement de la culture des campagnes. Figure-toi un pays riche de

tous les bienfaits de la nature, un ciel comme il n'en existe pas, une

terre qui produit sans cesse et de l'industrie, et tu auras une idée

de la campagne depuis Foggia jusqu'à Naples. Le peuple est sale, pour

que le défaut soit à côté du bien. Rien ne peut être parfait dans ce

bas monde.

J'ai pris ici un hôtel sur la Chiaja[431]. J'ai en face de moi une

plage immense de mer, coupée par les îles les plus pittoresques du

monde. La rive droite du golfe et le château de l'Œuf ferment le

cadre. Je ne vois pas le Vésuve de mes fenêtres, ce qui me gêne[432].

Ce soir, il était couvert de lave. Je l'ai vu du salon de notre envoyé

ici. Mon amie, le Vésuve ne gâte rien dans un tableau quelconque; un

salon qui vous l'offre en perspective est un beau salon.

[431] La «Riviera di Chiaja», séparée seulement de la mer par le

parc dit «villa Nazionale» et le quai (via Caracciolo).

La journée, au reste, a été mauvaise. Nous avons du siroco, ce qui

nous amènera de la pluie.

Bonne amie, tu dois trouver que j'ai une manière de t'entretenir peu

recherchée: je te parle du temps qu'il fait comme si une seule goutte

pouvait t'atteindre. Mais tu veux savoir ce que je fais; tu ne me

sauras pas mauvais gré de te parler des impressions que j'éprouve.

J'ai même le besoin de te les communiquer; si je te parle du cadre

dans lequel je me trouve, tu m'y reconnais au milieu de la foule et tu

ne doutes pas que mon cœur ne soit occupé que de toi, malgré la

distance et le chagrin que j'éprouve de ne pas être heureux!

Ce 26.

Le temps est si fort à la pluie que je ne suis sorti que pour aller

rendre quelques devoirs de société, tristes devoirs et qui devraient

être décomptés sur la vie. Mon amie, cette vie, et surtout la mienne,

s'en compose cependant et, si je suis à la recherche des moments de

bonheur, le résultat de l'entreprise me prouve constamment que leur

nombre est infiniment petit.

[432] Le prince de Metternich à sa femme: «Naples, ce 3

mai...--Ce Vésuve, ma bonne amie, est un spectacle bien imposant

et bien auguste. J'ai le malheur de ne pas le voir de ma fenêtre;

mais de partout ailleurs, c'est-à-dire à cent pas de ma maison,

on le voit, dès qu'il fait nuit, comme un immense fanal.»

(_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 206).

J'ai eu naguère quinze jours de vie, et si nous voulons faire le

compte scrupuleux des moments qui ont compté dans ces quinze jours,

ils se réduiront à peu, bien peu d'instants. Et de combien encore ces

peu d'instants eussent pu être meilleurs! J'ignore, mon amie, si tu

éprouves dans la poursuite de cette dernière question les mêmes

sensations que moi. Je suis à la fois au désespoir et satisfait de _ce

moins_ dans notre existence. Au désespoir, en ne consultant que mon

cœur et mes sens, et satisfait en rentrant dans les derniers refuges

de ma raison. Je sens cependant que, si j'avais aujourd'hui la même

quinzaine en perspective, je mourrais plutôt que de me ménager encore

ma même satisfaction. Bonne amie, je te préviens que tu n'as plus le

droit de compter jamais sur ma raison.

Ce 27.

J'ai été interrompu hier par l'arrivée du courrier qui m'a apporté ton

no 31. Que peuvent être devenus ceux qui me manquent? Je n'y conçois

rien; j'ai toutes mes lettres et de tous les côtés. A qui as-tu confié

les nos 27 et 28? Si tu te sers d'occasions particulières,

mande-le-moi toujours ainsi que je le fais; je pourrai regretter alors

le retard d'une lettre, mais ne pas être inquiet de son sort.

Bonne amie, que nos pensées suivent une même pente! Lis ce que je t'ai

écrit hier et compare-le à ce que renferme ta lettre no 31. Oui, mon

amie, nos épreuves sont faites; il ne nous reste qu'à être heureux

quand le ciel nous aimera assez pour nous réunir. Je suis sûr que tu

partages tout ce que j'éprouve, mes regrets comme ma satisfaction,

mes désirs comme mes peines. Conviens que je ne t'ai point trompée

quand je t'ai dit que je savais aimer. Tu le sais aujourd'hui, et le

monde croit le contraire; c'est un double charme pour moi. J'ignore

pourquoi j'aime à être seul de mon secret dans les relations les plus

importantes de ma vie.

Ce 28.

J'ai passé ma matinée, mon amie, en courses, malgré le temps peu

favorable qui me poursuit depuis que nous sommes ici. Rien n'est

magnifique comme le tableau qu'offre ici la nature. J'ai été sur une

montagne très près de Naples, et qui sépare le golfe qui porte le nom

de cette ville d'avec celui de Baja[433]. La vue en est magnifique: à

gauche, le Vésuve et la chaîne des belles montagnes qui vont mourir au

cap de Massa, l'île de Capri, une immense plage de mer, la ville de

Naples, bâtie en amphithéâtre sur des hauteurs couronnées de villas et

de jardins; en face, les îles de Procida et d'Ischia; à droite, le cap

de Misène, les villes de Baja, de Pozzuoli, le lac d'Averno, des

campagnes fertiles au delà de toute croyance, en un mot tout ce que la

nature peut offrir de beau et de diversifié. C'est à travers cette

même montagne que la grotte de Pausilippe a été taillée pour abréger

les communications entre les deux golfes, ainsi que l'on perce une

porte dans une enceinte pour épargner qu'on doive en faire le tour.

Tous ces lieux sont pleins de souvenirs: la terre de Naples est

classique comme celle de Rome, et j'éprouve, sur cette terre, des

sensations différentes à toutes autres. Mon amie, il y a dans mon

essence un tel éloignement pour les Barbares et pour tout ce qui

mérite ce nom, que c'est dans cette combinaison que je puis seulement

trouver l'explication de ce phénomène: ce qui me fait du mal à Naples,

c'est tout juste ce qui y porte l'empreinte du vandalisme, et il

serait facile de composer une longue liste de ces objets. Les maisons

de Naples me désolent. J'aime mieux les architectes de quelque coin en

Bohême que ceux d'ici et des maisons bâties ainsi qu'elles le sont

toutes ici--à vingt heures de marche de Rome!

[433] La «collina di Posilipo», le Pausilippe.

Tu me parles de ta promenade à Richmond et de ta campagne. Mon amie,

je voudrais avoir été dans le premier de ces lieux avec toi, et rester

avec toi dans le second. Je crois, mon amie, que nous eussions été

plus heureux l'un et l'autre que toi à Richmond et moi sur le

Quirinal. Richmond est, au reste, l'un des plus jolis points de la

terre. J'y ai fait vingt parties dans ma vie, et toujours avec une

égale satisfaction.

Il y a eu ce soir une espèce de bal chez Mme Bees, Anglaise. Il est

ici des noms que la bonne compagnie ne connaît pas à Londres, et qui

dépensent leur ambition en routs[434] et plaisirs de ce genre. Comme

ce n'est pas le mien, je ne reste jamais qu'une demi-heure au milieu

de tant de faux luxe et de véritable ennui. Saint-Charles[435] est

fermé pour notre malheur. Il n'ouvrira que le 9, vu la double neuvaine

de saint Janvier[436]. Je verrai alors quelques bons opéras que le

Roi a fait arrêter tout exprès. Je voudrais les entendre à tes côtés.

Je les trouverais meilleurs même que peut-être ils le seront en fait.

[434] Rout, s. m. (on fait sentir le t, quelques-uns prononcent

raout). Mot emprunté de l'anglais. Assemblée nombreuse de

personnes du grand monde (_Dictionnaire de l'Académie française_,

édition de 1878, t. II, p. 684).

[435] Théâtre San Carlo, le plus grand théâtre de musique de

Naples.

[436] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 205.

Ce 30.

Je fais partir le courrier. Tâche, mon amie, de retrouver ou de me

faire retrouver tes nos 27 et 28. Tu conçois combien ils doivent

m'intéresser: ce sont tes deux lettres après l'arrivée de Paul. Tu y

réponds sans doute à ce que je t'ai écrit par lui. Je ne suis pas

embarrassé de la réponse: je la connais, car je connais ton âme et ton

cœur. Je n'ai pas moins besoin de m'entendre dire par toi ce que je

sais comme si je l'avais entendu. Mon amie, quand je veux savoir ce

que tu penses et ce que tu veux, je n'ai qu'à rentrer en moi-même. Je

suis sûr de ne pas me tromper.

Tu tiens à ce que la fin de mes lettres soit tendre. Tu es enfant,

bonne amie, et je ne t'en aime pas moins. Le dernier mot d'une lettre

n'est que peu de chose; les mots tendres ne sont guère plus. C'est la

pensée qui domine dans toute la lettre qui est tout, et cette pensée

ne peut ni se cacher ni se détourner. Elle paraît à travers tout; elle

pénètre comme la lumière à travers les plus minces espaces. Si tu peux

douter de la nuance qui domine dans chacune de mes lettres, tu n'es

guère confiante.

Adieu, mon amie, je voudrais ne jamais te dire ce vilain mot, ou bien

l'employer comme on le fait ici--car _addio_ se dit aux arrivants et

ne se dit même qu'à eux. Il équivaut au _How do you do_ des Anglais.

Quand aurai-je le bonheur de faire le premier _shake hand_ avec toi?

Adieu donc, bonne amie à laquelle je dis que je l'aime, non parce

qu'elle le veut, mais parce que je le sens, comme ma vie elle-même.

Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819 · 第 32 / 114 题