Les glaces de ma voiture étaient gelées à 9 heures du matin; à 11

heures il a fallu baisser toutes les glaces de la voiture pour ne pas

étouffer. J'avais couché à Tarvis, mourant de froid dans mon lit

malgré le feu dans le poile; à Udine, j'ai dîné avec les fenêtres

ouvertes.

Bonsoir, mon amie. Je vais me coucher, car j'ai fait une bien forte

journée et que de nouveau j'ai froid, car je suis ici dans l'une des

meilleures auberges du pays et qui a tous les charmes des maisons des

Vénitiens, c'est-à-dire qu'elle est à peu près sans portes et sans

fenêtres. Il n'existe pas, dans tout ce pays, une porte ou un châssis

de fenêtre par lequel vous ne puissiez passer la main; il en est par

lesquels vous passeriez la tête, et ce ne sont pas encore les plus

mauvais.

Vérone, 13.

Je crois qu'il n'y a pas un pays au monde où l'on aille en poste comme

celui-ci. La beauté des routes passe l'imagination, les chevaux et

les postillons ont l'air également fous. J'ai fait, depuis 8 heures du

matin jusqu'à 6 heures du soir, 40 lieues, c'est-à-dire à peu près 90

milles anglais et même plus.

J'aime beaucoup Vérone. J'y ai passé une fois quatre semaines; la

ville est remplie d'antiquités romaines. Rien n'est magnifique comme

l'amphithéâtre.

J'ai dîné après mon arrivée, et je sors de l'Opéra. Il est très bon.

Pour à peu près un schelling d'entrée, l'on entend chanter l'une des

premières chanteuses d'Italie, un bouffe excellent et un faible ténor,

car il n'en existe pas un bon.

J'ai oublié de faire entrer dans le calcul de la célérité de ma course

une heure que j'ai passée à Vicence, par où je ne passe jamais sans

aller voir les principaux édifices construits par Palladio[366]: ils

ressemblent à la grandeur et à la décadence de la République de

Venise.

[366] PALLADIO (Andréa), né à Vicence le 30 novembre 1518, mort à

Venise le 19 août 1580. Il construisit à Vicence la Basilica

Palladiana, construction grandiose à deux rangs d'arcades

superposées commencée en 1549, le palais del Capitanio (1571), le

palais Chiericati aujourd'hui musée municipal, le Théâtre

olympique terminé après sa mort en 1584, etc., etc.

Florence, 15 mars.

Je suis arrivé au premier terme de mon voyage. J'ai trouvé ici trois

de tes lettres, ma fille et le printemps dans toute sa beauté. C'est

beaucoup à la fois; je serais quasi tenté de dire que c'est trop, si,

en fait de jouissances pures, il pouvait exister du trop!

Tu étais sans lettres de moi par la faute du bon et lent Paul, qui,

cependant, pour le coup, est moins criminel de ne pas avoir quitté

Vienne plus tôt qu'il ne l'a fait. L'on n'a pas toujours pour excuse

un beau-frère mourant depuis trois mois et tout à coup sauvé. Pour le

coup, Paul a eu à la fois ce malheur et le bonheur d'avoir pu rester

_in salvis_ trois semaines de plus avec sa belle. Je ne dis pas avec

l'objet de son affection, car il y a, de part et d'autre, plus de

matériel que de sentiment dans la conjonction.

Tu es un peu comme les enfants: tu pleures un jour et tu ris l'autre,

tu te peines pour te défâcher, tu es bonne toujours: un mot te remet.

Je crois qu'une légère tape te corrigerait pour longtemps. Ma bonne

amie, reste comme tu es: ne change pas, car je t'aime tout comme tu es

et, en fait de sentiment, le mieux est positivement l'ennemi du bien.

L'amour a de commun avec la santé qu'il n'est pas dans la nature

d'aimer plus qu'on ne fait, tout comme l'on ne peut se porter mieux

que bien. Et comment pourrais-tu admettre que je puisse t'aimer moins,

parce que plus d'objets me distraient? Comment ce qui m'entoure, ce

qui est hors de moi, pourrait-il déplacer ce qui remplit mon âme? Mon

amie, tu as raison de dire que rien n'est extraordinaire comme le

rapport qui existe entre nous. Mais n'existe-t-il pas? Le fait est-il

constant? Pourquoi l'expliquer dès qu'il existe? Mon amie, la seule

théorie que je me permets sur notre compte, c'est le chagrin que nous

soyons séparés, que je ne puisse pas te donner tout ce que veut mon

cœur, de ne pas être près de toi, comme 600.000 Anglais se trouvent à

côté de 600.000 Anglaises dans la bonne ville de Londres. Cette

théorie est elle-même un fait, triste, pénible, affreux, placé hors

de notre volonté et, comme tel, l'un des plus cruels à mes yeux. Je

crois que chaque jour doit ajouter à ta conviction que je suis un

homme d'une trempe différente de celle de la plupart de mes confrères

en humanité. Mais tu m'aimes tel que je suis, et j'en suis pour le

moins aussi étonné que charmé et heureux. Ne crains rien, je t'en

conjure: chaque crainte de ta part est une injure pour ce que j'aime

seul en moi, pour mon cœur. Tu ne me connais pas encore assez pour

être sûre que le jour où je t'aimerais moins, tu lirais dans l'une de

mes lettres ces trois mots bien précis: je t'aime moins! Or, ne crains

pas de même ce jour; il n'est pas dans mon habitude de fléchir; j'ai

le cœur pour le moins aussi tenace que la tête; c'est peut-être ce

qui m'a fait injurier par le commun du peuple aimant qui brûle comme

un feu de paille, qui remplit les alentours de bruit, d'éclat et de

fumée, et qui à peine laisse la trace de quelques légères cendres. Il

en est de ces amants comme du superbe de l'Écriture: j'ai passé, il

n'existait plus! Moi, mon amie, je reste dans toute ma simplicité,

bonne foi et humilité.

Je t'ai prévenue que je te ferai une espèce de journal de mon voyage.

Mes lettres portent toujours l'empreinte de mon existence: je les

crois bonnes parce que je n'en cherche ni la pensée ni le mot. Je

voyage; or il faut bien que tu voyages avec moi. T'ai-je laissée à

Vienne, mon amie? Es-tu moins avec moi à Florence que tu ne l'as été à

Vienne et que tu ne le seras à Rome? Je suis tenté de croire que tu as

quelquefois bien mauvaise opinion de moi.

J'ai couché hier à Bologne. J'y ai goûté les charmes du premier

cardinal que j'aie rencontré sur mes pas[367]. Je t'assure, mon amie,

que je n'en ferai point d'autres _de faux_[368] en Italie. Après cette

assurance, ne va pas me prendre pour grec et même pour romain dans mes

goûts.

[367] Le prince de Metternich à sa femme. «Florence ce 18 mars...

A Bologne, le cardinal légat m'a attendu avec deux sociétés

priées et deux soupers prêts--l'un chez lui, et l'autre chez

Marescalchi où j'ai logé. Dans la difficulté du choix, j'ai pris

le parti d'aller me coucher et de laisser souper les deux

compagnies tant qu'elles l'ont voulu, après avoir fraternisé avec

Son Eminence pendant à peu près deux heures _in camera

caritatis_.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p.

192).

L'archevêque de Bologne était, en mars 1819, Mgr Carlo Oppizzoni,

né à Milan, le 5 avril 1769, archevêque de Bologne le 20 septembre

1802, cardinal le 26 mars 1804, mort à Rome le 14 avril 1855

(ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).

[368] De faux pas.

Mon amie, voyager comme je le fais, a de bons et de mauvais côtés, et

je trouve que les derniers sont plus saillants et surtout plus

sensibles. Je vais comme l'éclair; l'on ne m'assassinera pas, car je

trouve un demi-escadron de cavalerie pour m'escorter à chaque poste.

Je ne réponds toutefois pas que je ne me casse le col. Je suis

toujours logé à merveille. Je sors d'un lit de parade pour me

recoucher dans un autre qui tient beaucoup d'un _castrum doloris_.

Voilà le bon. Mais je suis accablé de révérences, et les révérences

italiennes sont longues comme les steppes de ton pays et un peu plus

arides. Je veux dormir dans ma voiture, et je suis réveillé par une

députation qui fait une harangue effroyable. J'arrive et je veux me

coucher: point du tout! Une société priée m'attend. Je trouve

cinquante messieurs et dames en grande tenue qui demandent des

nouvelles de ma santé, et qui veulent me forcer à prendre des

_rinfreschi_[369], moi qui n'en prends jamais. Enfin, je me retire,

je suis à moi: et il s'établit une troupe d'effroyables chanteurs sous

mes fenêtres.

[369] Rafraîchissements.

Le premier bon moment que j'aie eu, c'est de voir ma fille qui est

venue à ma rencontre. Elle m'a rejoint à la moitié de la deuxième

poste, sous les murs de l'antique Fiesole, où Catilina a mis bas les

armes, ce dont bien doit peiner Lady Jersey!

A la descente des Apennins commence la véritable Italie. Les champs

sont couverts d'oliviers, tous les bosquets sont verts éternellement:

rien que du laurier de toute espèce, du sycomore et du chêne toujours

vert. Les fleurs parent les champs, le mois de mai a l'air d'avoir

usurpé sur le mois de mars, les hommes portent le chapeau de paille et

les blés sont longs d'un pied. Plus de mulets que de chevaux et plus

de belles dents dans un village que dans toute une province au delà

des Alpes. Mon amie, si j'avais la fantaisie d'être mordu, je voudrais

l'être de préférence en Toscane.

Bonsoir, chère D. Tu es près de moi au Palazzo Dragomanni[370] comme à

la Chancellerie d'État. Ce n'est, hélas! dans aucun de ces lieux que

je puis être heureux comme je voudrais l'être!

Ce 16.

Mon amie, je n'ai pas fait partir mon courrier de Mantoue, parce que

ma lettre n'eût point coïncidé avec le passage du courrier de Vienne

par Munich. Je l'expédie aujourd'hui.

[370] Le prince de Metternich à sa femme. «Florence, ce 18

mars... Je loge ici au palais Dragomanni. La maîtresse de ma

maison est veuve, et c'est cette danseuse enragée de la _Furlana_

que vous avez vue aux bals de Mme Élisa, en 1810, à Paris. Elle a

neuf ans de plus et ne danse plus, mais ma vertu est à couvert,

tout comme si elle dansait encore avec son impétuosité ancienne.

Je n'ai jamais aimé les bourrasques et les ouragans. Les fenêtres

de ma chambre à coucher donnent sur un jardin où tout est en

fleur.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 193).

Je puis te dire maintenant ce que je fais d'ici à la fin d'avril.

L'Empereur quittera Florence le 29 mars. Je partirai le 26 pour

Livourne. J'y coucherai et le 27 j'irai à Pise. Je veux que ma fille

voie ces deux villes. Le 28, j'irai, par la traverse, de Pise à

Sienne. Le 29, je coucherai à Radicofani, le 30 à Viterbe et je serai

le 31 à Rome, deux jours avant l'Empereur. Nous y resterons jusqu'au

24 ou 25 avril et nous irons à Naples.

Je me suis fait le plaisir de me reposer ce matin à la Galerie des

vingt courses d'étiquette que j'ai dû faire. Cent chefs-d'œuvre, tels

qu'il n'en existe pas de seconds, m'ont délassé de la vue de beaucoup

d'objets modernes et vivants qui ne valent pas ce que renferme le

trésor des Côme de Médicis. C'étaient de fiers hommes que les Côme et

les Laurent, si dignement remplacés par Léopold Ier[371]!

[371] Le grand-duc de Toscane était alors Ferdinand III, archiduc

d'Autriche, né le 6 mai 1769, qui succéda à son père Léopold Ier

le 2 juillet 1790, céda la Toscane et reçut en échange, le 27

avril 1803, l'archevêché de Salzbourg, échangea encore cet

archevêché contre l'électorat de Wurzbourg le 26 décembre 1805.

Il céda de nouveau ce dernier et reprit la Toscane le 30 mai

1814. Il avait épousé l'infante Louise-Amélie, fille de Ferdinand

IV des Deux-Siciles. Il perdit sa femme, le 19 septembre 1802, et

mourut lui-même le 18 juin 1824.

Son père, le grand-duc Léopold Ier, dont M. de Metternich parle

ci-dessus, était né le 5 mai 1747. Il devint grand-duc de Toscane

en 1765. A la mort de son frère, Joseph II, en 1790, il lui

succéda comme empereur d'Allemagne sous le nom de Léopold II et

mourut subitement le 1er mars 1792 (_Allgemeine Deutsche

Biographie_, t. XVIII, p. 322.--_Almanach de Gotha._--STROBL VON

RAVELSBERG, _Metternich und seine Zeit_, p. 370).

Tout respire ici la grandeur, le goût et l'humanité dans son relief le

plus beau et le plus pur! Je crois, mon amie, que je serais plus

heureux _ici_ avec toi encore qu'autre part. C'est le plus bel éloge

que je puisse faire du lieu. J'ignore si tu aimes les tableaux, les

statues, les bronzes, les marbres, les antiques de toute espèce. Je le

crois, car je le désire. J'ai été ce soir pour une demi-heure à

l'Opéra. On nous donne l'_Otello_ de Rossini[372] avec de médiocres

sujets.

[372] ROSSINI (Gioacchino), né à Pesaro le 29 février 1792, mort

en 1868. Son _Otello_ avait été joué pour la première fois en

1816, à Naples, sur la scène du théâtre del Fondo.

Adieu, mon amie. Je vais me coucher, car j'ai tant fait dans ma

journée qu'il ne m'eût pas fallu un dîner à la Cour pour m'achever. Je

suis fatigué et je t'aime comme si je ne l'étais pas. D'après tes

calculs, je devrais t'aimer un peu moins; mais comme il m'est prouvé

que mon sentiment pour toi ne réside ni dans mes jambes ni dans ma

tête, je t'aimerai de même dans toutes les circonstances de ma vie et

sous l'influence de tous les climats de la terre. Adieu, aime-moi

comme je t'aime: je n'en puis désirer davantage.

No 20.

Florence, ce 18 mars 1819.

J'ai relu hier toutes les lettres que j'ai reçues depuis mon arrivée à

Mantoue, c'est-à-dire tes numéros 19, 20 et 22. Le no 21 doit

m'arriver à toute heure par Gordon. Je suis sûr qu'il ne peut tarder

de me joindre. Son envie de nous suivre était si grande que la

diligence qu'il fera sera la même.

Mon Dieu! bonne amie, si tu pouvais être près de moi! Tu serais bien

heureuse et contente. De la manière dont je te connais et de celle

même dont je ne te connais pas, mais qui ne saurait échapper à mes

pressentiments, je crois que peu de choses te manqueraient. D'abord,

moi et je suis beaucoup pour toi;--et puis tant d'objets aussi

véritablement dignes de culte et d'admiration que je m'en sens peu

digne, un pays qui remplit l'âme de tant de nobles souvenirs, un pays

qui depuis tant de siècles avance toujours dans sa prospérité, habité

par un bon peuple et qui sent avec vivacité le sort heureux que la

nature lui a assigné! Des monuments magnifiques qui se trouvent à

chaque pas; un ciel pur et serein; de la musique comme tu en fais et

comme tu l'aimes! Mon amie, tu serais heureuse près de moi à Florence,

et je ne le suis pas loin de toi! L'ambassadeur de France[373],

Golovkine, Krusemarck[374] sont ici ou vont y arriver. Ceux de mes

enfants qui y sont ne me quittent pas de toute la journée; je les

conduis partout; je connais Florence par cœur; l'on nous invite

partout ensemble. Si tu étais ici, tu ne me quitterais pas davantage,

et il y aurait même de la décence dans le fait. Ma pauvre amie,

pourquoi faut-il que tu ne sois pas Mme de Golovkine? Cette idée se

présente à mon cœur sans aucune jalousie; je suis sûr que ton amour

pour moi n'y perdrait rien, et la somme de mon bonheur en serait tant

accrue! Tu ne verrais pas, à la vérité, tes amis et tes amies de

Londres, mais ne trouverais-tu pas sous la main le meilleur de tous

ceux que tu as, que jamais tu as eus et certes que jamais tu puisses

avoir.

[373] Le marquis de Caraman, voir p. 117.

[374] KRUSEMARCK (Frédéric-Guillaume-Louis DE). Ministre de

Prusse à Vienne. Né le 9 avril 1767. Accrédité comme chargé

d'affaires près du gouvernement français le 2 janvier 1810 puis

comme ministre plénipotentiaire le 28 janvier suivant, occupa ce

dernier poste jusqu'en 1813. Pendant la campagne de 1814, il fut

quelque temps gouverneur militaire du pays entre l'Elbe et le

Weser. Ministre de Prusse à Vienne (décembre 1815), il exerça

cette fonction jusqu'à sa mort survenue le 25 avril 1822 (POTENS,

_Handwörterbuch der Militär-Wissenschaften_, t. VI, p.

77.--_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XVI, p. 269).

Je me suis trompé effectivement sur l'individu duquel tu m'avais parlé

dans l'une des lettres de plusieurs semaines de date[375]. J'ai cru

qu'il s'agissait de ton séjour à Berlin. J'ai beaucoup connu D. dans

cette même ville en 1805[376]. J'ai eu de fortes affaires à traiter

conjointement avec lui. Le tableau que tu m'en fais est très vrai.

L'amour passé ne t'aveugle plus. Tu as cet avantage de commun avec

beaucoup d'humains. D. avait beaucoup de moyens; il eût fait, s'il

l'avait voulu, une grande et belle carrière; il avait de grands

défauts, l'un des plus grands entre autres pour tout homme: la

présomption. C'est ce défaut qui a contribué puissamment à des

événements bien funestes. C'est D. qui, en grande partie, a été cause

des malheurs d'Austerlitz. Ce défaut est du reste assez commun au delà

du 55e degré de latitude nord. S'il t'a aimée, je l'en estime

davantage; tu l'as aimé, je conçois sa présomption!

[375] Voir p. 167.

[376] Cette date et les lignes qui suivent permettent de croire

que le personnage désigné par l'initiale D. est le prince Pierre

Petrovitch DOLGOROUKI, né le 19 décembre 1777, aide de camp

général (23 décembre 1798) et favori d'Alexandre Ier, chargé par

lui de plusieurs négociations diplomatiques en 1805 et 1806,

commandant la ville de Smolensk, mort le 6 décembre 1806 à la

suite de sa disgrâce et enterré dans le couvent d'Alexandre

Nevski (ERMERIN, _Annuaire de la noblesse de Russie_, 1889, p.

93.--_Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, t.

LX, _Liste alphabétique de personnages russes pour un

dictionnaire biographique russe_, p. 211).

Les négociations de Berlin en 1805 auxquelles fait allusion le

prince de Metternich, avaient pour but d'entraîner la Prusse dans

la coalition de l'Autriche et de la Russie contre la France. Le

prince Dolgorouki était arrivé dans les premiers jours d'octobre,

porteur d'une lettre du Tsar demandant pour la seconde fois le

passage à travers les territoires prussiens pour les armées

russes. Frédéric-Guillaume hésita tout d'abord, mais Bernadotte

ayant violé le territoire d'Anspach, le roi renvoya le prince

Dolgorouki au Tsar, porteur de l'autorisation demandée. Un traité

fut signé le 3 novembre entre les trois cours, mais Austerlitz

allait bientôt le rendre inutile.

M. de Metternich dit dans ses _Mémoires_, t. I, p. 41, à propos de

ces pourparlers: «Plus tard l'empereur Alexandre expédia un des

jeunes conseillers dont il s'était entouré depuis son avénement:

c'était un de ses aides de camp, le prince Dolgorouki, homme

d'esprit, plein de feu, mais nullement fait pour une mission trop

délicate pour une nature comme la sienne. Son maître lui ayant

recommandé de ne rien faire sans moi, je pus bien le diriger un

peu, mais non lui dicter sa conduite.»

Le 4 mai 1803, Mme de Lieven racontait à son frère l'histoire d'un

duel qui avait mis aux prises Dolgorouki et Borodine. Le premier

avait provoqué le second et il avait reçu une balle au-dessus du

genou. «Elle y est encore; il est couché et je crois pour

longtemps. Il faut que j'aie le cœur bien mauvais, mais en vérité

cela m'a fait plaisir. Toute la ville se moque de Dolgorouki...

Mon Dieu! comme il est bête, cet homme d'esprit!» (Ernest DAUDET,

_Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, p. 58).

Si donc nous ne nous trompons pas sur le nom de Dolgorouki,

l'amour de Mme de Lieven pour ce dernier était déjà mort en mai

1803... ou il n'était pas encore né.

Ce 19.

Nous avons passé hier l'une de ces soirées qui devraient ne pas être

réservées à Florence à des voyageurs qui viennent y chercher du bon et

même plus que du bon. Je ne sais si tu connais le talent musical de

Lord Burghersh[377]. Le malheureux prétend avoir composé une cantate;

il nous a fallu l'avaler hier. L'œuvre n'est pas mauvaise, mais elle

n'est pas bonne, et je n'aime pas ce genre de terrain.

[377] BURGHERSH (John FANE, XIe comte DE WESTMORELAND, connu,

jusqu'à la mort de son père en 1841, sous le nom de Lord),

ministre d'Angleterre à Florence. Né à Londres le 3 février 1784.

D'abord officier dans l'armée anglaise, il fut envoyé le 14 août

1814 à Florence comme ministre plénipotentiaire. Ministre à

Berlin de 1841 à 1851. Ambassadeur à Vienne (1851-novembre 1855).

Il fut promu général le 20 juin 1854 et mourut à Apthorpe House,

Northamptonshire, le 16 octobre 1859.

Il avait étudié le violon et la composition avec Hague, Zeidler,

Platoni, Portogallo et Bianchi. Ce fut lui qui proposa la création

de l'Académie royale de musique de Londres, qui fut ouverte le 24

mars 1823.

Lord Burghersh composa sept opéras (_Bajazet_, _Fedra_, _Il

Torneo_, _l'Eroe di Lancastro_, etc.) trois cantates, des messes

et de nombreuses œuvres symphoniques (_Dictionary of National

Biography_, vol. XVIII, p. 176).

Le matin j'ai conduit ma fille à la Galerie. Je crois que la matinée

m'a fait paraître la soirée plus mauvaise. Quelle somme immense de

chefs-d'œuvre de tous les genres--peinture, sculpture, arts de toute

espèce!--Mon amie, l'on a beau voir tout ce que renferment les

cabinets hors de l'Italie, l'une des belles collections de la

presqu'île efface tout! Le local est au reste si beau en lui-même,

tout a si fort l'air d'être fait pour la place, que l'on finit par se

regarder comme un habitué du lieu. Toi à mes côtés, tout serait bien.

Je te réponds que si tu n'aimes pas les tableaux, je finirais par te

les faire aimer, et je me vanterais de cette éducation.

Lord B[urghersh] a une belle collection de plâtres. Il les avait

exhibés dans sa soirée. Il n'y a rien à redire à ce fait; mais il ne

s'est pas borné à montrer ce que l'on peut voir; il a fait voir ce que

l'on n'avoue pas avoir vu. Il avait placé dans un dernier cabinet de

son appartement la statue de Persée de Canova[378], figure héroïque

sous tous les rapports. Le mouvement de recul que ce pauvre Persée a

fait faire à toutes les demoiselles et aux dames qui n'ont pas oublié

qu'elles le furent a été tout à fait comique.

[378] CANOVA (Antoine), né le 1er novembre 1757 à Possagno,

province de Trévise, mort à Venise le 12 octobre 1822. Sa statue

de Persée, en marbre, est actuellement au musée du Vatican.

Le duc de Richelieu[379], fameux roué de son temps, avait fait un pari

avec une vingtaine de femmes qu'il savait se rendre invisible. Le

pari fut accepté. Le duc se retira (comme le Persée) dans un

arrière-cabinet et il fit entrer une dame après l'autre. Il s'était

placé au milieu de ce cabinet, d'une manière _ultra visible_. Toutes

jurèrent ne pas l'avoir vu et payèrent le pari. Eh bien, le Persée eût

gagné tous les paris de la soirée. De toutes les dames, il n'y en a

qu'une qui m'a assuré l'avoir trouvé _superbe_! En avouant Persée,

elle ne pouvait pas choisir un mot plus correct.

[379] RICHELIEU (Louis-François-Armand DE VIGNEROT DU PLESSIS,

duc DE). Né à Paris le 13 mars 1696. Ambassadeur à Vienne

(1725-1727), en Saxe (1746), maréchal de France (11 octobre

1748), membre de l'Académie française (25 novembre 1720). Mort à

Paris le 8 août 1788 (R. BONNET, _Isographie des membres de

l'Académie française_, p. 239).

Ce 20.

Il y a ici une foule d'Anglais et, dans cette foule, pas un individu

qui puisse t'être nommé. Comme rien n'est curieux comme vos

insulaires, je les vois toujours fort occupés de moi; ils veulent me

coucher sur leurs tablettes et je les en dispenserais volontiers. Je

les entends vingt fois s'étonner _prodigieusement_ que je ne sois pas

un homme de soixante-dix ans. Il y a, entre autres, une vieille dame

toute couverte de rides et de fleurs qui a voulu m'assurer hier que

mon père devait avoir été moi, car, me dit-elle, je me souviens

d'avoir lu votre nom dans les gazettes il y a plus de vingt ans. Je

l'ai assurée que je suis venu au monde ministre. Mon amie, l'un de mes

vœux les plus ardents, c'est de ne pas le quitter de même.

J'ai fait à Floret les compliments dont tu m'as chargé pour lui. Il a

fait une mine à la fois discrète et douce en apprenant ton bon

souvenir. La douceur est une de ses vertus et la discrétion sa nature.

Je parie que Floret ne s'avoue pas à midi ce qu'il a pensé à 11

heures. Quel confident!

J'ai enfin des nouvelles de Paul, de Paris. Il _voulait_ le quitter

peu de jours après m'avoir écrit. L'aura-t-il fait? Je l'ignore.

Ce 21.

Gordon est arrivé et je suis en possession de ton no 21. Sais-tu

l'impression qu'il m'a fait? Je crains que tu ne m'aimes plus que je

ne le mérite. Je m'explique. S'il s'agit de mon cœur, de sa droiture,

de son abandon à tout sentiment qu'il juge digne de le fixer, de ses

facultés aimantes sur une ligne de force et de raison de laquelle sont

capables peu d'hommes, tu ne saurais te tromper. Crois, aime,

livre-toi tant que tu voudras à mon cœur, tu ne risques rien. Ce

cœur sait comprendre tout ce qu'on lui demande, et sait même accorder

plus, bien plus!... Mais tu me crois des perfections que je n'ai pas;

tu me cherches à une hauteur que je ne puis atteindre; mon esprit, mon

amie, est celui du _sens commun_; je sais épuiser ce domaine et je ne

m'élève guère au delà. Tu trouves mes paroles justes, mes expressions

fortes, ma raison complète. Il n'y a dans ces faits que ce qui résulte

toujours du genre de mon esprit. Le ciel m'a donné des yeux

excellents, des oreilles justes et fines, un tact simple et correct.

Je vois ce qui est, j'entends ce qui se dit, je sens ce qui existe.

Mon âme est placée au-dessus du préjugé--je ne crois en nourrir aucun.

J'ai une qualité qui n'est pas toujours celle des hommes sans

passions: j'ignore le sentiment de la peur et par conséquent ses

effets. Le danger provoque en moi l'action; je ne suis jamais plus

fort que dans les moments où il faut employer de la force. J'ai été

dans le plus fort des mêlées sur le champ de bataille; j'eusse rougi

de ne pas m'y trouver et j'ai vu tomber mes amis à mes côtés sans être

effrayé du danger; j'ai senti qu'en me trouvant là, je faisais une

sottise, mais elle m'a paru d'un genre qui élève l'âme et je ne crains

pas de m'élever! Place-moi dans le domaine de mes affaires, tu m'y

verras comme sur le champ de bataille. J'ai tué bien des adversaires

et j'en ai mis plus encore dans une véritable déroute. La raison,

cette raison toute pure et toute simple, est une puissance immense! Je

reste maître de mes armes au fort de la mêlée, parce que je suis

calme; mes adversaires se dispersent tandis que je reste immobile; ils

courent les champs et je ne bouge pas; ils sont hors d'haleine et je

n'ai pas encore soufflé. J'ai la conviction d'en avoir plus désespérés

dans le cours de ma vie publique que sérieusement fâchés. Mon amie, tu

aimes aujourd'hui une espèce de _borne_: elle est placée tout exprès

là où elle se trouve pour arrêter ceux qui courent trop fort et à

contre-sens; les coureurs la heurtent, ils la maudissent, ils jurent

contre ce qu'ils appellent un obstacle: la borne a l'air de ne pas se

douter des coups qu'elle reçoit; elle ne bouge pas, car elle est

lourde. Voilà la fin du mot, le tableau le plus exact de mon être: il

n'y a dans ce tableau ni erreur ni couleurs renforcées; il y en a

aussi peu que du mérite dans mon être; il n'y a point de mérite dans

mon fait, parce que rien n'est volontaire en moi: le bon Dieu m'a fait

tel que je suis et je le resterai aussi longtemps qu'il lui plaira de

me laisser ici-bas! J'ai été à quinze ans ce que je suis à

quarante-cinq. Le serais-je dans vingt ans d'ici? Oui, mon amie, si je

vis, ce qui n'est pas bien prouvé, car mon âme use mon corps! Peu

d'hommes, au reste, m'ont compris et peu me comprennent encore. Mon

nom s'est amalgamé avec tant d'événements immenses qu'il passera à la

postérité sous leur égide. Je te réponds que l'écrivain dans cent ans

me jugera tout autrement que tous ceux qui ont affaire avec moi

aujourd'hui. Je crois même qu'il me jugera sous une infinité de

rapports différemment de ce que tu fais. Ne t'élève pas trop, mon

amie, cherche terre à terre et tu me trouveras avant le temps même où

d'autres pourront me trouver. Tu me vois bien déboutonné vis-à-vis de

toi, tu as eu le bon esprit de ne pas être dupe de ma mine si autre

que je ne le suis, moi, tout moi. Tu n'as pas confondu en moi la forme

avec le fond. Tu ne croiras plus aux jugements des salons sur mon

compte; tu ne me croiras plus léger, inconstant, insoucieux, retors,

ultra-finasseur, sans cœur et sans mouvement dans l'âme.

Mon amie, tu vois que je connais la pensée de bien du monde sur mon

compte.

Ce 22.

Nous avons eu avant-hier une grande fête que la ville a donnée à Leurs

Majestés[380]. La beauté du local en a fait les frais, car le reste ne

valait rien. L'on s'est réuni au Palazzo Vecchio, habité par les

Médicis avant qu'ils n'eussent fait l'acquisition du palais Pitti.

Tous les lieux sont remarquables dans ce palais. Les colonnades des

Uffici, les portiques de la Tribune étaient illuminés; l'on a tiré un

feu d'artifice qui eût mérité un tout autre nom, car il n'y avait

qu'absence de feu et d'artifice. Le peuple toscan tient beaucoup des

Allemands. Trente mille individus se réunissent, s'arrêtent et se

retirent d'une place sans bruit ni querelle. Ce qui m'a charmé, c'est

la présence des beaux monuments de Michel-Ange, de Benvenuto Cellini,

de Bandinelli sur cette même place. Les fusées qui les éclairèrent

sont montées, elles ont brillé et elles ont disparu comme ces grands

hommes mêmes et comme les générations qui sont descendues depuis eux

dans la tombe. Un feu d'artifice m'attriste toujours: la nuit succède

si vite à la plus brillante lumière! Les fusées sont l'image d'une

belle vie. Les époques et leur durée plus ou moins longue dans la vie

la plus belle ne comptent pas dans leur rapport avec l'éternité. Mon

amie, pourquoi se donne-t-on tant de peine dans ce monde?

[380] Le même jour, 22 mars, le prince de Metternich écrivait à

la princesse Éléonore sa femme une lettre où il lui faisait, à

peu près dans les mêmes termes que dans la présente, le récit de

la fête du 20 mars. Les deux pages, celle adressée à l'épouse et

celle destinée à la maîtresse, sont curieuses à comparer (Voir

_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 193).

J'ai maintenant autour de moi tous les ministres qui m'ont suivi ici

de Vienne. Je leur donne rendez-vous tous les jours à 2 heures chez ma

fille, et nous allons ensemble voir quelque objet de curiosité. Je les

ai conduits aujourd'hui à la fabrique des _Pietre dure_, établissement

unique dans son genre[381]. Le grand-duc actuel l'a fortement soutenu,

et il ne laisse rien à désirer ni sous le point de vue de la

perfection ni sous celui de l'activité. Il y a quatre ans que le

grand-duc m'a fait cadeau de deux plaques de consoles, que j'ai à

Vienne et que les Français avaient placées avec plusieurs autres

objets au Musée à Paris. Ces deux plaques ont coûté 50.000 francs de

fabrication. Or, figure-toi la chapelle de saint Laurent--tombeau des

grands-ducs--chapelle qui mériterait bien plutôt le nom de basilique

vu ses dimensions, dont tout l'intérieur, du parquet jusques y compris

le plafond, et tous les ornements sont faits ou en train d'être

achevés en _pietra dura_ telle que mes tables! Eh bien! l'ensemble en

est peu agréable à force d'être riche; l'âme y est oppressée sous la

magnificence, et une simple église dans un style correct vaut mieux.

Il en est ainsi de bien des choses dans ce bas monde.

[381] Fondée au seizième siècle aux Offices, la manufacture de

mosaïques était installée depuis 1797 dans les bâtiments du

palais de l'Académie des beaux-arts, où elle se trouve encore

(via degli Alfani, 82). A cette fabrique est joint le Musée des

ouvrages en pierres dures (_Museo dei Lavori in Pietre dure_).

Je passe ordinairement mes soirées ou chez Mme d'Apponyi[382], femme

de notre ministre, charmante, pleine de grâce et de talents (elle

passe pour chanter mieux que personne en Italie), ou chez Mme Dillon,

femme du ministre de France[383], ou chez Lady Burghersh[384]. La

dernière a de l'esprit et je la connais beaucoup, car elle a fait la

campagne de 1813 et 1814 avec nous.

[382] APPONYI (Antoine-Rodolphe, comte), né le 7 décembre 1782

d'une très ancienne famille hongroise, ministre d'Autriche à

Florence, puis ambassadeur à Rome, à Londres (mai 1824), à Paris

où il resta jusqu'en 1849. Le 17 août 1808, il avait épousé

Thérèse, comtesse Nogarola de Vesone, et il mourut le 17 octobre

1852 (WURZBACH, _Biographisches Lexikon des Kaiserthums

Œsterreich_, vol. I, p. 57).

Mme de Lieven devait se lier plus tard avec Mme Apponyi, lors de

l'ambassade de M. Apponyi à Londres. Elle retrouva ses amis à

Paris. L'une de ses nièces, fille du comte Alexandre de

Benckendorf, épousa le fils de l'ambassadeur d'Autriche.

[383] DILLON (Édouard, comte), né «en Angleterre vers l'an 1750

sans que l'on puisse déterminer la ville et l'époque, de Robert

Dillon et de Marie Disconson» d'après un acte de notoriété qu'il

se fit délivrer le 3 juillet 1819. Toutefois, sur ses états de

service, il est dit: «né le 21 juin 1750, d'après sa

déclaration». Page du roi en la Grande Écurie (1766),

sous-lieutenant de carabiniers (20 avril 1768), sous-aide major

(20 février 1774), rang de capitaine dans

Royal-Allemand-Cavalerie (17 avril 1774), capitaine commandant

d'une compagnie de mestre de camp dans le régiment des

Carabiniers (2 juillet 1774). Réformé à la formation de 1776.

Rang de colonel, 29 décembre 1777. Attaché en qualité de colonel

au régiment d'infanterie de Dillon (21 mars 1779), mestre de camp

commandant le régiment de Provence ci-devant Blaisois (13 avril

1780). Quitta le corps en juillet 1791. Servit pendant

l'émigration dans le régiment de Dillon, dont le roi l'avait

nommé colonel propriétaire, et obtint le rang de

lieutenant-général le 23 août 1814, suivit le roi à Gand en 1815,

fut nommé lieutenant-général titulaire pour tenir rang du 1er

juillet 1815, retraité le 20 février 1820. Très en faveur à la

cour de Marie-Antoinette, il y était connu sous le nom de «Beau

Dillon». Mme de Boigne dit de lui qu'il était très beau, très

fat, très à la mode». Pendant la Restauration, il avait été nommé

ministre de France à Dresde en 1816 et il passa de ce poste à

celui de Florence en 1818. Il fut, en 1821, nommé premier maître

de la garde-robe de Monsieur, et mourut en 1839. Il avait épousé

en 1777 Fanny, fille de Sir Robert Harland, «une créole de la

Martinique», dit Mme de Boigne. Édouard Dillon était l'oncle

maternel de cette dernière (_Archives administratives du

ministère de la guerre_.--_Mémoires de Mme de Boigne_, t. I, p.

194.--_Dictionary of National Biography_, t. XV, p. 82).

[384] BURGHERSH (Priscilla WELLESLEY-POLE, Lady), femme du

ministre d'Angleterre à Florence. (Voir p. 253.) Née le 13 mars

1793, elle était la fille de William Wellesley-Pole et la

petite-fille de l'amiral John Forbes. Elle se maria le 26 juin

1811. Lady Burghersh était une artiste distinguée à laquelle sont

dus plusieurs portraits remarquables, entre autres celui de la

comtesse de Mornington. Elle mourut à Londres le 18 février 1879

(_Dictionary of National Biography_, t. XVIII, p. 179).

Le roi de Prusse avait été amoureux de Mlle Dillon[385]; il a, je

crois, même eu envie un moment de l'épouser, envie fort partagée par

les parents de la jeune personne. Elle est assez jolie, mais pas assez

pour faire faire à un roi une grave sottise. L'on fait toujours et

partout de la musique et partout elle est bonne.

[385] Frédéric-Guillaume III fut en effet épris de Georgine

Dillon, fille d'Édouard. C'était, d'après Mme de Boigne, une

«jeune personne charmante de figure et de caractère». Le roi lui

proposa de l'épouser et de la créer duchesse de Brandebourg, mais

elle refusa, malgré le désir de ses parents de voir ce mariage se

conclure. Mme de Boigne, dans ses _Mémoires_ (t. II, p. 309),

raconte l'histoire de ce projet. C'est à la suite de l'échec de

celui-ci que Dillon obtint sa mutation de Dresde à Florence

(1818). Georgine Dillon épousa le comte Karolyi. Mme du Montet

fait d'elle ce portrait: «Mme de Karoly serait extrêmement jolie,

sans la fixité de son regard. Le prince de Ruffo, à cause de sa

pâleur et de ce regard, l'appelle «un ange mort» (_Souvenirs de

la baronne du Montet_, p. 221).--Georgine Dillon était née le 10

mai 1799 et mourut le 3 mai 1827 (communication de M. le vicomte

Révérend).

Les filles de Mme Hitroff[386] sont les plus jolies petites personnes

de Florence. Je les trouve un peu moins bien qu'elles ne le sont

effectivement, à force que la mère veut prouver qu'elles le sont plus

que le Créateur ne l'a voulu.

[386] Femme du ministre de Russie à Florence, Nicolas Fédorovitch

KHITROFF ou HITROFF, général-major, ministre plénipotentiaire

auprès du grand-duc de Toscane de 1816 à 1819 (_Recueil de la

Société impériale d'histoire de Russie_, t. LXII, _Liste

alphabétique, etc._--_Moniteur universel_, 4 octobre 1816, no

278, p. 118).

Il y a ce soir un petit spectacle de société chez Mme Apponyi, composé

à peu près exclusivement de la famille Hitroff. Un défaut assez commun

aux Russes, c'est de vouloir toujours primer, et le malheur veut que

l'engagement n'est pas toujours facile à remplir; aussi ne l'est-il

pas souvent. Mme Hitroff est au reste sûre d'être applaudie et c'est

ce qu'il lui faut.

Enfin, mon amie, connais-je mes deux passions anglaises!

L'une, que tu ne connais pas, est une très douce et bonne personne.

C'est Wellington qui, en 1814, m'a fait faire la connaissance de lady

K. Il y passait sa vie et j'y ai été beaucoup. J'en ai été amoureux

aussi peu que de ma mère. Elle est gentille, elle est de l'opposition,

et notre temps s'est écoulé en discussions politiques. Elle a trop bon

goût pour aller au delà de Sir Francis Burdett[387], tandis que

Hunt[388] n'atteint pas à la hauteur de Lord Kinnaird[389].

[387] Voir p. 56.

[388] HUNT (Henry). Homme politique et agitateur anglais, né le 6

novembre 1773, qui, à partir de 1816, organisa de nombreux

meetings populaires, notamment celui de Manchester qui fut

dispersé violemment par la yeomanry (16 août 1819) et à la suite

duquel Hunt fut condamné à deux ans de prison. Membre de la

Chambre des communes de 1830 à 1833, il mourut de paralysie le 15

février 1835 (_Dictionary of National Biography_, t. XXVIII, p.

264).

[389] KINNAIRD (Charles, Lord), né 8 avril 1780; membre de la

Chambre des communes de 1802 à 1805, il vota constamment avec les

whigs. Il fut nommé, en 1806, pair représentatif d'Écosse. Lord

Kinnaird résida beaucoup sur le continent. Il avait épousé, en

mai 1806, Lady Olivia Fitzgerald, dernière fille du second duc de

Leinster, et mourut le 11 décembre 1826 (_Dictionary of National

Biography_, t. XXXI, p. 189).--Lady K. est peut-être Lady

Kinnaird.

L'autre, Lady A., est une petite caillette dans la force du terme. Je

l'ai également vue souvent chez Wellington. Elle m'a toujours déplu au

point que j'ai été impoli pour elle. J'ai connu anciennement son mari

et sa première femme, qui était nièce de Lord Cholmondeley[390].

[390] CHOLMONDELEY (George-James, premier marquis de), né le 11

mai 1749, mort le 10 avril 1827. Créé marquis le 22 novembre

1815. Épouse le 25 avril 1795 Charlotte Bertie (ŒTTINGER,

_Moniteur des dates_).--Son père, George, vicomte Malpas, mort en

1764, avait eu de son mariage avec Hester, fille de Sir Francis

Edwards: 1º George-James dont il vient d'être question; 2º une

fille, Hester, qui épousa William Clapcott-Lisle, dont elle eut

une fille, mariée à Charles Arbuthnot (John BURKE, _A

genealogical and heraldical Dictionary of the Peerage and

Baronetage of the British Empire_, in-4º, Londres, Henry Colburn,

1845, p. 206).--Cette dernière était donc la nièce de Lord

Cholmondeley.

Lord Arbuthnot, né en 1767, sous-secrétaire d'État aux affaires

étrangères, de novembre 1803 à juin 1804, fut ensuite ambassadeur

extraordinaire à Constantinople en 1807. Il mourut en 1850. Après

la mort de sa première femme, il épousa Harriett, troisième fille

de Henry Fane (_Dictionary of National Biography_, t. II, p. 61).

D'après ce qui précède, il est donc vraisemblable que la Lady A.

dont parle M. de Metternich est Lady Harriett Arbuthnot.

Aie l'âme en repos sur ces deux passions. Je ne comprends même pas ce

qui peut avoir prêté au dire de la seconde, car, quant à la première,

l'on m'a _vu parler_; quant à la seconde, l'on n'a pas même vu cela,

et mon silence n'est pas assez interprétatif pour pouvoir prêter à une

aussi ridicule prétention.

Ce 23.

Je t'enverrai la présente lettre, mon amie, par un courrier que Lord

Burghersh expédiera en Angleterre. N'oublie pas de me mander si tu as

reçu le bracelet et si tu le trouves joli. Je voudrais que chaque

petite plaque pût désigner une année de bonheur pour nous. La

première, hélas! est encore à venir!

Ce que tu me dis, dans ton no 21, sur les chaînes de fer qui nous

retiennent loin l'un de l'autre, n'est malheureusement que trop vrai.

Aussi, ai-je toujours craint, plus que la mort, les entraves affreuses

que mon attitude met au libre exercice de ma vie. Il n'est, après le

sort du souverain, pas de place dans l'État qui soit plus sujette que

la mienne à tous les inconvénients de cette grandeur qui tue

l'existence de l'homme. Je n'ai pas un moment véritablement à moi, car

le monde ne s'arrête pas dans sa marche pour me faire plaisir. Je ne

puis point charger un autre _à temps_ de ma besogne, car cette besogne

est tout intellectuelle; elle n'est que du domaine de la pensée; je ne

puis charger personne de penser pour moi, d'écrire à ma place, de

suivre un point de vue qui est mien, de dire demain le mot que j'ai

préparé aujourd'hui. Tous les départements qui suivent une règle fixe,

qui sont plus liés à la matière que ne l'est le mien, sont infiniment

plus libres d'action. Mon amie, conçois-tu combien ce que j'ai détesté

il y a un an et de tout temps, doit me paraître odieux aujourd'hui?

Adieu, mon amie. Lord B[urghersh] me fait demander mon paquet et je ne

veux pas retenir le courrier. Aime-moi et pense à moi, ce qui équivaut

dans mon attitude vis-à-vis de toi.

Il est possible que le présent numéro t'arrive avant le précédent,

duquel j'ai chargé le courrier hebdomadaire, qui fait un détour

considérable en passant par Munich.

Voici mon plan ultérieur de voyage. Je pars d'ici le 26 pour Livourne.

Je coucherai le 27 à Pise, le 28 à Sienne, le 29 à Radicofani, le 30 à

Viterbe et le 31 à Rome. L'Empereur quitte Florence le 29 et il sera à

Rome le 2 avril. Je fais le détour de Livourne pour faire voir ce lieu

et Pise avec ses antiquités magnifiques à Marie.

Adieu. Je dînerai le 27 à bord du vaisseau de l'amiral Fremantle[391]

qui m'attend à cet effet dans la rade de Livourne. Je boirai à ta

santé sur terre d'Albion.

[391] FREMANTLE (Sir Thomas-Francis). Né en 1765, il entra à

douze ans dans la marine. Amiral en 1810, il fut chargé la même

année d'un commandement dans la Méditerranée et, en avril 1812,

de celui de l'escadre de l'Adriatique. En 1818, il fut nommé au

commandement en chef des forces navales anglaises dans la

Méditerranée, mais n'exerça ce commandement que pendant dix-huit

mois, étant mort à Naples le 19 décembre 1819 (_Dictionary of

National Biography_, t. XX, p. 248).

Voilà encore un message de B[urghersh]. Rien n'est pressé comme un

homme qui n'a rien à mander. Adieu, bonne et chère Dorothée.

No 21.

Livourne, ce 26 mars 1819.

Je suis arrivé ici, mon amie, cet après-dîner, après sept heures de

course depuis Florence. Je n'ai fait que passer à Pise sans m'arrêter.

Je le ferai voir demain à ma fille.

J'ai quitté Florence avec le regret qui se trouve dans ma nature dès

qu'il s'agit d'abandonner un lieu connu, sentiment naturel dès que le

lieu est agréable, et de pur instinct dès qu'il ne l'est pas. Je crois

t'avoir déjà dit, dans le cours de _notre courte vie_, que je ne

quitte jamais un cabaret quelque borgne qu'il soit sans un certain

sentiment de peine. Si j'étais cheval, j'adorerais mon écurie et mon

râtelier.

Lord Burghersh nous a régalés, la dernière soirée, d'un second concert

composé uniquement de sa musique. Elle est véritablement étonnante

pour un amateur, et elle serait même bonne en tout autre pays que

celui-ci, où il y a du crime à perdre le temps à en faire et, par

conséquent, à en entendre de la médiocre. Lady Burghersh est dans ton

état, mon amie. Comme elle a ta taille, je l'ai beaucoup regardée pour

m'orienter un peu sur la tournure que tu vas avoir.

Rien n'est beau et ravissant comme le voyage de Florence ici. Je doute

que la terre promise ait tenu ce que la Toscane offre, au voyageur et

à l'habitant, de charmes de toute espèce. Mon amie, je trouve qu'il

est bien gauche de naître autre part que sous un ciel heureux comme

celui-ci. Tout ce qui s'y offre aux regards est beau et les sensations

sont plus douces sous l'influence du climat. Le soleil y luit mieux,

et Caraccioli[392] avait bien raison d'assurer George III[393] que la

lune de Sicile vaut le soleil de Londres. Il ne fait pas beau chez

nous en juin comme ici à la fin de mars!

[392] CARACCIOLI (Dominique, marquis) né à Naples en 1715.

Ambassadeur de Naples à Londres (1763), à Paris (1770). Vice-roi

de Sicile (1780). Ministre des affaires étrangères (1786), mort

en 1799 (_Biographie universelle_ (Michaud), t. VI, p. 642).

[393] GEORGE III (George-Guillaume-Frédéric), né à Londres le 4

juin 1738. Roi d'Angleterre le 25 octobre 1760. Après plusieurs

crises, sa raison s'éteignit complètement en octobre 1810 et le

gouvernement fut confié au Prince-Régent. Devenu aveugle, il

mourut le 20 janvier 1821. Il avait épousé en 1761

Charlotte-Sophie de Mecklembourg-Strelitz (1744-1818)

(_Dictionary of National Biography_, t. XXI, p. 172).

J'ai été en arrivant ici dans une boutique que j'aime beaucoup, car

elle ne renferme que des objets à mon goût. Le magasin de Michali est

tout consacré aux arts; vous y trouvez depuis les statues jusqu'aux

plus menus objets de sculpture en marbre et en albâtre. Les marbres

sont modernes, mais tous copiés d'après les meilleurs modèles. On ne

peut acheter des albâtres qu'ici: tout ce qui se vend à Florence est

mesquin en comparaison de ce que renferme ce magasin. Je n'aime pas la

matière, je déteste les petites figures et les mesquines fabrications

que l'on trouve sur tous les marchés de l'Europe, mais il faut voir

les grands vases de Michali. J'en ai acheté quatre ce soir, hauts de 4

pieds, sculptés d'une manière ravissante et ils me coûtent 200 ducats.

On les vendrait 1,000 à Londres.

De la boutique, j'ai été à l'Opéra. L'on donne les _Baccanali di

Roma_, musique de Générali[394]. Belle musique et bien chantée.

[394] GENERALI (Pierre), compositeur italien, maître de chapelle

de la cathédrale de Novare. Né à Rome le 4 octobre 1783, mort à

Novare le 3 novembre 1832 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).

Je vais me coucher loin de toi et avec toi, mon amie.

Pise, ce 27.

J'ai voulu aller voir ce matin l'amiral Fremantle à bord du

_Rochefort_. Le temps était gros, nous sommes au milieu de l'équinoxe;

le vaisseau est à l'ancre à 5 milles en mer; j'ai renoncé à y aller,

d'autant plus que l'amiral part demain pour mouiller dans la rade de

Naples. Il n'était resté ici que pour m'attendre; il aura attendu en

vain et il s'en consolera.

Je suis à Pise depuis 2 heures après-midi. J'ai fait voir à ma fille

les objets magnifiques que renferme cette ville. Le Campo Santo, entre

autres, me pénétra toujours d'admiration. Je ne te fais aucune

description, car il existe des ouvrages qui t'apprendront mieux que

moi ce que valent les monuments. Il n'en est pas un qui te dirait ce

que tu es pour moi; ma besogne trouve donc là de très justes bornes.

Je partirai demain matin pour Sienne.

Radicofani, ce 29.

Au moment où j'allais monter en voiture, à Pise, m'est arrivé un

courrier de Mantoue avec ton no 24. Merci pour cette bonne lettre, mon

amie; je l'ai lue et relue pendant deux postes.

Tu crois que je suis fâché de ton état ou plutôt de la cause de cet

état! Mon amie, que veux-tu que je te dise? Je ne sais pas te dire ce

que je ne sens pas et je ne trouve pas les mots pour te dire ce que je

sens.

Oui, mon amie, j'ai reçu la première annonce que tu m'en as faite

comme tu dois désirer que je la reçoive! Mais ma raison a désapprouvé

sur-le-champ ce que mon cœur a pu sentir. N'est-ce pas moi, moi-même,

qui t'ai engagée à être bonne dans ton ménage? Crois-tu que je ne

connaisse pas assez les hommes pour ne pas savoir ce qui constitue les

bons ménages? Je me mépriserais si je pouvais t'en vouloir de faire

ton devoir, je n'ai aucun droit de désirer que ton mari n'use pas de

la plénitude du premier des siens; mon amie, voilà le côté pénible

d'un rapport comme le nôtre, de tout rapport tel que le nôtre! Mon

amie, sois tranquille, ne fais pour l'amour de moi que de m'aimer. Ne

suis pas ton idée de vouloir que je te permette ce que je ne puis et

ne veux pas défendre. Fais la part à ce qui tient au ménage et

fais-moi la mienne. Mon cœur sait distinguer ce qui est à lui d'avec

ce qui est à un autre; si je ne confonds pas ces éléments si

différents, je sais que tu ne les confonds pas davantage; il est des

lignes matérielles et morales qu'il est si difficile de tracer: rien

dans ma pensée ne les confond, et cependant ne puis-je pas trouver les

termes pour les définir. Dès que je suis placé dans une situation

pareille, je n'entreprends pas ce en quoi je serais sûr d'échouer. Mon

amie, ne me demande pas: agis! Que l'on ne te fasse pas un reproche;

que la paix de ton intérieur soit assurée! Crois-tu que je me

consolerais à la distance où je me trouve d'un seul quart d'heure de

peines que tu éprouverais et qui ne seraient inévitables? Crois-tu

que ma présence même suffirait pour me consoler de ce qui ne doit pas

être? Crois-tu enfin que je n'ai pas souffert, dans le peu d'instants

que nous avons passés ensemble, des mouvements d'humeur que tu as

essuyés? Mon amie, mande-moi que tu es tranquille et par conséquent

heureuse et que tu m'aimes! Mes vœux, à une aussi cruelle distance

que l'est la nôtre, se bornent là: ils doivent, hélas! s'y borner.

Tu veux savoir si le fait est arrivé que, pendant douze ans, l'on

n'ait point eu d'enfants pour en avoir plus tard. Oui, il arrive tous

les jours! Il est la suite de raisons différentes: il en est

une--j'ignore si elle a trait à ta position, mais elle est

catégorique--et elle a lieu souvent dans les ménages qui se passent en

séparations et en rapprochements; il en est qui sont moins faciles à

expliquer, quoique toutes physiques. Console-toi, bonne amie, tu ne

mourras pas si tu te ménages. Plusieurs années d'interruption donnent

des forces à la femme, tout comme elles en privent l'homme. Tu auras

un bel enfant que tu aimeras bien et que j'aimerai parce qu'il sera

tien.

J'aime moins la crainte que tu viens d'avoir. Fais-tu bien de prendre

tant de bains? Ménage-toi beaucoup, bonne amie, pour toi, pour moi,

pour les tiens! Ne consulte pas trop de médecins et laisse aller le

bon Dieu et ton bon naturel. Je n'aime pas beaucoup les médecins

anglais: j'aime mieux l'héroïsme en amour et sur le champ de bataille

qu'en médecine.

Je suis charmé de tes rapports de bienveillance avec l'archiduc[395].

Je t'avais prévenue qu'il a de l'esprit et surtout beaucoup de

connaissances. Tu m'as souvent fait le reproche que je trouve de

l'esprit à trop de monde! Ne crains rien: je ne te recommanderai

jamais une bête, et puis il y a de l'esprit de tant de façons! Toutes

ne sont pas agréables et ne valent par conséquent pas le tien, mais il

faut vivre de tout celui que l'on rencontre: j'ai peut-être ce

mérite-là.

[395] L'archiduc Maximilien, qui faisait alors un voyage en

Angleterre. «Extrait du _Journal de Portsmouth_.--L'archiduc

Maximilien d'Autriche, cousin de l'Empereur et général

d'artillerie à son service, est arrivé lundi soir avec sa suite à

l'auberge du Roi George... Ce prince est âgé d'environ

trente-cinq ans; il montre une grande politesse et un désir

ardent de s'instruire du jeu des diverses machines, de leur

principe et de leur emploi.» (_Moniteur universel_ du 19 janvier

1819, no 19, p. 74).--«Nouvelles de Londres.--L'archiduc

Maximilien habite l'hôtel Clarendon. Il restera encore deux mois

en Angleterre.» (_Gazette d'Augsbourg_, 7 février 1819, no 38, p.

148).--Il s'embarque à Douvres pour revenir sur le continent le

19 mars (_Ibid._, 2 avril 1819, no 92, p.

365).--Maximilien-Joseph-Jean, fils de l'archiduc

Ferdinand-Charles-Antoine, de la branche d'Este-Modène, né le 14

juillet 1782, général feldzeugmeister autrichien, mort

célibataire à Ebenzweier le 1er juin 1863 (ŒTTINGER, _Moniteur

des dates_).--Il est l'inventeur d'un système de fortification

connu sous le nom de tours maximiliennes (_maximilianische

Thürme_).

J'ai couché la nuit dernière à Sienne, où j'ai passé une soirée

maudite. Pourquoi n'ai-je pas le bonheur d'aimer les honneurs que l'on

me rend, et le malheur de devoir passer ma vie à en recevoir? Un

cardinal de quatre-vingts ans m'attendait à Sienne; il est venu me

voir au débotté[396]. Le gouverneur de la ville s'est emparé de moi.

J'ai été la pâture d'un corps municipal, d'un corps d'officiers et de

vingt dames qui ont voulu me prouver que Sienne devait valoir Paris!

Il est possible qu'elles soient charmantes, mais je ne les ai pas

trouvées telles. Je voudrais que tu puisses être témoin des désespoirs

de Marie à chaque arrivée dans une grande ville, et toutes celles de

l'Italie méritent plus ou moins ce nom.

[396] ZONDADARI (Antoine-Félix), né à Sienne le 14 janvier (ou

juin) 1740. Archevêque de Sienne le 1er juin 1795, cardinal le 25

février 1821, mort le 13 avril 1823 (ŒTTINGER, _Moniteur des

dates_.--GAMS, _Series episcoporum_).

Ce matin, j'ai été voir la cathédrale, monument du treizième siècle,

magnifique, et puis quelques autres objets de curiosité, toujours mon

cardinal et mon commandant à mes trousses. Les dames heureusement

dormaient.

De Sienne ici le pays est affreux. Il est indubitable que cette partie

des Apennins a été le foyer d'immenses éruptions volcaniques. La

nature y est bouleversée en entier; l'aspect est triste et raboteux

sans être pittoresque. Je couche ici et je t'écris à côté d'un bon feu

de cheminée, qui n'est pas de trop à quelques milliers de toises

au-dessus du niveau de la mer. Le lieu tient de la Sibérie, mais je ne

m'en plains pas: il n'y a point de cardinal.

J'ai pensé à toi vingt fois dans la journée. Tu es en droit de trouver

le fait peu surprenant, mais tu ne devines pas la raison. Tu aimes le

mot: En avant! Or, j'ai avec moi un chasseur bohème qui ne sait pas un

mot d'italien; le seul qu'il a appris depuis que j'ai fait 100 lieues

dans la presqu'île, c'est: _Avanti!_ Il le regarde probablement comme

le fond de la langue, et je commence à supposer qu'il le croit toute

la langue, car il s'en sert à toute sauce, et il est de fait qu'il

arrive au moyen de ce mot à tout ce qu'il veut. Il a enrayé ma voiture

vingt fois dans la journée. Pour avertir les postillons que le sabot

est mis, il leur crie: _Avanti_; les postillons partent. Pour ôter le

sabot, il faut faire reculer d'un pas la voiture, il crie: _Avanti_;

les postillons croient qu'il est fou et reculent; son affaire est

faite. Dès que j'arrive dans une auberge, il crie: _Avanti_ et on

sert le souper! Chaque moment lui procure ainsi une jouissance, et je

commence à croire que l'on ferait le tour de l'Italie avec ce seul

mot. Ce mot est le tien et je l'aime.

Ton courrier galope toute la journée à côté de la portière de ma

voiture[397]; Marie va avec moi; j'ai un courrier à moi qui me

précède; je l'ai donc mis à côté de ma voiture pour le voir. Je crois

que je le placerai à mon service. Il sert à merveille et il t'a

appartenu. Je crois que je le garderais, s'il servait même moins bien.

Ma pauvre amie, que ne puis-je t'y placer, toi!

[397] La comtesse Marie Esterhazy avait pris à son service un

ancien courrier de Mme de Lieven. Voir p. 142.

Rome, ce 31.

Me voici, mon amie, arrivé à l'un des buts de mon voyage. Ce n'est pas

le dernier, mais certes le plus imposant.

J'ai couché la nuit dernière à Viterbe. Il y a un cardinal, et il a

été pendant vingt ans nonce à Vienne[398]. J'ai été abîmé.

[398] SEVEROLI (Antoine-Gabriel), né à Faenza (États de l'Église)

le 28 février 1757. Évêque de Viterbe et de Toscanella le 11

janvier 1808, cardinal le 8 mars 1816, mort à Rome le 8 septembre

1824 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).

J'ai fait un détour pour venir ici en passant par Caprarola, fameux

château bâti pour le cardinal Alexandre Farnèse[399] par Vignola[400].

Il est beau comme monument d'architecture et il renferme des fresques

magnifiques. A 5 heures du soir, j'ai découvert la coupole de

Saint-Pierre, et à 6 heures et demie j'ai passé la porte du Peuple. La

première entrée dans Rome, mon amie, est accablante. C'est la première

ville du monde!

[399] FARNÈSE (Alexandre), né le 29 février 1468 à Canino,

cardinal en 1493, pape en 1534 sous le nom de Paul III, mort à

Rome le 10 novembre 1549 (_Nouvelle biographie générale_ (Didot),

t. XXXIX, col. 373).

[400] VIGNOLA (Giacomo BAROZZIO, dit DA). Né en 1507 à Vignola,

mort en 1573 (_Nouvelle biographie générale_ (Didot), t. XLVI,

col. 146).

Je suis logé au palais de la Consulta sur le Quirinal[401]. J'ai sous

mes fenêtres une foule de choses que la nuit m'empêche de voir. Je me

lèverai de bonne heure, car, sans être curieux comme un Anglais, je

trouverais honteux de passer un moment dans mon lit de plus qu'il ne

me faudra pour être réveillé.

[401] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, ce 2

avril.--Arrivé à la Consulta, où je loge et où le cardinal

Consalvi m'attendait avec une foule de gens dont il a composé ma

maison, j'ai été pris tout d'abord d'une véritable frayeur à la

vue de mon appartement. Il se compose de vingt-cinq salons

magnifiques. Marie a pour elle la moitié de moins.» (_Mémoires du

prince de Metternich_, t. III, p. 195).

Bonsoir, bonne amie. Je t'aime dans la ville des Césars comme partout

ailleurs.

Ce 1er avril.

Mon amie, que ne peux-tu être à mes côtés, un seul instant, à la

fenêtre de mon salon! Un peintre en décoration qui s'aviserait de

placer sur la toile tout ce que l'on y découvre serait taxé

d'exagération et peut-être même de folie!

J'ai sous moi les chevaux fameux qui ont fait donner au Quirinal le

nom de Monte Cavallo. En face, dans le fond du tableau, Saint-Pierre

et le Vatican; je plane sur les trois quarts de la ville ancienne et

habitée; je vois le Colisée, les colonnes de Trajan et Antonine, le

_Forum Romanum_, cent palais plus beaux l'un que l'autre, le Capitole,

le mont Palatin tout couvert des ruines immenses du palais des

Césars! L'aspect de Rome est autre que je ne me l'étais figuré[402];

il m'en est allé de cette ville comme il en va à tous ceux qui

s'occupent d'un objet sans le connaître: on le trouve autre qu'on se

l'est imaginé.

[402] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, ce 2 avril.--Il

en a été pour moi de Rome comme d'une personne que j'aurais voulu

deviner, faute de la connaître. On se trompe toujours dans ces

sortes de calculs. Je l'ai trouvée tout autre que je n'avais

supposé; j'ai cru Rome vieille et sombre, elle est antique et

superbe, resplendissante et neuve.» (_Mémoires du prince de

Metternich_, t. III, p. 194).

J'ai cru Rome d'un aspect vieux et sombre. Je l'ai trouvée antique et

resplendissante!

J'ai commencé ma journée par aller chez le Pape[403]. J'ai causé avec

lui pendant une heure et j'en ai été très content. Il est simple et

vénérable.

[403] PIE VII (Grégoire-Barnabé-Louis CHIARAMONTI). Né à Cesena

(États de l'Église), le 14 août 1742, évêque de Tivoli 1782,

cardinal et évêque d'Imola le 14 février 1785. Élu pape, à

Venise, le 14 mars 1800. Signe le Concordat avec Napoléon, vient

sacrer l'Empereur à Paris (2 décembre 1804). Enlevé de Rome par

le général Radet dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809, il fut

gardé prisonnier à Grenoble, puis à Savone et enfin à

Fontainebleau. Il rentra à Rome le 25 mai 1814 et mourut le 20

août 1823 (_Nouvelle Biographie générale_ (Didot), t. XL, col.

109).

De là, j'ai été voir Saint-Pierre et j'ai parcouru le Vatican. Je ne

te décris pas ces lieux, car chaque livre vaudrait mieux que ma

lettre, mais je te parlerai uniquement de mes impressions. Toutes les

dimensions ne suffisent pas pour se faire une idée de ces lieux! Je ne

crois pas que le monde ait produit deux fabriques comparables à eux.

Mon amie, l'âme s'élève avec les belles choses; le trop grand nombre

affaisse. Figure-toi vingt galeries comme celle du Louvre et tu

n'auras pas les galeries du Vatican. La pensée se refuse à onze mille

chambres de toute espèce qui se trouvent sous les mêmes toits à côté

de ces galeries. Des salles entières peintes par Raphaël; des fresques

beaux (_sic_) comme le jour où il les a faits, chaque figure divine

comme tout ce qu'il a conçu! Des milliers de statues, des carrières

entières de porphyre et de marbre dont les traces sont perdues! Mon

amie, je suis ici dans mon centre, et je conçois que Rome ait été

celui du monde.

J'attends demain l'Empereur. Il loge au palais même du Quirinal, dans

un local magnifique et que les derniers malheurs de Rome même ont

embelli. Napoléon en avait fait son palais et les deux tiers ont été

meublés par lui. On y trouve, parmi les souvenirs de tant de

souverains pontifes, sa figure sur chaque plafond, tantôt en Jules

César, tantôt en Charlemagne ou en Jupiter tonnant. Cet homme, qui

avait beaucoup de grandes qualités, a eu l'immense vice de s'idolâtrer

lui-même.

Le Pape a été, pour le moins, aussi curieux de me voir que j'ai été

charmé de l'approcher. Pendant toute sa captivité en France, j'ai été

en pourparlers directs avec lui et avec Napoléon[404]. C'est par moi

qu'ont passé toutes les propositions que ce dernier lui a faites. Je

les lui ai toujours transmises en lui faisant dire de ne rien

accepter, et j'ai toujours dit à Napoléon ce que je lui avais

conseillé. Napoléon, un jour, lui a fait offrir une pension de 20

millions. Le Pape m'a fait prier de lui dire qu'ayant fait son calcul,

il se trouvait qu'il suffisait à ses besoins avec quinze sols par

jour. Je n'ai guère été plus fier dans ma vie que le moment où j'ai

fait ma commission à Napoléon.

[404] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, ce 2 avril.--Ma

première sortie a donc été pour lui faire ma cour (au pape). Il

m'a reçu comme il pourrait recevoir un vieil ami; il m'a parlé

sur-le-champ de notre correspondance pendant qu'il était

prisonnier à Savone.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t.

III, p. 195).

Ce 2 avril.

Mon amie, je finis cette lettre, car je dois courir demain tout le

jour[405] et j'ai peur de manquer le courrier qui va partir pour

Munich.

[405] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, ce 3

avril.--Hier matin, nous avons été voir le Forum de Trajan,

restes magnifiques de l'antiquité.

«Puis, nous avons été visiter les ateliers de Canova et de

Thorvaldsen ainsi que deux autres, d'artistes très remarquables...

L'Empereur est arrivé à 4 heures et demie. Nous l'avons attendu

dans son appartement.»

Du même à la même: «Ce 4 avril.--Je ferme ma lettre au moment où

je me rends au Quirinal pour la fête des Rameaux. La cérémonie

durera trois heures... Marie vous parle sans doute de nos courses

d'hier matin. Nous avons passé quatre heures dans la Rome des

Césars, au milieu des plus magnifiques décombres des constructions

à la fois les plus sublimes et les plus gigantesques que le génie

humain ait créées» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p.

197).

Bonne amie, aime-moi comme si je n'étais pas à 500 lieues de toi.

Crois à tout ce que j'éprouve pour toi et à mon désir si ardent de te

voir. Le monde ancien et le nouveau offrent de grandes beautés, mais

le bonheur n'est que dans le cœur.

Adieu.

Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819 · 第 31 / 114 题