No 17

V[ienne], ce 18 février 1819.

Paul a emporté mon no 16. J'espère que le présent ne précédera pas le

no 16, quoique avec Paul l'on ne soit sûr de rien dès qu'il s'agit de

promptitude.

Ma bonne Dorothée, je possède tes nos 12, 13 et 14. Je les ai reçus à

la fois ce matin par le courrier hebdomadaire.

Je ne te gronde pas du contenu du premier. Tu m'aimes--et je m'en

fâcherais? Tu es un peu prompte à me taxer de te dire une bêtise et je

te le pardonne; mais ce que je ne te pardonne pas, c'est de te

tourmenter pour rien. Que t'ai-je dit? Ce que je répéterai cent fois,

à force de le sentir toujours. Je ne suis pas amoureux de toi, mais je

t'aime!

Préférerais-tu le contraire? Voudrais-tu que je ne fusse pris que d'un

feu follet? Que tout ce qui est vérité et évidence en moi sur ton

compte ne fût qu'illusion et confiance? Préférerais-tu que j'aimasse

en toi la jolie femme plus que _tout toi_, qui, heureusement pour toi

et pour moi, renferme à la fois la plus belle âme dans une jolie

enveloppe? Chaque sot, mon amie, peut être amoureux, mais il faut

plus, bien plus, beaucoup plus pour savoir aimer. Or, console-toi,

bonne amie, si tu aimes à l'entendre: je t'assurerai tant que tu

voudras que je suis amoureux de toi et que, si je ne me contente pas

de ce mot, ce n'est qu'à force de t'aimer. Comment le moins ne se

trouverait-il pas dans le plus? C'est pour la première fois que j'ai

été grondé par un être qui m'aime de l'aimer trop.

Je te pardonne et je t'aime; je t'excuse parce que j'ai la conviction

que je ne suis pas toujours bien clair dans ce que je dis. Je me suis

arrangé une langue à ma façon; je ne sens pas comme le commun des

hommes; je ne puis donc guère emprunter de leur dictionnaire amoureux.

Tu apprendras, à force de l'entendre, ma langue; elle sera la tienne,

car tout ce qui m'appartient est à toi et que tu auras tous les jours

plus la conviction que je suis ta propriété. Uses-en comme tu le

voudras; tu ne risques pas de la perdre, aussi longtemps que tu la

regarderas comme tienne.

Maintenant que je ne te gronde pas, gronde-toi toi-même. Dis-toi que

tout doute sur mon compte est une injure pour ton ami. Dis-toi que ce

n'est pas dans ses paroles que tu aurais le droit de lui trouver des

torts, et que ceux-ci ne peuvent se rapporter jamais qu'à des faits;

qu'en admettre la chance même, c'est le peiner, et que tout ce qui

tourne en tourment pour toi devient de la peine pour lui. Mon amie, ne

te tourmente pas! Si tu le faisais, il y aurait dissemblance entre

nous. Je n'en connais plus d'autre chance. Je t'aime comme tu m'aimes;

je suis amoureux de toi comme tu l'es de moi; ta vie est la mienne

tout comme la mienne t'appartient. Le présent et l'avenir sont un bien

commun à nous; le passé n'est plus rien et notre âge date de trois

mois.

Bonne amie, nous avons grandi bien vite, et jamais enfants n'ont fait

des progrès plus étonnants que nous.

Parmi tous les reproches que je puis me faire, ne crains pas celui que

je te dise trop combien je t'aime! Je trouve la langue si pauvre, dès

qu'il s'agit d'exprimer l'amour, que je n'ai jamais peur de pécher par

trop d'énergie dans l'expression. Et ma confiance en toi n'est-elle

pas entière? Ne te semble-t-il pas impossible que je puisse nourrir un

doute sur la force de ton caractère? T'aimerais-je comme je le fais,

si je n'avais eu le bonheur de rencontrer en toi tout ce qu'il me

faut! Oui, mon amie, tu es ce que je veux, tout ce que j'ai jamais

voulu et ce que je n'avais pas rencontré avant que je te connusse.

C'est bien moi qui ai le sentiment de quiétude qui accompagne toujours

le voyageur sur la bonne route; je ne tends qu'à un seul but: ce but,

c'est toi. Je ne fais qu'un calcul: il a rapport à toi. Si je trouvais

le mot, je t'en dirais plus encore; si tu pouvais lire dans mon cœur

même, tu ne me demanderais plus jamais rien au delà de ce que tu

aurais trouvé. Crois-m'en sur ma parole: l'homme qui aime aime

beaucoup; ce qui dans la femme même n'est qu'irritation, est force

dans l'homme.

Ton Shakespeare a senti ce qu'il disait, en mettant dans la bouche de

Juliette les beaux vers que tu me cites; il n'était pourtant qu'un

homme et il n'avait que le cœur d'un homme. C'est dans son propre

fonds qu'il avait puisé, en les écrivant, ces vers qui t'ont fait

pleurer, et pleurer à cause de moi! Mon amie, gronde-toi beaucoup.

Ce 19.

Le no 12 est passé et je commence aujourd'hui par ton no 13. Merci du

peu d'élégance que tu as mis à manifester ton sentiment, qui est bien

placé parce qu'il a rapport à ta conservation. Oui, bonne amie, que

le trottoir soit bien sec quand tu l'essaies; ne mouille pas de jolis

petits pieds qui m'appartiennent, change de bas pour moi, regarde-toi

comme tout ce que j'ai de plus précieux et sois avare de mon bien!

Dis-toi toujours en tout et pour tout que l'on n'a le droit d'user que

de sa propriété et que le droit de mésuser n'existe pas du tout.

Crois-tu que je tienne à mon bien? Que je voudrais en lâcher le

moindre petit bout? A propos de bien, envoie-moi une mèche de tes

cheveux.

Je t'ai parlé dernièrement de N[eumann] à propos de ta colère de ce

qu'il n'était pas amoureux de moi. Aujourd'hui, tu parais un peu

revenue sur son compte. Le pauvre Neumann doit avoir de notre amour

par-dessus la tête! Mais il est excellent et l'un des hommes les plus

sûrs que je connaisse. Il est au reste tout à fait mon élève; il a

débuté dans la carrière près de moi à Paris et j'ai fait tout pour

lui, car il mérite d'être bien traité. Mon amie, as-tu jamais remarqué

combien son pied est grand? Je ne te cite pas ce fait comme un mérite,

mais comme une curiosité.

N[eumann] court, à ce qu'il paraît, la chance des confidents de bonne

mine. On va certes te le donner; je ne te dis pas de ne pas le

prendre--car ce serait de trop--je ne te conseille même pas de le

laisser, car je suis sûr du fait, mais je ne pourrais jamais empêcher

que l'Angleterre ne vous suppose en relations intimes, si vous vous

mettez sur le pied d'une correspondance télégraphique.

Mande-moi quelques détails sur St[ewart]. Que fait-il? Que lui

fait-on? Que te dit-il? En un mot, parle-moi de lui. Comme il ne vient

plus en Italie, ce dont je suis fâché, j'emmènerai Gordon. Je n'aurai

que six ministres étrangers avec moi! Pourquoi M. le c[omte] de

L[ieven] n'est-il pas du nombre?

Tu as très bien fait de remettre nos archives à N[eumann]. De toutes

les précautions, c'est la moins inutile, si toutefois il en existe une

qui ne le soit pas! Le portefeuille que tu auras reçu par Paul est un

bon remède, pour autant qu'il n'existe point de voleurs ni de canifs.

J'ai toujours vu que l'on trouve, quand l'on cherche avec esprit, et

rien n'en donne comme la jalousie. Tu vas croire que j'aime la

jalousie. Je ne te ferai pas le plaisir de te dire oui.

Je ne te passe pas ton sentiment pour le Grand D. C.[338]. Il a de

l'esprit, il peut même avoir du cœur, mais la dose se fond dans une

mer de défauts, des défauts _as boundless as the sea_[339] et pour le

moins aussi _deep_[340]. Il est des hommes qui, s'ils n'étaient pas ce

qu'ils sont, ne seraient pas comme ils sont, et qui de même s'ils

n'étaient pas ce qu'ils sont, seraient si fortement confondus dans la

foule que le monde ignorerait leur existence, sans qu'il en

résulterait la moindre perte. Si tu savais comment je juge les

habitants des régions hautes, tu me croirais tout à fait Jacobin! J'ai

tant vu de faits, de choses et d'hommes; j'ai été en contact avec une

si grande foule d'habitants de ces régions, que je sais ce qui en est.

Je n'ai, au reste, pas eu besoin de cette expérience pour arriver à ce

résultat. Jette un regard sur la société et comptes-y les hommes! Que

de centaines ne faut-il pas pour en découvrir un, et combien de ces

élus seraient perdus, s'ils étaient placés sur un autel, entourés du

poison de l'erreur, de l'ignorance, de la bassesse et de la flatterie!

J'ignore si je vaux beaucoup, j'ai même peur quelquefois de ne pas

valoir trop et toujours de ne pas valoir assez. Eh bien! j'ai la

conviction que si, dès mon enfance, l'on m'avait assuré que je suis

admirable, je serais devenu pitoyable. Le mépris seul eût pu me

sauver! Bonne amie, ne gâte pas le G[rand] D[uc]. Il y en a déjà tant

qui s'en chargent! Après tout, je conçois que tu lui rendes toute la

justice qu'il mérite, et tu vois que je sais qu'il y a du bon en lui.

[338] CONSTANTIN PAVLOVITCH (le grand-duc). Né le 8 mai 1779.

Prit part aux campagnes de 1799, 1805, 1812, 1813 et 1814.

Généralissime des armées polonaises (novembre 1815). Il était

l'héritier du trône de Russie, mais, dès l'assassinat de son père

Paul Ier, il avait manifesté l'intention de renoncer à ses droits

et avait renouvelé cette renonciation à Alexandre en 1821 et en

1822. Celui-ci n'en avait pas informé le grand-duc Nicolas, et

cette négligence fut la cause de l'interrègne de décembre 1825 et

de ses sanglantes complications. Il mourut à Vitepsk le 27 juin

1831 (_Nouvelle Biographie générale_, vol. XI, p. 617.--RAMBAUD

et LAVISSE, _Histoire générale du quatrième siècle à nos jours_,

t. X, chap. IV, _la Russie_, par A. RAMBAUD).

Le grand-duc Constantin avait rencontré Mme de Lieven à

Aix-la-Chapelle, où il était arrivé le 31 octobre. Celle-ci dit

dans une lettre à son frère Alexandre: «London, 3/15 january

1819... I renewed my tender passages with the Grand Duke

Constantine.» (_Letters of Dorothea, princess Lieven, during her

residence in London_, p. 37).

[339] Aussi infinis que la mer.

[340] Profonds.

Ce 21.

La peine que t'a faite la première lettre dans laquelle je t'ai parlé

de la D[uchesse] de S[agan] me prouve que tu auras été effrayée de

m'en entendre parler une seconde fois dans ma dernière lettre. Or, il

est de fait qu'en t'écrivant par Paul, j'avais oublié que je te

l'avais déjà nommée; ce malheur m'arrivera souvent dans notre longue

correspondance. Je t'écris toujours du premier jet, sans ordre, sans

calcul, sans effort. Je puise toujours dans le même fonds: ce fonds,

c'est mon cœur. Ma tête n'est pour rien dans mes lettres. Aussi ne

peuvent-elles avoir de valeur que pour toi. Je prends ce qui me tombe

sous la main, je le couche sur le papier. Si je me répète,

pardonne-le-moi.

Comment as-tu pu t'effrayer de ce que je t'ai dit sur le compte de Mme

de S[agan]? Comment n'es-tu pas arrivée à ne pas confondre le remède

avec le mal? Si tu as lu ma dernière lettre dans les mêmes

dispositions que la première, tu auras été femme à prendre pour de

l'amour ce qui n'est en moi que pitié et mépris, ce qui surtout tient

trop du dernier pour pouvoir même tourner en haine! Quelle chose

singulière que le cœur humain, mon amie! Comme il peut obscurcir le

raisonnement, ou plutôt comme il peut le faire taire! Mais, parce que

tu es comme tu es, je te dirai que Mme de S[agan] n'est pas un être

vivant pour moi et qu'il (_sic_) ne peut même plus devenir un être de

raison, vu l'excès de sa déraison. Tu vois que, sans toi, même, elle

m'est et ne sera jamais pour moi qu'un objet de dégoût, malheur duquel

l'on ne se sauve pas avec moi. Et toi, mon amie, pour qui te

comptes-tu? Comment peux-tu croire que _toi dans mon cœur_ puisse ne

pas le remplir assez pour ne pas en exclure toute autre que toi? Bonne

amie, tu me connais encore bien peu! Je me fais quelquefois illusion

sur le contraire et tu me rappelles à l'ordre.

Je t'ai écrit dernièrement que, quand je rêve, je suis pendant

vingt-quatre heures dans une disposition particulière et qui jamais

n'est gaie. Eh bien, j'ai rêvé la nuit dernière que j'étais à Londres;

je suis allé à Drury Lane et, peu après mon arrivée dans la salle, je

t'ai vue arriver dans une loge vis-à-vis de la mienne. Tu m'as

reconnu sur-le-champ. Ton mari était avec toi. Tu m'as fait signe de

ne pas venir chez toi. J'étais avec N[eumann]. Je te l'ai envoyé, et

il est venu me dire que Londres n'était autre qu'Aix-la-Chapelle et

que tu n'entrevoyais pas la possibilité de me voir. J'ai alors quitté

ma loge pour une autre à côté de la tienne. Tu avais à ta place un

petit rideau que nous avons fait passer alternativement sur nos deux

têtes pour nous parler sans être vus. Tu m'as répété ce que tu m'avais

fait dire par N[eumann]. J'étais au désespoir. Le spectacle fini, j'ai

été chez Lady Castlereagh; j'ai vu Milord, Verrine et Fury[341]; je ne

t'ai pas vue. Lord C[astlereagh] m'a demandé si je ferais quelque

séjour. Je lui ai dit que non, que je repartirais dans la nuit même.

Il m'a demandé pourquoi j'étais venu. Je me suis réveillé en sursaut

au lieu de lui répondre.

[341] Ces derniers noms sont peut-être ceux de chiens de Lady

Castlereagh. Voir p. 80 et 81.

Bonne amie, cette nuit et ce rêve même n'ont point été plus décisifs

que ceux à l'Hôtel de Bellevue[342]! Mon amie, il y a entre toi et moi

de terribles séparations que mes rêves mêmes ne semblent pas pouvoir

franchir! Je vois bien que, pour les abattre, il faut que toute ma

tête s'en mêle, et je te réponds qu'elle ne restera pas en défaut dans

le premier intérêt de ma vie!

[342] A Bruxelles.

Ce 21.

J'ai retardé mon départ d'ici de trois jours. Je ne partirai que le

27. Je veux attendre ici le courrier de Paris qui arrive le jeudi, et

pouvoir répondre le vendredi. Je trouverai toujours l'Empereur à

Bologne, et bien assez tôt, tout juste parce que, de Bologne à

Londres, [il y a] plus de 150 lieues de plus que de Vienne! Ma fille y

viendra à la même époque que moi. Elle est le bon côté de mon voyage

et le seul que je lui connaisse. Tu as appris par le dernier courrier

que tu auras toujours à tes ordres les mêmes moyens de correspondance

avec moi qu'à présent.

Les affaires vont mal en France[343]; elles n'iront pas en mieux. La

France est l'un des pays que je connais le plus: il n'est pas un des

hommes employés ou qui pourraient l'être que je ne connaisse à fond.

Le gouvernement (qui ne mérite guère ce nom) a commis faute sur faute.

_L'aventurier_[344] a creusé un abîme sous les pas de ceux qu'il

voulait servir de la meilleure foi du monde. C'est lui en grande

partie qui a mené les choses là où elles sont: je le lui ai dit avant,

pendant et depuis son intrigante existence. _Avant_, il a voulu faire

ce qu'il n'a pas fait; _pendant_, il a fait ce qu'il ne devait pas

faire; _aujourd'hui_, il ne sait que faire. Les paroles lui restent;

elles ne lui manqueront jamais, mais les paroles n'ont jamais sauvé!

[343] Voir p. 114 et 146.

[344] Voir p. 115, n. 1.

Mon amie, une seule heure de bonne causerie, à la suite de quelques

heures de bonheur! Comme tu me comprendrais et combien tu trouverais

que je puis avoir raison dans de très graves questions!

Tu me demandes dans ta dernière lettre si je connais Lord

Lansdowne?[345] Certes, je le connais depuis longtemps et beaucoup.

C'est positivement un homme d'esprit, et de cet esprit d'opposition

qui seul a du fond, c'est-à-dire qui seul a assez de valeur pour

pouvoir servir de base à des actions. C'est tout juste dans la

distinction que je fais ici de l'esprit que se trouve la preuve que,

toi, tu n'as pas cet esprit que l'on nomme vulgairement de

l'opposition et qui s'use en paroles, en vaines critiques, quelquefois

spirituelles et plus souvent oiseuses. Si tu étais homme, tu eusses

été appelée à de hautes destinées. Avec ta tête et ton cœur, l'on va

à tout, parce que l'on ne se borne pas à ergoter sur les faits

d'autrui, mais que tout porte sur le besoin d'agir soi-même et de

faire bien, advienne que pourra! Ton pays, mon amie, a perdu beaucoup

à ce que tu ne sois pas un homme; moi, d'un autre côté, je gagne tant

à ce que tu ne l'es pas que, pour la première fois de ma vie

peut-être, je suis heureux du malheur de tout un empire.

[345] LANSDOWNE (Henry Petty-Fitzmaurice, troisième marquis DE),

né le 2 juillet 1780 à Lansdowne House. Fut nommé chancelier de

l'échiquier à vingt-cinq ans (1806), mais se retira le 8 avril

1807 avec le ministère Grenville. Pendant vingt ans il fut l'un

des chefs de l'opposition whig, et ne revint au pouvoir que dans

le ministère Canning. Il fit partie ensuite comme ministre de

l'intérieur du ministère de Lord Goderich, tombé le 8 janvier

1828.

Président du conseil dans le ministère de Lord Grey (1830-1834)

puis dans celui de Lord Melbourne (1835-1841) et enfin dans celui

de Lord Russell (1846-1852), ministre sans portefeuille dans les

cabinets de Lord Aberdeen (1852-1855) et de Lord Palmerston

(1855). Il mourut à Bowood le 31 janvier 1863. Pendant toute sa

vie, Lansdowne fut un whig très modéré (_Dictionary of National

Biography_, t. XLV, p. 127).

«Cannes, 5 février 1863.--Vous aurez appris la mort de Lord

Lansdowne: c'est le dernier des grands seigneurs que j'ai connus.

Il n'y a pas eu d'hommes plus heureux au monde, du moins en

apparence, si la considération générale fait quelque chose au

bonheur.» (MÉRIMÉE, _Lettres à M. Panizzi_, 1850-1870, publiées

par M. Louis Fagan. Paris, Calmann Lévy, 1881, 2 vol. in-8º, t. I,

p. 307).

Je connais également Lady Grenville[346]. C'est l'une des personnes

que j'ai vues le plus à Londres, lors du dernier mais court séjour que

j'y ai fait[347]. Elle a été à Paris en 1815, où je l'ai revue dans la

foule. Je sais qu'elle est aimable et je suis même tenté de l'aimer

beaucoup, depuis que je sais qu'elle est ton amie. Si je viens à

Londres, tu me défendras d'abord de la voir, injuste personne que tu

es!

[346] GRENVILLE (Anne PITT, Lady). Fille du premier baron

Camelford, elle avait épousé Lord Grenville, depuis premier

ministre, le 18 juillet 1792. Elle mourut, sans enfants, à

Londres le 13 juin 1864, âgée de quatre-vingt-onze ans

(_Dictionary of National Biography_, t. XXIII, p. 138).

[347] Du 8 au 26 juin 1814.

Lord Lauderdale[348] est de mes connaissances depuis 1794, la première

fois que j'étais à Londres. Depuis je l'ai vu terriblement embarrassé

de sa personne, lors de sa négociation à Paris du temps du ministère

de Fox. Après avoir passé sa vie à dire du bien de la Révolution

française, la malheureuse opposition s'est trouvée dans le cas de

traiter avec son aimable résultat. J'étais ambassadeur à Paris. Lord

Lauderdale m'était adressé pour le soutenir dans sa négociation. Mon

amie, j'ignore si le _soutenant_ ne valait rien, mais je sais que je

n'ai jamais rien vu ni de plus faible, ni de plus frêle en tout et

pour tout, que le _soutenu_. Le seul mérite qu'il a eu, c'est celui de

ne pas avoir _rampé_, malheur assez commun à tout ce qui est faible.

[348] LAUDERDALE (James MAITLAND, Lord), né le 26 janvier 1759,

devint Lord Lauderdale à la mort de son père en 1789. Il vint à

Paris en août 1792, se lia avec Brissot, et retourna seulement en

décembre en Angleterre. Il fut nommé garde du grand-sceau

d'Écosse le 21 juillet 1806. Le 2 août suivant, il se rendit à

Paris comme commissaire adjoint à Francis Seymour, comte de

Yarmouth, pour conclure la paix avec la France. Les négociations

échouèrent, il retourna en Angleterre en octobre 1806 et résigna

ses fonctions de garde du sceau en mars 1807. Jusqu'en 1821, il

fut le chef reconnu du parti whig en Écosse, mais, à partir de

cette époque, il devint tory. Il mourut le 13 septembre 1839

(_Dictionary of National Biography_, vol. XXXV, p. 355).

Pourquoi ne peux-tu me parler quasi de personne que je ne connaisse?

Tu m'effraies sur mon âge et sur le temps d'une vie trop courte que

j'ai usée dans les affaires. Au bout de cette vie, il me restera le

souvenir d'une foule de déboires, de tourments et de peines et

quelques rayons de bonheur! Crois-tu que ton image au milieu de tant

de tourments me fasse du bien? Crois-tu, sens-tu, mon amie, ce que

doivent être pour moi les moments où je puis aller te chercher dans le

fond de mon cœur, me placer en ta présence et m'occuper de _la vie_

en m'occupant de toi? Tu m'as demandé comment je trouve le temps de

t'écrire d'aussi longues lettres? Je viens de t'en confier le secret.

J'écris très vite; il me faut peu de minutes pour coucher sur le

papier ce qui se passe en moi; la feuille commencée est à côté de moi:

je saisis les intervalles entre d'ennuyeuses affaires ou des

discussions sérieuses; j'ai recours à toi; j'y puise de la force et du

bonheur. Conçois-tu ce que serait pour moi ta présence? L'heure du

jour, à la suite de tant d'heures de travail, de tracas, d'ennuis,

passée près de toi, causant avec toi, le bonheur de te parler raison

et d'être compris, de bêtises et de te voir rire, de la plaisanterie

et te la voir partagée? Mon amie, tu ne sais pas combien tu me manques

et, si tu le savais, tu ne comprendrais pas encore combien tu

contribuerais à mon bonheur! Rien n'est simple comme mes goûts et, par

conséquent, rien n'est facile comme de les satisfaire.

De l'humeur? je n'en connais pas. De la peine? je puis en avoir, mais

un mot de mon amie fait sur moi l'effet d'un rayon de soleil sur le

brouillard. Ma vie se compose de peu de besoins, mais aucun n'est fait

pour tourmenter ceux qui m'approchent. Demande si je suis bon mari et

bon père! L'on m'a souvent jugé mal, on n'a jamais poussé la critique

jusque sur ces terrains. Si tu veux savoir si un homme pourrait être

bon ami, va t'informer de ce qu'il est comme fils et père. La

tromperie ne porte jamais sur les rapports les plus naturels: ces

rapports sont des besoins; dès qu'ils se troublent, sois sûre qu'il y

a dérangement moral, et, dès qu'il existe, il porte sur tous ceux du

cœur. Et comment ne serais-je heureux, pendant le peu de moments que

je passe à t'écrire? Je suis sûr que tu me comprends et que peu de

mots te suffisent pour que tu entendes même tout ce que je ne te dis

pas, tandis que je passe le reste de ma vie occupé à dire ce que les

uns ne veulent pas comprendre ou n'aiment pas entendre, ce que

d'autres interprètent dans un sens qui n'est ni dans ma pensée, ni

même conforme à mes paroles, ce qu'enfin d'autres comprennent et sont

au désespoir de m'avoir vu concevoir avant eux ou contre eux!

Crois-m'en sur parole, mon amie: ces tout derniers sont certes de

mauvaises gens ou des hommes pitoyables--et il en est cent pour un

méchant!

Ces dernières thèses me rappellent un mot de ton Empereur et une

réponse que je lui ai faite, lors de notre _intime intimité_ en 1813.

Il avait pris l'habitude de passer avec moi tête-à-tête toutes ses

soirées. Nous prenions le thé (il ne m'empêchait pas alors de dormir:

ce sont les événements glorieux de 1814 et 1815 qui m'ont rendu depuis

ce service). J'allais chez lui ordinairement à 8 heures, et nous

causions jusqu'à 11 heures ou minuit. Après l'un de nos longs

entretiens, dans lequel nous avions coulé à fond des questions

pareilles à celles que je viens de traiter, l'Empereur, tout à coup,

me dit: «Bon Dieu, que n'êtes-vous mon ministre! Nous ferions la

conquête du monde à nous deux!--Tout juste pas, Sire!» lui dis-je.

L'Empereur ne se fâcha pas de ma réponse bien peu courtisane, et je

lui ai su bon gré du fait. Si son fond n'était pas bon, il n'eût pas

pris le thé avec moi le lendemain. Combien crois-tu qu'il y ait de

Russes qui lui eussent répondu comme moi? Eh bien! ce sont les hommes

qui ne répondent pas comme moi qui perdent les souverains et le monde.

Crois-tu que mes principes d'opposition valent ceux de Lady Jersey et

de son ami Hobhouse?

Ce 22.

J'ai passé hier la plus grande partie de ma journée dans la plus

singulière occupation. J'ai un cousin ambassadeur à Rome[349] qui est

malade depuis près d'une année. Son mal est l'abus qu'il a fait d'une

trop robuste santé. Depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à celui de

quarante et quelques, il ne s'est point passé de jours où il n'ait eu

trois, quatre, cinq, et même six femmes. C'est te dire qu'il n'a guère

été heureux dans sa vie! Or maintenant le contraire de ce qui a fait

sa vie est chez lui devenu de strict devoir, car toute chose a ses

justes bornes. Il en est tellement au désespoir qu'il est tombé dans

une véritable hypocondrie. Raisonnable autant qu'on peut l'être, avec

beaucoup d'esprit et force connaissances, il n'est plus bon à

rien--pas à lui-même. Il a été appelé ici pour lui faire faire une

course dans le but de le distraire. L'essai avait réussi complètement.

Il a passé quinze jours avec nous, gai comme toujours et surtout

heureux de me retrouver, car il m'adore. J'ai voulu le faire partir

pour son poste, où il doit se trouver pour y recevoir l'Empereur.

Crois-tu qu'il y ait un moyen d'y parvenir? Il est retombé dans son

accès de mélancolie noire. J'ai passé ma journée avec lui, je lui ai

parlé raison: il s'est tu. Je me suis fâché: il s'est tu. Je l'eusse

battu qu'il se serait tu. Il ne me reste plus que le parti à prendre

de l'emmener avec moi, pour le renvoyer de Rome après notre séjour.

[349] KAUNITZ (Aloys-Wenceslas, prince DE), né le 20 juin 1774,

fils du prince Dominique-André et petit-fils du célèbre

chancelier Wenceslas-Antoine. Anciennement ministre d'Autriche à

Dresde, Copenhague, Naples et Madrid. Ambassadeur à Rome (1807).

Marié le 29 juillet 1798 à la comtesse Françoise Ungnad de

Weissenwolf, il n'eut que quatre filles. Mort le 15 novembre

1848. En lui s'éteignit la ligne princière morave des Kaunitz,

après trois siècles et demi d'existence (WURZBACH,

_Biographisches Lexikon des Kaiserthums Œsterreich_, t. XI, p.

63).

Mon amie, voilà un genre de maladie que les femmes ne risquent pas. Il

leur en reste bien assez en partage pour que nous n'ayons pas le droit

de nous plaindre. Mais aussi, mon amie, comment aime-t-on autant le

sexe et si peu la femme? Je ne serai jamais dans le cas du cousin et

je suis charmé que le mal ne puisse s'hériter. Bonne amie, combien tu

me louerais si tu savais comme je me conduis, et ne va pas croire que

je n'aie du mérite, et beaucoup, à le faire.

Ce 23.

Je suis tout enchifrené depuis plusieurs jours, et je prévois qu'il

m'en faudra rester un au lit avant de partir. Tout Vienne est malade.

La société tousse comme un troupeau de brebis malades et je tousse

plus fort que la société. Ce sont vos diables de brouillards que vous

n'avez pas et qui font de Vienne un second Londres, sans que nos

poumons y soient faits comme ceux des deux Chambres du Parlement. Tous

mes enfants sont au lit. J'y serais bien volontiers, si tu pouvais

être assise à mon chevet. Ma bonne amie, si... et si..., mais que de

si sans autres succès que de profonds soupirs!

Ce 25.

Je me suis bien mitonné hier, ma bonne amie, et je vais mieux

aujourd'hui, de manière à ce que je crois pouvoir me flatter que je

sauverai le lit. J'ai toutefois retardé mon départ jusqu'à lundi 1er

mars et peut-être ne me mettrai-je en route que le 2 ou le 3. Comme

l'Empereur est à Florence et qu'il n'y a guère besoin de moi et certes

pas autant que j'ai besoin de me bien porter à la veille d'un long et

grand voyage, je suis sans scrupule mes propres calculs.

Le courrier de Paris vient d'interrompre ma lettre. Il me porte tes

lettres nos 15 et 16. Le no 17 m'avait été remis hier par Heiliger.

Je commence par ce qui, après ton amour, m'intéresse le plus. C'est ta

grossesse[350]. Mon amie, tu as bien mis à profit mes leçons. Je t'ai

dit que je voulais que tu fusses bien dans ton ménage. J'ignore si

c'est mon conseil qui t'a rendue grosse ou si tu n'en as pas eu besoin

pour le devenir. Dans tous les cas, tu l'es et que veux-tu que j'en

dise? Certes pas ce que tu crains, que le fait pourrait m'empêcher

d'aller te voir dans le premier moment possible. Non, mon amie, tu ne

me connais pas assez, si tu as pu donner cours un seul instant à

cette pensée. Je ne t'aime ni plus ni moins _simple_ ou _double_. Les

grossesses dans le mariage doublent ses liens, mais ne doublent pas la

jouissance. Les enfants font le bonheur. Mon amie, comment voudrais-tu

que je puisse t'en vouloir d'être plus heureuse? Tu veux une fille, je

le comprends, car, sans ambition même, peut-on en désirer une. Dis-moi

que tu es heureuse de l'idée d'être peut-être en train d'en avoir une.

Le jour où elle sera venue, dis-moi que tu es heureuse de l'avoir. Et

je serai heureux de ton bonheur. Tu vois que je puis, en amour comme

en toute chose, m'attacher au fait sans en aimer la source. Quant à

celle-ci, je te réponds que je ne l'aime pas. Si je te disais moins

sur ce chapitre, tu ne me comprendrais pas; si j'en disais plus, je

finirais par avoir tort à mes yeux et par conséquent aux tiens. Aussi

ne t'en dis-je pas davantage.

[350] Mme de Lieven mit au monde, le 15 octobre 1819, son fils

Georges.

Je te pardonne ton injuste peur relativement au pauvre Maurice[351],

en faveur de ta propre réprimande. Quand, mon amie, seras-tu arrivée

au point de ne pas t'imaginer que je puisse aimer plus d'un être au

monde? Crois-tu qu'une personne telle que Léopoldine[352] puisse être

à utiliser sans amour? J'ignore même si, avec de l'amour, elle

cesserait d'être ce qu'elle est. Et moi qui suis l'être au monde le

plus chaud et le plus calme, comment pourrais-tu t'imaginer que tout

ce que j'ai de cœur et de sentiment puisse porter sur des foyers

divers, et que mon calme ne me ferait pas sentir le ridicule de

soupirer sans raison? Je n'ai jamais soupiré, je n'ai jamais fait la

cour sans un but déterminé et ce but, je ne l'ai jamais trouvé que

dans mon cœur. Je n'ai jamais poursuivi deux buts à la fois, car

jamais je n'ai rencontré à la fois deux vœux dans mon cœur. Tout ce

que je te permets de dire sur mon compte, c'est que le fait est rare.

Eh bien! oui, il l'est et j'en conviens. Mais es-tu fâchée d'avoir

rencontré l'homme qui n'a d'autre mérite que d'être ce qu'il est,

parce que la nature a eu la charité de ne pas le faire autre?

[351] Le prince Maurice de Liechtenstein, voir p. 147.

[352] Femme du prince Maurice de Liechtenstein.

Je désire même fortement que, dans ce monde, tu n'en rencontres pas un

second de mon espèce. Il existe certes, et il en existe peut-être même

plus qu'on ne croit. Je ne veux pas que tu en rencontres, car je crois

que l'être qui serait comme moi te serait plus dangereux qu'un autre.

Tu vois que je ne suis ni sans amour-propre ni sans calculs dès qu'il

s'agit de mon bonheur, abstraction faite même du tien. Pourquoi

effectivement un autre ne satisferait-il pas ton cœur comme moi, s'il

parlait, comme moi, ta langue, s'il était doué de la même identité

d'idées, de volonté et de force de raison? Comment cet être ne te

rendrait-il même pas plus heureuse que je ne puis te rendre, si les

chaînes de fer qui nous tiennent à une aussi cruelle distance étaient

remplacées par toutes les facilités du contact et par tous les charmes

de _l'amour bourgeois_? Ma bonne D., ne va pas le chercher, cet être;

contente-toi de celui que tu as trouvé; contente-t'en avec toutes les

gênes, les regrets et les espérances. Tu sais ce que tu tiens: une

sainte prophétesse seule pourrait être garantie de la méprise, et je

ne connais pas de sainte qui ait été chercher l'amour ici-bas ou qui

n'ait abandonné tous les liens terrestres avant de s'élancer dans les

régions hautes!

Mes lettres, mon amie, sont de telles rapsodies, je suis tantôt si

haut et si bas, je traite à la fois tant de sujets divers, je parle

sur une même page si bien et si mal, que je serais honteux de les

écrire à tout autre être qu'à toi. Mais tu me veux tel que je suis; tu

aimes mes qualités et mes faiblesses; je ne me gêne plus; je dis tout

ce que je pense, quand je le pense et tout comme je le pense. C'est à

toi, mon amie, à débrouiller le chaos de mes paroles. Il ne s'étend ni

sur ma tête ni sur mon cœur.

Mon médecin s'est enfin déclaré[353]. Il veut absolument que j'aille

prendre une seconde fois Carlsbad. J'ai disputé contre ses raisons; il

les a combattues par la très simple demande si je voulais me porter

bien ou mal? Je ne suis pas encore décidé, je me sens tellement mieux

du premier séjour que j'ai fait à ces eaux que j'emporte encore une

espèce de conviction que ce mieux doit me mener de lui-même au bien.

Je reste donc l'homme des circonstances et je ne prends aucun

engagement pour l'été. Ce sont tes affaires qui me guideront. Tu tiens

mon cœur, le médecin veut s'emparer de mon foie, les affaires ont

tout droit sur ma tête.

[353] Le médecin particulier du prince de Metternich était le

docteur de Staudenheim, né à Mayence en 1764, mort à Vienne le 17

mai 1830 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).

Or, comme rien ne peut se faire avec succès sans l'intervention de la

dernière, je ne veux pas décider entre le cœur et le foie, à moins

d'être forcé à subordonner l'un à l'autre. Entre deux, certes, le

cœur devrait l'emporter, et je puis me fier assez sur ma raison. Sans

elle, t'aurais-je découvert?

Mon amie, je vais me mettre à répondre à tes lettres par le prochain

numéro. Il partira dans tous les cas par le premier courrier

hebdomadaire. Dussé-je même partir avant le jour ordinaire de son

départ, je laisserai ici mon journal--car c'est bien un journal que

les lettres que je t'écris--coupé au jour de mon départ. Tu sais que

les courriers réguliers me suivront partout où je serai.

Adieu, mon amie. Ménage-toi beaucoup dans ton nouvel état. Ta

grossesse peut te faire du bien, mais soigne-la. J'aime ta petite

fille d'avance, mais jamais autant que sa mère.

Le courrier va partir. Aime-moi, et bats-toi, si jamais ta mauvaise

tête te fait douter de mon cœur. Si toutefois tu te bats et même si

tu ne le fais pas, dis-le-moi toujours.

No 18.

V[ienne] ce 28 février 1819.

Je commence avec une véritable peine cette lettre, car elle sera la

dernière de Vienne. Vienne est à près de 400 lieues de Londres, mais

tout finit par tourner chez moi en habitude et les habitudes en

besoin. Le cours si régulier de nos communications a fait mon unique

charme, depuis mon retour dans un lieu que je n'ai jamais aimé pour

lui-même et que j'aime bien moins encore depuis que je t'aime. Tu vois

qu'avec tout ce que ton cœur peut renfermer de jalousie, Vienne n'est

et ne sera jamais ta rivale.

J'ai beaucoup relu tes dernières lettres. Je vois, mon amie, que tu as

passé un mauvais moment en me faisant _ton aveu_. Je t'en sais gré et

je trouve d'autant plus de motifs de t'assurer que tout ce que j'ai

dit à ce sujet dans ma dernière lettre est puisé au fond de mon cœur.

Mon amie, pourrais-je te parler et puiser d'une autre source? Mes

vœux portent maintenant sur ta santé; je ne dis pas sur ta

conservation, car je ne la vois pas menacée par ce qui fait vivre les

femmes. Ne va pas t'imaginer qu'il suffit d'être mon amie pour mourir

en couches.

La personne qui t'inspire des craintes sur ton propre compte serait

morte toujours et de toute manière. Elle avait l'une de ces âmes qui

ne sont pas dans leur domaine avant de s'être dégagées de leur

enveloppe. Tout en elle tendait constamment à cette séparation et elle

était si sûre de son fait que tous ses arrangements étaient pris bien

à l'avance. L'air de la santé ne m'a jamais trompé en elle; quand elle

me parlait de sa mort comme du moment le plus heureux de son

existence, elle me coupait la parole et la respiration, à force que je

sentais qu'elle ne pouvait ni mentir ni se tromper[354].

[354] Voir p. 45.

Toi, tu as l'air délicate, mais le fonds de ta santé est bon, et onze

années d'interruption, loin de faire du mal, renforcent. Tu vivras,

mon amie, pour le bonheur de tout ce qui t'appartient.

Ce 1er de mars.

Encore un mois, le quatrième depuis notre séparation! Ce sont quatre

mois de gagnés sur elle. Mon amie, que les mois vont vite dès qu'ils

se ressemblent! Je conserve d'un seul jour d'Aix-la-Chapelle plus de

souvenirs que de ces quatre mois.

L'une des bizarreries les plus singulières de l'esprit humain, c'est

la différence extrême qu'il trouve entre le passé et l'avenir. Le

présent n'existe pas ou plutôt il a cessé dès qu'il a existé. L'avenir

est long comme le passé: ses dimensions paraissent prodigieuses, et

celles du passé ne paraissent rien: elles sont cependant les mêmes.

L'avenir forme le domaine de l'espérance, l'un des sentiments les plus

doux que le Créateur ait mis dans le cœur de l'homme. Le passé est

celui du souvenir, sentiment mêlé de tant de charmes pénibles. Eh

bien! le bien, même soutenu par la plus douce des pensées, se change

dans cette singulière combinaison en tourment! L'ennui seul fait

paraître le temps dans toute son extension et c'est, de toutes les

tristes sensations, celle que jamais j'ai le moins éprouvée. Ce qui me

tourmente--il paraît que chaque être a son tourment particulier--c'est

le _vide d'intérêt_ et c'est à ce tourment que je me trouve livré à

l'année. Aujourd'hui, mon intérêt porte sur un être absent et sur une

feuille de papier. Je ne te parle pas de celui que je porte à mes

enfants; il en est de cet intérêt comme de celui que l'on voue à sa

propre existence.

A propos de cet intérêt, ai-je été fortement tourmenté ces derniers

jours par une maladie assez grave que fait mon fils[355]. Il va dans

sa dix-septième année; il est dans le plus fort de sa croissance; il

n'a pas un pouce de moins que moi; sa santé est excellente et son

cœur et son esprit sont tout ce que je désire. Il a été pris, il y a

plus de trois semaines, d'une fièvre rhumatique légère, qui a fini par

se jeter sur la poitrine. Sa mère et toute sa famille ont cette partie

délicate; il était convalescent quand il a repris de la fièvre et une

très forte toux. Je l'ai fait coucher et il va beaucoup mieux. On ne

peut pas plaisanter avec un mal de cette espèce à son âge et dans ses

malheureux rapports de parenté. Depuis hier, il est certain que, dans

une huitaine de jours, il sera entièrement bien et qu'il n'y a pas le

moindre risque, mais le médecin lui-même n'a pas pu répondre de

quelques jours s'il se tirerait d'affaire sans compromission

quelconque.

[355] METTERNICH-WINNEBURG (François-Charles-Victor DE), fils du

prince Clément de Metternich, issu de son premier mariage avec la

princesse de Kaunitz. Né le 15 janvier 1803. Chambellan impérial

et royal, attaché à la légation d'Autriche à Paris (1825). Mort

le 30 novembre 1829 (_Almanach de Gotha_, 1820 et 1830).--Les

lignes qui suivent semblent un démenti suffisant à divers bruits

qui coururent sur l'attitude du prince de Metternich au moment de

la naissance du prince Victor, bruits dont M. Strobl von

Ravelsberg s'est fait l'écho (_Metternich und seine Zeit_, p.

15).--Voir aussi _Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p.

556 et suiv.

Je n'ai que ce fils et, si j'en avais soixante-cinq comme le chah de

Perse, je ne l'en aimerais pas moins. L'idée de le perdre ou de le

voir livré à une frêle existence aurait pu me tuer moi-même.

Tu ne me connais pas assez pour savoir que je suis à peu près médecin

moi-même. J'ai depuis ma première jeunesse eu un goût très prononcé

pour les sciences naturelles et, pendant mes années d'université, j'ai

fait, à côté de mes autres études, la majeure partie de celles qui

constituent le médecin.

J'ai passé par-dessus tous les dégoûts et j'ai vécu dans les hôpitaux

et dans les salles d'anatomie. Je n'ai abandonné cette étude que parce

que je n'en ai plus eu le temps; si j'avais été ce qu'a été Capo

d'Istria, je serais resté médecin. J'en sais au reste bien assez pour

être préservé de la manie commune aux amateurs de vouloir se mêler

d'une petite pratique. Le monde est rempli d'hommes qui croient que le

demi-savoir vaut mieux que le savoir lui-même ou que, pour le moins,

il peut le remplacer. Je suis d'une opinion toute contraire; je n'aime

que ce qui est complet. Il me reste cependant assez de souvenirs et

j'ai même soin de les rafraîchir pour être très bon juge. Je sais

l'être pour tout le monde, même pour moi, mais je cesse de l'être pour

mes enfants. J'ai ce défaut de commun avec beaucoup de véritables

savants qui jamais ne savent que perdre la tête, dès qu'il s'agit

d'un léger mal parmi les leurs. C'est au reste la seule nuance de

poltronnerie que je me connaisse.

J'ai suivi tes traces dans la soirée de «_blue stockings_[356]».

J'ignore si ce qui s'annonce en Angleterre avec de la prétention à

l'esprit vaut mieux qu'autre part, mais j'ai un peu peur que non. Dans

tous les cas, mon amie, ton bleu n'aura pas été le plus pâle. Tu

serais où tu voudrais que tu serais ce qu'il faut pour être aimable,

raisonnable et bonne. Il n'y a hors ces trois conditions que de

fausses prétentions et, comme tu n'es jamais hors de ton excellent

naturel, l'Angleterre ne peut rien y gâter.

[356] Bas bleus.

Comment ne te souviens-tu pas que c'est toi-même qui a conté à L[ord]

St[ewart] l'histoire peu romanesque de la porte de l'auberge

d'Henry-Chapelle? C'est au moins lui qui, peu de jours après _notre

ère_, m'a demandé compte de l'épisode du goûter. Je lui ai dit: «Oui,

nous avons goûté.»--Il m'a assuré que tu lui en avais parlé à propos

de la similitude de nos goûts. Avec un peu d'imagination, il peut

avoir deviné à la fois juste et faux.

Floret m'accompagne en Italie. Il fait mon ombre depuis douze ans. Ce

n'est pas que je ne pourrais m'en passer, mais il a tant de bonnes

qualités et, parmi elles, une dont je dois lui tenir compte: il m'est

si franchement dévoué, que je lui ferais un chagrin mortel si je le

laissais jamais sortir de mon atmosphère. F[loret] est l'homme le plus

sûr de la terre, le plus probe, le plus désintéressé. Enfin, il est

tout ce qu'il me faut pour que je puisse dormir en pleine sécurité

quand il est près de moi. Ce que je te dis ici doit te prouver qu'il a

dû être _à nous_.

Ce 2 mars.

Il m'est arrivé, la nuit passée, un courrier de Pétersbourg, qui a

porté également des dépêches à Gol[ovkine]. Ce matin il est venu m'en

faire la communication. Il est diablement ennuyeux, ton Gol.! Que de

phrases, grand Dieu! Il est en langage philosophique ce que feu

Kourakine[357] était en langage courtois.

[357] KOURAKINE (prince Alexandre Borissovitch), diplomate russe.

Né le 18-29 janvier 1752, vice-chancelier de Paul Ier,

ambassadeur à Vienne (1807), puis à Paris (1809-1812), mort à

Weimar le 24 juin-6 juillet 1818 (_Recueil de la Société

impériale d'histoire de Russie_, t. LX, p. 460).

Après m'avoir fait une péroraison d'une heure pour me prouver à quel

point sa confiance en moi était illimitée, il m'a assuré «qu'il ne

croyait pas pouvoir me fournir une preuve plus convaincante de la

force de ce sentiment, qu'en me faisant lecture d'une dépêche d'une

haute importance, importance d'autant plus haute qu'elle portait

l'empreinte du temps, temps empreint de grandes choses, régi par de

vastes conceptions du génie humain, en proie au mouvement dans les

esprits, esprits de trempes diverses, esprits en proie au mouvement et

mouvement dirigé par l'esprit du temps, des hommes et des partis,

qu'enfin pour me confier sa pensée, toute sa pensée, mais rien que sa

pensée, il croyait avant tout devoir chercher à caractériser l'époque

actuelle par une définition juste et concrète. Qu'en conséquence, il

croyait bien dire en disant que: l'époque actuelle est une ère

philosophique et philanthropique, mais que, dans cette époque

philanthropique et philosophique, le moment actuel, tout juste ce

moment, est _climatérique_.»

--«Je vous comprends à merveille, monsieur le Comte!»

--«J'ai osé m'en flatter! Je connais la force de votre jugement, la

sagesse de vos principes, la rectitude de vos intentions, la droiture

de votre pensée, l'uniformité de nos vues, d'où il résulte uniformité

d'action, de fait, sagesse dans les mesures, indivisibilité dans les

actions, oui: _indivisibilité_, j'aime ce mot parce qu'il forme le

fond de la pensée de l'Empereur, mon Auguste Maître. Or, passons à

l'affaire!»

Il tire de sa poche une dépêche lithographiée qui dit: qu'il s'est

fait une révolution en France qui doit fixer l'attention des Cours,

que dans leur union se trouvera leur force, que l'Empereur regrette la

sortie du ministère de M. de Richelieu, parce que l'esprit droit et

conciliant du duc pouvait servir de garantie aux relations entre la

France et les puissances!

La vie, mon amie, est trop courte pour de pareilles harangues! Elle

suffit à la lecture de dépêches simples et correctes, mais point à des

paraphrases comme sait en faire le bon Gol.! Si jamais tu es faite

ambassadeur, évite avec soin d'ennuyer, d'assommer les ministres: tu

auras alors le droit d'exiger qu'ils ne t'assomment à leur tour.

Combien tu serais bon ambassadeur! Bon tout ce que l'on peut être et

ce que, malheureusement pour ton pays, tu ne peux être, vu

qu'heureusement tu es femme! Je ne sais si je te dis ici une douceur,

mais je sens que deux ou trois fois vingt-quatre heures après un

entretien _climatérique_ avec Gol., je reste prolixe, entortillé et

tant soit peu boursouflé. Le moral peut enfler comme une jambe et il

faut du temps pour se défaire d'un mal quelconque.

Ce 3.

Je suppose qu'il t'est arrivé dans ta vie ce qui m'arrive maintenant.

Rien n'est pire qu'un départ, si ce n'est un départ retardé. Le

malheur des congés est grand; il est lourd surtout. Eh bien, ce

malheur me surprend depuis plus de huit jours, de jour en jour et

d'heure en heure. J'ai retardé mon départ jusqu'à samedi prochain, car

j'ai encore une queue de rhume que mon médecin ne veut pas mettre aux

prises avec les hautes Alpes. Il a raison, mais j'en souffre plus que

du rhume, qui ne me fait guère souffrir. Tous les ministres étrangers

brûlent d'envie de partir pour ce qu'ils croient être le pays de

cocagne. Les retards involontaires que j'ai dû porter à mon voyage les

contrarient et leur ardeur se reproduit pour moi en tourments.

Mon amie, et combien tous ces aides de camp me sont inutiles! Combien

ils contribuent peu au charme de ma vie et combien plutôt ils pèsent

sur elle! _Si_...., mon amie, tu sais de quel si je veux parler! Mon

cœur en est gros et je ne serai heureux que quand il sera réalisé.

Bonne amie, fais tout ce que tu peux. Je te promets de supporter

patiemment vingt séances de démonstrations philosophiques, de même

supporter plus, de les supporter avec plaisir, pourvu que la fin soit

bonne et qu'elle réponde au plus cher de mes vœux!

Ce 4.

Mon despote de médecin ne veut me laisser partir que lundi 8. Je me

trouve ici comme une place réduite aux abois. Le courrier de Paris qui

devait arriver ici aujourd'hui est, à l'heure qu'il est, en train de

traverser les neiges du Tyrol pour m'attendre à Mantoue. Je suis donc

sans nouvelles politiques et je m'en console; mais je suis sans

nouvelles de toi et il n'en est pas de même. Je serai le sixième jour

à Mantoue. Je serai donc occupé à lire tes lettres le 14 au soir. Tu

vois que je tiens un compte exact de mes jouissances.

J'envoie le présent courrier par Paris à Londres. Je n'y ai guère un

autre motif que l'idée d'y envoyer quelqu'un, faute de pouvoir m'y

transporter moi-même. Mon amie, quel bon courrier je serai, le jour où

j'aurai à traverser la Manche! Comme tu en seras bien aise, comme tu

me recevras bien, mon amie, combien rien ne nous manquera! Tu vois

comme je compte sur toi, comme sur tout ce qu'il y a de meilleur et de

plus sûr au monde!

Le ciel commence à briller ici pour la foule des malades et des

malingres. Mon fils[358] va très bien. Il est depuis trois jours sans

aucune fièvre et en pleine convalescence, quoique au moins encore pour

huit jours au lit. Maurice [de Liechtenstein] est entièrement hors

d'affaire. Son médecin, qui est le mien, et le vieux Frank[359], qui

avait été appelé en consultation, avouent tous deux que, dans leur

longue pratique, ils ne connaissent pas un cas semblable au sien.

L'arthritisme, après avoir parcouru tous les systèmes, après l'avoir

mis, pendant quatre mois, de trois en quatre jours, aux portes du

tombeau, a fini par déposer dans la jambe; on va lui faire une

incision, et il sera entièrement rétabli de cette effroyable

attaque[360].

[358] Le prince Victor de Metternich.

[359] FRANK (Jean-Pierre), né le 19 mars 1745 à Rothalben, dans

le margraviat de Baden-Gravenstein. Médecin de Marie-Louise et du

duc de Reichstadt. Il mourut à Vienne le 24 avril 1821 (WURZBACH,

_Biographisches Lexikon des Kaiserthums Oesterreich_, t. IV, p.

320).

[360] Le prince Maurice de Liechtenstein mourut cependant le 24

mars suivant.

Pour te faire grand plaisir, je te dirai que, dans les dernières trois

semaines, je n'ai vu qu'une seule fois Léopoldine[361]. Elle est venue

dîner chez moi il y a deux ou trois jours. La pauvre personne a l'air

d'avoir eu la goutte elle-même. Je lui ai dit que j'avais, devers le

monde, une amie jalouse d'elle, et elle en a ri. Elle a voulu savoir

qui était cette amie. Je l'ai assurée que je ne lui dirais pas. Elle a

voulu savoir où elle se trouvait: je lui ai fait la même réponse. Elle

a fini par désirer savoir comment elle était, cette amie. Je l'ai

assurée qu'elle était bonne, excellente et tout ce qu'il me faut pour

être à elle pour la vie.--«Vous êtes donc bien heureux?»--«Certes et

assez pour ne pas vouloir l'être par aucun moyen autre que le

sien.»--«C'est donc du roman?»--«Oui, autant que le roman peut

être de l'histoire.»--«Vous l'aimez beaucoup?»--«De toutes mes

facultés!»--«Elle est donc également heureuse?»--«Je le crois.»--«Dans

ce cas, vous avez raison tous deux!»

[361] La princesse Maurice de Liechtenstein, dont Mme de Lieven

était jalouse. Voir p. 148 et 218.

Voilà, ma bonne D., ma conversation avec la personne bien innocente

que tu crains malgré elle et moi. Tu verras au moins qu'elle n'est

pas ton ennemie à la mort et qu'il existe entre elle et toi de grands

moyens de capitulation.

Tu as le droit de me demander pourquoi j'ai parlé à Léopoldine de mon

sentiment?

C'est qu'elle est au fait de ma vie entière; elle a été témoin de ce

qui s'est passé dans mon cœur et je la regarde comme une amie

véritable, par conséquent bonne et sûre. Elle m'est attachée ainsi que

doit l'être une amie de sa trempe; elle est du petit nombre

d'individus qui m'aiment d'amitié et _sans plus_. Elle me rend justice

sous vingt rapports; il n'en est qu'un sous lequel elle ne me connaît

pas. Elle ne croit pas que je sache aimer fortement. C'est que je ne

l'ai jamais aimée, et il paraît que je suis de ces hommes, auxquels

l'on ne croit pas sur mine. Toi-même, mon amie, n'en avais-tu pas

douté? Et t'ai-je corrigée de ton erreur?

Ce 5.

Le courrier part, mais pas pour Londres. Il remettra ses paquets à

Paris. J'ai eu ce matin une dispute d'une heure avec l'ouvrier qui

fait ton bracelet. Il est venu me le porter pour me prouver qu'il

n'est pas fini, et c'est tout juste le contraire que je voulais. Il le

sera mardi prochain. Je le fais mettre sous l'adresse de N[eumann]

et il t'arrivera par le courrier hebdomadaire de jeudi prochain. Je

serai loin alors, mon amie. Cette lettre est la dernière que tu

recevras de moi ici. Je t'en expédierai une de Mantoue; l'interruption

ne sera pas grande. Ma bonne amie, pourquoi faut-il que tu me fasses

quitter Vienne avec regrets! Tu n'y es pas, je n'ai encore aucune

chance de t'y voir, je t'emporte dans mon cœur et pourtant je

regrette Vienne, mon cabinet, mon bureau. C'est dans le lieu où j'ai

tant pensé, où je me suis tant occupé de toi, que je tiens

machinalement. Mon regret n'a point de sens et pourtant existe-t-il!

Adieu, bonne amie. Aime ton ami et ne l'oublie pas un seul instant.

Adieu.

No 19.

Schottwien, ce 8 mars 1819.

Je ne t'ai pas écrit, mon amie, les deux derniers jours que j'ai

passés à Vienne. Il m'est resté une si immense besogne à faire, j'ai

passé les seuls moments que j'ai eus à moi avec mes enfants, et ces

moments ont été bien courts, j'ai enfin été de si mauvaise humeur que

j'ai placé tout mon établissement dans mon portefeuille, et c'est avec

un raffinement de jouissance que je me suis dit aussi souvent qu'il

m'est tombé sous les yeux: c'est là qu'est mon cœur, je le

retrouverai dès que je serai rendu à moi-même!

Je suis enfin parti hier matin[362]. J'eusse été l'homme du monde le

plus heureux si, au lieu d'aller au midi, j'avais pu aller à l'ouest.

Mon amie, les quatre vents ne sont pas les mêmes pour moi.

[362] Le prince de Metternich à sa femme, Vienne, ce 5 mars 1819.

«... Voici mon plan de voyage: Je compte coucher: le 8 à

Schottwien, le 9 à Léoben, le 10 à Klagenfurt, le 11 à Pontebba,

le 12 à Conegliano, le 13 à Vérone, le 14 à Modène, le 15 à

Scarica l'Asino, le 16 à Florence.» (_Mémoires du prince de

Metternich_, t. III, p. 191).

En réalité, les étapes du voyage furent le 8 Schottwien, le 9

Kraupath, le 10 Friesach, le 11 Tarvis, le 12 Conegliano, le 13

Vérone, le 14 Bologne, le 15 Florence.

Le temps s'est mis au beau depuis deux jours, mais il ne suffit pas

d'être raccommodé avec le ciel pour l'être avec la terre. Les routes

sont sans fonds de Vienne aux montagnes, c'est-à-dire pendant quatre

postes. Arrivé dans le premier vallon des Alpes, j'ai trouvé la saison

changée. La terre est couverte de deux pieds de neige et la route est

gelée. Je couche ici au pied d'une rude montée: le Semmering forme le

versant des Alpes vers le bassin de l'Autriche et la frontière de la

Styrie est sur son sommet. J'ai avec moi Kaunitz[363] que je ramène à

Rome, Floret et le médecin que j'avais à Aix-la-Chapelle. Les

individus de mon département m'ont précédé en partie d'un jour et

d'autres me suivent. Un voyage qui met en mouvement une quarantaine de

personnes est une triste jouissance. Le seul objet de fantaisie que

j'ai pris avec moi, c'est un paysagiste parfait; je l'avais envoyé il

y a deux ans à Rio de Janeiro; il en est revenu l'année dernière avec

quatre gros volumes de dessins magnifiques. Tu les verras un jour en

gravure. Je mène ce jeune homme qui fera honneur à son pays et à son

art avec moi pour lui faire voir le ciel et les beaux sites de

l'Italie, je le placerai après cela pour deux années à notre Académie

des beaux-arts à Rome. Je crois t'avoir déjà dit une fois que les arts

font aujourd'hui le charme de ma vie, si stérile pour tout ce qui est

jouissance.

[363] Voir p. 215.

J'ai sous moi les quatre Académies de Vienne, de Milan, de Venise et

de Rome. J'ai le bonheur de pouvoir faire du bien à beaucoup

d'artistes, et les artistes valent infiniment mieux que les savants.

Ils ont ordinairement la tête un peu fêlée, mais le cœur bon. Les

savants pèchent par le contraire.

Floret ne me quitte jamais; il est donc naturel qu'il soit avec moi

quand je visiterai la capitale. Mon amie, j'aime Floret parce que tu

lui veux du bien. Envoie-lui l'un de ces jours une jolie petite boîte

écossaise. N[eumann] sait ce qu'il lui faut. Il la portera toujours et

je serai charmé de lui voir prendre du tabac d'une manière un peu plus

sentimentale qu'il n'a l'habitude de le faire.

J'ai quitté mes enfants et ma femme avec bien du chagrin. Tu n'as pas

d'idée comme mon ménage est bon et confortable. Tous mes pauvres

enfants ont pleuré tout comme ils m'aiment, c'est-à-dire bien de bon

cœur. Mon fils est heureusement en pleine convalescence, et je n'ai

plus une seule inquiétude sur son compte. Je vais retrouver Marie, qui

arrivera deux jours avant moi à Florence. C'est le seul bon côté de

mon voyage, que je fais bien à contre-cœur. Il y a dans le cœur

humain un bien mauvais côté: le devoir tue le plaisir, et quand je

songe à la foule des cardinaux qui vont faire partie de mes devoirs,

je me sens fatigué et affadi d'avance.

Bonsoir, mon amie. Je vais prendre le thé avec ma compagnie.

Kraupath, ce 9.

Je t'écris d'un chenil laid comme son nom. La journée a été superbe;

la Styrie vaut la Suisse; de hautes Alpes, de magnifiques vallons et

même des femmes avec d'immenses goîtres. Ce n'est pas en Styrie que

j'irai chercher mes maîtresses: aussi trêve de jalousie. Je dois cet

exécrable gîte à la recommandation du prince Esterhazy père[364]. Il

l'a couché sur son journal comme excellent: l'un de nous deux doit

avoir bien mauvais goût. J'aurais passé outre, si je n'avais arrêté

ici la commande de mes chevaux, et j'ai le malheur d'en avoir une

quarantaine. Mon amie, il ne m'en faudrait que quatre de plus pour

être bien, bien heureux!

[364] ESTERHAZY DE GALANTHA (Nicolas, prince), né le 12 décembre

1765. Envoyé à Paris (1801) puis à Londres et enfin à

Saint-Pétersbourg (1802). Napoléon aurait voulu, dit-on, le faire

roi de Hongrie. Ambassadeur à Naples (1816). Il mourut à Côme le

25 novembre 1833 (WURZBACH, _Biographisches Lexikon des

Kaiserthums Oesterreich_, t. IV, p. 102.--_Biographie

universelle_, édit. 1850, t. XIII, p. 106.--_Biographie

générale_, t. XVI, p. 475).

Il avait épousé, le 15 septembre 1783, Marie-Josèphe-Hermenegilde

de Liechtenstein, née en 1768, morte en 1845, et était le père du

prince Paul Esterhazy (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).

Kraupath ne vaut pas Henry-Chapelle, et Rome ne vaudra certes pas Spa.

Dans l'une de tes dernières lettres, tu t'es souvenue de la lecture

que j'ai faite assis à tes pieds. Autant qu'il m'en souvient, j'ai

bien peu lu. Je t'ai beaucoup regardée et nous avons passablement

causé. Tu étais fatiguée de notre longue promenade; te souviens-tu que

je t'ai arrangée bien _décemment_? Je sais chaque mot que je t'ai dit,

depuis le premier que j'ai lâché après ne t'avoir rien dit pendant

plus de trois semaines. C'est, entre autres, Nesselrode qui est venu

un jour chez moi, et m'a demandé pourquoi je n'étais pas aimable avec

toi. C'est que je ne le suis jamais trop, et moins que jamais quand je

crois que l'on veut que je le sois; c'est peut-être Nesselrode qui est

cause que j'ai perdu quelques semaines de ma vie. Tu sais que

N[esselrode] m'aime beaucoup personnellement et d'ancienne date; il

est très bon homme et je crois que tu dois lui avoir dit, à lui ou à

sa femme, que tu ne me trouvais pas à ton gré. C'est ce qui aura

monté sur-le-champ le petit homme. Je me flatte qu'il serait content

de nous, s'il savait où nous en sommes!

Kraupath, mon amie, me ferait tourner en bêtise si j'y restais, et je

ne veux pas même t'en écrire davantage.

Friesach, ce 10.

J'ai quitté la Styrie pour traverser la Carinthie. La Muhr, qui forme

le vallon principal du premier de ces pays, coule sur un plateau très

élevé. J'ai été enfoncé dans les neiges pendant toute la journée. Ce

n'est que depuis la dernière poste que la pente s'établit vers le sud

et la neige disparaît. Je vais la retrouver demain dans les hautes

Alpes-Juliennes.

Mon amie, ces pays-ci sont pittoresques autant qu'on peut le désirer:

il faut l'été pour les juger. C'est la dixième fois que je fais la

route, et je t'assure de bien bonne foi que jamais je ne l'ai faite

dans une disposition d'âme plus mauvaise. L'on prétend que l'âme ne

connaît pas les distances. La mienne n'est pas de cette espèce. Le

bonheur est à 400 lieues de moi, et j'ai beau vouloir me faire

illusion, je sens à toute heure du jour qu'il me manque.

J'ai recueilli aujourd'hui une preuve nouvelle que la haine ne

pardonne pas. En traversant la capitale de la Haute-Styrie

(Judenburg), j'y ai reçu une députation de magistrats. Tous les

magistrats du monde se plaignent en permanence. Le bourgmestre de J.,

n'ayant apparemment nul autre sujet de plainte, a accusé les souris

d'abîmer les champs. «Y a-t-il longtemps que les souris font du

dégât?»--«Mon Dieu, me dit le bourgmestre, _c'est depuis les

Français_.»--«Comment, depuis les Français? Avaient-ils des souris

avec eux?»--«Non, pas tout juste avec eux, mais ils ont campé dans les

environs de la ville; ces coquins n'ont fait que manger du pain et ils

en ont parsemé les champs; toutes les souris de la Styrie se sont

établies depuis lors ici!»

Je crois que la plaie des souris n'a, depuis que le monde existe,

point été expliquée ainsi. Il doit y avoir eu, du temps des Pharaons,

un camp de Français en Égypte. Avec de l'esprit critique, l'on

parvient à expliquer jusqu'aux miracles; tu vois que je sais tirer

profit de mes voyages.

J'ai fait aujourd'hui une journée beaucoup trop petite. C'est le

désespoir permanent et anticipé de Floret qui en est cause, il a

prétendu que je n'arriverais jamais au delà, et il n'est pas 8 heures

du soir. Pour ne pas perdre une occasion de se lamenter, Floret pleure

à l'heure qu'il est de ne pas avoir commandé les chevaux plus loin. Il

est à mes côtés; je lui ai dit que je t'écrivais pour l'accuser. Le

voilà dans de nouvelles angoisses. Je voudrais arriver bien vite à

Mantoue pour t'expédier ma lettre. Elle t'arrivera par le courrier de

Paris de la semaine prochaine. Celui qui partira de Vienne demain doit

te porter le bracelet. J'espère que tu le trouveras joli et surtout

d'un bon usage: je veux que tu le portes toujours. Il était commandé

bien avant que la mesure ne me fut parvenue. Il se trouve que je n'ai

rien eu à y changer: j'ai jugé la dimension comme si j'avais pris la

mesure. C'est que je te vois si bien devant moi! J'ai le bonheur de ne

jamais oublier rien de ce qui m'arrive par le sens du cœur et de la

vue.

Je ferais d'ici ton portrait, je crois que je ferais ton moule--tel

qu'il était, mais pas tel qu'il va te convenir.

A propos de portrait, le mien est fini, à deux séances près, que

Lawrence m'a demandées à Rome. Je les lui ai refusées. Il ne s'agit

plus que du mollet droit, et je le lui abandonne. Il a fait le

portrait de ma seconde fille, qui est véritablement charmant. Il a

commencé par un dessin tout bourgeois; la tête finie à l'huile, il

s'est monté à la poésie: il en a fait une Hébé avec l'aigle. Je n'aime

pas beaucoup les portraits façonnés, mais Lawrence a mis tant de

talent à celui de Clémentine et elle est réellement si jolie que je

l'ai laissé faire. Il me tourmente pour le prendre avec lui à Londres;

il voudrait l'y placer à l'exposition; je le ferai--à cause de

toi[365].

[365] Ce portrait de la princesse Clémentine fut livré au prince

de Metternich quelques jours avant la mort de sa fille.

Mme de M[etternich] dispute contre, car tu n'entres pour rien dans ses

calculs. Ce sera L[awrence] qui décidera. Il prétend que c'est le plus

joli tableau qu'il ait jamais fait. Je puis louer, au reste, la figure

de la petite, car tout autre que moi pourrait être son père; elle n'a

pas un trait de moi, rien qui me rappelle: elle est très brune avec

une très belle peau, elle a les yeux quasi noirs, le nez très petit,

la bouche petite, le visage ovale.

Marie me ressemble beaucoup, sans avoir un seul de mes traits, mais

Clémentine ressemble à tout le monde excepté à moi. Il n'en est pas

ainsi du caractère: tous mes enfants sont comme moi, et je ne puis

m'empêcher souvent de rire, quand je les entends dire tout juste ce

que j'aurais dit à leur place.

Conegliano, 12.

J'ai passé la journée d'hier à parcourir les hautes Alpes; j'ai couché

à Tarvis, dernière station allemande. Les Alpes, mon amie, élèvent et

affaissent l'âme; j'ignore si jamais tu les as vues et surtout si tu

les as traversées, je serais tenté de dire vaincues, car, chaque pas

que l'on y fait est une victoire remportée par l'homme sur la nature.

Elles élèvent l'âme, car il est dans la nature de l'homme de grandir

avec les objets élevés; elles affaissent par leurs masses imposantes.

Rien n'est petit, ni médiocre dans les sites; les neiges ont vingt

pieds d'élévation, les ruisseaux sont des torrents impétueux, les

éboulements sont des chutes de montagnes, les mouvements de terre

enfin sont des élévations ou des précipices à perte de vue.

La descente de Tarvis jusqu'à Resiutta est, surtout dans cette saison,

l'une des choses les plus curieuses. Entre Tarvis et Pontebba, la

route est glacée; les habitants roulent sur des traîneaux à la main

comme les Lapons; à mesure que l'on approche de Pontebba, la neige

diminue et, en moins d'une demi-lieue de distance, vous passez des

frimas dans la poussière. Le village de Pontebba est coupé par un

petit torrent nommé la Fella. A la Pontebba allemande (Pontafel) les

maisons de paysans sont à l'allemande: petites fenêtres, toits élevés,

toutes les cheminées fument. Vous traversez un pont large de 8 ou 10

toises, et vous tombez dans un village italien: toits plats, gros

murs, grandes croisées, toutes ouvertes, du papier huilé aux fenêtres

au lieu de vitraux, le peuple en chemise et à peine vêtu. De l'un des

côtés, les habitants ne savent pas un mot d'italien, de l'autre ils

n'en savent pas un d'allemand. Les Allemands sont en pelisse et

gèlent, les Italiens sont en chemise et _croient_ ne pas geler.

A un quart d'heure de Pontebba, le soleil acquiert de la force,

l'herbe est en travail; à la moitié de la pente les haies

bourgeonnent, les fleurs du printemps paraissent. Je t'envoie la

première que j'ai trouvée éclose: c'est une petite anémone. Je te

réponds que, le 12 de mars, elle est la plus haute venue dans les

Alpes. Peu après, vous trouvez des ceps de vigne en espaliers; à

Resiutta se trouvent les premiers mûriers.

Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819 · 第 30 / 114 题