21 décembre 1818.

Je finis enfin cette longue lettre; elle est un volume et j'espère,

mon amie, que de tous les reproches que tu pourrais me faire, certes,

le moins fondé serait celui que je ne te dis pas assez ce que je sens

et ce que je pense.

J'expédie la présente lettre par un courrier qui n'est pas à moi--car

je ne pourrai expédier le mien que dans quelques jours. Je me flatte

qu'elle échappera à une indiscrète inspection, je prends toutes les

mesures pour cela. Si tel ne devait pas être le cas, on verrait que je

t'aime et on n'oserait le dire--il n'y aurait guère de mal à cela. Ma

bonne amie, je ne crains pas que les cabinets sachent que je t'aime,

mais je craindrais que tu ne m'aimasses pas et je serais au désespoir

de ne pas t'aimer. En très peu de jours, tu auras une nouvelle lettre

de moi.

Adieu; je voudrais être ma lettre et, si je l'étais, je voudrais être

moi. Il n'y a guère de moyen de me contenter. Je ne le serai que le

jour et les jours où je serai réuni à toi. Adieu pour le moment. Ces

jours aussi arriveront.

No 8.

Vienne, ce 22 décembre 1818.

Mon amie, j'ai fini un volume hier; j'en commence un nouveau

aujourd'hui. De volumes en volumes, j'arriverai au jour où je pourrai,

en une seule heure, te dire plus qu'aujourd'hui je ne puis t'écrire en

une année! Heure de bonheur, de repos, de jouissance, où toi, mon

amie, me consoleras des peines que tu me causes.

J'ai lu et relu tes deux dernières lettres. Elles sont pleines de ce

moi que j'aime à rencontrer en toi. Tout ce que tu me dis, je l'eusse

dit; tout ce que tu as éprouvé, je l'espère; tout ce que tu désires,

je le désire; ce que tu crains, je le crains; ton espérance enfin est

la mienne. Il y a bien du bonheur dans tout cela! Je diffère avec toi

sur un seul point, mais le remède est à côté du mal. Ce que tu aimes,

je ne lui porte guère d'affection, mais j'aime ce qui m'aime--me voilà

sauvé.

Il en va de notre liaison comme d'une autre grande et profonde vérité.

Les hommes attribuent communément à l'éducation un pouvoir qu'elle n'a

pas. On n'a jamais donné par un moyen d'éducation quelconque à l'être

que l'on élève ce qui ne se trouve pas en lui. L'éducation développe

et dirige; elle ne crée pas.

Il en est de même des rapports du cœur. Il faut à la fois être soi et

un autre pour se convenir: tout ce qui est placé hors de cette ligne

ne s'aime pas. Je ne t'ai pas cherchée, tu ne t'es pas doutée de mon

existence: nous nous sommes trouvés.

Peu de moments ont suffi pour que nous en venions là où tant

d'autres n'arrivent jamais, où nous deux sommes arrivés bien

rarement--peut-être jamais! A quoi tient ce fait? Est-ce soins,

prières, volonté de notre part ou bien n'est-ce qu'une simple et

franche impulsion? Qui t'a répondu de moi, qui m'a servi de garant de

toi? Mon amie, il est une puissance plus forte que la volonté de

l'homme, un pouvoir indépendant de lui, une force d'attrait et de

bonheur placée au-dessus de ses espérances. Il suffit d'un contact,

souvent léger, pour vous indiquer la voie que vous devez suivre; cette

voie peut être parsemée de roses ou d'épines, n'importe; vous n'êtes

pas maître de la poursuivre quand une fois vous y avez fait le premier

pas. Vous n'êtes pas maître d'un premier mouvement, vous l'êtes

toujours d'un premier geste: le second n'est plus du domaine de la

volonté. Ai-je eu raison de suivre aveuglément l'impulsion de mon

cœur? Ce même cœur me dit _oui_. Mon amie, prouve-moi toujours que

mon cœur ne saurait avoir tort!

Ton Empereur nous quitte cette nuit. Je lui en veux du mal qu'il m'a

fait, en me privant de quelques jours de bonheur[228]; je le remercie

de l'attitude qu'il a prise et conservée depuis notre réunion. Il

n'existe pas au monde deux êtres plus essentiellement différents que

lui et moi. Aussi, avons-nous eu, dans des rapports qui datent de

treize ans, dans des rapports comme peut-être jamais deux individus

placés ainsi que nous sommes n'en ont eus de directs et de soutenus,

bien des hauts et des bas.

[228] Le prince de Metternich avait formé le projet d'aller

passer quelques jours à Paris en quittant Bruxelles. Il y aurait

retrouvé Mme de Lieven. Le voyage de l'empereur Alexandre à

Vienne et la nécessité pour le prince d'être présent dans cette

ville pendant le séjour du Tsar empêchèrent ce projet d'aboutir.

Metternich dut revenir directement en Autriche. A sa femme, dans

une lettre du 11 novembre, écrite à Aix, il donne une autre

explication de l'abandon du voyage à Paris: «Je ne pourrais y

rester que quatre ou cinq jours, qui seraient pris entre tous les

princes et ministres, et je ne trouve pas qu'il y ait un motif

raisonnable pour aller s'embarquer de gaieté de cœur dans une

pareille galère.» (_Mémoires_, t. III, p. 130).--Il ne pouvait

évidemment dire cette dernière phrase à Mme de Lieven.

Moi, mon amie, j'ai la conviction de ne jamais avoir bougé de ma

place; le premier élément moral en moi, c'est l'immobilité. Nous

sommes les meilleurs voisins possibles aujourd'hui, nos relations sont

ce qu'elles resteront. L'Empereur sait où me trouver et il me trouvera

toujours, et ce sera toujours là où il m'aura quitté. Cette position

des choses est un bien grand bonheur pour le monde, qui a fortement

besoin tout juste de cet accord. Tu viens d'un pays malade à l'excès,

flétri et abîmé dans tous ses éléments premiers[229]. Je connais ce

pays comme le mien, comme celui où tu es. J'ai peur de l'erreur en

toutes choses et je ne connais que cette peur. J'ai la vue bonne, je

ne flatte jamais mes amis et je suis certes trop mon propre ami pour

me flatter sur rien et en rien. Je sais donc tout ce qui est du

domaine de l'observation, et mes espérances sont bien faibles.

[229] Dans les derniers jours de décembre, M. et Mme de Lieven

quittèrent Paris et la France pour revenir en Angleterre.

Mon amie, Lady Jersey[230] aura beau trouver que l'on a trop peu fait

en France, je t'assure que l'on a fait, à la fois, et trop et trop

peu! C'est de bien pitoyables gens que ces meneurs d'un misérable

peuple. Une quinzaine à Paris eût eu quelque mérite pour moi sous le

point de vue des _anecdotes_, elle ne m'eût rien appris du reste. J'y

aurais, dans tous les cas, vu au delà de ce qu'ont vu tous ceux qui y

ont été explorer le terrain. Je connais mes amis. Parmi eux, il n'y a

que W. qui sache voir, car il ne regarde ni trop haut ni trop bas et

qu'il (_sic_) a également une sorte d'impulsion naturelle qui souvent

supplée au grand esprit, tandis que l'esprit ne supplée jamais à cette

qualité première. Tu mettras au bas de ces dernières lignes ton

approbation, j'en suis bien sûr.

[230] JERSEY (Sarah-Sophia Fane, comtesse DE), née en 1783, fille

aînée de John Fane, comte de Westmoreland. Elle épousa, à Gretna

Green, le 23 mai 1804, George Child-Villiers, Ve comte de Jersey

et VIIIe vicomte Grandison (19 août 1773-3 octobre 1839). Lady

Jersey mourut en 1867. Cette charmante femme exerça une influence

considérable sur la société et le monde politique de Londres.

Elle fut, sur ce terrain, la rivale de Mme de Lieven. Son salon

était surtout fréquenté par les tories. Elle offrit un asile à

Lord Byron, à Middleton Park en 1814-1815 (_Dictionary of

national Biography_, t. LVIII, p. 346).

Ton Empereur a passé ici toutes ses soirées dans l'une ou l'autre de

nos maisons. Il a le bonheur de se plaire dans des entours qui me font

avaler la langue. Il n'a _particulièrement_ distingué aucune de nos

dames, en se maintenant toutefois sur une ligne de _constance morale_

vis-à-vis de la princesse Gabrielle d'Auersperg[231].

[231] AUERSPERG (Gabrielle-Marie, princesse D'), née le 19

juillet 1793, fille de François-Joseph-Maximilien-Ferdinand de

Lobkowitz, épouse, le 23 septembre 1811, Vincent, prince

d'Auersperg (9 juin 1790-16 février 1812), morte à Vienne le 11

mai 1863 (_Almanach de Gotha_, 1820, 1849 et 1868.--WURZBACH,

_Biographisches Lexikon des Kaiserthums Oesterreich_, t. XV,

tableau généalogique.--ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).

De toutes, c'est elle, au fond, qui le mérite le plus.

Je lui ai donné le dernier petit souper hier; pendant qu'il causait

avec ses dames, _notre ami_ Ouvaroff[232] m'a entretenu des cinquante

juments qu'il a dans le département de Kiew. Comme jamais je n'en

monterai aucune, je les ai louées toutes: il en a paru flatté. Il ne

pense plus à Lady C. Il lui préfère ses juments. Je pense que milady

se venge au moyen d'une douzaine de bull-dogs[233]. Pauvre amie, comme

tu as bien ri le soir où Binder[234] nous a représenté la scène du

_Mari_ et de _Fury_[235]! Quelle bonne soirée encore que cette

soirée-là! Et quel ordre dans cette lettre!

[232] OUVAROFF (Fédor Petrovitch, comte), né le 11 avril 1773

(vieux style). Général de cavalerie, aide de camp général de

l'empereur de Russie, membre du conseil de l'Empire et chef du

corps des chevaliers-gardes. Mort en décembre 1824.--Ouvaroff

était arrivé à Vienne le 10 décembre 1818, précédant de deux

jours l'empereur Alexandre (_Recueil de la Société impériale

d'histoire de Russie_, t. LXII, p. 369.--_Moniteur universel_ du

23 décembre 1818, no 357, p. 1489).

[233] Ce détail permet de penser que Lady C. est Lady Castlereagh

qui était toujours entourée de chiens. Mme de Boigne dit qu'elle

avait un goût très vif pour les bijoux: «Toutefois, il était

dominé par celui de la campagne, des fleurs, des oiseaux, des

chiens et des animaux de toute espèce... Parmi tous ses chiens,

elle possédait un bull-dog. Il se jeta un jour sur un petit

épagneul qu'il s'apprêtait à étrangler lorsque Lord Castlereagh

interposa sa médiation. Il fut cruellement mordu à la jambe et

surtout à la main. Il fallut du secours pour faire lâcher prise

au bull-dog, qui écumait de colère. Lady Castlereagh survint; son

premier soin fut de caresser le chien, de le calmer. Les bruits

de rage ne tardèrent pas à circuler; elle n'eut jamais l'air de

les avoir entendus. Le bull-dog ne quittait pas la chambre où

Lord Castlereagh était horriblement souffrant de douleurs qui

attaquèrent ses nerfs... Ce n'est qu'au bout de quatre mois,

quand Lord Castlereagh fut complètement guéri, que, d'elle-même,

elle se débarrassa du chien, que jusque-là elle avait comblé de

soins et de caresses» (_Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 215

et 217).

[234] BINDER VON KRIEGELSTEIN.--Il y avait trois frères de ce

nom, tous diplomates: 1º Charles, né le 22 juin 1772, conseiller

aulique et d'ambassade, mort le 27 avril 1855; 2º François, né le

3 octobre 1774, ministre à Dresde, Copenhague (1810), Stuttgart

(1812), la Haye, Turin, Lisbonne, Berne, mort à Vienne le 8

janvier 1855; 3º Frédéric, né le 12 novembre 1775, décédé le 17

mai 1836 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).

Tous les trois étaient fils du baron Antoine B. von K., mort le 17

septembre 1791, qui avait été ministre de l'Empereur à la Haye.

En 1818, le baron Frédéric était Conseiller de la Légation

autrichienne à Paris (_Moniteur universel_ du samedi 28 août 1817,

no 242, p. 953), et c'est lui qui servait d'intermédiaire pour la

correspondance de M. de Metternich et de Mme de Lieven (Voir

Introduction, p. LXXI).

Le 10 novembre, l'un des trois frères était arrivé à Aix

(_Moniteur universel_ du mercredi 18 novembre 1818, no 322, p.

1349).

Ce 24.

Mon volume, cette fois, ne sera pas gros. Je compte expédier le

courrier demain. Tu me pardonneras le manque de volume, vu la

promptitude de l'arrivée. Ma bonne amie, que ne puis-je arriver

moi-même! Comme tu me recevrais bien!

Je suis abîmé de fatigue depuis mon arrivée ici. Je n'ai pas eu un

moment à moi; ton Empereur parti[236], j'espère que j'aurai un peu

plus de temps à vivre, car ce que je fais tout le long de la journée

tue. Aussi suis-je tout à bas. Tu sais combien je déteste la Cour et

tout ce qui y tient: gêne, dîners, soirées, longs et froids corridors,

salons chauds, maintien guindé, pas une pensée du cœur, pas un mot

qui ne soit une affaire ou bien une parade. Es-tu étonnée qu'on ne

lise plus rien sur ma figure? Les seuls bons moments, les seuls où je

me retrouve sont ceux où je suis avec mes enfants--c'est un quart

d'heure par jour--et ceux où je puis t'écrire. C'est une bien terrible

chose qu'une vie qui est tout aux autres, qui à peine vous permet un

léger retour sur vous-même, qui vous embourbe dans les affaires et

vous éloigne du bonheur, qui certes n'est pas dans les affaires de ce

monde.

[235] Probablement le nom d'un chien de Lady Castlereagh.

[236] «Vienne, le 24 décembre.--L'empereur de Russie, après avoir

passé dix jours ici, est parti hier à 3 heures et demie du matin,

pour retourner par Brünn, Olmütz, Teschen, dans ses États. Son

départ a eu lieu incognito comme son arrivée» (_Moniteur

universel_ du mardi 5 janvier 1819, no 5, p. 17).

Il n'y a eu au reste qu'une seule fête pour notre auguste hôte. La

mort du grand-duc de Bade[237] nous a rendu ce service. Cette espèce

de fête s'est composée d'un spectacle à la Cour avec un théâtre dressé

à la hâte dans une des grandes salles dont nous abondons; ce

spectacle, entremêlé de chants et de danses, a présenté un coup d'œil

charmant; il a été suivi d'un souper dans la salle de redoute, décorée

comme l'on ne sait décorer qu'ici[238]. Le coup d'œil était magique:

quatre cents convives et plus de deux mille spectateurs, dix mille

bougies--et pas un être qui satisfasse mon cœur! Ta rivale aux joues

pleines et roses cependant y était.

[237] Charles-Louis-Frédéric, né à Carlsruhe le 8 juin 1786,

épousa le 8 avril 1806 Stéphanie-Louise-Adrienne de Beauharnais,

cousine de l'impératrice Joséphine, devint grand-duc de Bade à la

mort de son grand-père, Charles-Frédéric, le 11 juin 1811. Le

Congrès d'Aix-la-Chapelle lui assura l'intégrité de son

grand-duché, dont une partie du territoire était convoitée par

l'Autriche et la Bavière. Il mourut le 8 décembre 1818 à Rastatt

(_Allgemeine Deutsche Biographie_, vol. XV, p. 248.--_Almanach de

Gotha_, 1819).

[238] «Vienne, 24 décembre--... Ce monarque avait demandé

expressément qu'on ne fit aucuns préparatifs pour sa réception et

que son séjour ne fût point marqué par des fêtes. Sa Majesté a

passé la plus grande partie de son temps dans le cercle de la

famille impériale; elle a assisté avec quelques-uns des

principaux membres de cette famille à des soirées données par la

haute noblesse et où il ne s'est trouvé qu'une société choisie et

peu nombreuse. La seule fête qui ait eu lieu, et dans laquelle la

cour ait déployé toute sa magnificence, a été donnée le 19. Il y

eut grande réunion à la cour, spectacle, bal et souper»

(_Moniteur universel_ du mardi 5 janvier 1819, no 5, p. 17).

Je vais faire terminer mon portrait. Lawrence lui-même m'a proposé de

me rendre moins méchant, et je l'y ai autorisé. Si tu veux avoir des

copies des portraits d'Ouvaroff et de Czernycheff[239], tu es la

maîtresse de les demander à Lawrence. Il vient de les terminer; je te

défends toutefois de jamais devenir la maîtresse des originaux.

[239] TCHERNYCHEFF (d'après l'orthographe polonaise: Czernycheff)

(Alexandre Ivanovitch, comte, puis prince), né le 30 décembre

1786, général de cavalerie, aide de camp général de l'empereur de

Russie, ministre de la guerre (1828), président du conseil de

l'Empire (1848). Créé comte le 22 août 1826 et prince le 16 avril

1841. Mort à Castellamare près Naples le 20 juin 1857.--En 1818,

Tchernycheff était arrivé à Vienne le 9 décembre, en qualité

d'adjudant-général de l'Empereur (ERMERIN, _Annuaire de la

noblesse russe_, 1re année, 1889, p. 291.--_Recueil de la Société

impériale de Russie_, vol. LXII, p. 422.--ŒTTINGER, _Moniteur

des Dates_.--_Moniteur universel_ du 23 décembre 1818, no 357, p.

1489).

Ma bonne amie, pourquoi faut-il que je te dise des bêtises quand je

t'écris? C'est qu'elles me passent par la tête et que je te dis tout

ce qui me passe par elle. Sois contente que mon cœur vaille mieux que

ma tête; celui-là n'a pas un seul petit coin mouvant.

J'ai ici une grande et véritable affection. Elle porte sur un objet

charmant qui est bien ma propriété; je le caresse, je fais tout ce que

je puis pour l'embellir et le soigner. Cet objet est un grand et beau

jardin, avec un établissement d'été charmant[240]. Eh bien, je ne suis

pas même parvenu encore à y jeter un seul coup d'œil. J'y ai pourtant

envoyé, depuis mon absence, pour plusieurs milliers de francs de

plantes; ma serre est en pleine floraison; vingt singes et perroquets,

tout frais venus du Brésil, m'y attendent; j'ai fait meubler un salon

avec les plus beaux objets d'Italie; on vient d'y placer deux

bas-reliefs de Thorvaldsen classiques[241].

[240] La villa Metternich était située à Vienne dans le district

de Landstrass, sur la rive droite de la Wien et du canal du

Danube. Son entrée était sur le Rennweg (aujourd'hui, no 27). Le

parc a été converti en un quartier neuf. Le prince de Metternich

habitait le palais de la Chancellerie (Hofburg).

[241] Le prince de Metternich à sa femme, 29 juin 1817

(Florence): «J'ai acheté deux jolies choses: une charmante copie

de la Vénus de Canova et un énorme vase d'albâtre d'un bon marché

ridicule.»--Le prince de Metternich à sa fille Marie. Florence,

ce 3 juillet 1817: «Je viens de commander à Rome deux bas-reliefs

de Thorvaldsen. Je les ferai incruster dans les deux panneaux du

fond du petit salon à la villa, que je mettrai en stuc. Je vous

réponds qu'on viendra les voir.» (_Mémoires du prince de

Metternich_, t. III, p. 22 et 34).

THORVALDSEN (Bertel), né à Copenhague le 19 novembre 1770,

sculpteur célèbre qui passa une grande partie de sa vie en Italie.

Il mourut dans sa ville natale le 24 mars 1844. Parmi ses œuvres:

le tombeau de Pie VII à Saint-Pierre de Rome, le monument de

Gutemberg à Mayence, le Lion de Lucerne (_Biographie générale_

(Didot), t. XLV, p. 248).

Si, dans tes courses d'été en Angleterre, tu vois quelque belle fleur

d'une espèce particulière, envoie-m'en ou bien la semence ou bien des

greffons ou des oignons. N[eumann] saura toujours me les faire

parvenir. Tu vois que je n'oublie pas que tu veux être ma

commissionnaire. Bonne à tout, tu dois même pouvoir me choisir des

oignons de fleurs.

Ce 25, minuit.

Ma bonne amie, j'ai tes deux lettres qui n'en font qu'une,

c'est-à-dire ton no 4. Bonne amie, pourquoi tes lettres sont-elles les

miennes? Comment m'écris-tu à peu près les mêmes paroles que je t'ai

envoyées et que tu as l'air d'avoir connues, tandis que ma lettre

n'était qu'à mi-chemin? Cette identité si parfaite de nos deux êtres

serait-elle si complète que la même pensée n'a chez nous qu'une même

expression, qu'une parole, une seule phrase qui parvienne à exprimer

ce que nous sentons? Que de bonheur il y a dans ce fait pour mon âme

et pour mon cœur! Le premier de tous ceux que je connais, c'est celui

d'être compris, bonheur si rare quand vous n'êtes pas en tout point

comme le reste des hommes. Combien peu j'ai été deviné dans le cours

de ma vie, combien peu compris! Mon amie, je commence à croire que de

tout ce qui jamais a été avec moi dans des rapports d'amitié, de

sentiment, de confiance et même de société, tu es l'être qui saisit le

mieux ma pensée, qui la prend tout bonnement pour ce qu'elle est, qui

la commente le moins, qui me croit le plus et qui, par conséquent, se

trompe le moins. Mon amie, si j'étais près de toi, je t'embrasserais

pour _la découverte de cette certitude_. Quelle différence il y a dans

un rapport comme l'est le mien à toi, entre le pressentiment, la

confiance et le fait.

«Comme je t'aime grandement, petitement, je puis t'écrire des volumes,

je puis te répéter cent fois dans une page que je t'aime, et j'attache

du prix à te faire faire des compliments par un indifférent!»

Voilà tes paroles. Tu me demandes si je les comprends. Oui, mon amie,

parce que l'on comprend toujours ce que l'on éprouve soi-même; comment

ne comprendrais-je pas ces paroles, moi qui, dans le moment le plus

heureux, dans celui où tu pourrais regarder comme une insulte même le

doute le plus léger sur ton amour, j'aurais le besoin de te demander

si tu m'aimes, de te dire que je n'aime que toi, moi qui ai besoin

cent fois le jour de le dire et de me l'entendre dire, plus je suis

éloigné de m'attendre à autre chose qu'à un regard qui me dira plus

que toutes les paroles dans toutes les langues?

«D'où vient que je suis devenue autre, depuis que je te connais; m'as

tu faite ou bien est-ce que je portais vraiment en moi le germe de ce

qui est bon?»

Mon amie, l'on ne devient jamais autre de ce que l'on est; un germe ne

peut se développer s'il n'existe pas. Rien ne s'est développé en toi,

si ce n'est le sentiment que tu me portes, ce sentiment, duquel mon

cœur m'a averti bien avant que le plus léger signe ne l'en avait

averti, qui est né en nous parce que nous sommes bons, parce que nos

essences sont faites pour se confondre, que ce rapport invisible qui

existe entre deux êtres a été en contact bien avant que le tout qui

est toi et moi ne se soit douté de ce à quoi nous arriverions. Notre

correspondance, mon amie, sera longue; j'aurai bien le temps de

t'écrire encore des lettres sérieuses, de te mettre au fait de bien

des pensées fort réglées et méditées qui m'occupent dans mes moments

de loisir--les plus doux que je puisse passer loin de toi.

Cet homme _si léger_ qui est devenu ton ami, passe une partie de sa

vie à s'occuper de toute autre chose que de ses affaires; il a

beaucoup médité, il s'est fort emparé de beaucoup de questions

infiniment sérieuses, et a fait d'autres découvertes morales que celle

de la place que tiennent les Numéros 1 dans les salons, il s'est créé

des principes qu'une longue expérience et qu'une grande connaissance

des hommes lui fait admettre aujourd'hui comme des vérités éternelles!

Mon amie, tu auras l'un de ces jours une dissertation philosophique.

Pour la comprendre, je te renverrai à ton cœur, et tu la jugeras avec

ton esprit. Ne t'effraie pas d'aimer un philosophe!

«Aidée de toi, rien ne me sera difficile, j'aurai de l'esprit, je

deviendrai tout ce que tu voudras.»

Oui, mon amie, tu deviendras tout ce que je voudrai, car tu es ce que

je veux. Ton esprit est le mien, tout comme ma pensée est la tienne,

mon affection la tienne, _dann unser Gemüth ist das selbe_[242].

Conçois-tu une langue qui n'a pas le synonyme de _Gemüth_, de ce

premier don du Créateur, de ce premier principe de toute vie morale?

Je jugerais un peuple sur cet oubli d'un seul mot.

[242] Car notre âme est la même.

«Je ne sais pas comment est ton oreille--cher Clément, ne te moque pas

de moi!»

Que je t'embrasse pour ce mot si enfant et si simple, après tant de

choses si sérieuses. Pourquoi ne peux-tu pas t'empêcher d'aimer avec

la petite bêtise, après la grande raison? Bonne amie, ne te moque pas

de ce que je te dis au bas de la seconde et au haut de la troisième

feuille de la présente lettre[243].

[243] P. 83: «Ma bonne amie, pourquoi faut-il que je te dise des

bêtises quand je t'écris, etc.»

Tu vois que je relis bien tes lettres et que je sais les miennes par

cœur. Il me paraît, mon amie, que nous nous écrirons peu de nouvelles

dans notre longue correspondance.

Ce 26.

L'homme indifférent que tu as chargé de me faire tes compliments a

dîné chez moi. Comme il ne m'avait rien dit jusqu'à cette heure, je

lui ai demandé, d'un bout de la table à l'autre, si M. et Mme de

Lieven étaient encore à Paris le jour de son départ. Il m'a assuré que

_oui_. J'ai vu que d'Aix-la-Chapelle à Vienne il y a bien loin, car je

n'ai point aperçu une seule figure qui ait sourcillé lors de mon

interpellation. La société se composait cependant de beaucoup de

numéros entre 2 et 5[244]. Ce sont ces numéros-là qui sourcillent le

plus. Les Numéros 1 qui ont entendu sonner une cloche, ne sourcillent

pas en pareille occasion, ils se répandent sur le champ en éloges de

la _contre-épreuve_: éloges qui portent toujours sur la toilette, la

figure et l'élégance. Les plus sots nous préviennent qu'ils ont passé

leur vie dans la société de Monsieur et Madame. Les gros mangeurs

ajoutent qu'on fait très bonne chère dans leur maison et les uns et

les autres sont convaincus qu'ils _portent coup_.

[244] Voir p. 12, note 1.

Ce 27.

J'ai été interrompu hier par l'arrivée de notre ami Stewart. Il est

venu se placer à côté de mon bureau, la goutte à l'œil, le mouchoir à

la main, et le chapeau sur la tête.

--«A qui écrivez vous?»

--«A Marie.»

Et j'ai enfermé ma lettre.

--«_C'est un bon jeune personne que j'aime beaucoup; saluez-le de ma

part._»

Eh bien, mon amie, je t'envoie du Stewart qui, je suppose, ne fera pas

le tien.

Tu ne peux t'imaginer tout ce que j'ai eu de travail dans les derniers

quatre jours. La vie d'un ministre est une vie affreuse. Elle vaut la

mort d'un homme qui a le bonheur de ne pas être chargé de cette

terrible besogne. Il existe une seule classe d'individus faite pour ce

métier. C'est celle qui, avec une grande force de tête, n'a aucun

besoin du cœur. Je ne suis pas de ces hommes-là. Le monde me croit

bon ministre, tandis que je ne vaux rien pour le métier que je fais.

Mais comme tout mal peut réagir de différentes manières sur tout

objet, l'État ne souffre pas de mon incapacité effective, mais bien ce

moi qui se compose d'un corps, d'une âme et surtout d'un cœur. Je

fais bien, à la vérité, la part à mes devoirs et à mes affections. Mon

corps et mon esprit sont à Vienne, tandis que mon cœur est au delà

des mers; mais cet arrangement, qui n'est ni facile ni confortable ni

utile, fait de moi un _ministre suicidé_. Pauvre amie, pourquoi

m'aimes-tu?

Pfeffel[245] a passé une huitaine de jours ici. J'aime cet homme,

parce que il est ministre de Bavière à Londres. La raison n'est pas

bien diplomatique, mais elle renferme une logique du cœur que je

préfère tout juste autant à toute autre que j'aime mieux mon cœur que

ma tête. Je lui ai parlé de toi: il t'a louée beaucoup et par la plus

singulière des expressions:

--«La comtesse L...? Oh! elle est la _mère du corps diplomatique_!»

[245] PFEFFEL VON KRIEGELSTEIN (Christian-Hubert, baron de), né à

Strasbourg le 4 avril 1765. Ministre de Bavière à Dresde, puis à

Londres (1814), à Francfort (1824) et enfin à Paris, où il mourut

le 12 décembre 1834 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XXV, p.

614.--ŒTTINGER, _Moniteur des dates_.--_Moniteur universel_ du

lundi 9 février 1835, no 40, p. 280).--«Vienne, 16 décembre

(1818). M. de Pfeffel, ministre plénipotentiaire de Bavière à la

cour de Londres et M. le baron de Cetto, sont arrivés ici avant

hier de Munich. On les croit chargés d'une mission de leur cour

relativement aux bases posées dans les conférences

d'Aix-la-Chapelle pour les arrangements avec la cour de Bade.»

(_Moniteur universel_ du samedi 2 janvier 1819, no 2, p. 5).

Il se trouve donc que moi, qui déteste la diplomatie et les

diplomates, j'aime la mère de tout un corps de cette gent? La vie se

compose de tant de bizarreries, que le titre même que te donne l'un de

tes enfants n'a plus le droit de m'étonner. Le sentiment qui te

l'accorde est si bien que je pardonne le titre en faveur du motif.

Il sera dit que je ne pourrai plus m'empêcher d'aimer un ministre

étranger à Londres! Eh! grands Dieux! il va t'arriver un fils du fond

de la Perse[246]! Comme je vais le voir tout à l'heure (car il est

embourbé en ce moment dans le fond de la Hongrie), je te promets que

je me placerai bien vis-à-vis de lui. Je me conduirai en bon père.

[246] Il s'agit d'un ambassadeur extraordinaire envoyé par le

chah de Perse auprès des cours européennes. Il sera parlé plus

tard longuement de lui. Cet ambassadeur était parti le 21

novembre de Constantinople pour Vienne.

Mon amie, cette lettre sera la première qui t'arrivera de moi après le

renouvellement de l'année! Il y a peu de semaines que je n'aurais eu

le droit de t'offrir que de bien froids et stériles hommages.

Aujourd'hui, je te permets d'arranger toi-même la somme des vœux que

je forme pour toi, mon amie pour la vie! Si l'année 19 me conduit près

de toi, je serai l'homme le plus heureux du monde, elle aura été la

plus belle de ma vie! Si elle ne m'y mène pas, elle sera également

bonne, car elle précède immédiatement l'année 20. Nous pouvons mourir

avant le terme bienheureux de notre réunion, mais c'est aussi la mort

seule qui pourrait m'empêcher de te voir. Il y a bien plus de force et

de vérité dans cette thèse que dans la mauvaise phrase de W.[247].

[247] Probablement Wellington, voir p. 70.

Je te quitte pour lui écrire et pour expédier mon courrier. S'il

devait te dire que je suis devenu fou, dis-toi qu'apparemment j'aurais

mis dans sa lettre quelque phrase qui aurait dû se trouver dans la

tienne.

Adieu, ma bonne D[orothée]; que le ciel te protège comme tu mérites de

l'être! Je ne te dis pas de penser à moi--car je sais que tu le

fais,--mais je ne puis m'empêcher de te supplier de m'aimer, quoique

je sache bien autant que c'est une demande pour le moins inutile.

J'ai enfermé ma dernière lettre dans une gaîne; si tu m'écris par une

occasion de courrier autre que l'un des miens, sers-toi du même moyen

pour m'envoyer tes lettres. Dis à N[eumann] que, dans ce cas, il

m'écrive toujours dans une de ses lettres qu'il m'envoie quelque

emplette que je lui aurais commandée.

Adieu, je ne puis me séparer de toi, et il faut pourtant que je le

fasse. Crois-tu que je t'aime?

No 9.

Vienne, ce 28 décembre 1818.

Mon no 8, mon amie, est parti hier. J'en commence un autre qui partira

jeudi. Je ne sais plus me passer d'une lettre commencée, j'ai besoin

de savoir qu'il en existe une dans mon bureau, je m'y attache à mesure

qu'elle avance comme à un être vivant, je finis par éprouver un

sentiment quasi de regret au moment où je la finis. C'est que les

paroles aussi ont une vie: des paroles qui te sont adressées, qui vont

t'arriver, que tu dois lire et comprendre, je dirais même que tu dois

sentir, si je trouvais le mot propre à exprimer ma pensée. Certes, mon

amie, tu les sens, tu y attacheras toute la valeur que je puis y

attacher moi-même; mon cœur ne saurait plus rien éprouver qui ne soit

compris et partagé par toi; j'en ai la certitude et tout le bonheur

attaché à cette certitude.

Tu auras été bien longtemps sans recevoir de mes lettres. Ton séjour

prolongé à Paris n'en est pas cause; il n'a rien pu changer à ma

correspondance car je l'avais réglée sur ton plan primitif, et j'ai

été ici plusieurs jours avant d'avoir pu expédier un courrier.

Tu me dis dans ta dernière lettre que tu crois que tu ne saurais

m'aimer sans cette correspondance, et tu te repens du mot que tu as

dit bien malgré ton cœur. Mais, mon amie, tu n'as pas à attendre le

désaveu de ton esprit; le fait est vrai, malheureusement trop vrai: il

est placé, comme toutes les lois de la nature, hors des facultés

humaines, et celles du cœur sont de toutes, sans contredit, les plus

fortes! La pensée, la plus fervente des pensées, a besoin d'être

nourrie pour ne pas se flétrir par la terrible action du temps. Ôte la

présence et l'espérance, bientôt il ne restera plus que le souvenir,

et qu'il est faible en comparaison de toute réalité! C'est ainsi que

s'efface la perte d'un être chéri: rien n'est oublié vite comme un ami

mort! C'est qu'il n'est plus, que le présent et l'avenir ont disparu

avec lui, qu'une même tombe englobe tout, hors le souvenir, cette

puissance qui seule survit à la destruction.

Mais, mon amie, quelle différence entre la feuille fanée et la fleur

du printemps! Sois certaine que si tu ne m'écrivais pas, je dis plus,

que si tu ne faisais pas entrer dans le plan de ta journée le quart

d'heure que tu me voues, le souvenir se réduirait à peu de chose en

bien peu de temps.

Il faut plus que de l'habitude, il faut du culte au souvenir pour en

faire la vie; et n'avons-nous pas plus que lui l'espérance, la

certitude de nous retrouver? Ce moment peut-il être trop attendu, trop

désiré? Ce moment ne ressemblera-t-il pas à celui de la résurrection

après une longue mort? Mon amie, ne mourons pas. Nos lettres nous

serviront de moyen et de remède à supporter ce qui n'est qu'un temps

d'épreuve.

Ce 29.

J'ai été ce matin pour la première fois dans mon jardin. Il est dans

l'état de mon âme. Nous n'avons que peu de neige, notre hiver n'est

encore que tiède, mais le jour le plus court de l'année est passé,

tout ira de mieux en mieux.

Le soir, j'étais comme de coutume chez l'Empereur. Je passe

ordinairement avec lui deux heures pour le moins; nous travaillons et

nous causons. Après un long et sérieux entretien sur tout ce qu'il

trouve ici d'affaires arriérées, en train ou ébauchées, il me dit tout

à coup:

--«Mais savez-vous bien que nous resterons bien peu de temps ici pour

tant de besogne?»

Je lui ai dit de bien bon cœur:

--«Oui, Sire!»

--«Je ne pourrai peut-être pas faire tout cela?»

--«Je le crois!»

--«Je crois que j'eusse mieux fait de remettre mon voyage à l'année

20.»

--«Oh! oui, Sire!»

--«Je verrai ce qu'il y aura à faire.»

--«Le plus simple! c'est de rester.»

--«Je crois cependant qu'en travaillant beaucoup, nous ne finirions

pas mal de besogne.»

--«Mais pas toute.»

--«Vous croyez donc que je ferai mieux de rester?»

--«Certes!»

Nous en sommes restés là. Et sais-tu, mon amie, ce qui arrivera? Nous

partirons. C'est ainsi que je fais faire tout ce que je veux. Crois,

après cela, à W.[248]. Si le scrupule pouvait augmenter, faute de

banqueroute! Ma bonne amie, ne crois pas que je le tuerai!

[248] Probablement Wellington, voir p. 70 et 90.

J'ai passé une bien mauvaise nuit. Une de ces nuits comme il m'arrive

quelquefois d'en passer. Je me couche et je ne m'endors qu'à 5 ou 6

heures du matin. J'avais la tête remplie d'affaires, de la besogne à

terminer coûte que coûte le lendemain et le cœur plein de toi. Dans

ces cas-là, mon cœur finit toujours par l'emporter sur mon esprit.

C'est lui seul qui s'empare du terrain, il finit par penser seul.

Sais-tu ce qui m'a occupé le plus? Cette soirée où tu me dis si bien:

«Mon ami, veux-tu que j'aie à me plaindre de toi?»

Combien je me sais gré aujourd'hui de ce mouvement, de ce retour sur

moi-même, sur toi, sur notre situation, qui, sur-le-champ, m'a rendu à

moi-même!

Mon amie, sais-moi bon gré de ce moment, remercie-toi toi-même du mot

que tu m'as dit. J'aime mieux aujourd'hui le bonheur que je n'ai pas

eu que ce bonheur lui-même; tout est si bien dans ce fait, tout en toi

et en moi a été si fort l'élan du cœur, que je t'en aimerais mieux,

si j'avais besoin de quelque impulsion plus particulière pour t'aimer.

Je serais fâché aujourd'hui de nous trouver sur la ligne d'à peu près

tout ce qui s'aime. Je crois que j'aurais un peu moins de mérites à

tes yeux, moi qui veux les accaparer tous. Mon amie, il te reste

encore beaucoup de bien à me faire; je te remercie de ne m'avoir pas

tout donné. Je ne sais pourquoi j'aime mieux être pauvre que riche

auprès de toi; c'est que je crois que les riches aiment mieux les

pauvres que les pauvres n'aiment les riches. Sûr de moi, je veux

également être sûr de toi: je ne puis jamais l'être trop!

Capo d'Istria est toujours ici. Il ne partira que la semaine

prochaine. Il ne m'a jamais beaucoup aimé, et le fait est naturel, car

il est tout et toujours en idée ce que je suis tout bonnement en

réalité. Il n'y a guère d'autre différence, car il a de l'esprit et il

est bonhomme. Depuis qu'il est ici, il m'aime davantage. Il a dit hier

à Lebzeltern[249]: «C'est singulier, je _trouve_ M. tout autre que je

n'ai cru.» Lebz[eltern] lui a répondu comme je lui eusse répondu

moi-même: c'est que vous croyez toujours au lieu de chercher.

[249] LEBZELTERN (Louis, comte de), né le 20 octobre 1774 à

Lisbonne, où son père était ambassadeur d'Autriche, et où il

commença sa carrière diplomatique. Il fut ensuite secrétaire

d'ambassade à Rome et plus tard ambassadeur à Saint-Pétersbourg.

Il dut quitter ce poste à la suite de la disgrâce de son

beau-frère, le prince Troubetzkoï, qui avait pris part à la

conspiration ourdie à l'avènement de Nicolas Ier. Il fut envoyé

alors comme ambassadeur à Naples. Élevé au rang de comte en 1823,

il mourut le 18 janvier 1854 (WURZBACH, _Biographisches Lexikon

des Kaiserthums Œsterreich_, t. XIV, p. 280).

Mon amie, ce n'est certes pas la voie du _vrai_ que suit Capo. Il me

paraît que nous nous sommes trouvés sans nous chercher, par nous

croire sans nous connaître, et nous ne nous sommes pas trompés. Il n'y

a point de mérite dans notre fait, et je n'ai pas assez d'amour-propre

pour m'en fâcher. Je me console tout bonnement au moyen de mon

bonheur; mon ambition se borne à te voir partager ce sentiment de

quiétude qui s'est emparé de tout mon être. Tu me fais l'effet d'une

vérité: mon amour pour toi est tout en réalité; je ne crois jamais

rien avoir rencontré de simple comme mon amour. Il faut bien que tu

sois telle que je n'aie pas pu m'empêcher de te trouver et que je

t'aime comme je t'aime car je n'ai rien fait pour t'aimer. Mon amie,

sur cent femmes, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui se fâcheraient

d'une déclaration aussi peu exaltée, aussi peu fleurie et aussi peu

romanesque. Il est impossible que tu n'aimes pas mieux l'histoire que

les romans, que tu ne sois pas cette femme qui complète la centaine et

qui, par conséquent, me sache gré de ces paroles.

Ce 31.

Bonne amie, je n'ai pas trouvé un moment, un seul petit moment pour

t'écrire. J'ai été accablé d'affaires et d'importuns. Je ne mens pas

si j'ai avalé une vingtaine de Numéros 1 et encore quels Numéros 1!

Je fais partir le courrier pour Paris ce soir. C'est le premier

courrier hebdomadaire duquel je me sers. Ne sachant pas par quel

courrier ira ma lettre de Paris à Londres, je l'envoie _masquée_. Tu

peux être sûre d'en recevoir maintenant une par semaine par Paris, et

d'autres par toutes les occasions sûres. Stewart va m'en offrir une

tout à l'heure. Il nous quitte de quelques jours plus tôt--si

toutefois il ne s'endort pas sur le fait--qu'il n'avait voulu, pour

éviter certaine duchesse qu'il ne veut pas rencontrer et qui va nous

arriver[250]. Il est furieux contre elle, car il y a des nouvelles qui

portent qu'elle aurait eu une liaison avec Paul[251], qui

effectivement a couru en même temps qu'elle de Florence à Rome et

Naples, et de Naples à Rome, Florence et je ne sais où. Paul est allé

rejoindre sa femme à Ratisbonne. De là il viendra ici. Je l'y

retiendrai trois ou quatre jours, et je vous l'envoie après l'avoir

bien grondé d'avoir fait le voyage qu'il vient de faire. C'est un bon

enfant, mais qui va toujours sans savoir pourquoi ni comment.

[250] La duchesse de Sagan.--Voir lettre du 5 janvier 1819.

[251] ESTERHAZY DE GALANTHA (Paul-Antoine, prince), né le 10 mars

1786, fils aîné du prince Nicolas et de la princesse Marie de

Liechtenstein. Secrétaire de légation à Londres (10 mai 1806),

puis à Paris pendant l'ambassade du prince de Metternich.

Ministre d'Autriche à Dresde (1810-novembre 1813). Ambassadeur

d'Autriche à Londres (28 août 1815), il jouit dans ce poste de la

pleine confiance de George IV. Il resta à Londres jusqu'en 1842.

Ministre dans le premier ministère hongrois (1848), il donna sa

démission au mois d'août de la même année. En 1856, il fut envoyé

à Moscou comme ambassadeur extraordinaire pour assister au

couronnement de l'Empereur. Criblé de dettes, bien qu'il fût le

chef de la famille la plus riche en propriétés foncières de

l'Autriche, devant plus de 24 millions, il fut déclaré insolvable

et mourut à Ratisbonne le 21 mai 1866.

Il avait épousé, le 18 juin 1812, Marie-Thérèse, princesse de

Thurn et Taxis, née le 6 juillet 1794, morte en 1876, nièce de la

reine Louise de Prusse et de la reine Frédérique de Hanovre. Ce

mariage le faisait allié de la famille royale d'Angleterre

(_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. VI, p. 388.--WURZBACH,

_Biographisches Lexikon des Kaiserthums Œsterreich_, t. IV, p.105

(beaucoup de dates fausses).--ŒTTINGER, _Moniteur des

dates_.--STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich und seine Zeit_, p.

166 et 200).

Prends-le un peu sous ta férule, mon amie, et prouve-lui qu'il faut

savoir ce que l'on fait pour faire bien. Voilà une commission toute

naturelle pour la mère du corps diplomatique. Tu vois que je t'emploie

à tout; c'est que tu es bonne à toute chose.

L'année va finir, cette année qui m'a laissé dans une carrière que je

croyais ne plus courir, que même j'étais décidé à éviter, à fuir comme

on fuit la peine. Pauvre amie, nous y voilà! La peine même s'y trouve.

Et pourquoi a-t-il fallu que j'aime aujourd'hui peine, chagrins,

privations comme ma vie, plus que ma vie! L'espérance est là, il ne

faut qu'elle pour soutenir l'âme et la rendre plus forte que

l'adversité.

Mon amie, je finis l'année en pensant et en m'occupant de toi. Il va

sonner minuit, je suis sûr que tu ne laisses pas passer cette heure

sans penser à ton ami. J'ai été passer deux heures à un bal. Je l'ai

quitté pour être avec toi, c'est un sacrifice que j'ai fait et auquel

j'ai été assez heureux pour ne pas être forcé. C'en est un de moins

dans ma vie.

L'heure, mon amie, sonne et nous voilà amis _de l'an dernier_; il me

paraît que nous serons ceux de l'année qui commence, de toutes celles

qui suivront. Je suis décidé à ne pas te quitter; si tu me chasses,

encore ne te quitterais-je pas. Après tout, ne me renvoie pas: les

années se suivent et les amis ne se ressemblent pas. Tu n'en trouveras

plus jamais un aussi _tien_ que celui que tu as trouvé, entre

Aix-la-Chapelle et Spa, l'année du Congrès, 1818. Si 1819 n'était pas

plus près de toi que 1818, je n'aimerais pas l'heure actuelle. Je

déteste le passage d'une année à l'autre. Je suis si enclin à préférer

ce que je connais à ce que je dois apprendre à connaître, que je porte

mes affections même aux quatre chiffres que j'ai été habitué à écrire.

Pourquoi me parais-tu une amie ancienne, une amie de toujours?

Pourquoi n'y a-t-il rien dans notre si courte liaison qui me frappe,

qui me paraisse connu, éprouvé, senti? Tu es, au bout de deux mois,

pour moi, une habitude forte comme la vie; je t'aime comme je respire

et je te trouve dans mon cœur comme si tu étais née avec lui! Je

t'expliquerai cela un jour au moyen d'une belle thèse de _ma_

philosophie, qui n'est pas celle de tout le monde, mais qui mériterait

de l'être. Elle n'arrivera cependant jamais à pareil honneur, car elle

est simple et vraie, ce qui pis est.

Adieu, mon amie. Je ne te prie pas de ne pas m'oublier en 1819, je

t'en conjure; avec un peu plus d'audace que je n'en possède, je t'en

défierais même.

Ce 2 janvier 1819.

Schœnfeld[252] est arrivé ici hier. C'est te dire que je suis en

possession de ton no 6. Le no 5 me parviendra probablement par le

courrier hebdomadaire, qui arrive toujours plus tard que les courriers

extraordinaires, vu les détours qu'il fait pour ramasser les

correspondances de nos missions en Allemagne.

[252] SCHŒNFELD (Louis, comte de), chambellan de l'empereur

d'Autriche, accompagna ce souverain au Congrès d'Aix-la-Chapelle,

à la suite duquel il alla à Paris (_Mémoires du prince de

Metternich_, t. III, p. 155).--Il mourut le 19 août 1826.

Mon amie, je te remercie de tout ce que renferme ton no 6, et de même

pour tout ce que tu m'auras dit dans le précédent. Tu vois que je

prends tes paroles en confiance, avant même de les connaître.

Mes lettres te conviennent; j'en étais sûr, car mes lettres sont moi.

Dans un rapport comme le nôtre, où la meilleure partie de nos êtres

est seule en contact, des lettres sont beaucoup; elles sont peut-être

infiniment plus.

C'est mon âme qui t'a choisie, ce ne sont pas mes yeux; c'est mon

cœur qui t'aime, ce n'est pas la matière. Tout ce que j'ai de

meilleur dans mon essence, le seul élément que j'aime en moi

t'appartient. C'est lui que tu retrouves dans mes lettres. Il ne peut

plus rien exister dans mon être moral que tu ne connaisses; si tu

pouvais encore chercher autre chose ou plus, tu te tromperais: rien

n'est autre en moi que tu ne le voies, rien, absolument rien.

Ce 3.

Le courrier militaire vient d'arriver; il m'a apporté ton no 5 avec

son supplément. Aucune de tes lettres ne me manque donc. Tu me

manques. Tu sais donc tout ce que je n'ai pas et ce tout est ce qui

constitue mon bonheur.

Mon amie, je n'aime pas tes petites souffrances; les femmes sont

organisées de manière à pouvoir, peut-être même à devoir souffrir

souvent, sans que leur existence soit minée par de petits maux. Mais

tu es délicate, tu es maigre, il te faut du ménagement et de grands

soins. Voue-les à ton existence tout entière; elle m'appartient. Tu me

dois de te conserver, de te ménager, de te soumettre à tout régime que

peut exiger ton état. Ma bonne amie, que ferais-je dans ce monde sans

toi?

Je n'ai fait que lire tes lettres, vite et comme on lit tout ce qu'on

voudrait savoir et ce qu'on est peiné de finir. Mon amie, tes lettres

sont parfaites, je ne te dis pas charmantes, car, entre toi et moi,

cette épithète ne trouve plus à se placer. Elles sont parfaites, parce

qu'elles peignent de la manière la plus simple et, par conséquent, la

plus éloquente, l'état de ton âme, de cette âme si bonne et si forte,

si confiante et si délicate. Ôtes-en une seule nuance et je t'aimerais

moins; ajoutes-y et je ne t'en aimerais pas plus. Es-tu satisfaite de

cet aveu?

Tu ne veux pas que je te permette d'être infidèle et tu as raison.

Mais crois-tu que je puisse vouloir te le permettre? Non, certes, mon

amie. Je ne te l'ai jamais permis; je ne te le permets pas; j'en

serais au désespoir, et je ne vois pas même le désespoir qui pourrait

m'empêcher de t'aimer. Je pleurerais de peine et de désespoir--et je

t'aimerais; je voudrais ne pas vivre--et je t'aimerais. Tu aimerais un

autre que moi? Eh bien, mon amie, je continuerais à aimer l'être qui

m'a aimé et que j'aurais perdu, je n'en voudrais pas à cet être, car

je croirais qu'il a _mieux_ trouvé que moi; je me retirerais de tout

commerce--et je t'aimerais peut-être malgré moi--car ma peine, mes

regrets, mon désespoir même ne seront que de l'amour.

Es-tu assez forte pour concevoir que, dans cette manière de sentir, il

y a plus d'amour que dans toute autre? Trouves-tu qu'il y a de la

prudence à s'expliquer ainsi que je le fais? Si tu as de la peine à

résoudre cette dernière question, je vais te mettre à l'aise. De la

prudence? Il n'y en a pas; mais je ne puis plus être prudent vis-à-vis

de toi. Tout ce que je possède de cette vertu doit être usé en

prudence à _ton profit_. Mon amie, t'ai-je trompée quand je t'ai dit

que j'avais la conviction de savoir aimer plus que personne, d'être

capable d'un abandon bien autre que celui que l'on rencontre dans des

amis et dans des amants pris dans la foule? Me vois-tu aujourd'hui tel

que je suis? Le monde, enfin, mon amie, me juge-t-il bien?

Rien en moi n'est douteux pour mes amis. C'est pour cela que j'en ai

peu à la vérité, mais il n'est point dans la nature des choses d'en

avoir beaucoup. Quelques amis bien sûrs, bien dévoués, comptant sur

moi comme sur eux-mêmes, _une amie_, voilà ma fortune; un intérieur

doux et tranquille, une femme excellente, mère de bons enfants

qu'elle élève bien, voilà ma vie tout entière.

Je trouve dans ta lettre un mot bien naturel et qui doit venir à toute

femme. Vous croyez toujours le cœur des hommes d'une trempe

différente du vôtre, et les femmes supposent constamment que les

hommes peuvent se passer bien plus facilement d'amour qu'elles, vu la

distraction que leur causent les affaires.

La thèse n'est pas correcte. Il s'agit avant tout de distinguer deux

éléments qui se confondent dans cette sensation que l'on est convenu

d'appeler amour. La partie physique est bien plus forte et par

conséquent bien plus prononcée dans les hommes que dans les femmes. La

fleur du sentiment est plus délicate, plus fine, plus active dans les

femmes. Le sentiment de l'amour, cette base première de tous les

sentiments nobles et généreux, est également partagé par les deux

sexes, le fait est le même, mais les nuances diffèrent. Crois-tu, mon

amie, que tu m'aimes plus que je t'aime? Tu te trompes.

Les affaires empêchent qu'on ne se livre à vingt occasions; elles

empêchent les bonnes fortunes, mais pas l'amour. J'aime plus que je

n'aimerais si j'étais fainéant; la pensée de mon amie ne m'abandonne

pas au milieu de l'affaire la plus forte; elle ne me distrait pas de

mon devoir, elle en renforce au contraire le sentiment. Elle ne mollit

pas mon action, elle la renforce. L'amour est pour moi une conscience;

or, jamais la conscience n'a-t-elle manqué d'être le premier de tous

les éléments de force et de volonté?

Ce que je te dis ici n'est toutefois pas applicable à tous les hommes,

mais ces hommes-là sont faibles et une âme faible n'est pas

susceptible d'un fort élan. Elle succombe avant d'être arrivée au but.

Sais-tu où est la véritable différence entre les deux sexes? L'amour

est la vie de la femme, elle n'est qu'une partie de celle d'un homme;

la force du sentiment peut être la même, bien qu'il ne porte que sur

une partie de la vie. Crois-tu qu'il soit un moment dans la journée où

je ne cause avec toi, où je ne sente le bonheur de t'avoir trouvée, où

je ne souffre de tant d'éloignement et d'entraves qui existent entre

mon bonheur et le tien?

Console-toi du carnaval de Vienne. Il n'en est pas pour moi. Veux-tu

savoir mon train de vie? Le voici pour toute l'année.

Je me lève entre 8 et 9 heures. Je m'habille et je vais déjeuner chez

Mme de M... J'y trouve mes enfants réunis et je reste avec eux jusqu'à

10 heures. Je rentre dans mon cabinet et je travaille ou je donne des

audiences jusqu'à une heure. S'il fait beau, je sors à cheval. Je

rentre à 2 heures et demie. Je travaille jusqu'à 4 heures et demie. Je

passe dans mon salon; j'y trouve journellement huit, dix à douze

personnes qui viennent dîner chez moi. Je rentre dans mon cabinet à 6

heures et demie. Je vais à peu près tous les jours à 7 heures chez

l'Empereur. J'y reste plus ou moins longtemps, et je me remets à

travailler jusqu'à 10 heures et demie ou 11 heures, ou je passe dans

mon salon, où se rassemble qui veut de la société ou d'étrangers. Je

passe ordinairement une heure à causer avec _tes enfants de Vienne_.

Je dis un mot aux femmes et je me couche à une heure.

Le carnaval, le carême, l'hiver, l'été, je ne change rien à ma vie.

S'il y a un bal auquel je ne puis échapper, j'y vais passer une heure

ou deux, entre 11 heures et 1 heure.

Tu peux être sûre que tu me trouveras toujours à un endroit fixe à

telle heure de la journée que tu penseras à moi.

J'ignore si tu es bonne astronome, je me permets même d'en douter. Eh

bien, sache qu'il y a entre Vienne et Londres à peu près une heure de

différence, c'est-à-dire que, quand il est 11 heures à Londres, il est

midi à Vienne, et ainsi du reste. Tu vois que je ne veux pas que tu te

trompes même sur l'heure.

Je te remercie d'aimer un peu Marie[253]. Je t'ai dit qu'elle était

moi et le fait est tel, sous tous les rapports essentiels. La marche

de son esprit est entièrement conforme à celle du mien. Elle a la

plupart de mes idées et surtout la même manière de les exprimer! Je te

réponds que notre correspondance a l'air d'un recueil de lettres

placées sous différents noms, mais écrites par le même auteur. Si

jamais il m'en arrive une de ce genre, je te l'enverrai. Tu riras, car

toute ressemblance fait rire; elles ont cela de commun avec les chutes

dans les salons.

[253] La comtesse Joseph Esterhazy, fille aînée du prince de

Metternich.

Je trouve, dans ton no 5, que l'idée de m'ennuyer te fait l'effet de

l'eau froide. Demande-moi pardon du mot que je ne te pardonne pas,

même vu l'effet que la pensée produit sur toi. Toi m'ennuyer, mon

amie! toi, aujourd'hui mon seul bonheur, avec tes lettres, la seule

ressource dans l'absence? Crois-tu que l'idée m'en vienne à moi, qui

t'écris des volumes? _Je prends sur moi de t'assurer en toute

conscience que je ne t'ennuie pas._ Vois un peu la différence qu'il y

a entre nous deux. Or il ne faut pas qu'il y en ait aucune, d'aucun

genre, pas la plus légère.

Je veux que tu aies même mes défauts, et commence par prendre mon

_immense présomption_. De moi à toi, tout est certitude; il faut que

de toi à moi, tout soit confiance, si tu ne m'aimes pas assez pour

remplacer la confiance par la certitude. Je me crois plus fort que

toi, mon amie, car je suis pétri de foi, tandis que tu n'en es qu'à

l'espérance, et tu veux me faire croire que tu m'aimes plus que je ne

t'aime? La seule prétention que je ne te permets pas, c'est celle-là.

Mon amie, commences-tu à comprendre pourquoi je ne puis me contenter

d'une liaison avec une _petite femme_? Ne vois-tu pas où l'entreprise

doit essentiellement trouver sa fin? Sais-tu quand je puis être

heureux et quand je ne saurais l'être? Crois-tu qu'il me suffise de

posséder une jolie petite mine, de dominer un gentil petit être, tout

frais, tout doux et tout vide de sens?

Crois-tu que j'aime pour la seule partie matérielle, et que je

subordonnerais, à la forme de deux yeux placés à la naissance d'un

joli nez, une seule nuance de cet esprit du cœur qui seul parvient à

me fixer? Si tu le crois, tu ne me connais pas; si tu le crains, tu ne

me connais pas encore; si tu ne crois rien du tout, tu ne m'aimes pas.

Ce 4.

Je finis ma lettre pour te l'envoyer par Stewart; elle t'arrivera

intacte, car je sais ce qu'il faut pour cela. J'espère que tu ne te

plaindras pas de recevoir trop peu de lettres. Tu en as joliment pour

un commencement de liaison. Aussi, de tous les faits, celui que je

sens le moins, c'est celui d'un commencement quelconque entre nous. Tu

es pour moi tout ce que je connais le plus, tu me parais une habitude,

rien n'est neuf en moi quand je pense à toi. La foi déplace les

montagnes et l'amour détruit même les espaces.

Notre correspondance, mon amie, aura pour nous l'avantage de nous

faire retrouver anciens amis. Je n'aurai plus rien à te dire sur le

passé, et j'aurai le temps de m'occuper en entier du bonheur du

moment.

St[ewart] part parce qu'il doit être à Londres pour l'ouverture de la

Chambre, qu'il espère être la fin de son procès[254]. Je le désire

beaucoup pour lui, parce que je l'aime comme un homme très sûr et qui

me connaît. Il lui en est un peu allé comme à toi: il a commencé par

me détester. Il me paraît que mes succès commencent toujours par des

défaites.

[254] «Vienne, 6 janvier.--Lord Stewart, ambassadeur

d'Angleterre, est parti pour Londres, où il veut assister aux

débats du procès qui s'est élevé relativement à son mariage avec

miss Vane-Tempest. On ne doute pas que le jugement ne soit

favorable à Son Excellence, qui reviendra aussitôt à son poste.»

(_Moniteur universel_ du lundi 18 janvier 1819, no 18, p. 69).

Ch. Stewart avait rencontré en Angleterre, l'été précédent,

Frances-Anne Vane-Tempest, alors âgée de dix-neuf ans, qui était

non seulement l'une des plus riches héritières, mais aussi l'une

des plus jolies jeunes filles de la société de Londres. Elle était

encore à ce moment pupille de la Cour de Chancellerie (_a ward in

Chancery_). Comme Ch. Stewart n'avait qu'une fortune de cadet et

les appointements de ses fonctions d'ambassadeur, la tutrice

donnée à miss Vane par la Cour de Chancellerie s'opposa d'abord au

mariage. La question dut être tranchée par la Chambre des Lords

(Sir Archibald ALISON, _Lives of Lord Castlereagh and Sir Charles

Stewart_, t. III, p. 213).

Adieu, ma bonne amie. Je t'envoie un soufre d'un intaglio[255] que

Pichler a fait de moi[256]. Le portrait est bien plus jeune que je ne

le suis; il y a six ans qu'il l'a fait, et j'ai vieilli de vingt ans

depuis la Sainte Alliance. Si le portrait de Lawrence réussit

complètement, je t'enverrai une petite copie _bien cachée_. Envoie-moi

l'épaisseur de ton bras. Je veux te faire faire un bracelet bien joli,

que tu porteras en honneur de l'année 1818. Je l'aime, cette pauvre

année. J'en aime même la connaissance, que j'ai eu le bonheur d'y

faire, du commandant de Spa. J'en aime le souvenir, car ce souvenir

est devenu ma vie. Bonne amie, ne va pas croire que je te parle ici de

Ficquelmont[257]. La phrase prête à l'équivoque, mais mon cœur la

rectifie.

[255] Intaille, pierre dure gravée en creux.--Soufre, moulage en

soufre.

[256] PICHLER (Luigi), graveur sur pierres et médailles, né à

Rome en 1773, originaire du Tyrol, étudia à Rome et s'y établit.

En 1808, il vint à Vienne et fut présenté à l'empereur François.

En 1818, Metternich l'y appela de nouveau comme professeur à

l'Académie, avec mission de reproduire en spath-fluor les plus

belles gemmes du cabinet impérial. Il mourut à Rome le 13 mars

1854 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XXVI, p. 105).

[257] Voir p. 35.

Adieu. Use comme moi de tes moments de loisir. Ce sont les seuls que

j'aie maintenant. Il est impossible qu'il n'y ait pas assez

d'occasions de courrier de Londres à Paris desquels puisse profiter

N[eumann]. Adieu.

No 11.

Ce 5 janvier 1819.

St[ewart] est parti hier. Il a emporté mon no 10. St[ewart] et ma

lettre sont bien plus heureux que moi, l'un va te trouver et l'autre

te reste. Moi, mon amie, je suis à Vienne, loin de toi, pour

m'éloigner encore! Je vis ici tandis que le principe de ma vie est

loin de Vienne! J'y suis obligé de penser, tandis que mon âme est à

400 lieues! La seule chose que je ne fais pas à Vienne, c'est d'y

aimer! J'aime là où est mon cœur, et mon cœur n'est pas ici; or je

ne sais pas aimer sans cesse ni même en faire le semblant. Ainsi,

plains-moi de ta propre peine et sois pleine de chagrins et de

confiance.

J'ai pris le plus tendre congé du monde de notre ami St[ewart]. Marie

m'écrit de Paris que je ne sais laquelle de ses anciennes amies a une

manière d'embrasser qui coupe l'haleine. Eh bien, j'ai manqué étouffer

entre les bras de St[ewart]. Il a les passions vives et, dès qu'il est

éveillé, il a les gestes prononcés. Il m'a tellement embrassé que, ne

trouvant plus rien dans ma figure qui ne fût couvert de baisers, il a

fini par me baiser la main. Je ne lui ai cependant jamais dit que

j'aimais qu'on me baise la main. Il a absolument voulu que je lui

donne un mot pour toi. Je lui ai dit que non, vu la jalousie de ton

mari[258]. Il m'a promis qu'il te remettrait un billet en tête-à-tête;

je lui ai dit qu'en fait de tête-à-tête, je n'aimais que ceux où je me

trouvais faire moi-même le second. Mais je l'ai chargé de te dire

mille belles choses, de t'assurer que je pensais beaucoup à toi, que

je te regardais comme une femme charmante, bonne et sûre; qu'il n'y

avait pas un genre de bon sentiment que je ne voulusse te conserver

pour le reste de ma vie, qu'enfin je serais bienheureux de te revoir

un jour. Mon amie, j'ai pu dire tout cela sans dire un mot qui ne fût

point de la plus stricte vérité. St[ewart] m'a promis qu'il te redirait

tout.

[258] Stewart portait cependant à Londres la lettre no 10, mais

probablement à son insu. Cette missive devait être comprise dans

un paquet adressé à Neumann.

«_Il_ est bon et _il_ a beaucoup _de_ l'esprit, m'a-t-il assuré, avec

l'accent de la forte conviction; je l'aime parce qu'_il_ est _un_

femme excellent.»

Tu vois, bonne amie, que nous ne t'avons pas maltraitée entre nous

deux. Aussi ne le mériterais-tu pas. Je t'aime--tu dois t'en douter un

peu--et je suis fort attaché à St[ewart], qui me porte un bon

sentiment de confiance et de véritable amitié.

La duchesse de Sagan[259] est ici; je crois te l'avoir mandé

dernièrement. J'ai fait éviter à St[ewart] une rencontre avec elle

chez Lawrence. Elle allait avoir lieu sans un heureux hasard. Elle a

fait la sottise de tourner la tête à Paul[260] en Italie, qui de son

côté à fait celle de faire ce voyage non seulement sans ma permission,

mais contre mon gré. Je l'attends ici, dans peu de jours, de

Ratisbonne où il est en ménage. Je lui laverai fièrement la tête, et

je le renverrai en deux fois vingt-quatre heures.

[259] SAGAN (Catherine-Frédérique-Wilhelmine DE BIREN, princesse

DE COURLANDE, duchesse DE), fille de Pierre, dernier duc de

Courlande de la maison de Biren, et de sa femme, née de Medem.

Elle était née le 8 février 1781 et épousa successivement:

1º le 23 juin 1800, Jules-Armand-Louis, prince de Rohan-Guéménée,

général-major autrichien, né le 20 octobre 1768, mort à Prague le

13 janvier 1836. Elle divorça le 7 mars 1805.

2º le 5 mai 1805, le prince Vassili Serguéïévitch Troubetzkoï,

membre du conseil de l'Empire, né le 25 mars 1776, mort à

Saint-Pétersbourg en 1841. Divorce prononcé en 1806.

3º le 17 juillet 1819, Charles-Rodolphe, comte de

Schulenburg-Vitzenburg, lieutenant-colonel autrichien, né le 2

janvier 1788, mort après 1852.

La duchesse de Sagan mourut sans enfants le 29 novembre 1839. Son

titre passa à la maison de Talleyrand-Périgord, par suite du

mariage de sa sœur Dorothée (1793-1862) avec le comte Edmond de

Talleyrand-Périgord (1787-1872), neveu du prince de Bénévent,

devenu duc de Dino en 1827 (ŒTTINGER, _Moniteur des

dates_.--STROBL VON RAVELSBERG, t. I, p. 314).

[260] Esterhazy.

J'ai au reste commencé par gronder d'importance la duchesse; je lui ai

fait verser des larmes amères sur sa conduite; elle a pleuré de

conviction, ainsi qu'il lui arrive aussi souvent que je lui dis la

vérité--et elle recommencera demain à faire de nouvelles sottises.

Rien, dans ce bas monde, ne ressemble à une mauvaise tête de femme.

Madame de S[agan] est une personne de beaucoup d'esprit, d'une forte

conscience, d'un jugement infiniment sain[261] et d'un calme physique

à peu près imperturbable. Eh bien! elle ne fait que des bêtises, elle

pèche sept fois par jour, elle déraisonne et elle aime comme l'on

dîne. J'ai su tout cela quand, dans un moment d'abandon du ciel, j'ai

voulu la _rendre raisonnable en actions_. J'avais entrepris la besogne

sans amour; j'ai poussé l'entreprise par entêtement; je m'y suis

livré comme à la solution d'un problème de haute science. Je n'ai rien

fait; je me suis fâché contre moi-même, j'ai été plein de rancune

contre moi; je me suis trouvé si sot que je me suis fait pitié; mais

il n'est pas dans ma nature d'abandonner légèrement une volonté. Je me

suis placé un terme et, avec la même force de volonté avec laquelle je

l'ai atteint, je ne l'ai pas franchi[262].

[261] Au Congrès de Vienne: «Par son esprit supérieur, il n'eût

dépendu que de cette femme remarquable d'exercer une grande

influence sur les affaires sérieuses: son jugement était une

autorité; mais elle n'en abusait pas» (Comte A. DE LA

GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de Vienne_, édition du

Conte Fleury, p. 87).

[262] Metternich avait rompu avec la duchesse de Sagan en octobre

1814. Voir _Introduction_, p. XXVII, et GENTZ, _Tagebücher_, t.

I, p. 293.

Mon amie, voilà _mon aventure_ avec Mme de S[agan]. Il me reste, de

cette époque de ma vie, un sentiment de peine et de dégoût que je puis

sentir, mais pas décrire. Toi qui me connais maintenant, tu ferais

mieux le tableau de ce que j'éprouve que je ne pourrais le faire

moi-même. Plusieurs de mes amis, au fait de la chose, n'ont jamais

conçu que je puisse en être amoureux. Je ne l'ai jamais été: j'ai aimé

et soutenu mon entreprise impossible; je m'y suis livré avec la

constance que je mets en toutes choses. Je l'ai abandonnée comme un

mathématicien abandonnerait, après des années de recherches, la

solution de la quadrature du cercle. J'ai enfin été fou, comme l'est

ce mathématicien, quand il se livre à une recherche placée hors de

tout succès.

Ces mêmes amis n'ont pas conçu davantage comment j'ai pu ne pas me

brouiller à couteau tiré avec cette femme. Je ne me suis pas brouillé

avec elle, parce que je ne l'estime pas assez pour cela--je me suis

brouillé à son sujet avec moi-même. Je ne la hais pas, parce que je ne

l'ai jamais aimée; je hais le temps que j'ai voué à une conception

fausse, et je me suis arrêté là pour être dispensé de me haïr

moi-même.

Mon amie, voilà encore un côté que tu apprends à connaître en détail,

que je n'ai jamais trouvé l'occasion de t'expliquer, et que je veux

que tu connaisses, car je veux que tu n'aies nulle illusion sur mon

compte. J'ignore si je ne tiens pas tout autant à être connu de toi

qu'aimé; il est de fait que je ne tiendrais pas à ton amour, s'il ne

portait sur moi, tel que je suis, et si au contraire il pouvait porter

sur un être de raison qui ne serait pas moi. Entre nous, mon amie pour

la vie, point d'illusion sur une question fondamentale quelconque.

J'ai vingt défauts, tu finiras par les connaître tous. Je ne crains

pas de te les découvrir, car je crois être sûr d'avoir encore plus de

qualités essentielles. Je tremble quelquefois davantage de ton opinion

trop favorable que de légers doutes. Je tiens à ce que ton jeu soit

sûr; je me mépriserais si je ne me plaçais pas vis-à-vis de toi dans

_l'indécente parure de la vérité_; je mourrais le jour où je me

mépriserais.

Ce 7.

Voilà tout à l'heure un mois que je suis à Vienne. Il va y en avoir

deux et peu de jours que je t'aime; le mois de Vienne me paraît un

siècle; le temps que je t'aime me paraît un instant. Mon amie, tu m'as

écrit dernièrement que tu recherchais toujours dans mes lettres des

mots qui te prouvent mon sentiment pour toi. Je crois que la

découverte ne doit guère te coûter de peine.

Mon parti est pris; je ne quitterai Vienne que vers la fin de février,

et je ne rejoindrai l'Empereur qu'à Florence. J'attends, pour fixer

ma pensée sur le mois de juillet, ta première réponse à la lettre que

je t'ai écrite à ce sujet.

Nous avons ici quelques Anglais: un milord et une Lady Ponsonby[263],

personnages insignifiants; un master et une miss Talbot, plus

insignifiants encore, un lord Bingham[264], jeune homme d'une jolie

figure. Cette figure-là lui vaut des œillades dans la société. Si

j'étais femme, je le trouverais trop jeune et trop joufflu; comme

homme, je le trouve par trop insignifiant. Il a des bras et des coudes

tellement arrondis que je parie gros que ses idées ne le sont pas.

[263] PONSONBY (John, baron, puis vicomte), né vers 1770, devint

baron Ponsonby à la mort de son père (1806). Ministre à Buenos

Ayres (1826), à Rio de Janeiro (1828), à Naples (1832),

ambassadeur à Constantinople (1832-1837), à Vienne (1846-1850),

créé vicomte Ponsonby en 1839, mort à Brighton, 21 février 1855.

C'était un homme d'une beauté exceptionnelle. Il était le

beau-frère de Lord Grey et il avait épousé le 13 janvier 1803

Élisabeth-Frances Villiers, cinquième fille de George, quatrième

comte de Jersey, laquelle mourut à Londres le 14 avril 1866 sans

enfants (_Dictionary of National Biography_, t. XLVI, p. 86).

[264] BINGHAM (George-Charles), troisième comte de Lucan, né à

Londres, 16 avril 1800. Entra dans l'armée comme enseigne au 6e

d'infanterie le 29 août 1816. Il permuta pour le 3e d'infanterie

de la garde, le 24 décembre 1818, fut mis à la demi-solde le jour

suivant, voyagea en Autriche et en Russie et fut réintégré comme

lieutenant au 8e d'infanterie le 20 janvier 1820. Pendant la

guerre de Crimée, il commanda la division de cavalerie anglaise

et ordonna la charge de Balaklava (25 octobre 1854). Il fut nommé

lieutenant-général en 1858, général en 1865, feld-maréchal en

1887 et mourut à Londres le 10 novembre 1888 (_Dictionary of

National Biography_, Supplément, t. I, p. 196).

Nous sommes occupés depuis une quinzaine des sottises qui se font à

Paris[265]. Je ne voudrais pas être premier ministre dans ce pays,

mais, si je l'étais, je ferais bien des choses qui ne s'y font pas. Il

y a, dans tout cela, un homme qui fait beaucoup de mal, car il a le

malheur d'être un aventurier, et il n'est, à mon avis, point d'exemple

qu'un aventurier ait fait du bien[266]. Si tu ne devines pas l'homme,

je ne te le nomme pas, et pour cause.

[265] Depuis 1817, à chaque renouvellement partiel de la Chambre

des députés, le groupe libéral s'était trouvé accru en nombre et

en puissance. Les gouvernements étrangers s'étaient inquiétés de

ces succès et ils pesèrent sur Louis XVIII et sur Richelieu, pour

les amener à prendre des mesures contre les libéraux. Le duc de

Richelieu prépara la modification de la loi électorale, mais il

ne fut pas suivi par quelques-uns de ses collègues, Decazes,

Gouvion Saint-Cyr et Pasquier. Richelieu donna sa démission le 21

décembre 1818. D'abord chargé par le roi de reconstituer le

ministère, il échoua dans cette tentative. Decazes fit donner la

présidence du conseil au général Dessolle et prit pour lui le

ministère de l'Intérieur. Le nouveau cabinet était constitué le

29 décembre 1818. Sa tendance était libérale.

[266] La chute du duc de Richelieu et son remplacement par le

comte Decazes, au moment où le premier s'apprêtait à faire

modifier la loi électorale à laquelle on imputait les succès des

libéraux, avait vivement irrité le prince de Metternich.

Plusieurs fois, dans la suite de sa correspondance avec Mme de

Lieven, il reviendra sur les «affaires de France».

Malgré la rancune que le prince conservait à M. Decazes, ce mot

d'aventurier ne peut désigner cet homme d'État, rien dans la vie

de ce dernier ne pouvant donner prise à une appellation de ce

genre. D'autre part, l'estime professée par le futur chancelier

pour M. de Richelieu rend bien invraisemblable l'application de ce

terme à ce ministre, encore que sa carrière mouvementée soit plus

susceptible de l'expliquer.

Nous pensons donc que, par ce mot d'_aventurier_, M. de Metternich

voulait désigner Pozzo di Borgo, alors ministre de Russie à Paris,

ce qui ferait comprendre le soin mis à ne pas prononcer son nom

dans une lettre destinée à l'ambassadrice de Russie à Londres.

Pozzo avait pris une part active aux incidents de la crise

ministérielle française. Il a raconté lui-même son rôle dans une

dépêche au comte de Nesselrode, du 20 décembre 1818/1er janvier

1819, récemment publiée dans le t. III de l'ouvrage de M. A.

POLOVTSOFF: _Correspondance diplomatique des ambassadeurs et

ministres de France en Russie et de Russie en France_ (dépêche no

734, p. 1).

Nous renvoyons le lecteur à cette importante dépêche pour les

détails du rôle de Pozzo. Encore que ce rôle se fût exercé dans un

sens hostile à M. Decazes, M. de Metternich pouvait en vouloir à

son acteur de son intervention maladroite.

Dans une lettre du 21 février à Mme de Lieven, le prince dit:

«_L'aventurier_ a creusé un abîme sous les pas de ceux qu'il

voulait servir de la meilleure foi du monde. C'est lui en grande

partie qui a mené les choses là où elles en sont.»

Dans une autre lettre (voir le no 13), M. de Metternich avait déjà

dit, parlant de Pozzo: «Le terrain de Paris qu'il a tant contribué

de gâter, lui paraît intenable à la longue.»

Enfin, dans une lettre à Gentz, du 16 août 1825, publiée dans ses

_Mémoires_, t. IV, p. 195, le prince applique directement ce même

nom d'aventurier à Pozzo: «Il y a des années que j'ai jugé Pozzo

comme vous le faites. Il y a dans ma nature quelque chose qui me

fait aller tout droit à certains hommes, comme la piste conduit le

chien de chasse au gibier. A peine les ai-je flairés, qu'ils

s'éloignent de moi, et dès lors il n'y a plus de rapprochement

possible entre nous. Ces hommes sont plus ou moins des

_aventuriers_ comme Pozzo, Capo d'Istria, Armfeldt, d'Antraigues,

etc. Sans que je connaisse les gens de cette espèce, ma nature se

soulève contre eux.»

Ce n'est pas la carrière de Pozzo, né Corse, mais successivement

au service de la France et de la Russie, qui peut contredire M. de

Metternich.

Il est donc probable, selon nous, que dans la présente lettre, le

mot _aventurier_ désigne Pozzo di Borgo.

Lord Castlereagh paraît avoir couru de bien grands dangers[267].

J'aurais été bien peiné qu'il lui fût arrivé du mal. Tu vois que je ne

suis pas d'accord en tous points avec notre amie, Lady Jersey.

[267] _Moniteur universel_ des samedi 26 et dimanche 27 décembre

1818, nos 360 et 361, p. 1501: «Londres, le 21 décembre.--Lord et

Lady Castlereagh et leur suite (venant de Paris) ont débarqué à

Douvres samedi soir. La batterie les a salués de vingt et un

coups de canon. Sa Seigneurie s'était embarquée à Calais dans

l'après-midi de jeudi dernier et elle était arrivée devant

Douvres dans la même soirée; mais le temps était si mauvais qu'on

ne put débarquer. Le bâtiment fut chassé dans la Manche

jusqu'au-dessous de Brighton; et ce ne fut que samedi à 2 heures

qu'il revint en vue de Douvres, totalement démâté. Plusieurs

canots sortirent et le touèrent jusque dans le port.»

_Moniteur universel_ du dimanche 3 janvier 1819, no 3, p. 10.

«Londres, le 29 décembre... Après les cinq ou six premières heures

de la tempête, Lord Castlereagh se trouva trop affecté par le

mouvement du vaisseau pour rester sur le pont dans sa voiture avec

son épouse; il descendit dans la cabine. Mais Lady Castlereagh ne

voulut jamais quitter le pont, quoique les vagues vinssent à

chaque instant se briser sur sa voiture.»

Ma bonne amie, j'ai l'air de t'avoir quittée pendant tout le temps

qu'il m'a fallu pour écrire la page et demie qui précède; je répare

l'apparence par l'assurance que je t'aime du fond de mon cœur et de

toutes mes meilleures facultés.

Nous sommes enveloppés dans les brouillards. Le temps n'est pas froid,

mais il me fait du mal; mon physique même a l'air de répugner à tout

ce qui n'est ni froid ni chaud. Ma pauvre amie, je suis sûr que nous

avons encore de commun cette disposition toute physique. Si brouillard

il y a, pourquoi ne respirons-nous pas la même vapeur: il vaut bien la

peine que le ciel fasse du brouillard à Londres et à Vienne; je le

dispenserais de tant de soins, s'il voulait me permettre de

m'envelopper avec toi du même.

Le carnaval, que tu crains tant, a commencé par un bal que nous a

donné M. de Caraman[268]. Le bal était joli, tout ce qu'il y a de

joli à Vienne y était rassemblé. J'y suis arrivé à 11 heures et demie,

pour en repartir à une heure. Je n'ai point _péché_ dans ce laps de

temps. Je n'ai pas même à me reprocher d'avoir dit un mot plaisant ou

fait pour plaire; je n'ai pas eu une pensée aimable; je me suis tenu

près des numéros 1 et 2 masculins et féminins; aussi me suis-je senti

un grand poids en entrant dans mon lit.

[268] CARAMAN (Victor-Louis-Charles DE RIQUET, comte, puis

marquis, puis duc DE), ambassadeur de France à Vienne. Né à Paris

le 24 décembre 1762. Cadet au régiment d'Aunis-Infanterie (1er

avril 1778); enseigne surnuméraire au régiment des gardes

françaises (21 mars 1779); rang de capitaine dans

Royal-Lorraine-Cavalerie (24 juin 1780), dans Noailles-Dragons

(28 mai 1783); capitaine de remplacement (10 juin 1785); major en

second au régiment de Picardie (1er avril 1788). Émigré en août

1791. Attaché avec le grade de major à la suite du roi de Prusse

pendant les campagnes de 1792 et 1793. Major au service anglais

(régiment de Salm-Kyrburg-Hussards), du 25 avril 1794 au 24

décembre 1795. Reprend du service en Prusse comme colonel de

cavalerie en 1797. Nommé colonel de cavalerie par Louis XVIII le

15 avril 1800 pour prendre rang du 30 janvier 1798. Rentre en

France en 1802, mais est arrêté à Paris et enfermé au Temple,

puis à Ivrée, en Piémont, où il reste cinq ans. A sa libération,

donne sa démission de colonel (1807). Maréchal de camp pour tenir

rang du 13 août 1814; maréchal de camp titulaire le 1er juillet

1815. Retraité le 22 novembre 1820. Nommé au grade honorifique de

lieutenant-général le 13 décembre 1820. Ministre à Berlin (1814),

ambassadeur à Vienne (1815-1828), assiste aux Congrès

d'Aix-la-Chapelle, de Troppau, etc. Il mourut le 25 décembre

1839. Il avait épousé le 1er juillet 1785

Joséphine-Léopoldine-Ghislaine de Mérode-Westerloo (_Archives

administratives du ministère de la guerre_).

«Vienne, le 6 janvier.--M. le marquis de Caraman, ambassadeur de

Sa Majesté Très Chrétienne, est de retour en cette capitale depuis

la fin de décembre. Son Excellence a rouvert son hôtel, le jour de

l'an, par une fête où s'est trouvée réunie la plus haute et la

plus brillante société de Vienne» (_Moniteur universel_ du lundi

18 janvier 1819, no 18, p. 69).

Je vais donner un bal dans huit à dix jours. Les bals, chez moi, sont

toujours aimables, car ils se composent de 400 à 500 personnes. Mon

local est grand, je puis faire souper assis plus de 200 personnes. Ce

n'est également pas ces jours-là que je pèche.

Adieu, mon amie. J'envoie cette lettre par le courrier hebdomadaire à

Paris. Engage N[eumann] à m'envoyer bien exactement tes lettres. J'en

ai le besoin le plus fort, ce besoin qui ressemble à celui que nous

autres, pauvres humains, avons de l'air. Il m'est si prouvé que je vis

bien plus hors de moi que dans moi, que je ne fais pas une phrase

banale en me servant de cette comparaison.

Je suis un homme singulier. Sais-tu ce qui, dans un rapport comme

l'est le nôtre, me tourmente souvent? C'est la seule idée qu'un

lecteur indiscret pourrait trouver que mes lettres ressemblent à

celles qu'écrivent à foison tous les amoureux. Or, comme je suis

convaincu que je n'aime pas comme le commun des amoureux et des

amants, que mon sentiment est placé sur une ligne tout autre--et, je

m'en vante, plus élevée,--j'entre également dans la peur que ce même

lecteur, en voyant cette déclaration, serait forcé de me prendre pour

un franc idéaliste. Je ne suis pourtant ni un amant comme tous, et

bien moins un idéaliste, comme beaucoup d'entre eux.

Je suis tout pratique, tout terre à terre, tout simple. Je t'aime

comme la vie; je satisfais à un besoin en t'aimant et en te le disant.

Rien de moi à toi n'est placé hors de la réalité; je ne suis pas

amoureux de toi, mais je t'aime. Je ne me livre à aucune chimère, mais

je m'accroche à la vérité. Aussi, bonne amie, si tu ne sens pas comme

moi, je ne t'en veux pas: si tu avais passé du temps avec moi, tu me

comprendrais mieux; je te pardonnerais et je ne t'en aimerais pas

moins.

Adieu, bonne amie. Je te dirais: aime-moi et surtout ne m'oublie pas,

si je ne sentais que je te dirais une bêtise et une injure.

No 12.

Vienne, ce 8 janvier 1819.

Mon amie, me voilà arrivé à la douzaine; douze lettres qui, vu leur

volume, en valent cinquante, et qui, vu ce que j'aurais voulu te dire,

ne disent pas le quart de ce que j'ai senti en te les écrivant. Les

numéros de mes lettres avancent, au reste, bien d'eux-mêmes, tandis

que le terrible temps n'avance pas!

Ma bonne amie, je suis ici depuis un mois; je vais y passer encore à

peu près six semaines. Le voyage d'Italie, loin de me faire plaisir,

me pénètre d'avance de dégoût et d'ennui. Il ne me convient pas, parce

qu'entre nous deux j'aurais préféré ne pas me déplacer, à moins que

cela ne soit à bonnes enseignes et, en fait de bonnes enseignes, rien

ne peut me conduire au midi. Pourquoi faut-il que tu sois tout juste

là où tu es? Tout autre part, j'aurais la chance de te voir bien plus

facilement et par conséquent plus souvent. Il ne se passera guère deux

ou trois ans sans que je ne franchisse les Alpes. Si tu étais à Paris,

nous ne serions pas séparés par la mer, par cette mer qui suffit pour

constater l'illégitimité d'un enfant, et qui a manqué engloutir Lady

Castlereagh[269]!

[269] Voir p. 116.

A Berlin, il suffirait d'un médecin complaisant pour te faire aller

aux eaux de la Bohême. A Vienne enfin! Je n'ose m'arrêter à cette

pensée! Sais-tu, sens-tu, mon amie, ce que serait Vienne, cette ville

que je n'aime pas, qui m'excède aujourd'hui comme une maîtresse qui

aime seule et que l'on paie de dégoût et de haine? Mon amie, faut-il

donc absolument que la distance se mêle, parmi tant d'autres

obstacles, à toutes les difficultés qui se trouvent placées entre

nous, qui sommes si fort faits pour nous appartenir? Nés à 800 lieues

l'un de l'autre, la nature a eu l'air de ne pas vouloir elle-même que

nous nous rencontrions jamais. Le contact a eu lieu; il a été décisif,

et nous voilà de nouveau à la moitié de la distance première. Ne va

pas croire que je regrette la rencontre à Aix-la-Chapelle, ce lieu de

circonstance et cependant si décisif; je l'aime comme tout ce qui me

ramène à toi, à toi qui me fait aimer jusqu'à ma peine. Permets-moi de

me plaindre, jusqu'au jour où je n'aurai plus aucun motif de _nous_

plaindre.

Je suis actuellement bien longtemps sans nouvelles de ta part. Je sais

que le fait ne saurait être autre, et j'attends avec impatience tes

premières nouvelles par N[eumann]. Je ne sais pourquoi il me paraît

que tu m'appartiendras davantage le jour où tu seras à ses côtés. Je

trouve quelque chose de plus réglé dans la marche; je sais où te

trouver, je calcule mes moyens, je dispose de ces moyens, et tout dans

le cadre est plus _mien_. Bonne amie, sens-tu combien je suis heureux

de pouvoir te mettre au nombre de mes _propriétés_, de ne plus devoir

te regarder comme un être étranger? Sois loin autant que tu le

voudras, tu ne m'appartiendras pas moins.

J'ai eu aujourd'hui toute l'Angleterre viennoise à dîner chez moi. Je

te l'ai décrite dernièrement, cette stérile association d'êtres

insignifiants. J'ai été bien malheureux à table, assis entre deux

dames, dont celle qui parle le mieux le français le parle dix fois

plus mal que je ne parle l'anglais. Voilà bien une autre entrave à

l'amour que la distance! A l'amour, s'entend, autre que celui qui se

passe tout en actions et en gestes, et qui, par ce seul fait, est bien

éloigné du nôtre. Que ferions-nous si le ciel ne nous avait donné deux

et même trois langues et une foule de plumes pour nous parler? J'aime

bien mieux encore nos entraves avec nos moyens, que toutes les

facilités sans moyens de l'âme et du cœur; mais, bonne amie, ces

moyens, tout bons qu'ils sont, laissent encore beaucoup à désirer! Je

ne fais cette remarque que pour le lecteur indiscret qui, si je ne la

faisais pas, me prendrait à peine pour un homme; et pourtant je le

suis, et bien homme. Tu ne m'aimerais pas, si je ne l'étais pas. Ce

n'est que l'être qui est bien et tout ce qu'il doit être qui sait

aimer. Il y a tant d'individus qui ont la prétention de le savoir, qui

n'en ont pas les premières facultés; ce sont ces êtres-là qui

assureront de la meilleure foi du monde que _je ne sais pas aimer_.

Crois-tu encore qu'ils aient raison dans leur absurde thèse? Comme

l'_homme de glace_ s'est fondu devant toi, combien tu dois lui avoir

découvert de cœur, là où on lui suppose le vide le plus rebutant!

Jugez après cela sur les réputations! «Vous-a-t-il aimée?» a demandé

une femme spirituelle à une autre qui prétendait que son ami était

_une espèce de moi_. Mon amie, tu pourrais bien te trouver, dans le

cours de ta vie, dans le cas d'interjeter cet appel contre maint

jugement sur mon compte? Et que me font tous ces jugements? Juge-moi,

et je me soumets à ton arrêt, quel qu'il puisse être.

Bonsoir, mon amie. Je vais me coucher, car je ne me porte pas tout à

fait bien. Mes nerfs sont agacés et le temps froid et brumeux me fait

toujours mal. J'ai vu par les feuilles qu'un terrible brouillard à

Londres y a intercepté dans les salles de spectacle même la vue de la

scène[270]. Nous n'avons pas de ces brouillards dans les rues de

Vienne, mais il me paraît qu'il peut en exister en moi.

[270] _Moniteur universel_ du lundi 28 décembre 1818, no 362, p.

1506. «Londres le 22 décembre.--Londres a été hier enveloppé dans

un épais brouillard, tel qu'on n'en avait pas vu depuis plusieurs

années... De dessus les trottoirs, on n'apercevait pas les

voitures qui roulaient au milieu du pavé... Dans les théâtres,

les spectateurs apercevaient à peine les acteurs.»

Ce 9 janvier.

J'ai reçu aujourd'hui le premier courrier hebdomadaire sans lettre de

toi. Tu étais partie de Paris, sans doute, et j'en suis bien aise. Je

suppose qu'il ne se passera pas huit jours sans que j'en reçoive de

N[eumann].

Mon Dieu, combien les êtres me paraissent heureux, qui ont le bonheur

de pouvoir se plaindre que leur ami ou leur amie a laissé passer un

quart d'heure duquel l'amour pouvait faire son profit. Huit jours ne

me paraissent rien, à force que les mois de séparation me paraissent

longs.

Ce courrier m'a au reste également porté des nouvelles de Londres, où

tu ne pouvais point être arrivée. _En revanche_, j'ai une lettre de

Lady Jersey, qui me dit sur à peu près six pages:

Qu'elle a reçu avec beaucoup de plaisir la lettre que tu lui as remise

de ma part, qu'elle m'aime beaucoup et qu'elle me prie de faire le

bonheur des pauvres Italiens, bien malheureux _encore_ (c'est-à-dire

aussi longtemps que l'ancienne République romaine ne sera point sortie

de la poussière de 19 siècles);

Qu'elle aura un bien grand plaisir à me revoir le plus tôt possible,

et qu'elle se flatte que M. Hobhouse sera élu représentant pour

Westminster[271]; qu'elle a fait avec plaisir la connaissance de Marie

et qu'elle est fâchée que Lord Castlereagh ne se soit pas noyé;

Qu'elle compte bien aussi venir à Vienne le jour de l'ouverture de nos

Chambres.

[271] HOBHOUSE (John Cam), né à Redland près Bristol le 27 juin

1786. Il est connu surtout comme l'ami et l'exécuteur

testamentaire de Lord Byron. En février 1819, il brigua, comme

candidat radical, le siège de la chambre des Communes de

Westminster, laissé vacant par la mort de Sir Samuel Romilly.

Bien qu'appuyé par Sir Francis Burdett, il échoua par 3,861 voix

contre 4,465 à son concurrent whig George Lamb, frère de Lord

Melbourne. Il eut sa revanche en 1820 après la dissolution du

Parlement et l'emporta sur Lamb par 446 voix. En 1832, il fut

secrétaire pour la guerre, puis, en 1833, secrétaire pour

l'Irlande, mais démissionna la même année.

Premier commissaire des bois et forêts lors du premier ministère

Melbourne (juillet-novembre 1834), président du bureau de contrôle

pour les Indes dans le second ministère Melbourne (29 avril

1835-septembre 1841), il reprit ce poste dans le premier cabinet

de Lord John Russell (10 juillet 1846-février 1852). Créé baron

Broughton de Gyfford, il mourut le 3 juin 1869 (_Dictionary of

National Biography_, t. XXVII, p. 47).

Elle se signe à la fin, en m'apprenant qu'elle est, avec la plus

sincère amitié et le plus profond respect, Lady Jersey.

Il y a dans les femmes anglaises quelque chose de tout particulier.

Leurs idées vont, comme leurs gestes, là où on ne croit jamais les

voir arriver. Il y a, dans leur tête, une franchise de pensée, une

irrégularité d'idées qui ne peut être rendue que par des tournures de

phrases étrangères à tout style continental.

J'ignore si le continent force à la continence, mais celle des

Anglaises ainsi que celle des Anglais, en actions, paroles et pensées,

est autre que la nôtre.

Ma bonne amie, je t'aime bien plus que Lady Jersey et je sais même

que, dans aucune position de ma vie, je n'eusse pu l'aimer autant que

toi. Je parie que Lady Jersey, dans le commerce le plus intime, me

trouverait très peu élevé, froid, sans imagination et par conséquent

apte à peu de choses; tandis que toi tu me prendras toujours pour ce

que je suis; ma pensée est comprise par toi, ma volonté l'est de même,

mon esprit te paraît de l'esprit, et beaucoup plus d'élévation te

paraîtrait de la folie. L'élévation de l'esprit doit correspondre à la

hauteur des objets; il n'est permis qu'à l'imagination de franchir

toutes les bornes hors celles des bienséances.

Mais, mon amie, la vie et toutes les choses dans cette vie sont des

réalités, et elles offrent par conséquent un but que l'on n'atteint

qu'avec de l'esprit, et que l'on n'atteint pas ou que l'on franchit

avec la seule imagination, ce qui vaut une défaite.

Il se passe aujourd'hui des choses à Paris qui ne prouvent pas pour

l'esprit de notre pauvre Richelieu, et qui passent de beaucoup ce

qu'il s'est imaginé[272]. Lady J[ersey] serait peut-être contente de

moi, si elle savait que mon imagination s'est depuis longtemps élevée

à la hauteur nécessaire pour prédire à Richelieu ce qui arriverait.

Elle sera au reste passablement contente de ce qui vient d'arriver.

[272] Voir p. 114.

Je n'ai jamais formé de vœux plus sincères pour que le repos ne soit

point troublé ni en France, ni autre part. Je les forme tels, d'abord

parce que j'aime le repos public, tout autant que mon amie Lady Jersey

aime le mouvement, et puis parce que dans le mouvement se trouvent

d'immenses obstacles à ce que le monde peut encore m'offrir de

consolations et de bonheur! Il ne nous manquerait plus qu'une

révolution entre nous deux; je trouve qu'il y a bien assez des

distances seules et des cent inconvénients qu'elles entraînent pour

deux pauvres amis tels que nous. Il m'est clair que, pour être

parfaitement heureux, il faudrait que je fusse ambassadeur ou, ce qui

serait bien plus facile encore, simple voyageur _sans plus_. Combien

il y a d'individus qui m'envient ce _plus_ que je déteste! Combien je

serais heureux, si je pouvais me défaire de ce _plus_ pour avoir

_tout_!

Mon amie, avec quelle impatience j'attends ta première lettre! Comme

je la lirai vite et comme je serai fâché d'en avoir fini la lecture,

mais aussi, combien je la relirai! Je viens de lire dans une gazette

qu'un enfant est venu au monde qui avait le cœur hors de la poitrine,

par conséquent hors du corps. Je comprends le fait aussi souvent que

je pense à toi, et je me retrouve un cœur bien malade, dès que je

fais un retour sur moi-même; ce cœur est alors bien _dans moi_.

Ce 10.

Je me trouve le temps de t'écrire, et je vais l'employer, comme je

n'ai rien à répondre à des lettres que je n'ai pas encore reçues, à

te faire une petite déduction philosophique sur les pressentiments.

Notre être se compose, sans nul doute, de deux essences. L'une est

toute matérielle, c'est-à-dire toute soumise aux lois qui gouvernent

la nature, telles que la pesanteur spécifique, les forces attractives

et répulsives, les opérations, les compositions et les décompositions

chimiques, etc., etc.

L'autre est d'une essence toute différente; elle n'est (prise

abstraitement) soumise à aucune de ces lois--appelle-la âme, esprit,

tout comme bon te semblera. Ces deux essences, unies, forment la vie;

séparées, elles établissent la mort de la partie matérielle, qui,

abandonnée aux seules lois qui gouvernent la nature, se décompose

bientôt dans ses principes élémentaires. C'est ainsi, mon amie, qu'un

jour les mêmes combinaisons qui forment aujourd'hui _ton corps_

vivifieront et animeront des centaines d'êtres en entrant dans leur

composition. L'âme survit à cette destruction, car elle n'est et ne

peut point être soumise aux conditions qui la nécessitent. Dans l'état

de vie, l'âme a besoin d'_intermédiaires_, d'_organes_ assez subtils

pour ne pas échapper au contact de l'âme et assez substantiels pour

être en rapport avec la matière plus grossière. Ces organes forment le

système nerveux. Toutes les idées nous viennent par le moyen des sens,

tout comme la faculté de les concevoir n'est que du domaine de l'âme.

Il faut que je passe par toutes ces petites démonstrations assez

pédantesques, pour arriver à ma démonstration.

Je ne te demande que d'admettre mes thèses précédentes et de les

regarder comme démontrées et comme chrétiennes, c'est-à-dire comme

fondées sur la saine morale, qui, elle-même, n'est que la saine

raison.

Il existe donc deux essences différentes entre elles, mais que le

Créateur a trouvé le moyen de placer, par des intermédiaires, dans un

contact assez direct pour qu'elles puissent réagir l'une sur l'autre.

C'est ainsi que l'âme peut tuer le corps, et que la maladie peut

suspendre toutes les fonctions apparentes de l'âme. En admettant ces

faits, il existe deux points de départ pour un même effet. Je m'arrête

à l'effet que l'on nomme l'amour.

Nos sens peuvent nous porter vers un être homogène; mais aussi l'âme

peut-elle rechercher sa pareille.

Rien, sinon l'âme (cet être placé dans une si grande indépendance de

ce _moi_, qui est bien lourd et bien matériel) ne peut faire la

première découverte de l'âme qui correspond à elle-même (et les âmes

sont certes entre elles dans un contact qui échappe à notre

connaissance, parce qu'il échappe à nos sens) sans que le _moi_ s'en

doute encore, sans que peut-être il s'en doute jamais. Pour que la

matière participe à la connaissance du fait, il faut des circonstances

matérielles: la rencontre, la vue, certaine influence peut-être toute

matérielle. Si ces circonstances n'ont pas lieu, la seule connaissance

que vous acquérez se borne à une pensée, à un désir, à une recherche

vague et indéfinie. Si elles ont lieu, bien des causes matérielles

encore peuvent empêcher que la pensée et que les vœux tout

intellectuels ne se réalisent point: causes telles que la rencontre

de personnes d'un âge très différent, de relations soumises à la gêne

d'un cadre donné, ainsi que la société en offre beaucoup.

Si, au contraire, aucun de ces obstacles matériels n'existe, si les

individus sont placés sur une même ligne intellectuelle, c'est-à-dire

si la nature et la fraîcheur de leurs organes intellectuels est la

même et que le contact a lieu--alors, mon amie, ces êtres ne

s'échappent pas. Il s'établit entre eux des rapports qui leur semblent

connus; ce qui naît de la connaissance matérielle,--confiance,

abandon, sécurité--se développe au moment du contact même. Vous ne

faites qu'apprendre à connaître ce que vous connaissiez déjà, vous

croyez à ce que vous savez, vous aimez ce que vous aimiez déjà.

Mon amie, trouves-tu un peu de solution de ce qui nous est arrivé dans

mes thèses philosophiques? Crois-tu à ma doctrine? Rentre en toi-même

et cherches-y la réponse à mes questions.

Or, l'un des reproches que bien des sots m'ont faits dans le cours de

la vie a été celui que je ne savais pas aimer, parce que je raisonne

l'amour.

D'abord, je raisonne sur tout et en toute occasion, car j'aime bien

mieux savoir que croire, et puis j'aime bien mieux ce qui m'est prouvé

que ce qui n'est que probable. Crois-tu que tu puisses perdre à mon

raisonnement? que le sentiment que je te porte puisse en devenir plus

calme et surtout plus froid? en un mot que je n'aime pas mieux, vu mes

raisonnements, que si je ne raisonnais pas? Perds-tu à la thèse que

j'admets, qu'il puisse exister entre deux êtres une identité de

pensées telle que rien ne puisse plus les séparer? que cette

identité, se trouvant placée sous l'empire d'une loi qui, ainsi que

toutes, sont l'œuvre du Créateur lui-même, est placée ainsi hors des

principes de destruction qui gouvernent la nature? Non, mon amie, tu

ne te plaindras jamais que ton ami raisonne ainsi qu'il le fait, et il

trouve un charme inexprimable à avoir rencontré un être qui le

comprenne.

Cette lettre, mon amie, je ne l'écrirais pas à une _petite femme_: je

ne te dis pas que je ne puisse être amoureux d'une femme de cette

espèce, mais je ne saurais l'aimer de toutes les facultés de mon âme.

Mes sens pourraient être satisfaits près d'elle, mais mon cœur ne le

serait pas.

Ma personne pourrait lui appartenir, mais non ma vie.

Et toi, mon amie, _que j'ai trouvée_, tu es à quatre cents lieues de

moi!

Ce 12.

Je n'ai pas eu un moment à moi dans la journée d'hier. Lawrence a

commencé par m'enlever trois heures de la matinée, et il les a

employées à terminer mon œil droit. S'il a besoin d'autant d'heures

pour le reste de mes traits, ils vieilliront plus qu'ils ne le sont

déjà, avant la fin du tableau. L'œil droit, au reste, a parfaitement

réussi; je ne puis m'empêcher d'y reconnaître le mien.

A la suite de cette longue épreuve, j'ai passé trois autres heures

entre les propositions à faire à la Diète germanique, les nouvelles de

Paris, les insolences des gazetiers de Weimar, les folies de quelques

professeurs allemands, le Concordat bavarois[273] et la fuite de

l'hospodar de Valachie[274].

[273] Le Concordat entre la Bavière et le Saint-Siège avait été

signé en octobre 1817, mais, publié par le roi Maximilien Ier

avec un édit analogue aux articles organiques de Napoléon, les

difficultés qu'il aurait dû aplanir se prolongèrent jusque sous

le règne de Louis Ier (1825-1848).

[274] «_12 octobre._--Avant hier à midi, le prince Karadscha se

trouvait encore à Bucharest; il assista à la cérémonie funèbre du

feu ban Goulesko. Après avoir dîné dans son palais, il feignit de

faire une promenade vers le faubourg Bayar, et exécuta par ce

moyen le projet de fuite qu'il avait médité. Réuni à son épouse,

son fils, ses filles et ses gendres, accompagné du ban

d'Arguiropoulo et du postelnick Vlakontzky, et pourvu d'équipages

de voyage, il prit la route de Cronstadt... Pour empêcher toute

poursuite, il a fait rompre derrière lui les ponts, jetés çà et

là sur les marais et rivières... On attribue la disparition

subite du prince à ce qu'il venait de recevoir un ordre de se

rendre à Constantinople. Le temps de son gouvernement, fixé à

sept ans, n'était pas encore expiré.» (C. L. LESUR, _Annuaire

historique universel pour 1818_, 2e édit., Paris,

Thoisnier-Desplaces, 1825, in-8º, p. 554).

Tu conçois, mon amie, que je n'aie pas voulu te mettre en aussi

mauvaise compagnie.

Comme tout a semblé devoir me tenir trois heures, je n'ai pu échapper

à un grand dîner chez l'ambassadeur de Naples[275], qui, la montre à

la main, nous a tenu assis pendant ce laps de temps. J'étais placé

entre une de nos vieilles ennuyeuses (tu sais que c'est le privilège

des grands personnages) et Golovkine. La première m'a dit des bêtises,

et le second m'a fait des phrases à perdre haleine. J'avais en face de

moi Lord Guilford[276], qui me tourmente à mort pour que je lui

procure un capital que Bonaparte a volé aux Corfiotes, lors de la

conquête de Venise, et quelques vieux bouquins sans lesquels milord

prétend que l'Université de Corfou ne marchera jamais vers les hautes

destinées qu'il lui prépare.

[275] RUFFO (le commandeur, puis prince Alvar), ministre du roi

de Naples à Paris en 1797 et 1798. Il suivit son souverain en

Sicile et, après avoir rempli une mission en Portugal, il fut

nommé ambassadeur à Vienne. Il occupa ce poste jusqu'à sa mort,

survenue le 1er août 1825. Il institua pour son exécuteur

testamentaire le prince de Metternich avec lequel il était lié

d'une étroite amitié (_Nouvelle Biographie générale_, t. XLII, p.

872.--_Biographie universelle_ (Michaud), t. XXXVII, p. 55).

[276] GUILFORD (Frédéric NORTH, Ve comte DE), né en 1766. Après

avoir parcouru l'Espagne (1788), il voyagea dans les îles

Ioniennes et s'y convertit à la religion grecque. Gouverneur de

Ceylan (1798-1805). Lors de l'établissement du protectorat

anglais sur les îles Ioniennes, North, devenu comte Guilford en

1817 par la mort de son frère aîné, se consacra au projet de

fonder une Université ionienne. George IV, à son avènement au

trône (1820), le nomma chancelier de l'Université projetée, mais

celle-ci ne put s'ouvrir qu'en 1824 à Corfou. Guilford y résida

plusieurs années et revint mourir en Angleterre le 14 octobre

1827 (_Dictionary of National Biography_, t. XLI, p. 164).

Aussi souvent que je levais les yeux sur lui, il m'a fait un signe

relatif à ces deux chers objets. J'ai pris le parti de confier ma

peine à mon voisin Golovkine; je suis tombé juste; le diable d'homme a

voulu me prouver que si je ne faisais _tout_ pour retrouver les

bouquins, je serais responsable de l'ignorance de la race corfiote

future. Il m'a fait grâce du capital, car, dit-il, quant à l'argent,

les Anglais en ont assez.

Au sortir de cet infernal dîner, je suis retombé dans la Diète de

Francfort, j'ai passé une heure dans mon salon pour y entendre la

plainte du ministre de Suède[277], auquel le grand-maître de

l'Impératrice a annoncé une audience de Sa Majesté en oubliant de le

nommer _envoyé extraordinaire_ et tout simplement _ministre

plénipotentiaire_, fait qui lui paraît indiquer un peu de froid entre

les deux cours; puis j'ai joué une partie de billard avec une mazette

qui a fait un trou avec la queue dans le tapis; puis je suis allé me

jeter dans mon lit.

[277] PALMSTJERNA (Nils-Fredric, baron DE), né le 1er décembre

1788, officier suédois et diplomate. Nommé ministre de Suède à

Vienne en 1818. Ministre à Saint-Pétersbourg (septembre 1820).

Général-lieutenant en 1843. Mort après 1862 (ŒTTINGER, _Moniteur

des dates_.--_Archives du ministère des affaires étrangères_,

Autriche, correspondance, vol. 400, fº 77 verso.--_Moniteur

universel_ du lundi 5 octobre 1820, no 1347).

Voilà le budget d'une journée entière, et ne t'avise pas de croire

qu'elles soient rares de cette espèce. Elles forment somme dans la vie

d'un ministre.

Aujourd'hui, il a fait doux et beau. Le brouillard, que je déteste, a

été percé par le soleil, que j'aime comme feu Zoroastre. Il m'a un peu

revivifié; j'ai travaillé beaucoup, mais avec facilité; j'ai été à mon

jardin, où j'ai passé une bonne heure au milieu des fleurs de mes

serres. J'ai fait préparer dans un bien joli pavillon la place pour

deux bien beaux bas-reliefs de Thorvalden[278], dont je t'envoie

aujourd'hui des empreintes d'_intaglio_ faites par Pichler, d'après

ces mêmes marbres. Je suis rentré chez moi soulagé de l'ennui d'hier,

et je suis heureux, car je t'écris.

[278] Voir p. 83.

Je n'ai pas besoin de te dire que les marbres représentent le Jour et

la Nuit. Je préfère la Nuit au Jour: je trouve que les figures y

dorment mieux qu'elles ne veillent sur l'autre pièce. Thorvalden a

fait les mêmes marbres pour un Anglais; tu les as peut-être vus.

Si jamais tu veux quelque chose de Pichler, commande-le-moi. Je viens

de le placer ici à l'Académie[279], comme professeur. Cette

Académie--et toutes celles de l'Empire--forment le bon côté de mon

existence. Elles sont toutes placées sous moi, et je m'en occupe

beaucoup. Si tu désires quelque chose d'Italie, mande-le-moi

également.

[279] Académie impériale et royale des arts plastiques.--M. de

Metternich en avait été nommé curateur en janvier 1811 (_Mémoires

du prince de Metternich_, t. VII, p. 647).

Conçois-tu le bonheur que j'aurais de faire une commission quelconque

pour toi?

Je n'aime guère les savants, mais j'aime beaucoup les artistes. Tous

les nôtres me regardent comme leur père et j'ai de bons et d'habiles

enfants parmi eux. Je ne sais, mon amie, si tu aimes beaucoup les

arts, la musique exceptée qui t'aime à son tour. Je parierais

que oui. Tu es trop bonne pour ne pas aimer tous les genres de

perfectionnement.

Ce 13.

Si tu étais ce que tu devrais être pour être bien ce que tu es, je

devrais te souhaiter aujourd'hui la nouvelle année[280]. Comme je l'ai

fait il y a quinze jours, je ne t'ennuierai pas deux fois de mes

vœux; je t'avouerai même qu'il n'est pas un jour dans l'année et

qu'il n'en sera plus un dans ma vie où je ne formerai pour toi les

mêmes vœux et la même somme de vœux. Je préfère, au reste, que tu

aies le calendrier grégorien. Il me paraît que, quand l'on a tant de

peine à se trouver, il faut pour le moins être dispensé de chercher

encore la concordance des dates.

[280] Au commencement de l'année russe.

Mon courrier pour Paris part. C'est encore lui qui y portera cette

lettre. Je suppose que je t'enverrai la première par Paul. _On_

l'attend ici d'une heure à l'autre, car il _m'a_ habitué à ne plus

l'attendre. On dit qu'il est entièrement raccommodé avec sa femme et

qu'il vous la ramènera à Londres. Je crois si peu aux on-dit et j'ai

tant de raisons à ne pas admettre la possibilité de ce fait que je

suis entièrement neutralisé et, comme je vais savoir tout à l'heure ce

qu'il en est, je préfère ne rien croire du tout. J'ignore, au reste,

si je dois désirer que la chose se passe ainsi. Il y a tant de

laisser-aller pour et contre dans la nature de Paul que je trouve que

son capitaine doit, sous plus d'un rapport, l'abandonner au gré des

flots. Je l'aime comme mon fils et je me fâche à l'aimer contre lui;

je le gronde et il me promet, il promet et il ne sait ce qu'il fait,

il fait et je le gronde. Voilà le cercle établi et je n'en sors pas.

L'excellent _Journal de Paris_ m'apprend aujourd'hui que M. le comte

de L. s'est embarqué le 27 décembre à Calais[281]. J'avais, jusqu'à ce

soir, regardé ce journal comme le plus bête de Paris; je lui ai fait

tort: il vaut mieux que tous les autres. Il y a des chances heureuses

dans la vie des journaux comme dans celle des hommes.

[281] «M. le comte de Lieven, ambassadeur de Russie en

Angleterre, qui s'était rendu à Aix-la-Chapelle, s'est embarqué

le 27 décembre à Calais pour retourner à son poste» (_Journal de

Paris_ du samedi 2 janvier 1819, no 2, p. 1).

Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819 · 第 27 / 114 题