Adieu, mon amie; tu as reçu le 29 mon numéro 4 et, depuis, plusieurs

autres. Je suis tout consolé de te savoir _quelque part_. Pauvre toi,

et bien plus pauvre moi, pourquoi faut-il que cet endroit si connu, si

grand ne me renferme pas dans son sein? Pendant dix années de ma vie,

je n'ai cessé de me dire: «Pourquoi a-t-il fallu que le sort me

choisisse, moi, parmi tant de millions d'hommes, pour être

continuellement face à face avec Napoléon? En le faisant, pourquoi ne

pas avoir fait un autre que moi, pour le mettre en butte?»

Aujourd'hui je me dis: «Pourquoi y a-t-il tant de millions d'êtres

desquels il dépendrait de se placer vis-à-vis et près de toi, et

pourquoi ne suis-je pas de leur nombre?»

Je crois, à la vérité, que le sort pourrait me répondre: «Mais

voudrais-tu cesser d'être toi à ce prix?» Mon amie, je dirais: Non.

Il me paraît qu'il y a dans cette détermination un grand degré de

confiance en toi, mais tu sais que je suis confiant. Ne crois pas

surtout que je suis amoureux de moi.

Adieu, mon amie.

* * * * *

_P.S._--Au moment où j'allais expédier le courrier, j'ai reçu la

nouvelle quasi incroyable de la mort de la reine de Wurtemberg[282].

Ne t'avise jamais, mon amie, de me jouer un tour de cette espèce. Qui

eût pu s'attendre à cet événement! Ce que j'en sais est si peu clair

que je la crois morte ou d'une attaque d'apoplexie ou d'une angine

gangréneuse, les deux seules maladies qui tuent ainsi.

[282] Catherine PAVLOVNA, née le 21 mai 1789 à Saint-Pétersbourg,

fille de Paul Ier, empereur de Russie. Mariée le 30 avril 1809, à

Paul-Frédéric-Auguste, duc d'Oldenbourg, elle le perdit le 27

décembre 1812. Le 24 janvier 1816, elle épousa, à

Saint-Pétersbourg, le prince royal de Würtemberg, devenu roi le

30 octobre 1816 sous le nom de Guillaume Ier (né le 27 septembre

1781, mort le 25 juin 1864). Elle mourut le 9 janvier 1819 à

Stuttgart (_Nouvelle biographie générale_, t. IX, p. 191.--J.

MERKLE, _Katharina Pawlowna, Königin von Würtemberg_, Stuttgart,

Kohlhammer, 1890, in-8º).

«_Stuttgart, le 9 janvier._--Le coup le plus terrible du sort a

frappé le roi et la famille royale par la mort inopinée de la

reine, qui est décédée aujourd'hui, entre 8 et 9 heures du matin.

Sa Majesté ayant eu, il y a peu de jours, une attaque légère de

fièvre rhumatismale, il s'y joignit avant-hier un érésypèle du

visage qui, s'étant jeté ce matin sur le cerveau, occasionna une

attaque d'apoplexie qui termina la vie de notre jeune souveraine»

(_Moniteur universel_ du dimanche 17 janvier 1819, no 17, p. 65).

Je ne sais si nous avons parlé ensemble de cette personne, sous

plusieurs rapports, très extraordinaire. Je l'ai beaucoup connue et je

l'ai souvent jugée bien différente de ce que croyait le public et même

de ce que croyaient savoir ses amis. Le cas est si prompt, si

catégorique et à la fois si extraordinaire que j'ai cru que je me

trompais en lisant ma dépêche.

No 13.

V[ienne] ce 15 janvier 1819.

J'ai reçu ce matin les premières nouvelles de Londres depuis ton

retour. N[eumann] t'a vu, il n'a pas pu te remettre ce qu'il tient

pour toi, et ce qui bien pis est, tu étais malade et, à ce que me

mande N[eumann], pendant un moment, même assez sérieusement

malade[283]. Mon amie, ne me fais pas du chagrin de cette espèce; je

te pardonnerais beaucoup, mais, [envers] tout ce qui tourne contre

toi, je ne me sens porté à nulle indulgence. Tu as couru jour et nuit

de Paris à Londres, tu fais le _jeune homme_, cela ne te sied pas; tu

as, certes, besoin de ménagements, ta santé ne peut être de fer; tu te

fais du mal et tu m'en fais. Et à quoi bon le métier de courrier?

Courir vite n'est pas toujours le moyen d'arriver vite. Cette vérité

est l'une des plus vraies qu'il y ait, et tu viens d'en faire

l'expérience à tes dépens et, par conséquent, aux miens. Mon amie,

n'oublie jamais que tu ne t'appartiens plus, que j'ai bien des comptes

à te demander et que je pousse le scrupule et même l'exigence à

l'extrême, dès qu'il s'agit de toi.

[283] D'une inflammation de la gorge et des poumons.--La comtesse

de Lieven à son frère. 3/15 janvier 1819: «I have been in great

danger from an inflammation of the throat and lungs» (LIONEL G.

ROBINSON, _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her

residence in London_, p. 37).--Les lettres de Mme de Lieven à son

frère, écrites en français, ont été traduites en anglais par M.

Robinson.

N[eumann] m'écrit dans une lettre, de plus fraîche date que la

première, que tu vas mieux. Ce n'est pas encore ce qu'il me faut. Je

veux que tu ailles bien. Je suis sûr que tu as souffert dans ton lit,

que tu as eu de l'humeur contre toi; si le fait a eu lieu, je t'en

remercie et je désire que tu n'aies jamais d'autres motifs d'être

fâchée que dans des légèretés _sans suite_, ni contre toi, ni surtout

contre moi.

Rien n'est affreux comme les distances. Tu serais morte, que je ne le

saurais pas assez vite pour mourir! Je te crois en vie et en santé,

car je tiens à ta vie comme à la mienne et je ne puis pas m'en

réjouir. Depuis que j'ai passé sous ton balcon sans me douter même que

tu étais en ville, je ne crois plus à ces pressentiments qui

remplissent les romans de tous les temps et de tous les âges. Il est

possible aussi que ces pressentiments et influences ne soient que du

ressort des romans, et je te jure que je n'ai pas le moindre sentiment

d'en écrire sur notre compte. Tout me paraît tellement vrai, simple et

naturel entre nous deux, que je cherche la solution de notre relation

dans des régions infiniment plus élevées que le sont celles dans

lesquelles planent les Souza[284] et les Radcliffe[285].

[284] SOUZA (Adélaïde Filleul, madame DE), née à Paris en 1761,

épousa le 30 novembre 1779 Alexandre-Sébastien de Flahault de la

Billarderie, maréchal de camp et enseigne des gardes du corps,

qui mourut sur l'échafaud à Arras en 1794. Pendant ce mariage,

elle fut la maîtresse de M. de Talleyrand, dont elle eut un fils,

Charles-Joseph, né le 21 août 1785, qui fut le père du duc de

Morny. Devenue veuve, Adélaïde Filleul épousa, à son retour

d'émigration, le 17 octobre 1802, don José-Maria de Souza Botelho

Mourao et Vasconcellos, né le 9 mars 1758 à Oporto, ministre de

Portugal en Suède (1791), en Danemark (1795), puis à Paris

(1802-1805), mort le 1er juin 1825. Mme de Souza mourut elle-même

le 19 avril 1836. Elle est l'auteur de nombreux romans qui furent

très goûtés au début du dix-neuvième siècle (Baron de MARICOURT,

_Mme de Souza et sa famille_. Paris, Émile Paul, 1907, in-8º).

[285] RADCLIFFE (Mme Anne), née Anna Ward, naquit à Londres le 9

juillet 1764, épousa à l'âge de vingt-trois ans William

Radcliffe. Elle publia de nombreux romans qui eurent le même

succès que ceux de Mme de Souza. Elle mourut le 7 février 1823

(_Dictionary of National Biography_, t. XLVII, p. 120).

Paul est enfin arrivé ici. J'ai eu une longue et sérieuse conversation

avec lui, et le voilà de nouveau à sa place. Y restera-t-il? Je ne le

garantirai pas à la mère du corps diplomatique. Je lui ai lavé la tête

à propos de vingt grands et petits détails. Je suis dans le secret de

ses nouveaux amours et je lui ai donné des conseils qui ne devraient

pas être méprisés par lui, car je fonde mes conseils sur ma propre

expérience.

Il se mettra en route sous très peu de jours, et je lui confie la

présente lettre, qui vous arrivera plus sûrement et plus vite que par

le courrier hebdomadaire. Ne te méprends pas au mot: confier; j'envoie

le paquet à N[eumann], car je trouve inutile de doubler les

confidences.

Outre vingt peines que me fait ta maladie, je souffre encore de celle

de ne point recevoir de tes nouvelles. Je vais être à un mois de date

sans avoir lu un mot de mon amie. Nous n'avons pas vécu assez

longtemps dans un même cadre de société pour que je puisse te parler

de vingt petits faits qui se lient à la vie journalière; tes lettres

me sont donc pour le moins aussi nécessaires que doivent te paraître

les miennes, pour que je trouve de l'étoffe à la conversation. Mon

amie, je ne cesserais pas de te parler de moi, si je ne devais

craindre de t'ennuyer et de tomber dans la froide démonstration. Je

borne aujourd'hui toute la somme de mon ambition au seul fait d'être

aimé de toi et de ne point te fournir même un léger prétexte pour

m'aimer moins; or, j'ai la conviction que l'on n'ennuie jamais de près

en faisant de soi le sujet des conversations avec son amie, mais que

la lettre est moins possible que la personne.

Ma pauvre amie, si j'étais près de toi, combien j'aurais à te dire et

combien, en même temps, j'aurais le besoin de te regarder sans

proférer une parole!

Ce 16.

Encore une reine de morte![286]. En voilà quatre en moins de trois

mois et trois en moins de quinze jours[287]. Je te remercie de ne pas

être reine, et je te prie de ne pas mourir. Combien je t'aimerais

moins, si tu étais plus que tu es! J'ignore si je t'aimerais moins si

tu étais beaucoup moins, mais j'en ai une légère peur. Cette petite

crainte me viendrait par la seule idée que tu pourrais aimer en moi

tout ce qui n'est pas moi et ce que je déteste ou ce à quoi je

n'attache point de valeur, quelque peu que je m'aime moi-même. Tu

vois que je suis assez difficile à contenter, mais il faut que tu me

prennes tel quel, moi qui ne veux que toi telle que tu es, et tout ce

que tu es!

[286] Louise-Marie-Thérèse, fille du duc Philippe de Parme, née

le 9 décembre 1751. Elle avait épousé, le 4 septembre 1765,

Charles IV, né le 11 novembre 1748, qui abdiqua le 19 mars 1808

en faveur de son fils Ferdinand VII. Elle mourut à Rome le 2

janvier 1819 (_Almanach de Gotha_, 1819.--LESUR, _Annuaire

historique_, année 1819).--Elle était morte sept jours avant la

reine de Würtemberg, du décès de laquelle M. de Metternich

parlait le 13 (v. p. 136), mais la distance plus grande explique

le retard de la nouvelle.

[287] Ces quatre reines sont:

1º Charlotte, reine d'Angleterre (Sophie-Charlotte de

Mecklembourg-Strélitz), née le 19 mai 1744, épousa le 8 septembre

1761 George III, roi d'Angleterre. Morte le 17 novembre 1818

(_Almanach de Gotha_, 1819 et 1820).

2º Isabelle-Marie, reine d'Espagne (Isabelle-Marie-Françoise de

Bragance), fille de Jean VI, roi de Portugal, née le 19 mai 1797.

Elle avait épousé par procuration, le 4 septembre 1816, et en

personne le 29 du même mois, Ferdinand VII, roi d'Espagne. Elle

mourut le 26 décembre 1818.

3º Louise-Marie-Thérèse, reine d'Espagne, morte le 2 janvier 1819

(Voir ci-dessus, même page, note 286).

4º Catherine, reine de Würtemberg, morte le 9 janvier 1819.

Nous avons reçu aujourd'hui une lettre de Marie[288], qui nous mande

qu'elle en a reçu une de toi de Calais, par laquelle tu lui

recommandes ton courrier. Mon gendre l'a engagé pour tout le voyage

d'Italie, et il a bien fait. Il me fera plaisir et peine à voir. Tout

ce qui est de _notre_ attitude est plus ou moins dans le cas de nous

faire cet effet.

[288] La comtesse Joseph Esterhazy, fille aînée du prince de

Metternich, était alors à Paris.

Ce 17.

J'ai eu aujourd'hui ma dernière séance chez Lawrence, c'est-à-dire la

dernière séance pour la tête. La bouche est changée; le sardonisme a

disparu; je suis tout bon. Je crois, au reste, le portrait parfait; je

voudrais pouvoir le rendre parlant: que de choses il aurait à te

dire[289]!

[289] Ce portrait, commandé par le Prince Régent, devait être

expédié à Londres pour être placé dans la galerie de Waterloo au

château de Windsor.

J'ai fait commencer ma fille Clémentine. Lawrence la dessine en grand

avant de la peindre et il réussira à merveille. Tu verras le dessin,

car il n'aura guère le temps de faire encore ici le portrait à

l'huile[290]. Le premier croquis est parfait et, ce qui parle en

faveur de la petite, c'est qu'il est charmant. Tu me diras, quand tu

l'auras vu, si tu le trouves tel et si tu ne serais bien contente

d'avoir une petite fille comme celle-ci. Elle n'est au reste plus trop

petite; elle va avoir quinze ans, cet âge que chantent les poètes, et

n'offre de charmes qu'à mes yeux.

[290] Lawrence termina ce tableau en Italie et l'envoya de

Florence au prince de Metternich, qui le reçut cinq jours avant

la mort de la princesse Clémentine (6 mai 1820). «Hier est arrivé

de Florence le portrait que Lawrence a fait de Clémentine.

J'étais décidé à ne pas ouvrir pendant des mois la caisse qui le

contenait. Il faut pourtant que Clémentine en ait entendu parler

pendant qu'elle était en léthargie. Le premier mot lucide qu'elle

m'ait adressé, elle me l'a dit pour me prier de faire déballer le

portrait et de le lui montrer. Je le lui fis apporter. Elle

sourit à son image et dit: «Lawrence semble m'avoir peinte pour

le ciel, puisqu'il m'a entourée de nuages.» Elle voulait qu'on

plaçât le portrait à côté de son lit. Mais ce portrait eût été

trop cruel pour nous; on ne peut pas mettre ainsi l'une à côté de

l'autre la vie et la mort.» (_Mémoires du prince de Metternich_),

t. III, p. 343. Le prince de Metternich à (sans nom de

destinataire), 2 mai (1820).

L'on prétend communément qu'à mesure que l'on s'éloigne de la

jeunesse, on cherche à placer ses affections sur des individus qui en

approchent. Je n'éprouve pas encore ce sentiment, et le fait me prouve

que je ne suis pas trop vieux encore. Ce n'est pas une flatterie que

je te dis, en t'assurant que ton âge est l'un des attraits que tu

exerces sur moi. Il y a entre les deux sexes une différence réelle et

qui est toute en faveur du mien, celle de se trouver à peu près au

même niveau à dix années de distance. Les hommes, à la vérité, ne font

que gagner ces dix années à la fin de leur carrière, tandis que vous

autres les tenez à votre disposition au commencement de la vôtre. Ceci

n'empêche pas cependant que la différence n'existe, et je crois que la

base de toute relation heureuse doit se trouver dans la hauteur à peu

près égale de la pensée; or c'est tout juste elle qui n'existe pas

entre deux individus des deux sexes à âge égal. Mon amie, je te

remercie d'être née tout juste comme tu as eu l'esprit de le faire.

Tu seras quelques jours de plus que tu ne le voudrais sans lettres de

moi. Mais je veux absolument remettre celle-ci à Paul: il ira tout

droit, et ce que je gagne en sûreté me paraît plus que ce que tu

perdras en promptitude.

Les bals ici vont leur train: ce train n'est pas le mien; je n'ai vu

danser encore que deux fois, et il n'y a que Lady Ponsonby qui m'a

demandé pourquoi je ne dansais pas. Je lui ai dit que je [me]

trouverais ridicule; elle m'a assuré que j'avais tort, vu que Lord

Castlereagh danse[291]. La raison ne m'a pas paru assez bonne pour me

faire remuer les pieds.

[291] «Ce grand corps (Castlereagh), dansant une gigue et levant

en cadence ses longues et maigres jambes, forme le spectacle le

plus divertissant.» (Comte DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du

Congrès de Vienne_, p. 192).

Ma vie, mon amie, ne [se] règle sur nulle autre, même sous le point de

vue de la valse. Entre autres et à propos de valse, sais-tu que c'est

par une caricature que l'on a faite de toi et du gros Kozlovski que

j'ai fait ta connaissance, il y a de cela sept ou huit ans[292]? Il

est dommage que tu n'aies pas fait la mienne par ma visite à la

princesse de Galles[293]. Qui m'eût dit alors que tu serais l'être qui

fixerait un jour ma vie?

[292] «La très maigre mais élégante princesse russe Lieven avait

refusé de danser avec un mauvais valseur anglais en se servant de

l'expression: je ne danse qu'avec mes compatriotes. Aussitôt

parut une caricature: le corpulent prince Kosloffsky était

représenté dansant avec l'invraisemblablement maigre princesse

Lieven et, au-dessous, il y avait: la longitude et la latitude de

Saint-Pétersbourg.» (DOROW, _Fürst Kosloffsky_, p. 12).

[293] Caroline-Amélie-Élisabeth de BRUNSWICK-WOLFENBÜTTEL. Née le

17 mai 1768, elle avait épousé, le 8 avril 1795,

George-Auguste-Frédéric, prince de Galles, plus tard Prince

Régent (10 janvier 1811), et enfin Roi d'Angleterre sous le nom

de George IV (29 janvier 1820). Dès le début du mariage, la

mésintelligence régna entre les deux époux. Lors du voyage que

l'empereur de Russie, le roi de Prusse et M. de Metternich firent

à Londres en 1814 (ce dernier y resta du 8 au 26 juin), la

princesse fut exclue de la Cour et ne reçut pas la visite des

souverains. Indignée de ce manque d'égards, elle quitta

l'Angleterre le 9 août 1814 et vint mener une vie errante sur le

continent, prenant pour amant son courrier, Bartolomeo Bergami.

Lorsque son mari fût devenu roi d'Angleterre, elle revint à

Londres le 6 juin 1820 et fut reçue triomphalement par le peuple.

Mais George IV introduisit devant la Chambre des Lords une action

en divorce qui surexcita violemment l'opinion publique. Elle

mourut le 7 août 1821 (_Dictionary of National Biography_, t. IX,

p. 150).

Ce 19.

J'ai passé hier à peu près toute la journée hors d'ici. J'ai acheté

l'été dernier une maison à Baden[294]; je ne l'ai vue qu'un quart

d'heure avant de monter en voiture pour aller à Carlsbad. Je viens d'y

faire plusieurs dispositions pour y loger ma famille l'été prochain,

cet été que je passerai, dans ma vie vagabonde, à peu près en entier

loin d'ici. Je tiens beaucoup à ce que tout ce qui tient à moi soit le

mieux possible; je n'aurais eu ni cesse ni repos, si je n'avais point

vu l'établissement de Baden avant de quitter les rives du Danube.

L'établissement, au reste, est joli, et je ne regrette pas d'avoir

sacrifié à peu près une journée à le voir.

[294] Ville d'eaux thermales à 27 kilomètres de Vienne.

Ce petit voyage m'a fait penser à un voyage bien plus long que je

désirerais faire, et qui est si difficile à engrener par ma seule

volonté!

Mon amie, pourquoi tout me ramène-t-il à toi, toi qui es si loin, si

hors de ma portée! Quel charme j'éprouverai le jour où je serai à même

de te dire tout ce que j'aurai souffert, tout ce que j'aurais voulu

et désiré, sans pouvoir y atteindre! La distance est une chose

affreuse; elle paralyse le corps et hébète l'âme.

Ta dernière lettre est du 23 décembre. Il va y avoir un mois que je

n'ai pas un signe de vie de ta part, et certes sans qu'il y ait ni de

ta faute ni de la mienne. Je suppose que N[eumann] va m'expédier

bientôt un courrier. Il l'eût déjà fait sans doute, si, pour

m'accabler, Lord C[astlereagh] n'eût pris la goutte[295]. Le Parlement

va la remplacer et la pauvre politique étrangère est toujours bien

secondaire en Angleterre, quand il s'agit d'un intérêt de John Bull.

J'espère que N[eumann] n'oubliera pas de se servir des courriers

anglais à Paris. La France est si près de l'Angleterre qu'elle seule

n'est point perdue de vue.

[295] Lord Castlereagh venait d'avoir une violente attaque de

goutte: «Londres, 29 décembre.--Lord Castlereagh s'est trouvé

tellement incommodé de la goutte pendant la journée d'hier qu'on

a été obligé de le lever et de le coucher; à peine pouvait-il se

remuer le moins du monde sans assistance... Le mauvais temps que

Sa Seigneurie a éprouvé pendant sa longue traversée de Calais à

Douvres a eu beaucoup d'influence sur sa santé... Le noble lord

se proposait de partir vendredi de Londres pour North Cray. Mais

malheureusement la goutte l'a pris jeudi» (_Moniteur universel_

du dimanche 3 janvier 1819, no 3, p. 10).

«Londres, 31 décembre.--Lord Castlereagh, à ce que nous avons le

plaisir d'apprendre, est beaucoup mieux aujourd'hui» (_Moniteur

universel_ du mardi 5 janvier 1819, no 5, p. 17).

Cette France est bien malade, et je n'ai pas besoin de calculer

beaucoup pour y entrevoir de graves chances de compromissions[296].

Personne n'est ni plus indépendant ni plus courageux que moi dans ses

calculs sur l'avenir; ne faut-il pas que toi, tu entres encore dans

mes combinaisons sur l'état intérieur de la France! Je suis sûr que,

sans toi, je verrais ce qui est; avec toi, je crains ce qui peut-être

n'est pas. Voilà un ministre bien arrangé! C'est que je suis pour le

moins autant homme que ministre, et bien plus l'ami de mon amie que

toute autre chose au monde. Combien je serais fort, si j'étais

heureux, et combien je suis faible, quand je manque de tout ce qui

constitue la vie du cœur! Ma bonne amie, écris-moi bientôt; non que

j'en aie besoin pour savoir que tu m'aimes, mais parce que j'ai celui

de me l'entendre dire. Ne prends pas ma demande pour un reproche: tu

n'en mérites aucun, mais je te dirai toujours tout ce que j'éprouve.

[296] Dès leur arrivée au pouvoir, MM. Decazes, Gouvion Saint-Cyr

et de Serre s'étaient occupés de remplacer les ultras de

l'administration, de l'armée et de la magistrature. Le projet de

modifications à la loi électorale était abandonné. De nombreux

rappels d'exil étaient accordés, etc., etc.

Nous sommes ici dans le noir, sans pouvoir en sortir; il va y avoir

tout à l'heure une année que j'y suis; la première fois que je me

verrai le mollet affublé d'un bas blanc, je croirai porter la jambe de

mon voisin. Ce ne sont pas seulement les reines, mais tout le public

qui a la rage de mourir. Je suis entouré ici de moribonds: un cardinal

de mes cousins[297] et un cousin, général de son métier[298], se

mettent de la partie; le premier est mort avant-hier et le second se

rangera, je l'espère beaucoup encore, du nombre des mortels. Le

général est le beau-frère de Paul et par conséquent le mari de sa

sœur, que je t'ai dit beaucoup aimer, c'est-à-dire que je l'aime

comme l'on fait quand l'on n'aime pas. Elle est une personne bonne,

douce et spirituelle, un peu moins paresseuse que son frère, mais

ayant toutes ses qualités et même celles qu'il n'a pas. La pauvre

personne ne quitte pas le lit de son mari, près duquel je passe une

heure tous les deux ou trois jours: son mal est si ancien et si

compliqué que le bon Dieu seul est dans le secret de son existence

future. Paul, pour se consoler des peines de la journée, passe ses

nuits avec sa belle, qui jadis était l'une de mes folies[299]. J'en ai

peu fait dans ma vie, mais j'avoue celle-ci, parce qu'elle était

prononcée. Je suis par conséquent entouré d'objets lugubres, j'ai

l'âme attristée et la tête remplie de bonne diplomatie. Je ne te parle

pas de mon cœur. Tu sais où il est et ce qu'il renferme. Et puis il y

a des sots qui courent la rue et qui m'envient mon existence! Ce qui

prouve plus que tout combien ces sots sont sots, c'est qu'ils ignorent

le seul côté heureux qu'il y ait aujourd'hui dans mon existence, le

seul qui me fait vivre et me tue à la fois. Ma bonne amie, combien tu

dois comprendre ce que je viens de te dire, et combien de fois le

jour tu dois te faire le même aveu sur ton propre compte!

[297] TRAUTTMANSDORFF-WEINSBERG (Maria-Thaddäus, comte DE). Fils

du comte Weichard-Joseph de Trauttmansdorff. Né à Gratz (Styrie)

le 28 mai 1761, mort à Olmütz le 17 janvier 1819. Évêque de

Königgraetz le 30 août 1794, archevêque d'Olmütz le 26 novembre

1811, cardinal-prêtre le 8 mars 1816 (_Almanach de Gotha_,

1819.--ŒTTINGER, _Moniteur des dates_.--_Almanach royal_, 1819).

[298] LIECHTENSTEIN (Maurice-Joseph, prince DE), né à Vienne le

21 juillet 1775. Entré au service dans l'armée autrichienne en

1792, feld-maréchal lieutenant en 1808, il mourut le 24 mars

1819.

Il avait épousé, le 13 avril 1806, Léopoldine, fille du prince

Nicolas Esterhazy et sœur du prince Paul, ambassadeur à Londres.

Née le 31 janvier 1788, la princesse de Liechtenstein mourut le 6

septembre 1846 (WURZBACH, _Biographisches Lexikon des Kaiserthums

Oesterreich_, t. XV, p. 168.--STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich

und seine Zeit_, t. II, p. 166).

M. Schwebel, chargé d'affaires de France, au ministre des affaires

étrangères: «Vienne, 27 mars 1819... Le prince Maurice de

Liechtenstein qui vient de mourir à l'âge de quarante-quatre ans,

après une longue et douloureuse maladie, est généralement

regretté. C'était un général distingué par sa bravoure et d'un

noble caractère.» (_Archives du ministère des Affaires

étrangères_, Autriche, Correspondance, vol. 400, fº 44 verso).

[299] La duchesse de Sagan, voir p. 110.

La vie de l'homme se compose d'éléments si extraordinaires et si

rarement en rapport entre eux, que l'on a beau chercher le bonheur; il

me paraît toutefois qu'il ne me resterait rien à désirer si j'étais

près de toi. Si tu étais jalouse, je te battrais et nous ferions la

paix. Je te battrais, parce que tu aurais tort et que je déteste les

torts, en somme et en détail; peut-être ma confiance passerait-elle

dans ton cœur et, au lieu de nous quereller, prendrions-nous le parti

si simple et si doux de nous aimer beaucoup, toujours et sans plus.

Ce 20.

J'espère que N[eumann] aura eu l'esprit de te donner la musique de

dame que je lui ai envoyée dernièrement. Je n'ai pas voulu lui écrire

de te la donner, mais je suppose que son bon sens doit l'avoir mené

droit au but. S'il ne l'a pas fait, j'en aurais un peu mauvaise

opinion, et, dans ce cas, demande-la-lui sans détour. J'ai ramassé

tout ce que j'ai pu me procurer de valses que j'entends à tous nos

bals et, faute de pouvoir m'entendre rabâcher, je veux que tu entendes

au moins ce que j'entends pendant des heures entières. La musique vaut

aussi des paroles et, si tu trouves du charme à en jouer de la

mauvaise, dis-toi que je ne suis pas plus heureux d'entendre ce que tu

joueras mieux que je ne l'entends ici, que tu ne le seras en

l'entendant toi-même.

Mon amie, n'oublie pas de m'envoyer la mesure de ton bras,

c'est-à-dire de la partie du bras où tu portes un bracelet. Je le

ferai faire bien solide et de manière à ce que tu ne risqueras pas de

le casser. Ce sera ton affaire que de ne pas le perdre. Parmi beaucoup

de choses que l'on fait mal ici, il en est quelques-unes que l'on fait

bien, et tout ce qui est bijouterie est du nombre des bonnes choses.

C'est encore l'un de mes malheurs que de ne pouvoir rien te donner. Il

y a peu de choses que j'entende mieux que le mot de Lord

Albemarle[300], qui un jour dit à une amie avec laquelle il se promena

pendant une belle nuit d'été et qui eut l'air de beaucoup fixer une

étoile: «Mon amie, ne la regarde pas tant, je ne puis pas te la

donner!»

Je voudrais, quand j'aime, que mon amie eût tout de moi, et rien que

de moi. Si j'avais donné dans la mauvaise compagnie, je me serais

certes ruiné, car j'y eusse trouvé des amies qui m'eussent demandé

quelques indemnités pour les étoiles. Toi, tu es le contraire et tu me

forces à étouffer de chagrin de ne rien pouvoir te donner du tout. Je

crois même, s'il m'en souvient, que c'est l'un des messieurs de notre

société qui a payé le goûter à Henry-Chapelle[301].

Ce 21.

Le courrier de Paris, arrivé ce matin, m'a remis tes nos 7 et 8, du 3

janvier jusqu'au 8 inclusivement. Tu vois, mon amie, que je suis exact

à t'indiquer les dates, pour ne point te laisser le moindre doute sur

le reçu de tes lettres. Il ne m'en manque aucune depuis que tu

m'écris.

[300] ALBEMARLE (William-Charles Keppel, IVe comte D'), né le 14

mai 1772, devint comte d'Albemarle à la mort de son père, le 13

octobre 1772 et mourut en 1849. Il avait épousé:

1º le 9 avril 1792, Élisabeth Southwell, fille de Lord Clifford,

laquelle mourut le 14 novembre 1817;

2º le 11 février 1822, Charlotte-Susannah, fille de Sir Henry

Hunloke (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).

[301] Henry-Chapelle, bourgade sur la route d'Aix-la-Chapelle à

Spa, à 19 kilomètres de Verviers. Lors de l'excursion du prince

de Metternich, du comte et de la comtesse de Lieven à Spa,

pendant le Congrès, les voyageurs s'étaient arrêtés dans une

auberge de ce village.

J'ai vu avec bien du chagrin que tu as été plus malade même que je

n'avais cru. Je t'ai grondée, ne sachant pas jusqu'à quel point tu

avais été compromise; je te gronde doublement aujourd'hui de ce que tu

ne soignes pas ta santé plus que tu ne le fais. Tu es maigre et tu te

dis forte; je le crois, mais ne brave pas ta maigreur. Sois sûre, mon

amie, que le plus petit mal peut tourner au mal conséquent et souvent

irréparable, quand l'on est comme tu es. Or j'aime que tu sois ce que

tu es; ne fais rien pour changer.

Ta lettre m'a, d'un autre côté, fait le plus grand plaisir. Tu sais

que je les lis et les relis, et cette certitude qui te satisfait va

tout à l'heure te gêner. Tu me dis dans ta lettre: «Mon ami, tu as

beaucoup trop d'esprit dans le cœur, cela m'incommode; je sens, je

vois bien que tu ne veux pas en mettre dans tes lettres; il t'échappe

sans ta participation, tu ne saurais faire autrement; et moi je suis

presque honteuse de ne te montrer qu'un cœur tout bête, tout franc,

sans autre assaisonnement. Je te prie de ne jamais te rappeler tes

lettres lorsque tu lis les miennes».

Bon Dieu! mon amie, il n'y a pas un cœur plus cœur que le mien--et

il n'est que cela. Mon esprit est tout dans ma tête, et ne t'abuse pas

sur l'étendue de mon fonds. Mon esprit est tout en lignes droites et

en grosses masses; je perce quand je vais en avant et j'écrase quand

je tombe. Mon cœur est tout de même. J'aime ou je n'aime pas; tout

moyen terme est placé hors de ma nature. L'esprit, le sentiment, le

talent, sont des facultés toutes séparées entre elles, et il n'existe

pas un mortel qui les réunisse toutes à un même degré. Ces facultés

même sont tellement indépendantes l'une de l'autre, que l'on peut

exceller dans l'une d'entre elles et manquer à peu près en entier de

l'autre; cette thèse cependant, qui est d'une vérité constante, n'est

appliquée qu'avec trois facultés considérées en masse, elle est fausse

dès qu'il s'agit d'une application spéciale, c'est-à-dire dès qu'il

s'agit de l'emploi de l'une ou de l'autre faculté dans une

circonstance donnée. L'amour renferme son esprit et son talent; le

talent renferme et l'amour de la chose sur laquelle il porte et

l'esprit dans l'exécution. Il n'y a malheureusement que l'esprit seul

qui peut rester froid et se passer de sentiment et de talent. Le ciel

m'a épargné le malheur d'avoir de l'esprit de ce genre, et ce sont

tout juste les êtres dans ce monde qui en manquent à peu près dans

tout qui sont les premiers à taxer les hommes de ma trempe de n'avoir

que de l'esprit et de manquer de cœur.

Ne va pas, mon amie, te creuser la tête pour répondre à mes lettres,

ni chercher jamais de l'esprit autre que celui lié au bonheur d'avoir

un cœur. Je veux absolument que tu ne te trompes en rien sur mon

compte; ne crois pas que je te dis ici un mot de plus ni un de moins

que ne me dicte le cœur et, comme tu dis très bien, l'esprit que j'ai

dans le cœur. Si je consultais ma tête en t'écrivant, il est vingt

choses que je ne te dirais pas et cent que je dirais autrement que je

ne le fais. Tu vois, aux volumes que je t'écris, que je laisse couler

ma plume comme ma pensée et, aux graves omissions et incorrections que

tu dois trouver dans mes lettres, que je ne les relis jamais.

J'ignore même si tout le monde est comme moi; je ne puis pas relire

une de mes lettres, sauf à la changer, et il ne m'arrive certes pas de

la changer en mieux. Ne t'avise pas de croire que je traite ainsi mes

dépêches; celles-ci gagnent toujours à la révision, ce qui prouve que

l'esprit a besoin d'un degré de calme qui tue le cœur.

Il doit enfin t'être bien prouvé que je t'ai pas trompé le jour où, la

première fois, je t'ai parlé de moi. C'était chez Lady Castlereagh. Je

me connais beaucoup et je m'en sais gré. Je me juge avec tant de

sévérité que je ne me permets jamais de juger ainsi les autres. Mon

amie, l'on ne me connaît, au reste, que comme tu dois me connaître

maintenant, ou l'on ne me connaît pas du tout.

Après tant d'aveux, il me reste à t'assurer que c'est tout juste

l'esprit de ton cœur qui fait mon bonheur et ton charme. Tes lettres

si simples et si bonnes, le manque total d'apprêt que j'y trouve, tes

assurances et tes vœux si fortement exprimés dans _ma_ langue, me

prouvent que tu me connais et, je le dis avec une grande jouissance,

que tu m'aimes. Rien n'est extraordinaire comme notre liaison; je

crois que toute mère pourrait permettre à sa fille la lecture de notre

roman; peu d'entre celles-ci voudraient se contenter de notre bonheur,

et peu, par conséquent, seraient séduites par notre exemple. Je

réponds des hommes pour ce fait; je n'en connais pas qui se serait

placé ainsi que je le suis. Homme moi-même, crois-tu que je puisse en

être satisfait? Mais cet homme qui est ton ami, peut-il désirer plus,

si le tout n'est pas toi?

* * * * *

Je viens de recopier ce que tu trouveras sur cette feuille. La

feuille no 7 du 22 janvier t'arrivera par Paul, que la malheureuse

position de son beau-frère retient ici. Je ne puis et ne veux la

confier à une autre occasion, et ne veux pas manquer le départ du

courrier hebdomadaire pour t'envoyer le no 13 moins la feuille 7.

_Le prince de Metternich avait en effet recopié sur une feuille à

part, parvenue postérieurement à la comtesse de Lieven, le

passage ci-dessous, daté du 22, auquel il ajouta quelques mots le

28 janvier_:

Ce 22.

Je vais entrer aujourd'hui avec toi, mon amie, dans un court

développement, bien _secret_ et bien _confidentiel_, sur le plus grand

intérêt de ma vie, celui de t'avoir ici.

Ton Empereur a plusieurs classes d'individus qu'il emploie en les

casant d'après le genre de service qu'il en attend et d'après un

calcul qui porte sur le terrain sur lequel il les place.

C'est ainsi que jamais il n'enverra un _faiseur_ (véritable peste

diplomatique) en qualité d'ambassadeur ou de ministre ni à Londres, ni

ici.

_Sur une autre feuille_:

Ce 28.

Des nouvelles de très bonne source ne me laissent quasi point de doute

que Pozzo[302] ne travaille sous mains, pour se ménager le poste de

Vienne. Le terrain de Paris, qu'il a tant contribué à gâter, lui

paraît intenable pour lui à la longue. _Nous ne le recevrons pas_, si

même l'on devait vouloir l'envoyer, fait dont je doute fort[303].

[302] POZZO DI BORGO (Charles), né le 8 mars 1764 à Alala près

Ajaccio. Secrétaire en 1789 de l'assemblée électorale de la

noblesse de Corse. Quitte cette île en 1796, entre au service

russe comme conseiller d'État en 1804, colonel en 1806, quitte

après Tilsitt le service de la Russie mais y rentre en décembre

1812. Général-major (1813), aide de camp général (1814),

ministre, puis ambassadeur à Paris, comte russe (1826), général

d'infanterie (1827), ambassadeur de Russie à Londres (1835-1839),

mort à Paris le 15 février 1842 (Grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH,

_Portraits russes des dix-huitième et dix-neuvième siècles_, t.

II, portrait 162).

[303] Au sujet du projet de faire nommer M. de Lieven ambassadeur

à Vienne, voir p. 62 et lettre du 31 janvier.

_Ici reprend la lettre no 13._

Ce 23.

Mon amie, ma lettre redevient un volume. Je conçois qu'avec ton train

de vie et ta gêne, tu pourrais finir à ne pas trouver ni le temps ni

les moyens de me lire. As-tu songé à acheter un portefeuille à Paris,

avec une serrure à combinaisons? Ne te fie pas aux clefs; les

meilleures sont celles qui ouvrent, et elles s'égarent tout comme

celles qui n'ouvrent pas. Si tu l'as oublié (et je parie que tel est

le cas), fais écrire par N[eumann] à Paris qu'on t'envoie un

portefeuille avec une serrure à combinaison plate de Huret[304].

[304] _Bottin_ de 1819, p. 143: «HURET (Léopold). Ingénieur,

breveté de S. M., de S. A. S. la duchesse douairière d'Orléans et

du garde-meuble de la couronne, fournisseur des estafettes du

gouvernement et des ministères. Belle collection de fermetures de

combinaison, garnitures mobiles, etc., très beaux portefeuilles

ministériels, de voyage et même de poche fermés avec ses nouveaux

procédés, ainsi que beaucoup de machines d'une utilité générale,

toutes de son invention ou perfectionnées par lui. Fabrique, rue

des Grands-Augustins, 5».

A propos de Paris, on y dit que: le Roi est casé, serré, ciré et

désolé[305]. Que Dieu te garde de jamais te trouver en pareille

position.

[305] Jeu de mots sur les noms des quatre principaux membres du

ministère du 29 décembre 1818: M. Decazes, ministre de

l'intérieur; M. de Serre, ministre de la justice; le maréchal

Gouvion Saint-Cyr, ministre de la guerre; le général Dessolle,

ministre des affaires étrangères, président du conseil.

Mon amie, je te permets et je t'ordonne même de ne pas penser à ce qui

me plaît, quand il s'agit de faire ce qui t'est utile. Or, tu mettras

dorénavant les vésicatoires que voudra t'appliquer ton médecin,

partout où il les jugera nécessaires et même passablement utiles. Tu

ne demanderas pas combien de temps restent les marques. J'aimerai à la

folie celles auxquelles tu devras une seule heure de santé.

L'un de mes ancêtres, bon et brave chevalier, était promis à une jeune

et riche héritière. Les noces étaient arrêtées; elles durent être

retardées, vu une guerre qui survint entre l'Allemagne et la France.

Mon pauvre aïeul y perdit une jambe et la moitié de l'autre. Il

écrivit sur-le-champ à sa fiancée qu'il lui rendait toute liberté. Ma

bonne bis- ou trisaïeule lui répondit: «Comme je n'aime pas vos

jambes, mais bien vous, je vous épouserais, eussiez-vous encore un

bras de moins.» Le sang de la bonne femme coule dans mes veines, et je

bénis le ciel que l'amputation du brave grand-papa n'ait pas dépassé

les jambes, car tout l'amour de la fiancée n'eût pas suffi pour le

bien de sa postérité. Il est clair que je ne t'aimerais pas

aujourd'hui, ce à quoi j'aime cependant beaucoup à être condamné.

Ce 24.

Le beau-frère de Paul est très mal[306]. Il souffre l'impossible:

après une maladie affreuse--la goutte s'était portée sur le cœur--il

vient de s'en découvrir une autre. Il a des pierres dans le fiel. Il

est depuis huit jours entre la vie et la mort. Sa mère avait le même

mal, tout juste à l'âge du fils. Elle est restée dans cet état de

désolation pendant six mois, et elle a eu le temps de l'oublier

pendant plus de vingt-quatre années de santé. J'ai peur que tel ne

soit pas le sort du fils. Je souffre de l'un des aspects les plus

pénibles; je passe bien des heures à côté de son lit, et je ne sais

comment faire partir Paul, qui a d'autres motifs pour ne pas être

fâché de rester. Je profiterai du premier moment de mieux pour le

mettre en route.

[306] Voir p. 147.

La vie, mon amie, est une chose à la fois si tenace et si délicate que

l'on ne sait si elle tient à un câble ou à un cheveu.

Ce 26.

Le courrier part, et je ne puis me résoudre à attendre le départ de

Paul, qui peut se retarder encore de huit jours. Son beau-frère est un

peu mieux aujourd'hui, mais j'ai peur que ce mieux ne soit qu'un

faible répit.

Mon amie, le courrier de Paris est arrivé aujourd'hui. Il ne m'a rien

porté de toi. Je suppose que N[eumann] va m'en expédier un. La

première chose que je cherche toujours dans les immenses paquets qui

m'arrivent, ce sont tes petites lettres, que je reconnais au format.

Mon amie, les grandes affaires et les gros paquets ne pèsent guère

dans la balance du bonheur.

Mon départ pour l'Italie est fixé au 23, à moins d'incidents que je ne

puis prévoir. N[eumann] recevra à temps des instructions pour notre

correspondance. Je n'oublierai certes pas le premier intérêt de ma

vie.

Tu liras probablement incessamment dans les feuilles mon nom accroché

à de nouveaux titres et à d'autres fonctions.

Il n'y a pas un mot de vrai au bruit qui est né dans quelque coin de

rue, et qui, à ce titre, ne saurait manquer de faire le tour de

l'Europe. L'on veut me faire plus que je ne suis, et je voudrais être

moins, rien du tout. Je puis empêcher le premier, et n'ai

malheureusement encore jamais trouvé le moyen d'effectuer le dernier.

Mon amie, que je serai heureux le jour où je te reverrai! Adieu, il

faut que je finisse, car je ne puis retarder le départ d'un homme dont

les chevaux sont mis depuis plusieurs heures. Adieu, ma bonne et chère

D.

No 14.

V[ienne] ce 28 janvier 1819.

Je commence un nouveau numéro, mon amie, pour te dire que je t'aime de

tout mon cœur et que je n'aime que toi. Cette lettre te sera enfin

remise par Paul.

Tu y trouveras jointe la partie du no 13 que je n'ai pas voulu confier

à une occasion moins sûre que ne l'est la présente. Il te suffira d'y

jeter un coup d'œil pour te convaincre des motifs de prudence qui

m'ont fait agir ainsi. Je ne sais ni compromettre ceux qui placent

leur confiance en moi, ni compromettre un grand intérêt dans ma vie.

Le premier de tous se trouve touché dans ce que je t'ai écrit le 22 de

ce mois[307].

[307] Voir, p. 154, ce passage rétabli à sa date.

Il me reste à te prier de faire tout ce que je te demande dans les

feuilles jointes à la présente lettre et écris-moi que tu l'as fait.

Mon amie, je ne puis te dire assez combien le voyage si long que je

vais entreprendre me gêne. Je déteste le matériel du voyage; je

regarde la voiture comme une prison, et je suis trop libéral, malgré

ce qu'en pense le _Morning Chronicle_, pour ne pas aimer la liberté de

mes mouvements. Je vais par-dessus le marché au midi, pendant que tu

es au nord. Notre correspondance--le seul bonheur duquel je jouis en

ce moment--ne peut qu'en souffrir. En un mot, mon amie, ce que j'eusse

entrepris naguère sans plaisir mais sans dégoût, tourne aujourd'hui en

ennui complet. Ma santé est bonne et je crois que le voyage la rendra

meilleure encore; l'air et le soleil de l'Italie me font toujours du

bien; ils calment et détendent mes nerfs; je suis forcé à un mouvement

que je ne trouve pas moyen de faire dans mon attitude habituelle.

Voilà le bon côté de la chose, mais il est physique, et le moral

l'emporte chez moi toujours sur la partie matérielle de mon existence.

Toi, c'est-à-dire du bonheur, c'est ce qu'il me faudrait, et je ne le

trouverai pas aux bords du Tibre ni sur la plage de Baja. Si je

pouvais faire le voyage avec toi, je le regarderais comme l'une des

plus grandes jouissances de ma vie.

Le seul point lumineux au milieu de tant de brouillards, c'est la

rencontre avec ma fille[308]. Je ne la quitterai pas de tout le

voyage. Je trouve en elle toujours un être qui me comprend, et rien ne

calme, plus que ce fait, mon âme si isolée au milieu du monde. Je

voudrais tant t'envoyer l'une ou l'autre de ses lettres, pour que tu

puisses juger combien elle est ma fille. La pauvre petite a le cœur

le plus pur et à la fois le plus chaud que l'on puisse rencontrer; ses

sentiments sont tout en dehors pour ceux qu'elle aime et toutes ses

paroles sont simples comme elle. Elle a écrit dernièrement à sa mère,

le jour de sa naissance: «Je vous écris à genoux, lui dit-elle, pour

vous remercier de vingt-deux années de bonheur[309]!» Voilà tout ce

qu'elle dit, et j'aime mieux cette seule ligne qu'un roman sentimental

tout entier. Aussi ne puis-je t'aimer plus que je ne l'aime, ni elle

plus que toi. Je vous aime autrement, et les sots seuls prétendent que

l'on ne peut avoir dans son cœur plusieurs affections également

fortes. La différence dans l'affection n'exclut ni sa force ni son

existence. Ce qui tourne en faveur du sentiment de la nature de celui

que j'ai pour toi, c'est qu'il ne peut porter que sur un seul objet,

tandis que celui que l'on porte à un enfant, à un frère, peut exister

à la fois pour tous vos enfants et parents.

[308] Le comte et la comtesse Joseph Esterhazy, de retour de

Paris, retrouvèrent le prince de Metternich à Florence.

[309] C'est presque mot pour mot le texte du billet d'adieu

adressé par Mme de Lieven à M. Guizot la veille de sa mort. Y

aurait-il là une involontaire réminiscence?--(Voir _Souvenirs du

baron de Barante_, t. VIII, p. 159).

Tu recevras d'Italie un véritable journal. Ce ne sera pas celui d'un

voyageur sentimental, mais d'un homme tout simplement et tout

bonnement ton ami. Crois-tu que je le sois tout à fait? Crois-tu qu'on

puisse l'être plus que je ne le suis? Toi aussi, mon amie, demande à

ceux qui t'assureront que je ne sais pas aimer: «Vous a-t-il aimé?» Tu

ne risques pas de rencontrer celle qui pourrait te répondre par un

«oui» tout rond.

Ce 29 janvier.

J'ai vu dans les feuilles que tu as été invitée à Brighton[310]; je

savais par ta dernière lettre que tu t'apprêtais à y aller. Si j'étais

seigneur de Brighton, tu y serais toujours quand j'y serais moi-même

et je crois que, dans ce cas, Londres me verrait peu. Dans un rapport

de cœur, la campagne vaut le double de la ville; tout y est réunion

et la sert; les entraves du salon n'existent pas; le même toit semble

réunir les cœurs comme les individus. Une bonne saison de vie de

château avec toi ferait le bonheur de ma vie; je crois que j'y ferais

provision de bonheur et que j'en acquerrais un fonds assez riche pour

suffire à ma dépense bien au delà de la durée du séjour.

[310] Par le Prince Régent qui s'y était fait construire en 1818

un pavillon de style chinois. Le comte et la comtesse de Lieven,

à peine revenus de Paris, étaient allés y passer quelques jours

(L. G. ROBINSON, _Letters of Dorothea, Princess Lieven, during

her residence in London_, p. 38).

Ce 30.

J'ai été interrompu hier, dans ma lettre, par la meilleure des causes,

par la seule, je crois, qui au monde eût pu m'être agréable. L'on est

venu m'annoncer l'arrivée du courrier de Londres. Je l'ai fait venir

sur-le-champ, j'ai déballé moi-même sa valise, j'ai aimé même à voir

l'une des plus sottes figures--véritable valise vivante--qu'il y ait

au monde. Je suis sûr, mon amie, qu'il ne t'est jamais arrivé de

quitter un lieu où tu venais d'être heureuse, sans attacher une idée

de jalousie au retour du postillon qui t'as conduite la première

poste. Je crois toujours que cet homme doit être heureux! Or, mon

imbécile d'hier et de tous les jours m'a paru malheureux d'avoir

quitté Londres.

Ne t'y trompe pas, mon amie, je ne suis souvent guère plus que toi en

passe de lire tes lettres quand je le veux, et cette volonté porte

toujours sur le premier moment possible. J'avais dans ma chambre l'un

de mes conseillers, j'étais occupé d'une fastidieuse affaire, je

n'étais pas les jambes croisées dans le coin d'un canapé; ma bonne

amie, j'ai fait une bête mine en me faisant faire le rapport d'une

sotte affaire. J'ai déballé; j'ai renvoyé mon ennuyeux référendaire;

je me suis mis à décacheter mes paquets; celui que l'on cherche est

constamment le dernier que l'on trouve. J'ai ouvert tes lettres, je me

suis mis à lire et j'ai eu la visite du nonce[311], de Golovkine, de

Caraman, de sept ou huit athlètes politiques. Les scélérats m'ont

retenu trois heures. Si j'avais été leur mère, je les aurais fouettés.

Enfin, je suis parvenu à te lire, oui, bien toi, mon amie, car rien,

hors tout toi, n'est plus toi que tes lettres. J'aurai bien à y

répondre: j'en suis tout plein et tout heureux.

[311] LÉARDI (Paul, comte), né en 1763. Évêque _in partibus_

d'Éphèse, Nonce apostolique à Vienne, mort dans cette ville le 30

décembre 1823 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).

Avant tout, merci, bonne D., que tu sois ce que tu es. Me suis-je

trompé en toi? Ai-je eu du courage de me placer et de me livrer comme

je l'ai fait? Ai-je eu de l'esprit à deviner le tien, du cœur à

pressentir le tien, du goût en te choisissant, de la sagesse en

faisant de toi l'amie de ma vie? Ne va pas croire que je n'eusse point

pu faire autrement que je n'ai fait. Je crois t'avoir déjà dit ce que

je pense des impressions spontanées. Quelques fortes que puissent être

ces impressions, elles ne sont jamais plus fortes que mon âme. J'ai

toute ma vie été maître du premier mouvement, je ne me suis livré au

second qu'en suite de ma ferme volonté de le faire, je n'ai jamais

dirigé le troisième. Aujourd'hui, il me serait tout aussi impossible

de ne pas t'aimer que j'ai eu la faculté de me livrer à toi ou à te

laisser loin de moi. S'il y a peu de roman dans ce fait, c'est que je

n'ai jamais écrit le roman, je n'en lis même jamais. Je suis si

pénétré de la conviction qu'il n'en existe pas un que je n'eusse écrit

avec autant de véritable sentiment que le lecteur sentimental y

découvre souvent sans être romanesque lui-même, que je ne trouve pas

qu'il vaille la peine de lire ce que d'autres ont senti ou se figurent

avoir senti. Ma bonne amie, crois-m'en sur parole; je sais aimer plus

et mieux que la plupart des hommes.

Tes lettres sont tout ce que je veux: il n'en existe ni de plus

aimables, ni de meilleures, de plus raisonnables, de plus fortes.

Elles sont d'une femme comme je l'aime, d'une amie qui seule peut être

la mienne. Tout est raison dans ton âme et chaleur dans ton cœur; dès

que le contraire a lieu, l'être, en un mot, qui, à mon avis, est

transposé, n'est plus fait pour moi. Reste, bonne amie, comme tu es et

ne crains rien du temps. Ce n'est pas quand l'on est comme moi que le

lendemain est à craindre; le jour d'aujourd'hui est _plus_ demain et

jamais _moins_. Je vais en m'élevant et non en baissant, j'ai le pas

assuré; comme petit garçon déjà je suis moins tombé que mes camarades;

j'ai couru un peu moins vite, j'ai ouvert de grands yeux et j'ai

toujours gagné le prix à la course. Je suis certain, mon amie, que

nous deux arriverons toujours au but et, ce qui fait le bonheur de ma

vie, à un même but.

Combien tes lettres me prouvent cette vérité! Oui, mon amie, un

lecteur tiers ne trouverait pas de différences entre nos lettres; nous

pourrions quasi chacun garder toujours la nôtre: nous y apprendrions

à peu près tout ce que nous nous disons réciproquement. Le fait est

simple: nous pensons l'un comme l'autre, nous avons les mêmes goûts,

les mêmes besoins; tu es en femme ce que je suis comme homme. Je

n'aurai jamais une impression qui ne te porterait au même jugement que

moi. Nous sommes _vrais_ tous deux, et c'est beaucoup. Nous le sommes

par besoin ou plutôt par impossibilité de ne pas l'être, plus que par

toute autre cause. L'on peut être autre que nous le sommes; dans ce

cas sera-t-on meilleur ou plus mauvais? Le _troisième_, homme ou

femme, peut exister, mais je ne l'ai pas trouvé. Ne va pas le

chercher.

Moi aussi, mon amie, j'ai le sentiment que plus personne ne te

satisfera _en plein_. Tes sens existent, donc ils peuvent se séduire.

Ils ne te procureront plus une entière jouissance; il te manquera ce

que tes sens n'ont jamais offert, ce qui est placé hors de leur

sphère. Les jouissances que les sens seuls procurent, ressemblent aux

effets d'une girandole. Les fusées s'élèvent, elles jettent un jour

qui devrait durer toujours; vous croyez vous élever avec elles; tout

est beau et lumineux; les alentours même empruntent de leurs feux--et

vous vous trouvez replongé dans les ténèbres. Ce qui fait _notre vie_,

mon amie, n'est pas passager; nous irons mieux demain que nous

n'allons aujourd'hui--et nous ne vieillirons pas en peu de moments.

Ce 30.

J'ai relu depuis hier deux fois tes lettres. Elles font mon bonheur.

Bonne amie, ne crains jamais de m'en écrire de trop longues. Des

lettres comme les tiennes n'ont pas de taille, chaque page vaut une

lettre et la plus longue ne me paraît qu'une page.

Tu es donc arrivée à sentir le besoin de me mettre au fait de

l'histoire de ta vie; c'est le premier de mes besoins quand j'aime. Je

n'ai jamais peur que mon amie sache trop; j'ai peur qu'elle ne sache

tout. Il n'est pas en moi un côté faible que je ne voudrais lui

découvrir; si l'on a besoin de cacher, ce ne peut être qu'en suite

d'un tort. Mon amie, je ne crois pas avoir jamais été dans ce cas.

Tu as vu que peu après que j'étais entré en contact avec toi, j'ai

commencé par te parler de moi; tu n'avais pas le même besoin; tu l'as

aujourd'hui: je crois que tu m'aimes plus. Mande-moi tout: que je

sache quand tu as été heureuse et quand tu ne l'étais pas. Je sais au

reste ce qui te regarde; tu n'as pas besoin de _nommer_, je crois que

je pourrai y suppléer. Tu as fait des choix et tu as été trompée;

quelle est la jeune femme qui ne l'a pas été? Il est naturel que les

femmes se trompent plus que les hommes et les raisons en sont simples.

La plupart des hommes ne cherchent que ce qu'ils sont sûrs de trouver,

tandis que les femmes cherchent ce qu'une longue expérience et une

connaissance profonde du cœur humain ne permettent pas souvent de

décider. Et à quel âge cherchent-elles un ami digne d'elles, un cœur

sûr et aimant, un esprit juste et droit? Mon amie, les affaires se

font en marchand et les femmes se livrent à la plus forte de leur vie

à peine sorties de l'enfance. Les yeux disent à l'homme ce qu'ils

cherchent, et le cœur de la femme veut décider d'avance de celui de

l'homme qu'elle désire. L'homme a atteint son but au moment même où

la femme n'établit de fait que son point de départ. L'homme cesse

quand la femme commence; l'amour paraît trop long au premier et la vie

trop courte à la dernière. La femme ne veut pas quand l'homme veut et

elle veut quand il ne veut plus. Tout ceci est dans la nature, et sans

cette loi l'amour n'existerait pas, ce don du ciel réservé par le

Créateur à la seule espèce humaine. L'amour véritable est tant, mon

amie, que s'il était facile à rencontrer, il ne vaudrait plus rien. Il

se compose en premier lieu de disparates et d'oppositions; il se

renforce par les difficultés; il n'est couronné que par la plus

entière identité. Il a bien des termes à parcourir et bien des

difficultés à vaincre; or dans les choses difficiles, la plupart des

humains perdent haleine à mi-chemin, trop heureux s'ils y arrivent!

J'ai beaucoup connu un homme--et je crois que c'est celui duquel tu te

plains--et je l'ai connu bien avant toi. Tes yeux auront éveillé ton

cœur et ton cœur a ébloui ton esprit. L'on prend en amour souvent

son propre esprit pour celui de l'objet aimé; l'on est si heureux de

donner que prêter ne coûte rien. Or, mon amie, tu as un grand fonds de

cette denrée et tu n'as pu t'apercevoir de la dépense que tu faisais.

Si le sort nous avait réunis plusieurs années plus tôt, sais-tu ce qui

serait arrivé? Peut-être m'aurais-tu aimé et la jalousie nous eût

désunis. Je suis bien loin d'être le meilleur homme de la terre, mais

je suis l'un des plus justes. Rien ne me révolte comme tout ce qui ne

l'est pas. Il est dans ma manière d'être quelque chose qui doit être

vrai, car j'en ai éprouvé constamment les effets. J'ai l'air du monde

le plus froid et le plus calme: mon amie découvre que je ne suis ni

l'un ni l'autre. Dès que je suis en liaison, je deviens devant le

monde vingt fois plus aride pour la femme que j'aime et je reste pour

les autres tel que je suis constamment. Dès lors, la comparaison

s'établit: je dois devenir autre que je ne puis l'être; je me révolte;

l'on me taxe d'infidélité là où je ne suis que constant; je me fâche,

l'on se fâche; toi surtout, tu te serais fâchée. Mon amie, je crois

que, plus jeunes, nous nous serions disputés. J'ai le malheur de

rester calme dans la dispute, et rien ne met les femmes hors des gonds

comme le calme. Je suis bien certain cependant que rien n'eût jamais

pu nous séparer, nous nous serions convenus trop pour nous quitter.

Moi, au moins, j'ignore ce que c'est que quitter. Tu m'aurais

peut-être battu.

Ce 31[312].

Ta description de Brighton m'a fait grand plaisir. C'est tout comme si

j'y étais: quelle différence cependant si j'y avais été! La

description du logement ne me satisfait pas complètement. Je n'y vois

de commode qu'une antichambre, et je conçois qu'un archiduc peut s'y

trouver mieux que moi, car elle lui suffit.

[312] Les billets du 31 janvier et du 1er février furent séparées

par Metternich de la lettre no 13 et envoyés postérieurement à

celle-ci. Il en informait la comtesse par ces mots placés à la

suite du billet du 30: «Le reste de cette feuille et celle 6

t'arriveront par P. E. Tu verras à la fin de la lettre pourquoi.

Il en est de même de la feuille 7 du no 14.» P. E. étaient les

initiales de Paul Esterhazy.

Je ne suis pas étonné que le maître du lieu[313] ne t'ai point parlé

de _nous_; ce n'est que par St[ewart] qu'il apprendra quelque chose, à

moins que les yeux de sa future ne lui fassent oublier tout ce qui

n'est pas elle[314]. J'ai eu grand soin de calmer sa curiosité, à

force de ne lui rien dire _du vrai_ et de convenir _des apparences_.

La plupart des hommes ne vont pas au delà; il leur suffit de

rencontrer une apparence de conviction qu'on les trouve fins

observateurs; ils se contentent de cette belle découverte et ne se

soucient pas de savoir le fond de la chose.

[313] Le Prince Régent.

[314] Ch. Stewart épousa en secondes noces le 3 avril

Frances-Anne, fille unique de Sir Harry Vane-Tempest.

St[ewart] est parti convaincu d'ici que notre rapport se borne _à la

possibilité qu'il eût pu s'en établir un entre nous, si, et si, et si,

etc., etc._

Or, sers-t'en comme d'une sourdine et non comme d'une trompette: il

est bon à l'un comme à l'autre. St[ewart] est un très galant homme: ce

sont tout juste ceux-là auxquels il faut dire tout ou ne leur confier

rien.

Les feuilles du no 13 que tu reçois aujourd'hui prouvent de nouveau la

coïncidence parfaite entre nos occupations et nos jugements. Tu verras

que, sans être né au 64e degré, j'en juge parfaitement la température.

Le but que je te propose doit être le nôtre, la marche qui doit y

conduire doit nous être commune. Le terrain est encore net; il ne faut

pas le brouiller et avec un peu de prudence y parviendrons-nous. Il

m'est arrivé de parvenir à des choses plus difficiles que celle-là,

c'est peut-être parce qu'elle devrait ne pas l'être que j'y

parviendrai plus difficilement. J'ai une longue expérience dans les

affaires de ce monde et j'ai toujours vu que rien n'est aisé à

arranger comme tout ce qui semble présenter des difficultés

insurmontables. Aussi, quand il s'en présente une, je commence

toujours par voir s'il y a une impossibilité apparente: je ne tremble

plus dès que tel est le cas.

Je n'ose pas penser à ce qui serait le succès de ma vie. J'ai peur

même d'y penser, car rien ne tue les succès comme les désirs.

Ma bonne amie, tu te trompes quand tu crois que le voyage d'Italie

finira à la fin de mai. Ce n'est que vers la mi-juillet que je pourrai

songer à me mettre en route pour l'Angleterre, et c'est ce sur quoi

s'étaient fondés mes doutes si je devais préférer 19 à 20. D'après ce

que tu me dis et ce que je sais, je ne crois pouvoir penser qu'à 20,

en me réservant toutefois de saisir tout moment propice--et il est des

moments qui ne se présentent qu'au vol. L'automne de 19 ne peut donc

entrer dans aucun calcul, mais je te dirai ce que je prépare pour

l'année prochaine. Je compte me ménager un congé pour aller sur les

bords du Rhin au mois de mai et de juin. J'irai d'abord chez moi--ce

sera le prétexte--je passerai en Angleterre--ce sera le but--et je

resterai dans le prétexte en passant de nouveau une quinzaine chez

moi. Mes voyages sont de fortes affaires, c'est pour cela que je ne

crains guère les défaites. Je parie, mon amie, que si j'avais été

général, j'aurais gagné les batailles et j'aurais été rossé comme

plâtre dans les escarmouches. J'aimerais, dans tous les cas, mieux ma

course à Londres que Waterloo. Ma bonne amie, Waterloo a pourtant

également son mérite; la gloire de la journée me fait même aimer la

grosse cabaretière en face de la chapelle du lieu!

Ainsi la chose reste dite. Si je puis juger le moment et le saisir au

vol en 1819, tu me verras à Londres. Si je crois le fait meilleur, de

toute manière meilleur en 1820, ce sera cette heureuse année que

j'irai. Mon amie, que n'est-ce demain!

Ce 1er février.

Mon amie, comme le temps passe! Voilà que _tout_ va être à trois mois

de date. Comme il passe lentement! Il me faudra peut-être plus d'un an

pour te revoir. Tout passe excepté le sentiment que je te porte.

Quelle singulière personne tu es, et dans tout ce que tu dis et par

conséquent dans tout ce que tu penses!

Tu me dis, dans ta lettre du 9 janvier: «J'ai le malheur d'aimer

l'ambition, j'aime tout sentiment qui pousse un homme à aller en

avant.»

Ce mot est si fort à moi que je te permets tout au plus d'en partager

la propriété. Je vais te le prouver.

Quand, en 1814, l'Empereur m'a permis de joindre les armes de sa

maison aux miennes[315], j'ai choisi un _motto_ pour mes armes. Je me

suis arrêté plusieurs mois au mot de «_Vorwærts_»[316], que j'ai voulu

demander. C'est la dissonnance de la fin du mot qui m'a empêché de le

choisir définitivement, et je vois aujourd'hui que j'ai eu tort. J'ai

trouvé que toute l'ambition permise à un homme se trouvait concentrée

dans ce mot; il porte à la fois sur l'individu et, à mon avis, bien

plus encore sur ses devoirs. Un petit scrupule de peu de valeur m'a

empêché de choisir le mot--le fait étant dans mon cœur et dans mon

essence, je te plais. J'ai inventé _Kraft im Recht_[317] que je porte

maintenant. Si tu veux savoir quels sont mes principes politiques, tu

en lis le manifeste dans ces trois paroles.

[315] Cette faveur fut accordée au prince de Metternich par une

lettre autographe de l'empereur François datée de Paris, 21 avril

1814 (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 649).

[316] En avant.

[317] La Force dans le Droit.

Quant à l'ambition, mon amie, ne dis pas que tu l'aimes. Il en est une

détestable et une autre qui seule porte aux belles choses, les seules

grandes. Toute ambition qui se borne au calcul de se pousser soi-même

est condamnable; celle qui vous porte à pousser _la cause_ est la

force motrice de tout bien. Je n'en ai et n'en admets point d'autre.

C'est aussi celle que tu aimes, la seule que tu puisses aimer. Une âme

comme la tienne ne veut que ce qui est utile, car tout ce qui ne l'est

pas n'est pas digne de tes regards. Or, l'individu n'est rien et la

chose est tout. Je ne puis plus être rien de plus chez moi que je ne

suis; ma carrière est finie; je l'ai parcourue sans jamais penser à

moi, sans jamais demander rien, sans même avoir voulu me charger de

tant de responsabilités! Si j'avais de la mauvaise ambition, je serais

content d'être ce que je suis; or, je ne le suis pas. Mon ambition est

de _faire et bien_; c'est elle qui me console en partie des immenses

sacrifices que je lui porte. Sais-tu quelle a été la sensation que

j'ai éprouvée le jour où j'ai été tout ce que je puis être? J'ai

manqué pleurer de la perte de ma liberté, et je me suis sauvé par

l'idée que le plus méchant des sots ne trouvera plus moyen de croire

que _je fais pour devenir_, que je _marche pour monter_. Quand je

marche, mon amie, c'est pour arriver, et ma personne est maintenant

hors de jeu. Je me trouve placé à la tête d'intérêts immenses; je ne

suis pas un moment dans la journée où je n'aie le sentiment de ce que

je dois à la confiance d'un homme que j'aime parce que je l'estime;

chaque erreur que je commets porte sur à peu près 30 millions

d'hommes; je ne crains que des erreurs, car je puis me garantir mes

intentions. Crois-tu, mon amie, que placé ainsi, je puisse nourrir un

sentiment quelconque d'ambition relatif à moi?

Ce 2 février.

Quelles bonnes journées! Gordon[318] m'a envoyé ce matin des dépêches

que venait lui porter un courrier de son gouvernement. J'y ai trouvé

une lettre de toi, bien empaquetée et bien bonne. C'est ton numéro 11

du 21 janvier. Tu étais bonne, tendre et triste, ce 21 janvier. Il

t'est arrivé ce qui m'arrive. Quand il m'arrive de rêver d'un être que

j'aime, qui est loin de moi, je passe toujours la journée suivante

dans un état que je ne puis te faire comprendre que par les mots de

«_wehmüthige Stimmung_»[319]. J'ai beau vouloir me distraire, la

journée a hérité de la pensée de la nuit; je ne parviens pas à en

sortir; elle pèse sur mon âme, elle accompagne ou suit toute idée

étrangère à son objet. Mon amie, je te remercie de cette nouvelle

ressemblance.

[318] GORDON (Sir Robert), chargé d'affaires de l'ambassade

d'Angleterre à Vienne pendant l'absence de Charles Stewart. Né en

1791, fils de Lord Haddo, frère de Lord Aberdeen et de Sir

Alexandre Gordon, qui fut tué à Waterloo. Attaché à l'ambassade

anglaise en Perse (1810), puis secrétaire d'ambassade à la Haye.

Ministre plénipotentiaire au Brésil (juillet 1826-1828).

Ambassadeur à Constantinople (1828-1831), puis à Vienne (octobre

1841-1846). Mort subitement à Balmoral le 8 octobre 1847

(_Dictionary of National Biography_, t. XXII, p. 228).

«Londres, 4 janvier.--Samedi, l'honorable M. Gordon est parti en

qualité de chargé d'affaires pour Vienne. Il passera par Paris. On

dit qu'il va remplacer Lord Stewart, et Sa Seigneurie viendra

passer quelque temps en Angleterre.» (_Moniteur universel_ du

samedi 9 janvier 1819, no 9, p. 34.)

[319] Disposition d'esprit mélancolique.

Tu me dis: «Je vaux mieux ou moins que toi.» Je t'accorde avec grand

plaisir le mieux, je rejette le moins et je suis prêt à décider que

nous valons l'un ce que vaut l'autre. Mon amie, c'est dans cette

conformité entière--si rare à rencontrer--que se trouve le lien qui

nous lie. Combien, si j'étais avec et près de toi, tu aurais de

raisons de ne plus douter de cette entière conformité!

Tu me dis que tu m'aimes plus que tu m'as aimé? Je le crois: tout dans

ce monde avance ou recule. Rien, et la pensée moins que toute autre

chose, ne reste stationnaire.

Tu me rappelles que je t'ai prédit que tu aimerais mes lettres et moi

en suite de mes lettres. J'en étais certain, et je ne te l'eusse point

dit, si je ne l'avais été. Je sais que mes lettres expriment ma

pensée; je sais que ma pensée te convient; je sais enfin que si je

cherchais à t'écrire des lettres guindées, tu ne m'aimerais pas. Tu as

appris à te confirmer par mes lettres dans vingt vérités que tu as eu

la bonté d'accorder sur parole. Tu as été confiante et tu t'en sais

gré. La confiance est une chose si forte et si grande qu'on peut finir

par la regarder, dans des cas donnés, comme la source de tout bonheur

comme de tout malheur. Moi, mon amie, je ne mériterai jamais le

reproche d'avoir fait ton malheur. Je resterais cent ans en liaison

avec toi--ce bonheur n'est pas d'ici-bas--que tu me retrouverais à la

fin le même pour lequel tu as bien voulu me prendre au commencement

de notre connaissance. Il est un élément en moi qui ne change pas, qui

ne vieillit pas, que rien ne saurait faire dévier de sa ligne: c'est

le cœur. Mon cœur a cherché à dix-huit ans ce qu'il a trouvé à

quarante;--mon amie, crois-tu que je puisse jamais vouloir céder ma

propriété pour rentrer dans le vague? Il t'en ira de même, tu ne me

quitteras plus. Si, par la plus cruelle des destinées, je devais ne

pas te voir de longtemps, si notre plus prochaine rencontre ne pouvait

avoir lieu que dans un âge beaucoup plus avancé, nos âmes n'en

feraient pas moins qu'une seule. Deux essences, confondues comme les

nôtres, ne se séparent plus et, si la faculté existe, elles sont liées

bien au delà des bornes du temps physique. C'est à nous à chercher à

ne pas le voir s'écouler loin de l'autre. La volonté de l'homme est,

après le Destin, la plus forte des puissances. Crois que je sais

vouloir et fie-toi à cette force que le ciel a placée dans mon âme.

_Veux_, de ton côté; soyons prudents et nous arriverons au but.

Je n'aime pas te faire de reproches, et pourtant faut-il que je t'en

fasse un. Comment es-tu encore à trouver dur que tu ne rencontres pas

ton cœur dans ton ménage? Ce bonheur, sous le point de vue du

sentiment de l'amour, n'est réservé qu'à une faible somme de ménages

privilégiés. Je ne crois pas qu'il se rencontre jamais dans ceux qui

s'établissent dans la première jeunesse; la sécurité de la possession

dans l'âge des passions, dans celui de la force et de la fleur de

l'imagination, tue le charme de la propriété. Je nie catégoriquement

que jamais il puisse se rencontrer dans les mariages d'amour entre

jeunes gens. Or tu es dans le premier de ces cas.

Tu étais une enfant quand tu t'es mariée[320]. Tu as été placée dans

une attitude qui n'est pas conforme à la marche de la nature dans les

femmes. La jeune fille a besoin d'aimer sans plus; l'amour se présente

à elle tout spirituel; le corps, la partie matérielle ne lui apparaît

pas; elle ignore que c'est elle qui la pousse et qui éveille en elle

un sentiment inconnu, mais plein de charmes. On jette une jeune

personne entre les bras d'un homme qui commence par ce qui devrait

être la fin; dès lors, la marche même de la nature est intervertie, et

elle ne l'est jamais impunément. Le fait qui devrait ne jamais

être qu'une récompense tourne en dégoût et le succès en défaite.

L'âme s'affaisse sous le poids de ce régime, qui devrait être

inconstitutionnel (tu vois que je suis libéral) et elle reste

comprimée jusqu'au premier moment où elle prend son essor. Le ménage

ne paraît plus alors qu'une dure nécessité--le devoir, un poids

souvent insupportable--il semble un obstacle au bonheur. L'âme entre

en révolution, elle brise des liens qui lui semblent injustes; elle se

fonde sur une forte déclaration _des droits de l'homme_. Elle croit

trouver le bonheur tout autre part que dans ce qui lui est imposé

comme autant de devoirs; la vie s'use dès lors en contraintes, en

désirs, en recherches, en espérances déçues, en erreurs dans les

choix, en regrets. L'âge vient, le roman cesse et les faits se

représentent de nouveau dans toute leur simplicité. Heureux ceux qui

n'ont point de reproches fondés à se faire, à cette époque reculée, de

s'être préparé une source de regrets amers et éternels!

[320] Mme de Lieven avait quinze ans à l'époque de son mariage.

Mon amie, ne trouves-tu pas que j'ai raison?

Mais en quoi as-tu tort?

Dans le fait que tu regrettes ne pas trouver dans ton ménage ce qui ne

peut s'y trouver, et en cherchant ce qui ne se trouve pas dans ton

mari, est la cause de tes regrets. Tu m'aimes, tu m'aurais épousé à

quatorze ans: tu ne serais pas plus avancée en bonheur, sous le point

de vue de ce que tu appelles l'emploi du cœur, que tu ne l'es. De

l'amour, mon amie, ne va pas le chercher dans le ménage; ta conscience

te fera le reproche d'aller le chercher hors de lui: je ne dis pas que

cette _partie législative_ de ton être ait tort. Je respecte avant

tout la loi. Je suis assez faible pour y manquer quelquefois. Mon

amie, pardonne-moi cette faiblesse: tu la partages; nous avons donc

tort tous deux, sans avoir sans doute une autre excuse que le fait.

Il n'existe pas une loi qui ne soit fondée sur l'application de la

plus pure morale. Mais la force des circonstances a dû engager souvent

le législateur à renforcer les termes de la loi, et la plupart de ces

circonstances tiennent à la réunion des hommes en société. L'on se

marie pour avoir des enfants et non pour satisfaire le vœu du cœur.

La société exige que telle soit la règle, mais le cœur s'y soumet

bien difficilement; il finit ordinairement par regagner ses droits, et

je suis convaincu que les bons ménages ne seraient fréquents que si

les unions avaient lieu entre hommes de quarante et femmes de trente

ans. L'un et l'autre des deux partis saurait alors qui choisir. Ta

gouvernante t'aura dit cent fois: Pensez d'abord et puis agissez! Ta

mère te l'aura répété: et l'on t'a fait faire l'_affaire de la vie_

avant que tu aies même eu la faculté de penser et de savoir ni ce

qu'est la vie, ni quelle en est l'affaire.

Le monde, mon amie, marche d'après les besoins de la société; le cœur

a souvent bien de la peine à s'y soumettre. Mais ne va pas en chercher

la cause hors toi-même.

Quand je t'ai dit, il y a longtemps, que je voulais que, pour me

plaire, tu fusses bien pour ton mari, j'ai senti que je te donnais

l'un de ces conseils que peu d'hommes savent donner. Mais, mon amie,

tu dois m'aimer pour ce fait, car toi, tout juste toi, tu n'aimeras

jamais dans l'homme que tu trouves digne d'être ton ami que ce qui est

bien en soi-même ou pour le moins sage, dans une circonstance donnée.

Le sommes-nous de nous aimer comme nous le faisons? Je l'ignore, mais

ce qui est certain c'est que je ne saurais faire autrement.

Ce 3 février.

En parcourant ce matin ta lettre no 9, je n'ai pu m'empêcher de rire

de ta colère contre N[eumann], de ce qu'il a bâillé pendant que tu lui

parlais de moi et de nous. Ma bonne amie, c'est que N[eumann] n'est

pas amoureux de moi. Et que Dieu garde qu'il le devienne jamais! Que

ferais-je de son sentiment? Le métier de confident est le plus

détestable qu'il y ait. Il ressemble aux charmes de celui d'un

conducteur de diligence. T'es-t-il arrivé quelquefois de devoir lire

des lettres d'amour adressées à une autre que toi? Elles me font

l'effet d'un remède qui porte au cœur à force d'être fade. Mais aussi

faut-il convenir que, sur mille, il n'en est pas une qui ne soit

l'expression de la folie, de la déraison ou de la bêtise. Les pires

de toutes sont celles qui sont rédigées dans le but de masquer la

nullité complète de leur auteur. Le remède alors est pire que le mal.

Crois-tu encore à la possibilité que je puisse exister dans une

liaison avec une petite sotte? Ne va pas croire que j'aime à écrire.

En voyant les volumes que je t'écris, tu pourrais bien être tentée

d'en admettre la chance. Je n'écris que quand je ne puis faire

autrement; je ne t'écris pas par plaisir, mais par besoin et ce

besoin tourne en bonheur. Je n'ai jamais ni correspondants ni

correspondantes. Je n'écris que sur des _in-folio_. Je voudrais

pouvoir trouver un autre mot que celui d'écrire, quand il s'agit de

toi. Je te parle, je cause avec toi, tu es devant moi, en moi,

partout. J'ai même la réputation du correspondant le plus détestable,

le plus paresseux du monde; c'est, de toutes mes réputations, à la

fois la plus vraie et la plus fausse.

Dis-moi qui sont les deux Anglaises desquelles j'ai été amoureux? Je

ne me souviens d'aucune. Les Anglaises sont singulières. Leurs

manières sont tellement à l'avenant que l'on serait tenté de croire,

quand on ne les connaît pas, qu'elles sont à laisser ou à prendre sans

plus. Elles sont si étonnées, quand elles rencontrent un homme qui

leur parle avec un peu de suite, qu'elles portent sur-le-champ le même

jugement sur son compte, jugement qui certes est moins hasardé. Mais,

de l'amour, même les apparences de la cour qui précède l'amour, je te

jure que je ne me sens pas coupable de ce crime envers aucune

insulaire. Si je n'avais passé six mois à Londres à l'âge de dix-huit

ans[321], je ne pourrais pas répondre en conscience si les femmes

anglaises sont de la même espèce que celles d'en deçà de la Manche.

Dis-moi, bonne amie, lesquelles de _vos_ femmes se vantent, ce qui

serait me faire trop d'honneur, et quels sont les imbéciles qui m'en

font assez pour me taxer de fortunes aussi mauvaises que je regarde

l'être toutes celles que l'on peut avoir avec des caillettes. Et tu

m'assures que mes belles le sont!

[321] Le premier voyage de Metternich en Angleterre date de 1794.

Le prince avait alors 21 ans et non 18.

Ce 4.

Mon amie, tu m'aimes bien, car tu aimes l'Autriche que tu n'aimais

pas! Je ne te permets pas de ne pas m'aimer, mais je suis assez juste

pour ne pas trop savoir pourquoi tu m'aimes tant; d'un autre côté, je

ne te pardonnerais pas de ne pas aimer l'Autriche, car elle est bonne.

L'un des bonheurs de ma vie serait de te voir l'aimer en suite d'un

long essai. Tu l'aimerais alors de conviction, tout comme tu l'aimes

aujourd'hui par entraînement. Sais-tu ce qui t'arriverait? Tu finirais

par l'aimer plus que je ne l'aime, car l'on a beau l'aimer, l'on se

lasse de porter un fardeau, et celui que je porte est lourd.

Tout ici est bon: je ne connais pas un fait basé sur un principe ou

faux en lui-même ou condamnable. C'est le régime qui, au monde,

respecte le plus tous les droits et garantit le plus toutes les

libertés. Notre essence n'est point connue: elle ne saurait l'être,

car nous ne parlons guère et le monde est plus enclin à croire sur

parole à ce qui n'est pas qu'à se douter de ce qui est sans paroles.

Notre pays, ou plutôt nos pays, sont les plus tranquilles, parce

qu'ils jouissent sans révolutions antérieures de la plupart des

bienfaits qui incontestablement ressortent de la cendre des empires

bouleversés par des tourmentes politiques. Notre peuple ne conçoit pas

pourquoi il aurait besoin de se livrer à des mouvements, quand, dans

le repos, il jouit de ce que le mouvement a procuré aux autres. La

liberté individuelle est complète, l'égalité de toutes les classes de

la société devant la loi est parfaite, toutes portent les mêmes

charges: il existe des titres, mais point de privilèges. Il nous

manque un _Morning Chronicle_!

Tu crois que je suis libéral dans le fond du cœur? Oui, mon amie, je

le suis et même au delà. Je te parlerai un jour, quand je ne serai pas

à ma 34e page, de mes principes à ce sujet, et ne t'en effraie pas: je

te prouverai que tu n'es pas de l'opposition. Tu aimes l'esprit, mon

amie, et tu as raison; mais ton esprit est si droit et si positif que

tu aurais beau faire, tu ne saurais dévier de la ligne pratique, et

c'est tout juste celle qui ne l'est pas qui conduit à l'opposition.

Rien n'est facile comme la critique; rien même n'est utile comme elle,

hors le _bien faire_. Sur cent critiques, il n'en est pas un qui sache

le dernier. Toi, mon amie, tu as ce que les femmes ont si rarement et

de même ce qu'elles ont toutes. Tu es homme pour l'esprit, femme pour

la finesse du tact. Tu es charmante, ma bonne D.; tu es ce qui me

faut; je ne veux plus que toi. Ne te fâche pas de ces aveux et

n'oppose rien à mes vœux!

Je suis occupé maintenant, depuis trois jours, de l'occupation la plus

sotte du monde. Nous avons ici l'ambassadeur persan[322]. Ce diable

d'homme veut tout ce l'on ne peut vouloir et se refuse à tout ce

qu'il doit. Il existe chez nous une étiquette très sévère pour la

réception des ambassades orientales. Mirza-Abdul-Hassan-Khan--nom doux

à prononcer--est une espèce de Chinois pour l'étiquette[323]. Nous

avons terminé avec lui; je vais le recevoir, et dimanche il aura son

audience solennelle chez l'Empereur. Le cœur, mon amie, reste bien

vide dans ces occasions, et, comme tout cependant me ramène à toi,

même les ambassades persanes, je lui veux du bien, vu qu'il est _l'un

de tes enfants_. Il se rend d'ici à Londres, et tu l'y as peut-être

déjà vu une fois. Il a ici avec lui une esclave géorgienne, de

laquelle le grand vizir lui a fait cadeau[324]. Je suis fâché que

cette attention n'ait pas également lieu dans la Chrétienté. Je sais

bien quelle esclave j'eusse demandé à ton Empereur, à la suite de

l'entrevue d'Aix-la-Chapelle! Mon Dieu, comme j'aurais eu soin de

cette gentille personne! Comme je la logerais bien, comme elle ne

manquerait de rien et combien je serais bien plus à elle qu'elle ne

pourrait jamais être à moi!

[322] Le marquis de Rivière, ambassadeur de France, au duc de

Richelieu, Constantinople, 10 octobre 1818:

«Mirza-Abdul-Hassan-Khan, qui a rempli avec succès en 1810 une

mission diplomatique importante à la cour de Londres et qui, en

1814, 1815 et 1816, a résidé à Saint-Pétersbourg, est arrivé à

Constantinople le 26 septembre. Ce personnage se rend de nouveau

à Londres par l'Autriche et la France, et il est également chargé

de missions pour les cours de Vienne et de Paris.

«Cet ambassadeur est un homme réellement distingué. Il parle fort

aisément l'anglais et le russe. Il connaît les intérêts des

puissances européennes, surtout les affaires de l'Inde, où il a

fait un long séjour. Il a un esprit pénétrant, beaucoup de dignité

dans sa conduite, et une élévation d'idées peu commune chez ses

compatriotes. Possesseur d'une fortune considérable et comblé des

bienfaits de Feth-Ali-Chah, il est encore traité par son maître

d'une manière toute royale... Sa mission a essentiellement pour

but de connaître l'état des affaires de l'Europe, et celui de la

France en particulier, à laquelle la cour de Perse paraît

conserver une sorte de prédilection. Il aura aussi à régler avec

le ministère anglais quelques affaires d'un haut intérêt... Cet

ambassadeur a eu l'honneur d'être présenté à Sa Majesté (Louis

XVIII) à Hartwell et il ne parle du roi et de son auguste famille

qu'en termes convenables.» (_Archives du ministère des Affaires

étrangères._ Turquie, Correspondance. Vol. 231, fº 207 recto.)

Du même au même. Constantinople, 25 novembre 1818:

«Mirza-Abdul-Hassan-Khan... a quitté Constantinople le 21, se

dirigeant sur Vienne, où il espère trouver les deux empereurs de

retour d'Aix-la-Chapelle. Tout le monde s'accorde à dire beaucoup

de bien de son caractère, de son esprit distingué et de sa noble

conduite... Mirza-Abdul-Hassan-Khan est accompagné de quatorze

personnes en tout... Mirza-Abdul-Hassan-Khan est très instruit

dans les langues persane, arabe et indienne, il parle aussi fort

aisément le turc, l'anglais et le russe. Il souhaitait d'être

accompagné d'un Français de mon choix, pour apprendre notre langue

pendant le voyage, mais j'ai laissé tomber cette proposition, afin

d'éviter quelques inconvénients» (_Ibid._, fº 245).

Mirza-Abdul-Hassan-Khan est l'auteur d'un ouvrage intitulé

_Haïrat-Namâ_ ou _Livre des Merveilles_, qui contient un long

récit des voyages du khan aux Indes, en Turquie, Russie,

Angleterre, etc. (BEALE, _An Oriental Biographical Dictionary_,

Londres, 1894).

[323] «Il n'est pas possible de voir un personnage plus taquin et

plus épineux que Mirza-Abdul-Hassan-Khan chicanant sur toutes les

étiquettes, avare, mais fin, rempli d'esprit, et connaissant

parfaitement les usages européens, car il a passé trois ans à

Saint-Pétersbourg et quatre ans à Londres.» (_Souvenirs de la

baronne du Montet_, 1785-1866, p. 183).

[324] «Nous avons été, avec Mmes de Chotek et de Kolowrath, voir

la célèbre beauté circassienne, l'esclave favorite de

Mirza-Abdul-Hassan-Khan. Les noirs chargés de sa garde ont fait

beaucoup de difficultés pour nous admettre. Enfin, les portes se

sont ouvertes et, à notre grande surprise, nous avons vu une

femme sans beauté, plutôt petite que grande, assez maigre, peau

très jaune, cils et sourcils noirs, beaux grands yeux noirs,

cheveux noirs et malpropres, sur lesquels elle avait jeté

quelques chiffons et de vieilles fleurs artificielles fanées et

flétries, apparemment pour se donner une apparence de parure.

Elle était vêtue à l'européenne, d'une vilaine petite robe,

éraillée, de mousseline jaune.» (_Souvenirs de la baronne du

Montet_, p. 184.)

Ce 5 février.

Dans l'une de tes lettres, tu te plains de la société dans laquelle tu

vis. Mon amie, la mienne n'offre guère plus de charmes. Il y a des

êtres qui se contentent souvent de peu de chose, et beaucoup de monde

et de bruit est peu. Je ne suis pas de ces gens-là. Je déteste ce que

l'on appelle le monde; j'aime l'occupation et un cercle étroit, bien

connu, sûr et aimable. Tu sais que les numéros 1 sont toujours placés

sous les lustres. Eh bien! c'est peut-être pour cela que d'autres ne

trouvent place que dans les coins, et c'est dans ces coins que se

trouvent toujours l'esprit et la grâce. Il n'est pas un pays plus

stérile que le nôtre en hommes aimables; les femmes valent mieux, mais

les classes sont par trop tranchées; il n'en existe guère qui aient à

la fois de l'esprit et du charme. Les femmes spirituelles chez nous

sont ordinairement loin d'être aimables, et celles qui, au premier

abord, paraissent aimables manquent d'esprit. Aussi n'en existe-t-il

pas une ici qui pourrait me faire passer avec plaisir une soirée à ses

côtés.

Ma société se compose de tout ce que porte le pavé de Vienne et de

quelques hommes: ces derniers sont étrangers et en petit nombre. Je

vois habituellement du monde tous les soirs à commencer de 9 heures.

Les ennuyeux se sont donné le mot de se présenter en masse les

dimanches et les jeudis, les médiocres viennent les lundis et les

vendredis. Huit ou dix personnes--et ce sont celles qui sont

bien--viennent à peu près tous les jours, et, les mauvais, nous ne

nous renfermons dans notre coin que vers minuit où nous restons à

causer jusqu'à 1 ou 2 heures. Ma pauvre amie, c'est dans ce coin--et

ça surtout chez toi--que ceux qui se réunissent chez moi seraient bien

et que tu le serais à ton tour. Il faut au milieu de plusieurs hommes,

l'esprit d'une femme spirituelle. Tout prend une face nouvelle; les

idées gagnent en fraîcheur et rien n'est comparable au genre de

finesse et de tact qu'une femme aimable sait déployer dans l'intime

réunion. J'ai passé les meilleures années de ma vie dans ce genre de

vie; ma vie même y a été formée par la première liaison que j'ai eue.

La femme qui m'a permis de l'aimer à dix-huit ans[325] était aimable;

elle avait une tante d'un esprit très supérieur et qui ne souffrait

que d'aimables entours. J'ai, en apprenant à connaître le monde, vu

que rien n'est facile comme de faire valoir l'esprit que l'on a, et

que rien n'est ridicule comme de courir après celui que l'on n'a pas.

J'ai commencé par où ordinairement l'on finit. Aussi, arrivé ici pour

la première fois à l'âge de près de vingt et un ans, on a voulu

absolument m'en donner trente. Depuis que je suis formé, je manque du

premier élément de mon bonheur social. Mon amie, si tu étais ici,

comme je n'en manquerais plus!

[325] Voir p. 41.

Tu as raison: il y a beaucoup de femmes aimables en Angleterre; je

connais beaucoup Lady Harrowby[326] c'est-à-dire autant que l'on

connaît un être que l'on a vu journellement pendant quelques semaines.

Elle est bonne et peut-être aimable. Tu me dis qu'elle l'est tout à

fait, et je le crois.

[326] HARROWBY (Susan LEVESON-GOWER, Lady). Elle était la fille

du premier marquis de Stafford. Elle avait épousé, le 30 juillet

1795, Dudley Ryder, premier comte d'Harrowby et vicomte Sandon,

né à Londres, le 22 décembre 1762. Sous-secrétaire d'État pour

les affaires étrangères (1789), secrétaire d'État pour les

affaires étrangères (1804), démissionnaire la même année, ce

dernier fut envoyé sur le continent pour négocier une coalition

générale contre Napoléon, mais Austerlitz mit fin à sa mission;

président du bureau du contrôle des Indes (1809), ministre sans

portefeuille jusqu'en 1812, ministre président du conseil

(1812-1827), il mourut le 26 décembre 1847. Lady Harrowby était

morte avant lui, le 26 mai 1838 (_Dictionary of National

Biography_, t. L, p. 44).--Greville la dit supérieure à toutes

les femmes qu'il ait jamais connues.

Après tout, je suis difficile à servir. Une femme peut bientôt me

paraître au-dessous de ce que je lui désirerais d'esprit--et elle peut

en avoir trop. Mais ce trop ne porte jamais sur la manière de

l'énoncer. J'ai passé beaucoup de temps près de Mme de Staël[327]:

elle m'a étonné sans me charmer. Je ne conçois pas comment elle a pu

jamais entraîner. J'ai d'autant plus de raisons d'assurer qu'elle

n'aurait pu m'entraîner, qu'elle l'avait voulu et avec une véritable

assiduité et recherche. Ma première connaissance avec elle date de

Berlin, où elle a passé un hiver. J'étais continuellement avec elle et

elle voulait être davantage avec moi. Nos vues ne se sont pas

rencontrées. Les facilités m'ont semblé autant de difficultés

insurmontables. Son esprit m'a fait mal, ses gestes m'ont fait peur.

La _femme-homme_ me tue.

[327] STAËL-HOLSTEIN (Anne-Louise-Germaine NECKER, baronne DE),

née à Paris le 22 avril 1766, épousa le 14 janvier 1786 le baron

de Staël qui mourut à Poligny le 9 mai 1802. Elle-même mourut le

14 juillet 1817, à Paris.

Au cours d'un voyage en Allemagne, Mme de Staël était arrivée à

Berlin en mars 1804; elle y resta jusqu'au moment où elle fut

rappelée à Coppet par la mort de son père, en novembre 1804. M. de

Metternich était ambassadeur auprès de la cour de Prusse depuis le

3 janvier 1803. C'est donc à cette période, mars-novembre 1804,

que le prince fait allusion dans les lignes qui suivent.

Son salon, loin d'être agréable, ressemblait au forum, et son

fauteuil, à une tribune. Elle voulait des esclaves enchaînés à ses

pieds, tout en ayant l'air de vouloir se soumettre. Je répugne à la

domination et à l'esclavage; je désire un échange d'idées libres; je

désire beaucoup quand j'aime, et il faut que le tout ne ressemble pas

à une grâce et bien moins encore à une punition.

Mon amie, plus j'y pense, plus je veux _toi_ et moins je veux tout ce

qui n'est pas toi.

Je n'ai plus donné de baiser aux joues roses et rebondies. Je ne l'ai

point fait avant d'avoir reçu la lettre et je le ferai bien moins

après. Il est des baisers qui n'en sont pas; je n'en donnerai plus

même de ceux-là. Mon amie, es-tu contente de ton élève?

Ce 6.

Tu liras dans les feuilles la ridicule cérémonie que j'ai eue hier et

que de nouveau j'aurai à compléter après demain. J'ai donné la plus

belle audience possible à _ton fils de Persan_[328]. Ce n'est que par

délicatesse que je ne lui ai point parlé de sa gentille maman. Ton

enfant, au reste, ne te ressemble pas.

[328] _Moniteur universel_ du 21 février 1819, no 52, p. 213.

«Vienne, ce 6 février.--L'ambassadeur de Perse,

Mirza-Abdul-Hassan-Khan eut hier une audience solennelle du

prince de Metternich. Elle dura un quart d'heure; M. de Hammer y

servit d'interprète. Cet ambassadeur fera demain son entrée

solennelle; il y avait eu quelques difficultés relatives à

l'étiquette, mais le prince de Metternich les a aplanies. La

garnison formera une double haie. L'ambassadeur se rend

directement au château pour avoir une audience de l'Empereur.»

Mme DU MONTET (_Souvenirs_, p. 183) donne quelques détails sur

cette dernière audience: «Il a appelé l'Impératrice la _supérieure

du sérail_ dans son discours d'audience. Elle était précisément

entourée le jour de sa réception des plus respectables dames du

palais, vieilles et laides. Ces étranges étrangers ont fort

diverti les élégants, mais il semble qu'ils nous trouvaient plus

barbares qu'eux.»

Une foule de curieux et de curieuses étaient réunis dans mes salons.

J'ai reçu le poupon au milieu de l'un d'entre eux, assis sous le

lustre, en face de lui, le chapeau sur la tête, ne ressemblant pas

mal à un imbécile impotent, me levant pour recevoir une lettre de S.

M. le Chah[329], me rasseyant, me relevant et ainsi de suite.

[329] Feth-Ali-Chah (1797-1834).

La lettre du Chah est curieuse pour les titres qu'il me donne. Je te

prie de ne plus m'en donner d'autres et je te les envoie à cet effet

en traduction. Le mot d'ami est si peu de chose, en comparaison de

tant de mots! Tu es si courte et si laconique en me disant ce mot de

trois lettres, que je te prie de me traiter dorénavant avec un peu

plus de dignité. J'ai grandi de beaucoup depuis hier.

Dans la lettre du Chah, il se trouve une phrase qui, à ce que m'assure

le drogman, est un proverbe en Perse qui est joli: _Es führt ein Weg

von Herzen zum Herzen_[330]. J'avoue que j'ai découvert ce chemin,

mais je donne à faux aussi souvent que je tâche de m'orienter sur la

route établie entre mon cœur et celui du Chah. Si, dans ce cas

spécial, il en existe un, je crois qu'un funambule seul pourrait s'en

servir.

[330] Il y a un chemin qui conduit du cœur au cœur.

_Notre_ route, mon amie, est la plus large, la plus unie, la plus

belle du monde. Je n'en connais point que je parcoure avec plus de

plaisir et qu'il m'ait paru plus facile de découvrir.

Voici le titre que me donne le Chah. Tâche de l'apprendre par cœur:

_Werkstätte des Vesierthums und der Erhabenheit; Ordnung des

Ministeriums und der Grösse; Verstärkung der Ehre und Pracht;

Bürge der Weltgeschäfte; Ordner der Zeitbegebenheiten; gesegneter

Vesier von durchdringender Urtheilskraft, die der des Jupiters

gleicht (Jupiter la planète); ausser- und hochwürdiger, mächtiger

und prächtiger, fester und standhafter, durchlauchtiger Vesier

und Emir; herrlicher, grossmüthiger, ausserwürdiger,

ansehnlichster, vortrefflichster, geliebtester, befreundetster;

Maass der christlichen Grossvesiere; Muster der an Jesus

glaubenden Grossen; Freund, bester, gütiger F. v. M., Grossvesier

des hohen deutschen Hofes_[331].

[331] _Traduction littérale_: atelier du vizirat et de la

majesté; ordre du ministère et de la grandeur; renfort de

l'honneur et de la magnificence; garant des affaires du monde;

ordonnateur des événements; vizir béni dont le jugement a une

force pénétrante qui égale celle de Jupiter (Jupiter la planète);

digne et révérendissime, puissant et glorieux, ferme et

persévérant, sérénissime vizir et émir; le plus magnifique, le

plus magnanime, le plus digne, le plus considéré, le plus

excellent, le plus aimé, le plus chéri; exemple des grands vizirs

chrétiens; modèle des grands qui croient en Jésus; ami, le

meilleur, le plus bienveillant Prince de Metternich, grand vizir

de la haute cour allemande.

En as-tu assez? Eh bien! c'est la bonne moitié du titre.

Le commencement de la lettre t'irait mieux qu'au Chah: _Nachdem die

Wangen dieser Briefbraut mit dem Rosenroth freundschaftlicher

Anwünschungen geschmücket werden, ist folgende hochdero

durchdringenden Verstande unverhohlen und klar_[332].

[332] Après que les joues de cette fiancée par lettre sont ornées

de la rougeur de rose de souhaits amicaux, ce qui suit est

évident et clair à l'intelligence pénétrante de la haute personne

citée.

Je n'y trouve de clair que l'ennui d'une pareille correspondance.

L'ambassadeur conduit avec lui une Circassienne dont le

Reiss-Effendi[333] lui a fait cadeau en passant par Constantinople.

Tu vois que ta famille va être augmentée à la fois d'un fils et d'une

espèce de belle-fille. Heureuse mère!

[333] Nom que l'on donne au ministre des affaires étrangères de

Turquie. L'_Almanach royal_ de 1819 dit que le Reiss-effendi

était alors Seyda-effendi; mais ce personnage avait été remplacé

avant le mois d'août 1818 par Mouhammed-Salyh-effendi, dit

Djanib-effendi. C'est ce dernier qui était en fonctions en

janvier et février 1819 (_Archives du ministère des Affaires

étrangères_). Turquie, Correspondance. Vol. 231, p. 181.

Traduction de la liste officielle des promotions et confirmations

des grandes charges civiles et militaires publiée, suivant

l'usage, le quatrième jour de la lune de Chawal 1233 (6 août

1818).

Ce 8.

Gordon me prévient qu'il va envoyer un courrier chez lui. Or comme

P[aul] E[sterhazy] est encore ici et qu'il mettra quelques jours au

delà du strict nécessaire pour vous arriver, je préfère ne pas te

priver de cette lettre. Tu vois, mon amie, que j'ai l'ambition qu'elle

te plaira. J'enverrai par Paul les feuilles qui manquent dans le no 13

et dans le présent no 14. Tu les feras entrer dans leur ordre naturel.

Mon amie, je voudrais bien être plus heureux que je ne le suis. J'ai

beau me battre les flancs, je n'en suis que plus triste. Tu me manques

comme un élément nécessaire au soutien de la vie, et tu es pour moi

l'un de ces besoins que rien ne sait remplacer et sur l'absence duquel

rien ne console. Ma bonne D., pourquoi as-tu pris tant d'empire sur

moi?

Je te remercie de l'anneau et du crayon. L'un et l'autre sont

charmants. Je porte le premier à mon cordon de montre, car il est trop

large et trop étroit pour mes doigts. Je ne porte jamais d'anneau

qu'au quatrième doigt: le tien me tombe du petit et il n'entre pas à

celui qui le précède. Je vois, mon amie, que tu n'as pas bien mes

dimensions. J'ignore comme tu as deviné celle de mon désir d'avoir un

joli crayon. J'allais en acheter un et tu m'en as dispensé. Je n'ai

jamais fait une économie qui m'ait fait plus de plaisir.

J'espère que Paul pourra être chargé du bracelet. Je t'envoie

également par lui un portefeuille à secret, tout juste de Huret. Je

serai tranquille quand je te le saurai. Par un hasard singulier, on

venait de m'en envoyer un de Paris, peu de moments après que je

t'avais conseillé d'en faire venir un par N[eumann][334].

[334] Voir p. 155.

Ce 9.

Je fais partir cette lettre, mon amie. P[aul] la suivra dans le

courant de la semaine; je préférerais que ce fût en courant lui-même,

ce qui cependant n'est pas dans sa nature.

Mes lettres ressemblent à des ouvrages publiés sous le régime d'une

censure. Tu es placée sur le sol de l'entière liberté de la presse;

les pages qui te manquent dans mes nos 13 et 14 te paraîtront une

violation de la liberté générale, à toi surtout qui es si libérale!

Mais ne t'en impatiente pas. Il te suffira de les recevoir pour que tu

m'approuves de ne les confier qu'à Paul. Ne te casse au reste pas la

tête pour savoir ce qu'elles renferment. Il ne s'agit que de _nous_;

ne te fâche pas si je te dis que c'est tout juste ce qui m'intéresse

le plus au monde.

Adieu, mon amie. L'Empereur part demain. Moi, je partirai

d'aujourd'hui en quinze. Tu auras par Paul mon itinéraire le plus

exact que je puis faire. J'aime que tu saches où je suis, faute d'être

à même de te prouver que je t'aimerais partout où nous serions et,

hélas! même partout où je serais. Mon amie, il n'y a dans ce monde

plus qu'un petit coin qui me tente; le monde est si grand qu'il

devrait bien m'être permis de ne pas devoir le parcourir éternellement

en long et en large, moi qui ne cours pas après le bonheur, et qui

voudrais le trouver où je sais qu'il réside seul pour moi. Adieu, ma

chère et bonne D.

No 15.

Vienne, ce 11 février.

Mon amie, tu sais que j'ai besoin de toi comme de la vie, ou plutôt

que je ne crois plus avoir besoin de vivre que pour t'aimer. Dès que

je finis un numéro, j'en commence un autre; je ne suis content que

quand j'ai une feuille commencée; sans elle, je me crois seul; avec

elle je ne suis guère heureux, mais les pauvres, mon amie, ne

méprisent pas les miettes de la table du riche. Nous ne sommes pas

riches tous deux! Et pourtant ne me trouveras-tu jamais disposé à

troquer avec personne.

Je crois que je serai encore dans le cas de t'envoyer cette lettre par

un courrier qui va se trouver à ma disposition peu avant ou à l'époque

même du départ de Paul. Partant en même temps, il arrivera plus vite

que lui, parce que Paul s'arrête à Dischingen[335] et à Paris, et parce

qu'il est Paul.

[335] Bourg situé à 7 kilomètres au S.-S.-E. de Neresheim et près

duquel se trouve le château de Trugenhofen, propriété de la

famille de Tour et Taxis.

Sa femme ne vous arrive pas encore, mais elle se promet à l'Angleterre

au mois d'août ou de septembre prochain. Combien je serais heureux si

tu voulais te promettre à l'Autriche!

Je commence à entrer dans les tourments du départ. Tu sais que rien

n'est pire que tout ce qui précède une fin quelconque, et celle d'un

séjour même est un peu comme l'agonie qui n'est que la fin de la vie.

Je crois que j'aime l'éternité, ne fût-ce que parce qu'elle ne la

serait pas si elle pouvait finir. Il n'est pas un tourment, en fait de

petites choses, qui ne soit réservé aux derniers moments. L'examen

d'une conscience ministérielle n'est pas peu de chose en lui-même;

j'ai peur d'oublier ce qui ne se présente pas à ma mémoire et ce qui,

par conséquent, est oublié de fait; j'ai peur d'entamer ce que je

prévois ne point avoir le temps de finir; j'ai peur de tout, mon amie,

hors de toi, et je ne crains à la fois sérieusement que toi. Tu vois

là un homme bien arrangé.

_Mes enfants_ m'aiment tant, ou plutôt aiment-ils tant savoir ce que

je fais, que la plus grande partie d'entre eux courent après moi.

J'arriverai partout comme un pâtre avec son troupeau. Ma bonne amie,

que n'es-tu Mme de Golovkine! La place, je crois, est vacante. Je ne

l'ai jamais entendu parler d'un être féminin lié à lui; ce que je lui

connais ne sont que des nœuds libres et volontaires que je me

garderais bien de dissoudre. Mon amie, je te présenterais au Pape, et

je parie que le Saint Père te trouverait charmante et que, de tous mes

péchés, il me pardonnerait le plus facilement d'aimer ce qui est

aimable, de croire à ce qui est raisonnable, de me fier à ce qui est

bon et de tenir à ce qui est sûr. Il me paraît qu'en quatre thèses, je

viens d'écrire l'histoire raisonnée de mon cœur; mes aveux sont si

courts qu'ils ne doivent pas t'ennuyer.

Mon départ est définitivement fixé au 24 février, nouveau style. Je

serai le septième jour à Bologne et par conséquent le 6 ou le 7 de

mars à Florence. J'y trouverai le printemps établi, les jardins en

fleurs, l'air embaumé et mon cœur sera vide.

Je fais le voyage dans les dispositions les plus heureuses: je suis

décidé à trouver tout insipide, à ne jouir de rien, à m'ennuyer de

beaucoup, en un mot à rouler et non à vivre.

Ce 13.

Ma journée d'hier a été l'une de celles qui ne m'étonnent pas, mais

qui m'excèdent. Trois heures de conseil, trois heures de travail de

bureau, trois d'audience et, pour surcroît de chance, deux de séance

chez Lawrence. Ces deux heures se sont passées à ébaucher ma main

droite. Comme je n'ai pas la moindre prétention à la beauté de mes

mains, il m'est insupportable de perdre des heures pour les faire

peindre. Si jamais tu la vois, cette main droite, dis-toi que je

souffre de son immobilité; combien elle serrerait la tienne si elle

était effectivement la mienne! Le portrait au reste est excellent en

tout et pour tout. Il n'est plus méchant, je commence même à avoir

peur que Lawrence ne l'ait un peu trop _moutonné_.

Bonne amie, penses-tu quelquefois à moi? Je crois que oui, et j'en

suis satisfait. Si tu ne le faisais pas, tu serais la personne la plus

ingrate du monde, oui, ingrate, c'est le mot, le seul qui convienne

pour t'exprimer mon sentiment à ce sujet.

Ce 14.

Gordon vient de me prévenir qu'il expédiera un courrier demain matin,

et c'est lui qui portera cette lettre à N[eumann]. Paul partira demain

au soir avec ce que tu attends par lui en suite de ma dernière lettre.

Paul est bien heureux, ou plutôt serait-il bien heureux à ma place!

Quelle destinée bizarre que celle du cœur humain! Je le crois très

peiné de quitter la duchesse de Sagan, je ne crois pas qu'elle le soit

autant que lui. La duchesse me reste et je vais la quitter sans aucun

regret. Il y a quelques années que j'eusse donné beaucoup pour rester

dans un même lieu qu'elle; aujourd'hui, sa présence ne m'est ni

agréable, ni déplaisante: elle ne m'est rien.

Paul va te rejoindre: cela lui sera très égal. S'il restait ici, il

serait heureux; si je partais pour Londres, je le serais à mon tour.

Tant il y a que personne n'est ordinairement à sa place et que ceux

qui s'y trouvent sont seuls heureux!

Tu vas me croire inconstant, et ce que je viens de te dire

autoriserait le reproche. Tu vas croire que je puis aimer aujourd'hui

et ne pas aimer demain. Rassure-toi, mon amie; tel n'est pas le cas.

Ce qui a rapport à la duchesse est hors de mon genre et placé par

conséquent sur une ligne très différente de la nôtre.

Madame de S[agan] est une femme très bizarre; elle est plus que cela:

elle est décidément folle, mais d'une folie que je n'ai reconnue qu'en

elle. _Elle veut toujours ce qu'elle ne fait pas, et elle fait ce

qu'elle ne veut pas._ Telle est sa folie.

J'ai fait sa connaissance, il y a quinze ou seize ans pour le

moins[336]. Elle était mariée et elle n'a plus voulu l'être. Elle

s'est divorcée pour se remarier. Son mari _de choix_ a cessé d'être

son amant et même son ami le jour du mariage. Elle a voulu de moi

comme amant. Je n'ai pas voulu. Elle s'est liée avec un ennuyeux

anglais, M. King. Peu de temps après sa liaison, elle n'a plus voulu

de lui, et elle est revenue à moi. J'ai voulu me lier tout aussi peu

avec elle la seconde que la première fois. Elle a pris au bout de

trois ans un nouvel amant, pour le détester le lendemain du début.

C'est alors que je l'ai prise comme l'on prend ce que l'on n'aime pas

et même ce dont l'on ne se soucie guère. Elle a conservé son amant

pour la forme: j'étais libre et ennuyé, et je la voyais quand et comme

je voulais. Elle m'a aimé parce que je ne l'aimais pas. Au bout de

plusieurs années, je l'ai trouvée libre et malheureuse. J'étais libre.

Je l'ai vue beaucoup et elle m'a demandé si je ne voulais pas entrer

dans des relations plus réglées avec elle. Je lui ai proposé une

capitulation: je lui ai demandé six mois de fidélité. Je me croyais

appelé à l'y maintenir; je croyais lui faire du bien en lui procurant

du repos. Je ne l'ai jamais aimée; mais j'ai aimé les soins que je

donnais à l'entreprise. J'ai fait banqueroute! J'ai vu que, de tous

les éléments, le moins possible à rencontrer en elle, c'était la

fidélité. Je me suis entêté, comme il arrive toujours dans les

mauvaises affaires; j'ai usé cinq à six mois en patience, en

remontrances, en ennui. J'ai rompu pour ne plus revenir[337]. Le

lendemain de la rupture, Mme de S[agan] a voulu se tuer; j'ai tenu bon

et... elle ne s'est pas tuée.

[336] Voir p. 110 et _Introduction_, p. XXVII.

[337] En octobre 1814.

Voilà mon histoire avec elle; juge si je l'ai aimée, toi qui sais

aujourd'hui ce qu'il me faut pour pouvoir aimer; juge de ce que je

dois éprouver aujourd'hui sur son compte! De mes amis n'ont pas conçu

comment je ne la haïssais pas. C'est que la haine n'est pas dans mon

essence et que, pour haïr, il faut s'aimer plus que l'on n'aime les

autres.--Mon amie, de tous les êtres au monde, Mme de S. m'est

aujourd'hui le plus étranger, et celui qui doit me le rester le plus,

durant le reste de ma vie!--Eh bien! c'est elle qui reste, tandis que

tu es à 400 lieues.

Ce 15.

Le courrier de Gordon part. Je lui confie cette lettre. Paul partira

ce soir et il t'en portera une autre. Le courrier de G[ordon] mettra

neuf jours à t'arriver. P[aul] en mettra près de vingt.

Mon amie, tu pourras m'écrire comme toujours, après que j'aurai quitté

Vienne. Le courrier hebdomadaire de Paris se dirige droit sur moi.

N'oublie pas que je m'éloignerai jusqu'au mois de mai, que, par

conséquent, le retard de mes lettres ne tiendra pas à moi, mais à la

cruelle distance qui nous séparera et qui augmentera à chaque pas que

je ferai vers Naples. C'est le Vésuve qui servira de borne à ma

course. La nature sert ici mes intérêts, et je crois que je verrai

avec plaisir ce dernier terme à la distance qui doit nous séparer. Mon

amie, je penserai à toi aussi souvent que je verrai quelque objet

digne de mon attention. L'amour véritable élève l'âme--tu me l'as dit

toi-même--et tout ce qui est beau et bien dans le monde semble destiné

à lui servir d'hommage et d'autel. Je penserai à toi, je me sentirai

entraîné vers toi et je me saurai gré de ce mouvement bien naturel de

mon cœur. Tu sais maintenant quels seront les meilleurs moments que

je passerai en Italie!

Adieu, mon amie. Continue à m'aimer et à me dire que tu m'aimes.

Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819 · 第 28 / 114 题