Ma bonne amie, quelle vie je mène ou plutôt quelle vie j'use! Car la
vie n'est pas là, elle n'est pas dans les affaires, dans les
tourments, dans ce qui fait le charme des sots, dans le clinquant, les
hommages, les phrases et cette apparence de gloire, si peu de chose en
elle-même et si chère à acheter. Mon bonheur ne résidera jamais que
dans mon cœur, il ne trouvera jamais un autre siège; il doit en
partir ou y arriver. Tout ce qui n'est pas de lui, tout ce à quoi il
reste étranger n'est rien, moins que rien. Les seuls êtres que j'ai
revus avec plaisir, c'est (_sic_) les miens et l'Empereur. Je sais
qu'ils m'aiment, je sais que nul autre être ne me remplacerait près
d'eux; tout est conviction et bon sentiment de leur part. Aussi, mon
amie, ne fais-je que ce qui me convient en fuyant tout, excepté ce
petit nombre d'êtres. Je te jure--et j'espère que tu me croiras
toujours en tout et pour tout--que je suis à peu près à détester tout
ce qui n'est pas eux et toi.
Ma vie est là, c'est-à-dire loin et près de moi, ce qui fait que je ne
la trouve pas.
Mon Dieu, s'il pouvait y avoir une chance de te fixer ici! Ce moyen
est le seul qui pourrait remplir tous mes vœux. Je te reverrai, je
serai avec toi des jours, peut-être quelques semaines. Elles seront
empoisonnées par le regret de te reperdre; je t'aurai quittée et je
serai l'homme à plaindre que je suis aujourd'hui.
Si tu étais fixée ici, je n'aurais plus un vœu à former, car tous se
concentrent en toi. G. ne restera pas à longue [échéance][217];
l'Empereur ne l'aime pas; il le trouve tout en phrases et il a raison.
Pourquoi ne viendrais-tu pas? Comment cela ne pourrait-il ne pas
s'arranger, si tu le voulais bien et surtout si tu le faisais
vouloir![218]
[217] GOLOVKINE (George Alexandrovitch), né en 1762,
arrière-petit-fils de Gabriel Golovkine, chancelier de Pierre le
Grand. Chambellan de l'empereur de Russie, sénateur président du
département du commerce (1801). Il fut envoyé en 1805, à la tête
d'un nombreux personnel, en ambassade auprès de l'empereur de
Chine, mais il ne put parvenir jusqu'à Pékin. A la suite de cet
échec, il resta plusieurs années sans recevoir de missions
diplomatiques importantes. En 1818, il était conseiller privé et
ministre de Russie à Stuttgart, lorsqu'il fut chargé d'une
mission extraordinaire à Vienne, puis nommé ministre
plénipotentiaire dans cette même ville. Il entra au Conseil de
l'Empire en 1831 et mourut en 1846 (Comte Fédor GOLOVKINE, _La
Cour et le Règne de Paul Ier_, p. 50 à 65.--_Recueil de la
Société impériale de Russie_, t. LX, _Liste alphabétique de noms
de personnages russes, etc._, p. 165.--ERMERIN, _Annuaire de la
noblesse russe_, 1re année, 1889, p. 272.--A. POLOVTSOFF,
_Correspondance diplomatique des ambassadeurs de Russie en France
et de France en Russie de 1815 à 1830_, t. II, p. 882).--Mme du
Montet (_Souvenirs_, p. 182) parle de lui en ces termes: «Le
comte G. qui est allé jusqu'à la Grande Muraille de Chine et qui
use avec infiniment d'esprit du privilège qu'ont les voyageurs
qui reviennent de loin.»--Dolgoroukov (_Mémoires_, t. I, p. 116)
le traite de «grand hâbleur».
[218] Au sujet des projets de M. de Metternich pour faire nommer
M. de Lieven ambassadeur à Vienne, voir Conclusion.
La banqueroute n'a pas lieu[219]. J'ai fait tout ce que j'ai pu: j'ai
usé le vert et le sec. Il ne me reste plus qu'à porter mon ennui en
d'autres lieux.
[219] Le comte de Wallis, ministre des finances, qui venait de
mourir (voir p. 55), avait déjà dû réduire au cinquième la
circulation du papier-monnaie (lettres patentes du 29 octobre
1816).
En 1816, M. de Metternich avait été nommé président d'une
commission consultative, composée d'hommes compétents pour mettre
fin aux inconvénients résultant du système financier suivi
jusqu'alors (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 12).
L'Empereur partira décidément le 10 février[220]. Je veux m'épargner
Venise et je ne le retrouverai qu'à Bologne, ce qui fera que je ne
quitterai Vienne que du 23 au 24. Le seul changement qu'éprouve le
voyage, c'est le séjour de Florence avant celui de Naples. L'Empereur
ira droit dans la première de ces villes; il y restera jusqu'aux 26 et
27 mars. Il passera entre quinze jours et trois semaines à Rome. Le 16
avril, il va à Naples; il y restera également trois semaines. De là,
il retournera par Ancône, Modène, Parme à Milan et par le Tyrol à
Vienne. J'irai de Milan à Turin, et je prendrai dans la considération
la plus sérieuse ce qui dans _notre intérêt_--le seul qui aujourd'hui
soit le mien--vaudra mieux: ou que j'aille à Londres en juillet 1819
ou bien en mai 1820. Le mieux est ici à consulter avant le bien, car
je ne puis pas faire deux fois ce voyage. Tu m'écriras, en âme et
conscience, ce que tu croiras. Si, en juillet et août, tu es à la
campagne, si on te fait courir loin de moi, Londres sera comme si je
n'y étais pas, et pire, car l'un des séjours tue l'autre.
[220] Le prince de Metternich à sa femme. Aix-la-Chapelle. Ce 10
octobre. «Je vous ai informé dernièrement de notre plan de voyage
pour l'Italie. L'Empereur compte quitter Vienne entre le 10 et le
15 février. Il passera les derniers jours du carnaval à Venise;
les quatre premières semaines du carême à Naples; la dernière
quinzaine et la semaine de Pâques à Rome; trois semaines en
Toscane; trois dans la Lombardie; ce qui le ramènera à Vienne
vers la mi-juillet.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III,
p. 127).
Parle-moi de cela un peu en détail; consulte plus ta tête que ton
cœur et parle-m'en bientôt. J'ai l'ordre de l'Empereur pour
1819[221]. Je n'ai pas celui pour 1820. Ainsi, il faudrait le
préparer, et je ne le puis et ne le veux qu'à bonne enseigne. Il me
restera à consulter ensuite:
1º La position des choses après une absence que j'aurai déjà faite de
Vienne de plus de cinq mois.
2º L'état de ma santé, c'est-à-dire si elle n'exige absolument pas que
j'aille à Carlsbad. Ne t'y trompe pas, mon amie, ma santé est bien
délabrée et ma machine est brisée en vingt endroits. Ce qui soutient
le commun des hommes ne me sert plus: c'est tout juste mon âme qui a
brisé mon corps. Je crois néanmoins que je n'aurai pas de difficultés
à vaincre relativement à Carlsbad, car ma santé vaut mieux. Je crois
que tu m'as fait du bien; je fais mieux: je le sens. J'ai retrouvé un
être qui me comprend, qui est à moi avec cette franchise qui seule
assure la possession; tout ce que tu cherches en moi, tu le trouveras;
tout ce que je désire au monde, je l'ai trouvé! Je m'étais dit qu'il
n'y avait plus de bonheur: ma bonne amie, il en existe encore.
[221] C'est-à-dire l'ordre concernant les déplacements de
l'Empereur pendant l'année 1819.