16 décembre.

Ma bonne amie, quelle vie je mène ou plutôt quelle vie j'use! Car la

vie n'est pas là, elle n'est pas dans les affaires, dans les

tourments, dans ce qui fait le charme des sots, dans le clinquant, les

hommages, les phrases et cette apparence de gloire, si peu de chose en

elle-même et si chère à acheter. Mon bonheur ne résidera jamais que

dans mon cœur, il ne trouvera jamais un autre siège; il doit en

partir ou y arriver. Tout ce qui n'est pas de lui, tout ce à quoi il

reste étranger n'est rien, moins que rien. Les seuls êtres que j'ai

revus avec plaisir, c'est (_sic_) les miens et l'Empereur. Je sais

qu'ils m'aiment, je sais que nul autre être ne me remplacerait près

d'eux; tout est conviction et bon sentiment de leur part. Aussi, mon

amie, ne fais-je que ce qui me convient en fuyant tout, excepté ce

petit nombre d'êtres. Je te jure--et j'espère que tu me croiras

toujours en tout et pour tout--que je suis à peu près à détester tout

ce qui n'est pas eux et toi.

Ma vie est là, c'est-à-dire loin et près de moi, ce qui fait que je ne

la trouve pas.

Mon Dieu, s'il pouvait y avoir une chance de te fixer ici! Ce moyen

est le seul qui pourrait remplir tous mes vœux. Je te reverrai, je

serai avec toi des jours, peut-être quelques semaines. Elles seront

empoisonnées par le regret de te reperdre; je t'aurai quittée et je

serai l'homme à plaindre que je suis aujourd'hui.

Si tu étais fixée ici, je n'aurais plus un vœu à former, car tous se

concentrent en toi. G. ne restera pas à longue [échéance][217];

l'Empereur ne l'aime pas; il le trouve tout en phrases et il a raison.

Pourquoi ne viendrais-tu pas? Comment cela ne pourrait-il ne pas

s'arranger, si tu le voulais bien et surtout si tu le faisais

vouloir![218]

[217] GOLOVKINE (George Alexandrovitch), né en 1762,

arrière-petit-fils de Gabriel Golovkine, chancelier de Pierre le

Grand. Chambellan de l'empereur de Russie, sénateur président du

département du commerce (1801). Il fut envoyé en 1805, à la tête

d'un nombreux personnel, en ambassade auprès de l'empereur de

Chine, mais il ne put parvenir jusqu'à Pékin. A la suite de cet

échec, il resta plusieurs années sans recevoir de missions

diplomatiques importantes. En 1818, il était conseiller privé et

ministre de Russie à Stuttgart, lorsqu'il fut chargé d'une

mission extraordinaire à Vienne, puis nommé ministre

plénipotentiaire dans cette même ville. Il entra au Conseil de

l'Empire en 1831 et mourut en 1846 (Comte Fédor GOLOVKINE, _La

Cour et le Règne de Paul Ier_, p. 50 à 65.--_Recueil de la

Société impériale de Russie_, t. LX, _Liste alphabétique de noms

de personnages russes, etc._, p. 165.--ERMERIN, _Annuaire de la

noblesse russe_, 1re année, 1889, p. 272.--A. POLOVTSOFF,

_Correspondance diplomatique des ambassadeurs de Russie en France

et de France en Russie de 1815 à 1830_, t. II, p. 882).--Mme du

Montet (_Souvenirs_, p. 182) parle de lui en ces termes: «Le

comte G. qui est allé jusqu'à la Grande Muraille de Chine et qui

use avec infiniment d'esprit du privilège qu'ont les voyageurs

qui reviennent de loin.»--Dolgoroukov (_Mémoires_, t. I, p. 116)

le traite de «grand hâbleur».

[218] Au sujet des projets de M. de Metternich pour faire nommer

M. de Lieven ambassadeur à Vienne, voir Conclusion.

La banqueroute n'a pas lieu[219]. J'ai fait tout ce que j'ai pu: j'ai

usé le vert et le sec. Il ne me reste plus qu'à porter mon ennui en

d'autres lieux.

[219] Le comte de Wallis, ministre des finances, qui venait de

mourir (voir p. 55), avait déjà dû réduire au cinquième la

circulation du papier-monnaie (lettres patentes du 29 octobre

1816).

En 1816, M. de Metternich avait été nommé président d'une

commission consultative, composée d'hommes compétents pour mettre

fin aux inconvénients résultant du système financier suivi

jusqu'alors (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 12).

L'Empereur partira décidément le 10 février[220]. Je veux m'épargner

Venise et je ne le retrouverai qu'à Bologne, ce qui fera que je ne

quitterai Vienne que du 23 au 24. Le seul changement qu'éprouve le

voyage, c'est le séjour de Florence avant celui de Naples. L'Empereur

ira droit dans la première de ces villes; il y restera jusqu'aux 26 et

27 mars. Il passera entre quinze jours et trois semaines à Rome. Le 16

avril, il va à Naples; il y restera également trois semaines. De là,

il retournera par Ancône, Modène, Parme à Milan et par le Tyrol à

Vienne. J'irai de Milan à Turin, et je prendrai dans la considération

la plus sérieuse ce qui dans _notre intérêt_--le seul qui aujourd'hui

soit le mien--vaudra mieux: ou que j'aille à Londres en juillet 1819

ou bien en mai 1820. Le mieux est ici à consulter avant le bien, car

je ne puis pas faire deux fois ce voyage. Tu m'écriras, en âme et

conscience, ce que tu croiras. Si, en juillet et août, tu es à la

campagne, si on te fait courir loin de moi, Londres sera comme si je

n'y étais pas, et pire, car l'un des séjours tue l'autre.

[220] Le prince de Metternich à sa femme. Aix-la-Chapelle. Ce 10

octobre. «Je vous ai informé dernièrement de notre plan de voyage

pour l'Italie. L'Empereur compte quitter Vienne entre le 10 et le

15 février. Il passera les derniers jours du carnaval à Venise;

les quatre premières semaines du carême à Naples; la dernière

quinzaine et la semaine de Pâques à Rome; trois semaines en

Toscane; trois dans la Lombardie; ce qui le ramènera à Vienne

vers la mi-juillet.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III,

p. 127).

Parle-moi de cela un peu en détail; consulte plus ta tête que ton

cœur et parle-m'en bientôt. J'ai l'ordre de l'Empereur pour

1819[221]. Je n'ai pas celui pour 1820. Ainsi, il faudrait le

préparer, et je ne le puis et ne le veux qu'à bonne enseigne. Il me

restera à consulter ensuite:

1º La position des choses après une absence que j'aurai déjà faite de

Vienne de plus de cinq mois.

2º L'état de ma santé, c'est-à-dire si elle n'exige absolument pas que

j'aille à Carlsbad. Ne t'y trompe pas, mon amie, ma santé est bien

délabrée et ma machine est brisée en vingt endroits. Ce qui soutient

le commun des hommes ne me sert plus: c'est tout juste mon âme qui a

brisé mon corps. Je crois néanmoins que je n'aurai pas de difficultés

à vaincre relativement à Carlsbad, car ma santé vaut mieux. Je crois

que tu m'as fait du bien; je fais mieux: je le sens. J'ai retrouvé un

être qui me comprend, qui est à moi avec cette franchise qui seule

assure la possession; tout ce que tu cherches en moi, tu le trouveras;

tout ce que je désire au monde, je l'ai trouvé! Je m'étais dit qu'il

n'y avait plus de bonheur: ma bonne amie, il en existe encore.

[221] C'est-à-dire l'ordre concernant les déplacements de

l'Empereur pendant l'année 1819.

Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819 · 第 25 / 114 题