21 novembre, 9 heures du matin.

Je vais faire partir cette lettre avec la commande de mes chevaux.

J'espère que tu pourras la recevoir avant mon arrivée. Le fait me fera

grand plaisir.

J'ai passé hier quatre fois par la rue de Cologne[173]. J'ignore

pourquoi chaque affaire m'y mène: je ne connais plus les promenades à

l'est de la ville; tout me tire vers le bord opposé. La route de Liège

est une bien vilaine route; j'y ai mené ce matin Castlereagh, Capo et

Nesselrode[174]; ils ont juré et j'ai continué à marcher; ils s'en

sont retournés et je ne l'ai pas fait; j'ai quitté enfin ma route pour

la reprendre à meilleures enseignes.

[173] Pendant leur séjour à Aix, le comte et la comtesse de

Lieven logeaient dans une maison de la rue de Cologne. L'empereur

de Russie habitait l'ancien palais des préfets français, dans la

même rue qui fut débaptisée en l'honneur de ce fait et devint la

rue Alexandre (_Archives du ministère des affaires étrangères._

France, Mémoires et documents, vol. 337, fº 221. Liste des

personnes qui composent la suite de S. M. l'empereur de

Russie.--_Moniteur universel_ du 27 septembre et du 28 octobre

1818).

[174] NESSELRODE (Charles-Robert, comte de). Né à Francfort, 14

décembre 1780. Il était, depuis 1816, «secrétaire d'État

dirigeant le département des affaires étrangères» conjointement

avec Capo d'Istria. Il occupa ce poste jusqu'au moment où il

donna sa démission, le 15 avril 1856, après la guerre de Crimée.

Il mourut à Saint-Pétersbourg le 23 mars 1862 (_Biographie

générale_ (Didot), vol. XXXVII, col. 772).

Ta maison n'est pas louée. Je l'ai demandé à ma vieille édentée de

l'autre jour, et j'ai manqué l'embrasser. La bonne femme doit me

prendre pour un acquéreur très décidé en faveur de la rue de Cologne.

Adieu, mon amie. Au revoir: je tâcherai de toute manière à te voir au

spectacle _lundi_, et si tu fais ou bien si tu veux autre chose,

dis-le à notre homme. Je veux que le premier mot qu'il me dise soit

une nouvelle de toi.

Adieu et aime ton ami.

Ce 24 novembre[175].

Mon amie, il me reste tant et si peu à désirer, je suis à la fois si

riche et si pauvre, mon âme est si satisfaite et elle ne l'est pas, le

présent offre tout et l'avenir est en espérances--ma pauvre amie, que

deviendrons nous? Tout ce que destin voudra!

[175] Cette lettre fut écrite à Bruxelles. M. et Mme de Lieven,

partis le 18 novembre d'Aix-la-Chapelle, étaient arrivés le 19 à

l'Hôtel Bellevue et séjournèrent dans la capitale des Pays-Bas

jusqu'au 27. Metternich, arrivé le 23, en repartit le 28 (Lettres

du 17 novembre, du 27 novembre, du 28 novembre.--_Gazette

d'Augsbourg_, 1er décembre 1818, no 335, p. 1339; no 342, 8

décembre 1818, p. 1367.--_Mémoires du prince de Metternich_, t.

III, p. 132.--_Moniteur universel_ du lundi 30 novembre 1818, no

334, p. 1398; du jeudi 3 décembre 1818, no 337, p. 1410).

Tes lettres m'ont fait un bien qui ne m'étonne pas; mais il m'effraie.

Je te vois et je voudrais pleurer au lieu de dire des balivernes! Mais

je te vois! Que puis-je désirer après et avant une aussi cruelle

séparation?

Reste malade: c'est-à-dire que ton état à la fois exige des

ménagements, mais qu'il ne te prive pas de la faculté de sortir. Il

faudra toujours consulter le mieux _du moment_. Sais-tu ce qui me

console? C'est l'idée de nous créer un avenir plus stable que ne

peuvent être tous les calculs qui ne portent que sur un état présent

plus que gêné. La volonté de l'homme est une bien imposante puissance

et je _sais vouloir_. Ne t'y trompe pas, mon amie: je n'en connais pas

beaucoup qui le savent.

Tu veux que j'aie bonne opinion de toi? Si je ne l'avais pas, crois-tu

que je t'aimerais? Non, mon amie, jamais je n'aimerai que l'être que

je crois digne du sentiment le plus saint à mes yeux. Rien en amour

n'est profane, et, dès que tel n'est pas le cas, il n'y a plus

d'amour. Le jour où je t'ai dit que je t'aimais, je t'ai dit à la fois

que je te respecte, que je suis plein de confiance en toi, que je te

crois bonne, sûre et constante. Or, je ne suis pas injuste et si je

veux que tu sois tout cela, je dois _me donner_ tel que je _te

prends_. Le temps te prouvera, mon amie, qui je suis.

Le meilleur moyen de me faire savoir quand tu es seule, c'est de

m'envoyer des feuilles anglaises. Je prends ce soir un paquet avec

moi, pour avoir un prétexte de t'envoyer Floret[176] si je pouvais en

avoir besoin.

[176] FLORET (Engelbert-Joseph, chevalier, puis baron de),

conseiller de Cour à la chancellerie de Cour et d'État. Né à

Vienne le 15 février 1776, mort dans la même ville le 1er février

1827. Il fit partie de l'ambassade extraordinaire envoyée à

Londres en 1821 pour représenter l'empereur d'Autriche au

couronnement du roi George IV. Très dévoué à M. de Metternich,

qui l'appelait «le fidèle Floret», il accompagnait ce dernier

dans tous ses déplacements. C'est à lui que les lettres de Mme de

Lieven étaient adressées sous double enveloppe pour être remises

au prince (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_.--_Mémoires du prince

de Metternich_, t. III, p. 465).

Nous verrons s'il ne vaudra pas mieux de ne pas aller à

Waterloo[177]. Pourquoi tous les autres n'iraient-ils pas?

[177] M. de Metternich alla avec Wellington visiter le champ de

bataille de Waterloo, le 26 novembre (Voir plus loin, lettre du

27 novembre).

Si le projet d'aller à Anvers _seul_ pouvait se réaliser[178]! Enfin,

mon amie: mercredi, jeudi, vendredi, voilà ma vie.

[178] Ce projet fut abandonné.

* * * * *

Mon amie[179], tu pars et tu emportes à la fois ma vie, mon

bonheur--tout! Rentre en toi, dis-toi ce que tu éprouves: tu sentiras

ce que je sens, tu éprouveras ce que j'éprouve; n'en diminue rien: pas

une pensée, pas un fait! Reste mon amie--toujours, pour la vie. Ne

crois pas que rien puisse changer en moi; ce que je t'ai dit, le temps

te le prouvera--ce que je t'ai promis, je le tiendrai. Je cesserai

plutôt d'exister que de cesser d'être _moi_; rien n'a jamais changé en

moi: pourquoi changerais-je dans un intérêt qui ne m'appartient plus,

qui est devenu le tien? Mon amie, crois aujourd'hui à ma parole et à

ton cœur: tu finiras par être convaincue que je ne t'ai point

trompée. Je t'ai dit ce matin que je ne pouvais pleurer que quand je

suis seul, ou quand je suis avec cet autre moi-même dans le sein de

laquelle je puis épancher bonheur, malheur, peine et plaisir. Je

t'écrirai dans le reste du jour de demain. Je ne puis plus t'écrire

maintenant, car je n'y vois pas.

[179] Lettre sans date, vraisemblablement écrite dans la nuit du

26 au 27 novembre. Les Lieven quittèrent Bruxelles le 27 au

matin.

No 3[180].

Bruxelles, ce 27 novembre 1818.

Mon amie, ma bonne amie, c'est du lieu où j'ai été si heureux et si

malheureux que je t'écris; de celui qui a vu finir ma vie, qui ne

s'effacera jamais de ma mémoire, que j'aime et que je hais. Tout en

moi est placé en contradiction: ce n'est certes pas dans une position

pareille que l'on peut former des prétentions au bonheur.

[180] Ici reprend la série des envois numérotés, interrompue

pendant le séjour commun du prince de Metternich et de la

comtesse de Lieven à Bruxelles.

Mon bonheur aujourd'hui, _c'est toi_. Mon cœur, mon âme, tout ce qui

vaut en moi t'appartient. Tout ce qu'il me reste de sentiment, c'est

pour sentir la perte que j'ai faite. Tout en moi est vague: tout est

peine et souffrance. Ma tête, si froide, me reproche ce que mon cœur

approuve; ma vie est dédoublée; la partie qui est près de moi, la

seule dont je dispose, est celle que je n'aime pas et elle ne me sert

qu'à faire tout ce que je déteste. Ce cœur qui est devenu le tien, ne

m'offre que peines et regrets. Mon amie, me suis-je bien conduit?

Es-tu contente de moi? _Sens-tu tout ce que je n'ai pas fait?_ T'ai-je

fourni des preuves de respect et d'amour? Doutes-tu encore de moi?

Suis-je cet homme froid et inaccessible qui t'avait effrayée et qui

devait déplaire à un être tel que toi?

Je t'écris peu de mots; je n'ai pas la faculté de t'écrire plus.

J'ignore ce que je sens: tout est confus. Le présent a cessé d'exister

pour moi; le passé se renferme en peu de jours; l'avenir, seul, survit

à tant de destructions. Si on avait pu le tuer, on l'eût fait.

Mais conçois-tu ce que doit être une pareille attitude pour l'homme

qui a pour principe de ne pas trop s'occuper du lendemain, qui est

tout positif, qui sent que toute sa force réside dans son action sur

le présent? Sur moi, enfin, qui suis forcé maintenant à porter jusqu'à

mon existence même hors de moi-même, qui vais la chercher au loin, qui

dois subordonner tout ce qui est _sûr_ (par le fait même que rien

n'est sûr dans ce qui constitue ma vie et mon existence) à un avenir

incertain comme toute conquête? Mais, mon amie, ne le crains pas cet

avenir; c'est à moi de le créer, tout ce que j'ai de volonté n'a qu'un

but, et ce que l'homme _veut_ offre d'immenses chances de succès. La

mort peut me séparer de toi: la vie me rapprochera de toi.

J'ai fixé mon départ d'ici à demain. Je partirai vers 3 heures; je

serai le matin à Aix-la-Chapelle. J'y resterai la journée du 29. Je

vais le 30 à Cologne, le 1er au delà de Coblenz, le 2, chez moi, au

Johannisberg. Je serai le 3 à Francfort, le 7 à Munich, le 12 à

Vienne.

Je veux que tu saches me trouver. Ta pensée rencontrera toujours la

mienne. S'il me reste un sentiment de bonheur, c'est cette _unité de

propriété_. Sans ce sentiment je puis éprouver des fantaisies, mais

point d'amour. Ce qui me lie à toi, c'est ce repos intérieur qui ne

me permet pas un doute sur la parfaite identité de nos pensées. Je

suis sûr comme de mon existence que ma pensée est la tienne, que mes

vœux sont les tiens; mes goûts, mes plaisirs et mes peines, tout,

tout [est] tien. Le jour où j'ai eu ce pressentiment, j'ai commencé à

voir ce que tu pourrais devenir pour moi. Combien l'intervalle qui a

séparé la réalité de la possibilité a été court? Ne va pas chercher la

clef de l'énigme en moi, cherche-la en toi-même, tu la trouveras dans

ton cœur. Mon amie, pour se comprendre ainsi que nous nous sommes

compris, il faut bien qu'il n'y ait qu'une impulsion à suivre et point

une conquête à faire! Que les hommes qui m'avaient dit que tu étais

faite pour moi ont eu raison! Oui, mon amie, toi, tout toi est ce qui

ferait le bonheur de ma vie. Il te resterait peut-être à faire une

découverte et tu la ferais: tu te crois jalouse? Eh bien, je défierais

ta jalousie et nous verrions lequel des deux sentiments l'emporterait,

celui de l'inquiétude ou celui de la douce jouissance, le seul et le

véritable bonheur. Je te permets de retourner à ton ancien rôle, le

jour où tu croiras que l'on peut aimer plus et que surtout l'on puisse

t'aimer plus que moi. Je suis tout ou rien, en tout et pour tout. Mon

amie, il n'est que peu d'êtres qui soient tels, mais ceux qui le sont

ne prêtent point au doute.

Adieu pour ce soir. Mon homme va partir. Demain je t'écrirai à

Londres. Je veux que tu y trouves _mes_ lettres et _tes_ lettres. Tu

auras de mes nouvelles de la route: je t'enverrai de toutes les bonnes

stations sous le point de vue de la régularité des postes, et je

t'écrirai de toutes où je pourrai trouver le moment d'écrire. L. aura

l'instruction d'envoyer sous un couvert que j'ajouterai, toutes celles

qui pourraient arriver à Paris après ton départ.

Je t'envoie une feuille d'ici pour que tu voies que nous avons été à

Waterloo[181]. Les 26 sont de bons jours[182].

[181] A cette lettre est épinglée une coupure de journal où le

passage ci-dessous est souligné au crayon rouge: «ROYAUME DES

PAYS-BAS. _De Bruxelles, le 26 novembre._ Ce matin, vers 10

heures, le duc de Wellington est allé chercher S. A. le prince de

Metternich et ils sont partis ensemble, avec une suite de trois

voitures, pour aller visiter le célèbre champ de bataille de

Waterloo, théâtre immortel de la valeur des armées alliées et du

génie du grand capitaine qui les commandait.»

[182] Le 26 octobre, M. de Metternich et Mme de Lieven étaient

allés, d'Aix-la-Chapelle, en excursion à Spa. C'est au cours de

ce voyage que naquit leur sympathie réciproque (Voir lettre du 28

novembre).

Adieu. Je t'écrirai mieux quand je saurai ce que je t'écris, et je le

saurai le jour où je pourrai former mon plan sur l'avenir sur une base

solide.

Adieu. Pense à moi.

No 4.

Bruxelles, ce 28 novembre 1818.

Voici la première lettre que je t'adresse à Londres. Elle ne sera pas

la première que tu recevras, car je t'écrirai encore pendant ton

séjour à Paris, mais elle est destinée à te faire penser à ton ami dès

ton arrivée dans le lieu qui doit un jour nous rapprocher.

Mon amie, quand l'on sent comme moi, on est accessible à toutes les

nuances: conçois-tu que j'aime mieux t'écrire à Londres qu'à Paris?

Je t'envoie le dépôt que tu m'as confié. J'ai relu toutes mes lettres

et j'ai pleuré en les lisant. Quelle est donc cette puissance que tu

exerces sur moi? Ce pouvoir duquel tu t'es emparée si vite? Crois-tu

que je sois facile à conquérir, que l'on me fasse éprouver ce qui

n'est pas né et formé d'avance en moi? Tu te tromperais si tu le

croyais.

C'est le 22 octobre que nous avons _causé_ pour la première fois chez

M. de N.[183]. Tu m'as prouvé ce jour-là que tu étais attentive à ce

qui n'effleure pas même la femme qui à mes yeux pourrait encore être

vulgaire, le monde eût-il porté depuis longtemps un autre jugement sur

son compte. Le 26, nous avons, pour la première fois, eu un but

commun dans l'une des actions les plus indifférentes de notre

vie[184]. Te souvient-il que j'ai préféré mon compagnon de voyage à

toi? Tu m'as déplacé de ma voiture: j'en ai été peiné comme il est

possible de l'être par un léger sacrifice que l'on porte à la

politesse. Nous avons causé: tu m'as plu car tu étais bonne et sans

apprêt. Le 27, j'ai eu du plaisir à te voir. C'est moi qui t'ai

proposé de changer de voiture pour ne pas te quitter.

[183] M. de Nesselrode.

[184] Le 26 octobre, le prince de Metternich, le comte et la

comtesse de Lieven partaient d'Aix-la-Chapelle pour une excursion

à Spa. Faisaient également partie du voyage: M. et Mme de

Nesselrode, M. de Steigentesch, le comte Zichy, le comte de

Lebzeltern, le prince de Hesse et M. de Floret. Les voyageurs

passèrent à Spa la nuit du 26 au 27 et étaient de retour le 27 à

8 heures du soir à Aix. Il se pourrait que, contrairement à ce

qui est dit dans cette lettre, cette excursion ait eu lieu les 25

et 26 octobre et non les 26 et 27. Dans une lettre à sa famille,

datée du 27 octobre, le prince dit: «J'ai fait avant-hier une

excursion à Spa, etc...». Si cette dernière lettre est bien

datée, le prince, en écrivant à Mme de Lieven, se serait trompé

d'un jour, ce qui est excusable à un mois d'intervalle. Noter

cependant que dans le cours de sa correspondance, il revient

plusieurs fois sur la date du 26 (Voir lettre précédente et

_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 129).

J'ai commencé à trouver que ceux qui t'avaient désignée comme une

femme aimable avaient eu raison; j'ai trouvé la route plus courte que

la veille. Il me paraît, mon amie, que nous nous sommes dit que les

distances paraissaient toujours telles au retour.

Le 28, je t'ai fait la première visite, bien de cérémonie. L'heure que

j'ai passée, assis à tes pieds, m'a prouvé que la place était bonne.

Il m'a paru en rentrant chez moi que je te connaissais depuis des

années. Je n'ai pas trouvé impoli que les deux hommes qui étaient dans

l'appartement fassent bande à part; il m'a même paru qu'ils faisaient

bien de rester à la grande table ronde.

Le 29, je ne t'ai pas vue.

Le 30, j'ai trouvé que la veille avait été bien froide et vide de

sens.

J'ignore le jour où tu es venue dans ma loge: _tu_ as eu la

fièvre--mon amie, tu m'as appartenu! Ne me demande pas ce que j'ai

éprouvé depuis, ce que j'éprouve--si tu ne le savais pas; si surtout

tu ne le sentais pas, tu ne serais pas à moi!

Mon amie, voilà le récit fidèle de quatre semaines! Ces peu d'instants

sont devenus le sort de ma vie et, je le crois, de la tienne, si

l'absence et le temps n'amortissent pas ce que tu éprouves et ce que

tu éprouveras encore longtemps. Ma bonne D., ne le défie pas, cet

inexorable temps qui agit d'une manière si uniforme, et par ce fait

même tellement en bien ou en mal sur tous les êtres! N'attache, à ce

que je viens de te dire, nulle autre valeur que celle que j'y attache

moi-même. Veux-tu savoir ce que je pense? Je vais te le dire.

J'ai acquis, en peu de temps, une grande connaissance de toi, de ce

toi que j'aime plus que ma vie. Il faut pour cela tout ce que j'ai été

mis à même de voir. Tu as autant d'esprit qu'il est possible d'en

avoir; tu as de commun avec toutes les femmes bonnes, fortes et

placées sur une échelle qui les élève au-dessus de l'immense majorité

de leur sexe, _le besoin d'éprouver un sentiment qui devient la vie_.

Tu éprouves un vide dans ton intérieur que tu sens le besoin de

remplir; ton mari est bon, loyal, mais il n'est pas ce qu'un mari doit

être: l'arbitre des destinées de sa femme.

Tu es toute à moi; jamais je n'ai éprouvé un sentiment de quiétude sur

ce fait, le premier de tout ce qui constitue le bonheur, comme tu me

le fais éprouver.

Mon amie, moi qui ai une difficulté à peu près insurmontable de croire

que je suis aimé, je suis sûr de toi comme de moi-même. Pas une pensée

ne trouble ce sentiment; celle du contraire même ne m'est pas venue.

Ma bonne Dorothée, tu dois avoir un charme de vérité que je n'ai

jamais rencontré; conçois-tu que je dois t'aimer plus que jamais je

n'ai aimé?

Or, dès que rien ne peut troubler mon repos sur ce fait, pour moi le

premier de tous, ne crois pas que je craigne la courte séparation. Je

te le répète, je suis sûr de toi; je te sais trop remplie de ce

sentiment qui est mien, pour admettre même la possibilité que nul être

ne puisse occuper la moindre place dans ton cœur. _Mais le temps?_

Jamais plus un homme ne sera _ton ami_ comme je le suis. Tout ce que

jamais tu pourrais éprouver ne sera plus ce que tu m'accordes. Un

rapport, comme l'est le nôtre, n'existe qu'une fois dans la vie, et il

s'en passe beaucoup où le fait n'a point eu lieu et bien plus encore

où il ne saurait se rencontrer. Mon amie, il ne faut pas être communs

pour s'appartenir comme nous nous appartenons!

Mon soin doit être de toujours me placer en face de toi. C'est à moi à

ne pas me faire oublier. Ne crains pas que je le fasse: ma cause n'a

jamais eu le moindre intérêt à mes yeux, mais c'est la nôtre que je

défends, et, dès ce moment, je deviens fort. Habitue-toi à m'écrire

journellement un mot, et ne fût-ce qu'un mot! L'ami du jour s'oublie

moins que celui de la veille: que je le sois, cet ami du jour, de

tous les jours!

Veux-tu causer avec moi? Demande-toi ce que je te dirais dans une

circonstance quelconque, dans le rapport et sur le fait le plus

indifférent: tu le sauras si tu consultes ta propre pensée.

Eh bien, mon amie, ai-je de la confiance en toi? Puis-je t'en fournir

une plus grande preuve qu'en t'assurant qu'en te séparant de moi, tu

te séparerais de toi-même?

Cette lettre est triste; elle l'est peut-être trop: elle ne porte que

l'empreinte de l'état de mon âme. Tu me verras toujours tel que je

suis: mes paroles sont et seront toujours l'expression la plus simple

de ma pensée du moment; tu sauras ce qui se sera passé dans mon âme

chaque jour où je t'écrirai, et tu verras que ce qui jamais ne change

en moi, c'est le sentiment qui fait mon bonheur et qui finit toujours

par absorber mon existence entière.

Et puis, le monde croit que je ne sais pas aimer! Qu'il croie ce qu'il

voudra, peu m'importe. Un autre jour, je te dirai ce que je pense du

monde.

Notre correspondance sera longue: tout ce que tu n'as pas su en quatre

semaines, tu le sauras par mes lettres. Tu finiras par me connaître

mieux que nul être ne m'a jamais connu, je ne dis pas mieux qu'un être

me connaîtra jamais. Cet être, je l'ai trouvé, je le tiens; il est à

moi, et je ne le céderais pas pour tout ce que le monde pourrait

m'offrir de charme et de fortune! Il n'existe pour tout homme qu'un

bonheur: mon bonheur, c'est toi.

Adieu, mon amie. Je finis, car j'expédie mon courrier. Les lettres

que tu recevras à Paris te diront ce que j'ai fait dans ma journée. Je

viens d'en passer la meilleure heure: c'est toujours toi qui seras

l'objet et le moyen des seuls moments que je regarde comme miens.

J'ai prévenu N.[185] que c'est de toi qu'il a à recevoir ordres et

instructions; il pourra, si tu le veux, te montrer ma lettre. Tu

verras que j'ai été très précis sur les précautions, surtout sur les

premières--c'est à toi à régler les suivantes. Je ne te dis pas que

j'envie N. Je n'ai plus d'envie. Je n'envie personne.

[185] Le personnage désigné par cette initiale et dont il sera

souvent question dans le cours de cette correspondance est

Philippe NEUMANN, né à Vienne vers 1778. Il avait débuté dans la

carrière diplomatique à Paris auprès du prince de Metternich. En

1818, il était secrétaire de l'ambassade d'Autriche à Londres. Il

y devint ensuite conseiller, prit en 1824 une part importante aux

négociations entre le Portugal et le Brésil et fut chargé d'une

mission spéciale dans ce dernier pays en 1826. Il fut créé baron

en 1830 et épousa Augusta Sommerset, fille de Henry, duc de

Beaufort, dont il devint veuf le 15 juin 1850 (WURZBACH,

_Biographisches Lexikon des Kaiserthums Oesterreich_, t. XX, p.

291.--ŒTTINGER, _Moniteur des Dates_).--En marge d'une lettre de

Mme de Lieven à Metternich, en date du 3 septembre 1819,

interceptée par le gouvernement français et publiée par M. Ernest

DAUDET dans la _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899, une note de

la police dit que «Neumann passe pour être le fils naturel du

prince de Metternich». Or Neumann était né vers 1778 et

Metternich en 1773.

No 5.

Tirlemont, ce 28 novembre, 11 heures du soir.

Mon amie, j'arrive dans ce triste lieu et je t'écris. J'ai passé une

partie de ma matinée à envoyer une lettre pour toi à notre ami

Neumann. Tu la trouveras, c'est le no 4. Ma bonne amie, comme le

commencement d'un avenir est long lui-même!

J'ai quitté Bruxelles à 7 heures. J'ai eu beaucoup à faire dans ma

journée; elle a été aussi pleine d'affaires que vide. Mon amie, je ne

le sens que trop: je ne vaux plus le quart de ce que je valais il y a

peu de semaines, et cependant je m'aime bien plus; je tiens à moi, je

me sais gré d'être moi et je me sais gré de ce fait le jour où je ne

m'appartiens plus! Le cœur de l'homme est la seule puissance qui ne

succombe pas à l'adversité, et tout ce qui tue la matière, élève et

fortifie la pensée! Ma bonne amie, combien je sens que tout ce que

j'emporte de Bruxelles n'est plus à moi! Promets-moi de ne plus jamais

me rendre ce qui est devenu ta propriété. Ne me force plus à être

_seul dans le monde_.

Hier, je t'ai vue partir. Ma fille était avec moi. Elle m'a dit: «Je

suis bien fâchée qu'elle parte avant nous», et je l'ai embrassée.

Sens-tu ce qui s'est passé en moi dans ce moment?

J'ai dîné je ne sais où. J'ai été passer ma soirée dans le ménage qui

fait toute mon envie! J'aime à les voir, ces bonnes gens. Jamais je ne

suis plus heureux du bonheur d'autrui que quand je suis malheureux. Je

ne connais pas le sentiment de l'envie: il est toujours vil et bas.

Les bonnes gens m'ont parlé de toi, et tout juste comme il leur

convient d'en parler. Lady C.[186] m'a serré la main, et elle avait

l'air de me dire: je sais ce qui se passe en vous et je vous plains.

Je me plains tant moi-même que tout ce que peuvent me dire mes amis ne

diminue ni n'ajoute à ma peine.

[186] Peut-être Lady Castlereagh. Lord et Lady Castlereagh,

venant d'Aix, étaient arrivés le 26 novembre à Bruxelles où ils

étaient descendus à l'Hôtel Wellington. Ils y restèrent jusqu'au

1er décembre. Le 3 décembre ils arrivaient à Paris à l'hôtel de

la légation d'Angleterre, rue du Faubourg-Saint-Honoré (_Moniteur

universel_ du 1er décembre 1818, no 335, p. 1401 et du 5

décembre, no 339, p. 1420).--Le ménage Castlereagh était très uni

(_Mémoires de la comtesse de Boigne_, t. II, p. 216).

Je vais me coucher pour partir demain à 5 heures. Tu es, à l'heure

qu'il est, à Roye. Tu seras demain à Paris. Il ne te plaira pas, mon

amie, et je ne veux pas que tu y plaises. Je ne veux plus que tu

plaises à un être humain qu'à moi. Je voudrais quasi que tu fusses

laide et maussade et que tu puisses me savoir gré de t'aimer sans

plus.

On me porte dans ce moment le livre dans lequel les étrangers

s'inscrivent. J'y trouve ce qui suit: «Le colonel Nep, de la

Terre-Neuve, allant à Spa»; et quatre pages après: «Le colonel Nep, de

la Terre-Neuve, de retour de Spa, où il a bu les eaux avec beaucoup

d'effet pour sa santé, à Bruxelles où il demeure au Parc. Quoiqu'il se

trouve mieux portant, il perd son appétit presque toujours après

dîner.»

L'esprit du colonel Nep ne te séduira jamais. Je te permets de le

rencontrer et de le recevoir avant ou après dîner, tout comme tu

voudras.

Aix-la-Chapelle, ce 29, 11 heures du soir.

Je suis ici depuis 5 heures du soir. Je n'ai mis en tout que quatorze

heures de marche de Bruxelles ici. La manière dont j'ai été à

Bruxelles et celle dont j'en suis revenu n'est que l'empreinte de

toutes choses humaines: on va lentement vers le bonheur et l'on s'en

éloigne avec une rapidité effrayante.

Mon amie, j'ai vu la route de Spa. Je me suis arrêté devant le plus

mauvais cabaret du monde: le pain y était bon, il ne vaut plus rien.

Si j'avais rencontré Ficquelmont[187], je l'aurais embrassé.

[187] FICQUELMONT (Charles-Louis, comte DE), né à Dieuze

(Lorraine) le 23 mars 1777. Servit d'abord la France dans le

Royal-Allemand et entra en 1793 dans l'armée autrichienne où il

parvint au grade de général de cavalerie. Ambassadeur d'Autriche

à la Cour de Suède (septembre 1815-mai 1820), à Florence, à

Naples, à Saint-Pétersbourg, enfin ministre d'État et chef de la

section de la guerre au département des affaires étrangères

(1840). Après la révolution de 1848, il reçut le ministère de la

maison de l'Empereur et des affaires étrangères (18 mars 1848)

qu'il occupa jusqu'à la retraite de Kolowrath. Il mourut à Vienne

le 6 avril 1857 (_Allgemeine Deutsche Biographie_ Leipzig Duncker

und Humblot, 1875-1900, t. VII, p. 1).

Je suis descendu ici tout juste comme je devais y descendre:

_vis-à-vis de chez moi_. Mon amie, rien en moi n'est plus comme il y a

six semaines. Je suis dédoublé; je suis ici et je n'y suis pas. Il est

juste que je ne loge pas chez moi. Mais je suis dans cette bonne

chambre où j'ai été un seul instant avec toi--et quel instant!

J'ai dîné chez le P. de H.[188]. J'ai beaucoup parlé affaires. J'ai

rendu compte de commissions que l'on m'avait données. Bon Dieu, comme

toutes ces affaires et ces intérêts me touchent peu! J'ai cependant

réussi en tout: j'ai tout fait et tout fini. Ce fait se lie à mon

sort. Je parviens toujours à tout ce qui ne m'intéresse pas, et je

reste seul et malheureux au milieu de ce que le monde appelle du

succès et ce que les sots nomment du bonheur. Mon amie, ce n'est pas

là qu'est le bonheur, et il ne s'y trouvera jamais: veux-tu savoir où

il se trouve? Comme nous le saurions à nous deux si le monde n'était

point placé entre nous!

[188] Le prince DE HARDENBERG (voir _Mémoires du prince de

Metternich_, t. III, p. 132).--HARDENBERG (Charles-Auguste, comte

puis prince DE), né le 31 mars 1750 à Essenrode. D'abord ministre

du Hanovre en Hollande, il passa au service du duc de Brunswick

puis à celui du margrave d'Anspach et Bayreuth, enfin à celui de

la Prusse. Chancelier après la retraite d'Haugwitz (1803), il dut

abandonner ces fonctions le 24 avril 1806, mais les reprit le 6

juin 1810. Créé prince le 3 juin 1814, mort à Gênes le 26

novembre 1822 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. X, p. 572).

J'ai une bonne occasion pour envoyer cette lettre par Bruxelles à

Paris. Elle t'arrivera vite et bien. J'aurai soin de t'en faire passer

une autre de Francfort.

Je vois que ma correspondance tournera en un véritable journal. Ne

t'ennuie pas à le lire. Il me reste tant de choses à te dire! Je n'en

trouverai, hélas! que trop le temps dans notre cruelle séparation.

Je vais demain à Cologne. J'y ai quelques affaires qui me forcent à y

passer la nuit. Après-demain, je coucherai à Coblenz.

Adieu, bonne amie. Pense à ton ami, le meilleur que certes tu as

jamais eu: aime-le et calcule ses peines sur les tiennes. Je ne te dis

pas de m'écrire. Je suis sûr que tu le fais. Je le suis de tout et

pour toujours!

No 6.

Coblenz, ce 1er décembre 1818.

Je commence un nouveau mois loin de toi, mon amie, et je le commence

dans le lieu qui m'a vu naître. Je ne puis te dire à quelles

singulières réflexions tant de circonstances entassées dans un si

court espace de temps que l'est celui qui englobe toute _notre

existence_ font naître en moi.

Mon amie, il faut que je t'aime beaucoup pour souffrir tout ce que je

souffre! Ne m'abandonne plus, et que je retrouve toujours en toi

l'amie qu'il me faut pour le bonheur de ma vie!

J'ai couché la nuit dernière à Cologne. Ma journée a été courte, car

j'avais du monde qui m'attendait dans cette ville, et que j'ai dû

voir, quelque peu disposé que je sois à m'occuper de rien, à la

lettre: _de rien_.

Je suis parti de Cologne ce matin, je suis arrivé ici cet après-midi.

Tu ne sais rien de ma vie, excepté ce que tu as lu depuis plusieurs

années dans les feuilles publiques; or, ce n'est certes pas le moyen

de savoir rien de ce qui peut t'intéresser sur mon compte.

Nous nous sommes vus, je t'ai aimée; tu as appris à me connaître mieux

en moins de quatre semaines que tu ne m'eusses connu sans doute,

durant des années d'un commerce moins intime. Mais tu ne sais

cependant rien de moi. Tu connais aujourd'hui mon cœur mais tu ne

sais rien de l'histoire de ma vie.

Quel champ à exploiter, mon amie, que celui d'une vie entière! Que de

bonnes heures à passer dans de longues soirées d'hiver! Mon amie, nous

aurions à nous conter beaucoup et n'aurions pas tout dit au bout de

l'hiver! Quel mal y aurait-il à nous laisser tranquillement établis

sur un de ces meubles que vous avez tant raffinés en Angleterre, au

coin du feu, loin de tout trouble, sans interruption, moi te voyant me

sourire vingt fois, t'entendant m'applaudir et peut-être même me

gronder, moi toujours prêt à te dire plus que peut-être même tu

voudrais entendre, et toi m'écoutant toujours et me contant à ton tour

tant et tant de choses que je désirerais savoir!

Un pareil hiver vaudrait-il celui que tu vas passer? Et sais-tu quel

en serait le résultat? Nous saurions ce dont nous avons le

pressentiment aujourd'hui, qui nous est venu comme toute inspiration,

comme tout ce que l'on aime à croire: nous saurions, mon amie, que

notre âme est de la même trempe et que, sortis de la main d'un même

Créateur, nous sommes deux êtres parfaitement homogènes! Crois-en, mon

amie, à la première qualité, peut-être à la seule que j'aie: à mon

tact. Je ne me trompe pas sur ce fait et c'est toi qui me sers de

seule consolation.

Je vais t'esquisser mon histoire. Où l'idée pourrait-elle m'en venir

plus naturellement que tout juste à Coblenz?

Je suis né dans cette ville le 15 mai 1773, un peu plus de treize ans

avant que le même moule a servi au sort pour créer, à plus de 600

lieues, cet être que j'ai deviné avant de l'avoir connu[189].

[189] Madame de Lieven était née le 17 décembre 1785 à Riga,

c'est-à-dire douze ans, sept mois et deux jours après le prince

de Metternich.

Mon père était ministre de l'Empereur dans toute cette partie de

l'ancien empire[190]. La place convenait à mon père: il s'y est trouvé

au milieu de ses possessions principales, près de ses sujets qu'il a

rendus plus heureux que ne l'a fait la république française qui les

lui a arrachés, comme au reste des princes allemands de la rive gauche

du Rhin.

[190] Au moment de la naissance du prince Clément de Metternich,

son père n'était pas encore ministre de l'Empereur. Il ne fut

envoyé en cette qualité auprès des Cours électorales de Trèves et

de Cologne, que le 28 février 1774. En 1773, le comte Franz-Georg

était, depuis 1768, au service de l'électeur de Trèves.

Ma jeunesse n'a présenté rien de remarquable. J'ai été un bon enfant,

laborieux, fort occupé de mes devoirs et de mes livres. A l'âge de mon

premier développement, mon esprit et mon cœur se sont portés sur deux

routes différentes. J'ai donné dans une exaltation religieuse telle

que mes parents et mes gouverneurs en ont été effrayés. Mes vœux

allaient leur train et mes études le leur. A dix-sept ans, j'ai été--à

un peu d'expérience près--ce que je suis aujourd'hui, tout juste ce

que je suis, mêmes qualités et mêmes défauts, mais mon cœur est

redescendu sur terre.

J'ai fait à cette époque, à Bruxelles[191], la connaissance d'une

jeune femme de mon âge, pleine d'esprit, de bon goût et de raison,

française, de l'une des premières familles. Je l'ai aimée comme aime

un jeune homme. Elle m'a aimé dans toute l'innocence de son cœur.

Nous voulions tous deux ce que nous ne nous sommes jamais demandé; je

ne vivais que pour elle et pour mes études. Elle, qui n'avait rien de

mieux à faire, m'a aimé _tout le jour_; elle passait les nuits avec

son mari, et je crois qu'elle y était plus occupée de moi que de lui.

Cette relation a duré plus de trois ans, et elle a eu pour moi

l'inappréciable avantage de me détourner de toutes les folies de

mauvais goût si communes à cet âge. Réunis, nous nous assurions de

notre amour réciproque, et nous voyions un si long avenir devant nous,

que nous remettions le dénouement de tant d'amour à des temps plus

opportuns, comme si le temps ne coulait pas alors comme toujours!

Absents, nous nous écrivions et nous ne pouvions attendre le moment de

nous réunir. Nous fûmes enfin séparés pour plus de quinze ans. Je l'ai

trouvée alors en liaison et grandie de 2 pouces. Nous nous revîmes

sans nous aimer et en parlant du vieux temps comme on lit une

chronique[192].

[191] Le père du prince de Metternich avait été, en 1791, nommé

ministre plénipotentiaire près le gouvernement général des

Pays-Bas autrichiens à Bruxelles. Le jeune Clément, depuis 1791,

faisait ses études de droit à Mayence et il passait les vacances

dans sa famille. Il dut interrompre ses études au milieu de

l'année 1793 et revint à Bruxelles, qu'il quitta au printemps de

1794 pour faire un voyage en Angleterre (_Mémoires du prince de

Metternich_, t. I, p. 13 et s.).

[192] Il s'agit probablement ici de Marie-Constance DE LAMOIGNON,

née à Paris le 14 février 1774, morte à Paris le 30 avril 1823,

mariée le 30 avril 1788 à F. P. B. NOMPAR DE CAUMONT, duc de LA

FORCE (19 novembre 1772-28 mars 1854) (DE BROTONNE, _Les

sénateurs du Consulat et de l'Empire_. Paris, Charavay, 1895,

in-8º, p. 237.--Voir _Souvenirs et Fragments_ du marquis DE

BOUILLÉ, t. II, p. 45).

A dix-sept ans, j'étais mon maître. Mon père, voyant que j'étais loin

de faire et même de viser à des folies, me laissa une pleine liberté.

A vingt ans, j'ai été nommé ministre de l'Empereur à la Haye. La

révolution de la Hollande empêcha mon départ pour ce poste et je fis

le voyage de l'Angleterre[193]. L'été de 1794[194], je me rendis pour

la première fois à Vienne. J'y fus accueilli par la société avec

bonté. J'avais vingt et un ans et on me trouva plus de raison et

surtout plus d'usage du monde qu'à une foule de nos têtes à perruques.

[193] Metternich partit au commencement du printemps de 1794 avec

le vicomte Desandroins, trésorier général du gouvernement des

Pays-Bas, chargé d'une mission pour le gouvernement anglais, et

revint au commencement de l'automne sur le continent (_Mémoires

du prince de Metternich_, t. I, p. 16).

[194] D'après les _Mémoires_, t. I, p. 20, il partit pour Vienne

au commencement d'octobre 1794.

Je me suis marié peu de mois après mon arrivée à Vienne[195]. Les

parents avaient arrangé le mariage; on avait remis le fait à la

décision des parties intéressées. J'étais fâché de me marier; mon père

le désirait et je fis ce qu'il voulut.

[195] M. de Metternich épousa, le 27 septembre 1795,

Marie-Éléonore, fille du prince Ernest de Kaunitz (_Almanach de

Gotha_).

Je suis bien loin aujourd'hui de le regretter. Ma femme est

excellente, pleine d'esprit, et réunissant toutes les qualités qui

font le bonheur d'un intérieur. J'ai de grands enfants qui sont mes

amis, et je puis voir, d'après un cours des choses naturel, la

deuxième et même la troisième génération.

Ma femme n'a jamais été jolie; elle n'est aimable que pour ceux qui la

connaissent beaucoup. Tout ce qui est dans ce cas l'aime; le public la

trouve maussade et c'est tout juste ce qu'elle veut. Il n'est rien au

monde que je ne fasse pour elle.

A vingt-huit ans, j'ai accepté le poste à Dresde[196]. Mon beau-père,

qui ne voulait pas se séparer d'une fille unique, m'avait empêché de

me livrer aux affaires publiques. J'ai peu perdu à ce retard. J'ai

beaucoup observé: le sentiment qui se développa en moi, fut celui de

trouver que, dans toutes les grandes occasions et dans les désastres

qui accablèrent mon pays, j'eusse agi différemment de ceux qui

conduisirent à cette époque la barque de l'État. J'ai vingt défauts,

mais pas celui de la présomption. Mon caractère ne porte pas à

l'opposition: je suis trop positif et je n'aime pas m'occuper de _la

critique_. Mon esprit va toujours vers _les moyens_. Je suis calme et

je n'aime pas le rôle _facile_ quand j'ai le choix entre ce rôle et

celui qui est _utile_. Avec ces éléments-là, on n'est jamais dans une

opposition _permanente_.

[196] Il fut nommé ministre plénipotentiaire près la Cour de la

Saxe électorale à Dresde, le 5 février 1801 (_Mémoires du prince

de Metternich_, t. VII, p. 646).

Je restai dix-huit mois à Dresde, et je passai à Berlin où je restai à

peu près le même temps[197]. En 1805, j'y ai eu de grands intérêts à

traiter avec l'empereur Alexandre; il me demanda comme ambassadeur

près de lui. J'y fus destiné et appelé à Vienne.

[197] Ministre plénipotentiaire auprès de la Cour de Prusse le 3

janvier 1803 (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p.

646).

Je fis partir une partie de mes effets pour Saint-Pétersbourg. Arrivé

à Vienne, l'Empereur me dit que Napoléon avait décliné l'envoi du

comte Cobenzel[198], et qu'il avait témoigné le désir que je fusse

envoyé à Paris. Je fis tout ce que je pus pour éviter la balle: il

fallut obéir. Je restai ambassadeur à Paris depuis 1806 jusqu'en

1809[199].

[198] COBENZEL (Ludwig, comte DE), né à Bruxelles en 1753, mort à

Vienne le 22 février 1808, ministre d'Autriche à Copenhague

(1774), à Berlin (1777) et enfin à Saint-Pétersbourg (1779-1797).

Plénipotentiaire au traité de Campo-Formio et au Congrès de

Rastatt, ministre des affaires étrangères (1800), signe le traité

de Lunéville. Démissionnaire de son portefeuille le 24 décembre

1805 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. IV, p. 355).

[199] Nommé ambassadeur d'Autriche auprès de la Cour de Napoléon,

le 18 mai 1806, il occupa ce poste jusqu'au 4 août 1809, date à

laquelle il fut nommé ministre de conférence et d'État (En fait,

il avait été reconduit à la frontière française quelques mois

auparavant). Le 8 octobre 1809, il recevait le portefeuille du

ministère de la maison impériale et des affaires étrangères

(_Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 647).

Je t'ai conté pendant le dernier bon jour que j'ai eu la suite de mon

histoire. J'ai toujours voulu n'être rien de ce que je suis; j'ai

toujours fait tout ce que j'ai pu pour ne pas le devenir, et il y a

huit ou dix imbéciles--mais il n'y en a pas plus--qui me croient de

l'ambition! Si j'en ai, c'est celle du bien, c'est la seule dont je

suis capable.

Me voilà dépeint comme homme d'État. Si je veux le bien, je le paye

cher, car mon cœur n'est pas aux affaires et je trouve qu'il en va de

ce que le monde appelle _de la gloire_ comme _de la beauté_: on a de

l'une comme de l'autre, plus au profit d'autrui qu'au sien propre.

Sais-tu, mon amie, ce qui me console du sacrifice de ma vie, et ce qui

seul peut m'en consoler? C'est les services que déjà j'ai rendus et

que je suis dans le cas de rendre journellement _au triomphe des

principes_. Il n'y a point de hasard, point d'illusions dans ma

marche: je vais droit au but et je suis sûr de l'atteindre. Je suis

attaché à l'Empereur comme à mon ami; je sais tout ce qu'il vaut.

J'aurai rempli toute ma tâche le jour où le monde ne se trompera plus

sur _ce que l'Empereur a été_. Regardes-y de près, et tu te

convaincras que je suis sur la bonne voie. S'il n'était pas l'homme

qu'il est, c'est-à-dire celui de la justice, de la bienveillance, le

véritable père du peuple, je ne serais pas son ministre. Suis-je bien

ambitieux, mon amie, de ces ambitieux à faux clinquant, à grandes

phrases, sauf de petits résultats et des honneurs passagers?

J'ai eu deux liaisons dans ma vie, ce que j'appelle liaisons. Je n'ai

jamais été infidèle; la femme que j'aime est la seule au monde pour

moi. Quand je n'aime pas, je prends la jolie femme qui veut tout

excepté de l'amour.

J'arrive à une époque de ma vie avec laquelle j'ai cru terminer tout

ce qui tient au cœur. J'ai aimé une femme qui n'était descendue sur

terre que pour y passer comme le printemps. Elle m'a aimé de tout

l'amour d'une âme céleste. Le monde s'en est à peine douté. Nous seuls

étions dans le secret. Ses dernières années étaient marquées par une

extrême exaltation religieuse. Malheureuse de toutes les passions

d'une âme ardente, placée dans un cadre opposé à ses goûts, à son

esprit, ayant d'inconcevables ménagements à garder, elle a succombé:

elle est morte de la mort d'une sainte et avec une force d'âme marquée

par l'un des traits les plus extraordinaires dans la vie d'une femme.

Elle a fait un testament et elle a en même temps adressé une lettre à

son mari et à ses parents. Par son testament, elle avait disposé de

tout ce qu'elle possédait et il n'est pas un petit objet duquel elle

n'ait fait une ligne. Elle m'a légué une petite boîte cachetée: en

l'ouvrant j'y ai trouvé les cendres de mes lettres et un anneau

qu'elle avait brisé!

Dans sa lettre, elle a rendu compte de sa vie; elle a dit à son mari

tous les motifs qui l'avaient empêchée de l'aimer, tous ceux de

religion qui l'avaient portée à remplir ses devoirs envers lui. Le

reste de la lettre me regarde et n'est compréhensible que pour moi et

pour une seule amie qui avait deviné son secret. Mais elle a tout dit.

Ma vie s'est terminée là, je ne désirais ni ne voulais vivre au delà.

Mon âme était brisée: je n'avais plus de cœur. Il s'est passé deux

ans.

Et le sort m'a fait te rencontrer!

Il ne me reste rien à te dire. Tu me vois tout à fait: tout ce que je

suis, tout ce que j'ai éprouvé, tout ce que je vaux, tout ce que je ne

vaux pas.

J'ai cru te devoir cette explication. Si j'avais trouvé dans les

derniers temps--les derniers et à la fois les premiers--celui de te

parler avec quelque suite, je t'aurais conté ce que je t'écris. Je

n'ai pas la conscience libre, si je n'ai pas tout dit: j'en ai besoin,

je veux que mon amie me connaisse, sauf à lui prêter des armes contre

moi. Je crois même t'en prêter de fortes; je ne devrais pas t'aimer!

Et puis-je ne pas le faire?

J'entends sonner 2 heures du matin, mon amie; je partirai à 6. Je vais

me coucher et je dormirai bien moins que je ne penserai à toi. Je suis

sur la quatrième feuille: j'ai cru causer avec toi.

Johannisberg[200], ce 2 décembre.

Mon amie, je suis ici depuis cinq heures du soir. Le lieu est beau et

même tout ce qu'il y a de beau au monde pendant les mois d'été.

Maintenant la nature est morte; tout ce que j'avais quitté beau et

frais, est fané. Un épais brouillard a couvert pendant toute la

journée le vallon du Rhin. Tout ce que je vois est en rapport parfait

avec ce que j'éprouve.

[200] Le domaine du Johannisberg avait été donné par l'empire

d'Autriche au prince de Metternich le 1er juillet 1816. Le

château, situé au sommet d'une colline plantée de vignes

célèbres, à 104 mètres au-dessus du cours du Rhin, près de

Geisenheim, fut construit de 1757 à 1759 par Adalbert de

Walderdorf, prince abbé de Fulda. Napoléon Ier en avait fait

donation en 1807 au maréchal Kellermann.

Je ne fais que coucher ici et j'irai demain à Francfort où la diète

m'attend, _in corpore_; je m'arrangerai de manière à n'arriver que

tard et je partirai au point du jour, le lendemain. Ma bonne amie,

s'il n'y avait plus de bonheur pour moi au monde que celui qui me

viendrait de la diète germanique, je me noierais dans ce Rhin, si

large et si beau, dont je vois plus de 12 lieues de cours, de ma

fenêtre!

Ma bonne D[orothée], que n'es-tu ici? Comme nous ne nous y déplairions

pas, comme notre vie s'y passerait doucement et bien! Pourquoi a-t-il

fallu que tout juste _nous deux fussions dans les affaires_?

On me dit que j'ai du vin de l'année excellent. Dans deux ou trois

ans, j'en enverrai à ton mari. Il aura oublié qu'il a été fâché et il

finira par le boire à ma santé. Je m'aperçois, mon amie, que le lieu

m'inspire et que je ne suis séparé que par une voûte d'une cave

immense.

J'ai établi ici un gros in-folio pour y faire inscrire les étrangers

qui viennent visiter le lieu. Je trouve plus de trois cents noms

inscrits depuis mon départ et il n'y a que sept semaines.

Mes bons Allemands, surtout ceux du nord, s'amusent à placer de leur

esprit partout. Il y a une litanie de mauvais vers à côté de noms

obscurs. Le seul que je trouve avec plaisir dans mon livre est celui

d'un de nos meilleurs romanciers, un certain _Jean-Paul_[201], fameux

en Allemagne, et que, sans doute, tu n'as jamais entendu nommer, car

je crois que tu lis peu l'allemand.

[201] RICHTER (Jean-Paul), le grand écrivain allemand, né en 1763

à Wunsiedel (Franconie). Il publia en 1783 son premier ouvrage:

_Groenländische Processe_ que suivit _Auswahl aus des Teufels

Papieren_. Enfin en 1795, son roman _Hesperus_ lui assura la

célébrité. Il mourut le 14 novembre 1825. Ses principaux

ouvrages, outre ceux mentionnés ci-dessus, sont: _Quintus

Fixlein_, 1796; _Jubelsenior_, 1797; _Titan_, 1800;

_Flegeljahre_, 1804 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XXVIII,

p. 467).

Le brave homme a écrit dans mon livre la strophe suivante:

_Die Erinnerung ist das einzige

Paradies aus welchem wir nicht

Vertrieben werden können[202]!_

[202] Le souvenir est le seul paradis d'où nous ne puissions être

chassés.--Nous donnons la disposition de cette phrase, évidemment

en prose, telle qu'elle existe dans le texte de M. de Metternich.

Il a l'air d'avoir voulu consoler le maître du château! Je lui sais

mauvais gré de ne pas avoir parlé de l'avenir. Mon amie, je ne puis

m'empêcher d'y penser et ma vie est maintenant là! Quel changement

s'est passé en moi dans le peu de semaines qui se sont écoulées entre

mon précédent et mon présent séjour!

Francfort, ce 4 décembre 1818.

Mon amie, je finis cette lettre au moment de monter en voiture pour

partir. Ce n'est que dès ce moment que je commence à m'éloigner

véritablement de toi: de Bruxelles ici, je n'ai fait qu'un mouvement

circulaire. Une distance de trente heures sépare la première de ces

villes de Paris, il ne faut que quarante-huit heures pour y aller

d'ici. Chaque jour double maintenant la distance.

Mon amie, auras-tu le courage de lire toute cette lettre? J'espère que

oui. J'ai passé mes soirées à t'écrire. Pouvais-je mieux employer le

temps que je passe loin de toi? Tu ne recevras maintenant des lettres

que par l'occasion de chaque semaine.

Adieu. Je t'écris dans une pièce où je suis entouré de vingt

personnes. Je ne suis pas à tout ce monde, je ne suis qu'à toi.

Adieu, et écris-moi bientôt et beaucoup. Je t'en donne l'exemple et je

ne sais le faire que quand l'on est pour moi ce que tu es devenue pour

ton ami.

No 7.

Donauwerth, ce 6 décembre 1818.

J'ignore le jour où je pourrai faire partir ma lettre, mais je la

commence. Mon plus grand bonheur,--hélas, le seul--c'est de m'occuper

de toi et de te dire ce qui me passe par la tête; je n'ai pas besoin

de te parler de mon cœur: tu dois commencer à t'apercevoir que je ne

t'ai pas trompée, quand je t'ai dit que l'on m'était _tout ou rien_.

Je n'ai jamais ni rien fait, ni rien été à demi; sois pour moi ce que

je désire tant que tu veuilles être.

J'ai fait partir ma dernière lettre, le 4, de Francfort. Je me flatte

qu'elle t'aura trouvée encore à Paris. J'ai été, le même jour, passer

la soirée et coucher à Amorbach, chez la duchesse que tu trouves si

peu aimable[203].

[203] Le château d'Amorbach était la résidence des princes de

Leiningen (Linange). Cette principauté appartenait, en 1818, à

Charles-Frédéric-Guillaume-Emich, prince de

Leiningen-Dachsburg-Hardenburg, né le 12 septembre 1804 du prince

Emich-Charles et de Victoria-Mary-Louisa, quatrième fille de

François-Frédéric-Antoine, duc de Saxe-Saalfeld-Cobourg. Depuis

la mort de son père (4 juillet 1814), la régence était exercée

par sa mère.

Celle-ci, née le 17 août 1786, avait épousé en secondes noces, le

29 mai 1818, Edouard-Auguste, duc de Kent and Strathern, quatrième

fils de George III, roi d'Angleterre. C'est d'elle que parle

Metternich dans la présente lettre.

De son second mariage, elle eut une fille unique qui fut la reine

Victoria. Elle mourut à Frogmore, le 16 mars 1861.

Au moment du Congrès de 1818, le duc et la duchesse de Kent,

venant de Bruxelles, étaient arrivés à Aix-la-Chapelle et

descendus à l'hôtel de la Grande-Bretagne, le 3 octobre. Ils

quittèrent Aix le 5 octobre pour se rendre, par Francfort, à

Amorbach, où ils résidèrent jusqu'au printemps de 1819

(_Dictionary of National Biography_, vol. XXXI, p. 19.--_Moniteur

universel_ du 8 octobre 1818, no 281, p. 1189; du 10 octobre, no

283, p. 1198; du 11 octobre, no 284, p. 1201; du 13 octobre, no

286, p. 1210; du 19 octobre, no 292, p. 1233).

Tu me fais le reproche de trouver que tout le monde a de l'esprit; je

me souviendrai toujours de ta frayeur relativement à je ne sais quel

jugement d'esprit que j'ai porté si rondement, et où tu m'as demandé,

avec un air de véritable effroi: «Quand trouverez-vous donc une bête?»

Eh bien, mon amie, ce n'est encore pas la duchesse que je puis ranger

de ce nombre! Bête, non; ennuyeuse, oui! Voilà mon jugement et je ne

saurais qu'y faire ni en bien ni en mal.

Pas en bien, car je ne crois pas que l'on puisse guérir du mal de

l'ennui; et pas en mal car le genre d'esprit de la personne en

question est tout juste celui qui se brouille le moins, car il est

tout terre à terre et que, ne s'élevant jamais à une certaine hauteur,

les chutes deviennent impossibles.

J'ai rencontré chez elle deux dames de mon pays: la princesse de

Lœwenstein, établie à une lieue d'Amorbach, et sa sœur, toutes deux

également sœurs du prince Windischgraetz que tu as vu à

Aix-la-Chapelle[204]. Mon amie, je te ferai le plaisir de t'assurer

que la première est la bête que tu veux que je trouve; la seconde a

de l'esprit, mais il est un peu tourné au _sentimentaire_, et ce n'est

pas ce que j'aime.

[204] WINDISCHGRAETZ (Alfred-Candide-Ferdinand, comte puis prince

de), né à Bruxelles le 11 mai 1787. Prit part à toutes les

campagnes de l'armée autrichienne de 1804 à 1813. Feld-maréchal

(17 octobre 1848). Ambassadeur à Berlin (1859), gouverneur de

Mayence (1859) mort à Vienne le 21 mars 1862. Il avait été élevé

au rang de prince le 24 mai 1804 et avait épousé le 16 juin 1817

Marie-Éléonore-Philippine-Louise de Schwarzenberg, née le 21

septembre 1796, qui fut tuée d'un coup de fusil le 12 juin 1848

pendant l'insurrection de Prague (ŒTTINGER, _Moniteur des

dates_.--_Almanach de Gotha_, 1848 et 1860).

LŒWENSTEIN (Sophie-Louise-Wilhelmine, comtesse puis princesse

DE), sœur du précédent, née le 20 juin 1784, épouse le 29

septembre 1799 Charles-Thomas-Albert-Louis-Joseph-Constantin,

prince de Lœwenstein-Rochefort (18 juillet 1783-3 novembre 1849).

Elle mourut le 17 juillet 1848 (WURZBACH, t. LVII, tableau

généalogique de la maison de Windischgraetz.--_Almanach de

Gotha_).

En dehors de la princesse de Lœwenstein, le prince de

Windischgraetz avait deux autres sœurs:

1º Marie-Thérèse, née le 4 mai 1774, épouse, le 2 avril 1800,

Ernest-Engelbert, duc d'Arenberg (25 mai 1777-20 novembre 1857),

meurt à Vienne le 23 janvier 1841 (ŒTTINGER, _Moniteur des

dates_.--WURZBACH, t. LVII.--_Almanach de Gotha_).

2º Eulalie-Flora-Augusta, née le 28 mars 1786, morte le 26 juin

1821 (_Almanach de Gotha._--WURZBACH, t. LVII).

Nous n'avons pu déterminer quelle fut celle de ces deux sœurs que

M. de Metternich rencontra à Amorbach.

La soirée s'est passée en causerie, assez peu agréable. Le duc m'a

beaucoup parlé de ses écuries, seul plaisir qu'il ait dans son nouveau

séjour. Pendant le souper, on a parlé Aix-la-Chapelle; le duc m'a

demandé si tu y avais été: il m'a dit que tu étais aimable. Je lui ai

répondu: «Fort aimable.»--«Spirituelle.»--«Très spirituelle.»--«Le

Prince Régent[205] la voit avec grand plaisir.»--«Le Prince a

grandement raison.»--«Le Prince aime les femmes qui l'amusent.»--«Moi

aussi, mais il n'y en a pas beaucoup qui ont ce droit.»--«Va-t-elle à

Londres?»--«Oui, et moi aussi, je voudrais y aller...»

[205] George-Auguste-Frédéric, prince de Galles, duc de Cornwall

et Rotsay, comte de Chester, né le 12 août 1762, déclaré régent

pendant la démence de son père, le 5 février 1811, devint roi

d'Angleterre sous le nom de George IV, le 29 janvier 1820 et

mourut le 25 juin 1830 (_Dictionary of National Biography_, t.

XXI, p. 192).--Mme de Lieven passait pour avoir été, avec tant

d'autres, la maîtresse de ce prince.

Mon amie, j'ai senti que j'avais dit une bêtise et j'ai ajouté le plus

gravement du monde: «... Pour faire ma cour à Son Altesse Royale!

Peut-être irai-je l'année prochaine.

--«Vous ferez grand plaisir au Prince Régent car il vous aime

extrêmement.

--«Je regarderai le moment de mon arrivée à Londres comme l'un des

plus heureux de ma vie!»

Ma bonne Dorothée, j'ai dit ces derniers mots avec tant de conviction

que la famille d'Amorbach doit me croire amoureux du Prince Régent.

A propos d'amour, l'on ne voyage jamais sans s'instruire. Amorbach est

une ancienne abbaye; il existe dans l'enceinte du couvent une fontaine

qui fait des enfants; le nom d'Amorbach vient de cette petite

circonstance, très heureuse pour les femmes des environs, mais

effrayante pour les filles et peut-être même pour les maris. Aussi la

duchesse est-elle enceinte[206].

[206] De la reine Victoria qui naquit, à Kensington-Palace, le 24

mai 1819.

Je suis ici aux bords du Danube depuis aujourd'hui, 3 heures

après-midi. Je m'y suis arrêté pour ne pas arriver de nuit à Munich,

et il n' y a point de gîte entre deux.

Je travaille, je suis tête-à-tête avec notre confident[207]; je lui

parle de toi et, ce qui vaut mieux, je t'écris.

[207] M. de Floret.

Ne te prends-tu pas quelquefois par la tête quand tu reçois d'aussi

volumineuses lettres d'un homme auquel tu n'avais pas rêvé il y a peu

de semaines? De cet homme si froid, si boutonné, si méchant, si fier,

si abominable? Ma bonne amie, suis-je rien de tout cela? Mais c'est

ainsi que l'on écrit l'histoire. Soyez placé sur un tréteau élevé,

chacun se croit en droit de vous juger; il suffit au public de vous

voir pour se trouver l'esprit de vous connaître. Chaussé du cothurne,

vous devenez héros; la robe magistrale vous fait décrire comme pédant

et la toque effraie. Toi, mon amie, qui a pris poste dans la coulisse,

tu me connais mieux aujourd'hui que le parterre ne me connaîtra

jamais.

Il n'est point de héros pour son valet de chambre, dit un proverbe que

trop vrai; il n'est point de ministre pour son amie--j'aime mieux ce

mot, car il est plus noble et pour le moins aussi vrai que l'autre. Le

proverbe n'existe pas, car l'on s'occupe moins de ceux qui empêchent

que l'on tire le canon que de ceux qui le tirent.

L'un cependant est plus difficile que l'autre, mais le monde court

après le bruit. Un éternuement fait tourner plus de têtes dans un

salon qu'une forte pensée, quelque bien exprimée qu'elle puisse être.

Ma bonne amie, combien tu me manques après une si courte habitude de

te voir? Que serait-ce après une longue? Sais-tu quel est le charme

inexprimable que tu as à mes yeux? C'est celui de me comprendre. Je

suis sûr que jamais rien ne se passerait en moi que tu ne jugeasses

comme moi. Une conviction pareille me repose l'âme et le cœur. Je ne

sais ni parler à des sourds ni écrire pour des aveugles; mais quand il

m'arrive de rencontrer un être qui me dispense de l'_explication_ et

de l'_interprétation_--deux besognes également pénibles--quand cet

être surtout est une femme, et quand cette femme est toi, rien ne

manque à mon bonheur!

Comme Neumann avait raison en nous assurant que nous nous

conviendrions! Je lui accorde par ce fait plus de confiance que pour

toute autre raison. Le tact mène plus loin en affaires que l'esprit,

et notre homme en a prouvé beaucoup dans cette _occasion_ qui paraît

être un peu devenue _notre vie_. Si je dis un peu, ne crois pas que je

parle de moi, et, si tu te fâches plus de la réserve que de la thèse,

raye le mot. Mon amie, tu me rendras bien heureux, si tu t'en sens le

courage.

J'ai trouvé ici des lettres de chez moi. Tout le monde y est mort dans

les derniers quinze jours[208]; heureusement n'y a-t-il dans ce nombre

de victimes aucune qui me tienne de près.

[208] Metternich à sa femme. Donauwerth, 6 décembre: «Bon Dieu!

tout ce qui est mort chez nous! J'ai appris toutes ces

catastrophes d'une manière qui serait plaisante, si elle portait

sur un autre sujet. J'ai vu à Coblentz le comte d'Eltz,.. je lui

demandai des nouvelles de Vienne; j'en avais manqué depuis plus

de huit jours, car mes lettres m'attendaient à Francfort. «On a

coupé la jambe à Jean Palffy, me dit-il, mais son frère est

encore plus à plaindre, car il perd une partie de son corps après

l'autre dans son voyage d'Italie.--C'est affreux, lui

dis-je.--Oui, deux jours avant la mort du comte de

Wallis.--Comment, il est mort?--On a enterré le comte de

Kuefstein.--Comment! lui aussi!--Et l'on a administré le maréchal

Colloredo; son frère, le maréchal Wenzel est à l'agonie.» Je l'ai

prié de se taire, car il avait l'air de ne pas avoir tout dit.»

(_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 133).

Le mort le plus remarquable est ce même ministre des finances à

banqueroute duquel je vous ai parlé dans certaine bonne voiture[209].

Cet homme me détestait; il a été mon ennemi le plus enragé, _mon

Burdett_[210]. Je ne puis te dire sur sa perte que ce que me dit

Castlereagh quand je lui ai parlé de la mort de Whitbread[211]. «Vous

ne savez pas combien l'on peut regretter un franc adversaire!»

[209] WALLIS (Joseph, comte DE), baron Carighmain, né à Prague,

d'une famille irlandaise le 31 août 1767. Président de la cour

d'appel de Prague (1805), gouverneur de la Moravie (1er janvier

1805), président de la Cour impériale (1810), ministre des

finances la même année. Mort d'une attaque d'apoplexie, à Vienne,

le 18 novembre 1818 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XL,

p. 751.--ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).--«La réduction du

papier monnaie au cinquième fut son ouvrage et froissa pour le

moment toutes les fortunes: mais il est reconnu que le mal

consistait dans la trop grande abondance de ces papiers. Il

fallait nécessairement frapper ceux qui les tenaient en main...»

(_Moniteur universel_ du 5 décembre 1818, no 339, p. 1417).

[210] BURDETT (Sir Francis), né en 1770, député au Parlement dès

1796 et de 1807 jusqu'à sa mort, qui eut lieu le 23 janvier 1844.

Il fut le champion de la liberté de parole. Député radical,

longtemps seul représentant de ce parti aux Communes, il faisait

en 1818, et depuis son entrée à la Chambre, une opposition très

vive aux cabinets qui se succédaient et en particulier à Lord

Castlereagh (_Dictionary of National Biography_, vol. VII, p.

296.--Ch. SEIGNOBOS, _Histoire politique de l'Europe

contemporaine_. Paris, Colin, 1897, in-8º, p. 28).

[211] WHITBREAD (Samuel), né en 1758. D'abord brasseur, son

mariage en 1789 avec la sœur de Charles, depuis comte Grey, le

fit entrer dans la vie politique et il fut élu, en 1790, au

Parlement, où il siègea jusqu'à sa mort. Partisan de la paix avec

la France, il fut l'adversaire de Pitt et de Castlereagh.

Whitbread se suicida, en se coupant la gorge, le 6 juillet 1815

(_Dictionary of National Biography_, t. LXI, p. 25).

Il y a de la vérité dans le mot et par conséquent de l'esprit. Je

l'adopte tout à fait et je le sens. J'ai fait une remarque singulière

depuis nombre d'années; c'est que les hommes qui se placent

diamétralement contre moi meurent.

La chose est simple. Ces hommes sont fous et les fous meurent.

Bonsoir, mon amie, tu ne mourras pas.

Munich, ce 7 décembre.

Me voici dans une ville que je déteste. J'y suis pour demain toute la

journée. Cette journée se passera en affaires toutes désagréables et

en courbettes à la Cour plus détestables encore. Je t'ai dit vingt

fois--et certes en bien peu de jours--que je ne suis pas fait pour le

métier que je fais. Crois-moi, il y a quelque chose qui vous pousse

vers ce qui convient réellement, et tout en moi me retient dès qu'il

s'agit de ce terrible métier.

Je déteste les Cours et tout ce qui y tient; ma nature même y

répugnait; je ne puis, par exemple, pas rester debout; je n'aime pas

me lier à des heures fixes; attendre me tue; en un mot si l'on voulait

assurer je ne sais quelle existence à mes enfants, je ne prendrais pas

une charge de Cour, qui ne se compose que tout juste de tout ce que je

ne puis pas faire.

Mon amie, je suis sûr que tu sais ce qu'il me faudrait pour être

heureux. Tu arrangerais ma vie comme je pourrais l'arranger moi-même.

Si tu oubliais de t'y faire entrer, je me brouillerais avec toi.

Capo d'Istria est encore ici. Il m'a attendu comme on attend le

Messie. Il a cru marcher sur du velours. Je lui avais parlé d'épines;

il me prie maintenant de lui en tirer quelques-unes. Nous partirons

ensemble après-demain, pour être à Vienne la nuit du 11 au 12.

Je te parle toujours de moi et de ce que je fais, comme si tu devais y

prendre quelque intérêt, toi, ma connaissance de peu d'instants! Je me

surprends souvent à me dire qu'il y a de la présomption dans mon fait,

et puis mon cœur me dit que je suis un sot. La raison ne vient pas

avec l'âge, malgré ce que peuvent dire du contraire maints parents qui

désespèrent de leurs enfants. Et l'amour ne vient pas avec le temps,

malgré ce qu'en disent de froids amoureux qui se battent les flancs

pour aimer plus demain qu'ils ne le font aujourd'hui! Moi, mon amie,

j'aime ou je n'aime pas, et j'aime quand l'on me convient sous tous

les rapports, en un mot quand l'on est toi, et cet amour, le seul que

je crois le véritable, peut me dominer au bout de peu de jours comme

au bout de plusieurs années. Comme _tu es moi_, il doit t'en aller de

même.

Vienne, ce 14 décembre 1818.

Je suis rendu à mon pays, à ma famille, à mes habitudes, à tout,

excepté à moi-même.

J'ai trouvé ici, mon amie, ton no 1 de Paris. Je t'en remercie; ta

lettre est bonne, excellente. On n'en écrit de ce genre que quand l'on

pense à l'être auquel elle va, sans s'occuper trop de ce que l'on dit.

Ma bonne amie, tu m'aimes de ce sentiment qui est le _saint amour_, le

seul qui vaille. Qu'avons-nous eu de notre frêle et à la fois si forte

connaissance? Un seul instant de bonheur véritable a-t-il eu lieu? Qui

pourrait te reprocher ce que tu n'as pas fait et me taxer de ne pas

t'avoir prouvé que je sais ce que tu peux valoir dans tous les genres

de relations? La récompense, mon amie, n'a pas anticipé le sentiment,

auquel, seule, elle doit servir de complément. Ne t'y trompe pas, mon

amie; c'est parce que je t'aime que j'ai été avec toi ainsi que tu

m'as trouvé; si tu n'avais fait que me plaire, l'avenir serait le

passé.

Crois que personne ne te rend plus de justice que moi; si je ne

consultais que mon amour-propre, je devrais te la rendre, et

l'amour-propre est, de toutes les faiblesses humaines, la plus

éloignée de moi. J'ai agi, avec toi, d'impulsion, de cette impulsion

qui est la conviction elle-même. Tout en moi m'a fait te découvrir, et

chaque découverte a dû me porter à te chérir. Tout est simple dans le

sentiment que je te porte, comme tout ce qui dure, ce qui seul même

résiste au temps, à l'absence et à la contrariété. Mon amie, il est

des choses qui ne s'usent qu'avec la vie; regarde le lien qui s'est

établi entre nous comme l'une de ces choses. Ne crains rien pour ma

part: je crois à tout toi.

Je suis arrivé ici le 11, à 11 heures et demie du soir. L'on ne

m'attendait plus. Ma femme est venue à ma rencontre, pleine du bonheur

de me revoir, elle m'a mené voir mes enfants qui allaient s'endormir,

et j'ai débuté par une bêtise. Ne t'avise pas de croire que je n'en

fasse jamais, mais elles ne sont d'ordinaire que petites. J'ai pris

l'une de mes filles pour l'autre; j'en ai confondu une de sept ans

avec une autre de trois. Mes enfants m'ont cru fou[212].

[212] Le prince de Metternich à sa fille Marie. Vienne, ce 17

décembre. «Maman vous mandera la plaisante erreur que j'ai

commise à mon début, où je pris Léontine pour Herminie. Je lui ai

demandé des nouvelles de sa jambe; elle m'a cru en démence. Elle

était couchée dans sa nouvelle chambre, à la place de sa sœur;

je l'ai trouvée inconcevablement grandie, mais n'importe. Les

pensées fourchent quelquefois comme la langue, et l'on n'en sort

plus» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 134).

Le lendemain, j'ai donné en plein dans toutes les horreurs de ma vie:

Cour, arrivée de l'empereur Alexandre[213], cinquante personnes à

dîner, trois cents le soir. Mon amie, j'ai été bien seul au milieu de

mon salon!

[213] «Quoique le temps ne soit pas tout à fait propice, une

grande partie de la population de notre ville était en mouvement

ce matin pour voir arriver l'empereur Alexandre; Sa Majesté avait

expressément recommandé le plus grand incognito. Mgr le prince

héréditaire s'est rendu seul au-devant d'elle jusqu'aux barrières

du Tabor... Notre souverain, qui était légèrement indisposé, a

reçu S. M. l'empereur de Russie, dans l'intérieur des

appartements, à la grande galerie qui aboutit à l'antichambre de

la garde noble allemande.» (_Moniteur universel_ du jeudi 24

décembre 1818, no 358. Correspondance de Vienne du 12 décembre,

p. 1494).

La première figure étrangère que j'ai vue à mon déjeuner a été cette

si redoutable personne que tu crains tant. Je me suis levé, je suis

allé à sa rencontre et je lui ai appliqué deux gros baisers sur ses

joues toutes pleines, toutes fraîches et tout juste comme je ne les

aime pas. Il y avait, dans ma Chambre, ma femme, mes enfants, Floret

et je ne sais qui. _Voilà ma liaison_ toute prouvée et toute claire.

Je ne l'ai revue depuis qu'hier soir dans mon salon[214].

[214] M. de Metternich fait probablement allusion à la princesse

Léopoldine, femme du prince Maurice de Liechtenstein, dont Mme de

Lieven était jalouse.

Mon Dieu, comme il me tue, ce salon, avec tout son monde, tous les

faiseurs de phrases, toutes les courbettes, bien autres que celles

desquelles t'a parlé le roi de Hollande[215] car j'ai vingt-cinq ans

de plus! La première personne qui m'ait fait plaisir à voir, c'est

Stewart[216]. Il m'a sur-le-champ demandé de tes nouvelles. Je lui ai

répondu si _officiellement_, qu'il ne plaisantera plus, car je l'avais

déjà prévenu à Aix qu'il était fort en train de le faire.

[215] Guillaume Ier, prince de Nassau-Orange, grand-duc de

Luxembourg, né le 24 août 1772, se proclame prince souverain des

Pays-Bas le 6 décembre 1813, roi des Pays-Bas le 16 mars 1815.

Guillaume Ier abdiqua le 7 octobre 1840 en faveur de son fils

Guillaume II et mourut le 12 décembre 1843 (_Almanach de

Gotha._--_Biographie nationale_ publiée par l'Académie royale,

Bruxelles, Braylant-Christophe, t. VIII, p. 511).--En 1793, le

prince Clément de Metternich avait été nommé ministre d'Autriche

à la Haye, auprès du stathouder Guillaume V, père du roi

Guillaume Ier, mais la révolution ne lui avait pas permis de

remplir ces fonctions.

[216] STEWART (Charles-William), né le 18 mai 1778, frère puîné

de Lord Castlereagh. Suivit d'abord la carrière des armes, dans

laquelle il parvint au grade de lieutenant-général, le 4 juin

1814. Sous-secrétaire d'État à la guerre de 1807 à 1808. Son

frère le nomma, le 9 avril 1813, ministre d'Angleterre à Berlin.

Le 27 août 1814, il fut désigné comme ambassadeur à Vienne et

conserva ces fonctions jusqu'à l'arrivée de Canning au pouvoir en

1822. Créé baron le 1er juillet 1814, il devint marquis de

Londonderry par la mort de son frère (12 août 1822). Il se maria

deux fois, d'abord, le 8 août 1808, avec une fille du comte

Darnley qu'il perdit le 8 février 1812, puis, le 3 avril 1819,

avec Frances-Anne, fille de Sir Harry Vane-Tempest. Il mourut à

Holderness House, Londres, le 6 mars 1854 (_Dictionary of

National Biography_, t. LIV, p. 278.--Sir Archibald ALISON,

_Lives of the Lord Castlereagh and Sir Charles Stewart_).

Mon amie, je te remercie de la conduite que tu veux observer vis-à-vis

de ton mari. Tu sais que je veux que tu sois bonne, douce, excellente

pour lui. Je n'ai pas ses droits, et il ne peut avoir ce qui

m'appartient. Sa ligne est autre que la mienne: elles ne se croisent

pas; pourquoi lui en faire sentir l'existence? Je n'ai jamais brouillé

un ménage, je respecte _la loi_, je veux qu'on l'observe, dût-on ne

pas l'aimer, car aimer est placé hors de la volonté de l'homme. Dès

que l'on aime, il n'existe d'ailleurs pas deux lignes, car l'on n'a

pas deux cœurs.

Je ne donnerais pas ce qui est devenu ma propriété pour tous les

trésors du monde; je n'envie plus rien: comment pourrais-je envier ton

mari? Je ne dis ici rien de nouveau; tu me l'as entendu te dire, il y

a longtemps, dans notre courte connaissance.

Je sais que je ne ressemble qu'à bien peu d'hommes sous ce point de

vue; je m'en console, car je crois, dans ce fait, valoir mieux que

ceux qui ne pensent pas comme moi. Combien j'aurais de choses à te

dire sur ce chapitre! Combien sur vingt autres!

Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819 · 第 24 / 114 题