M.--«Il me paraît que nous aurons quelque peine à nous comprendre.»

K.--«Mon Dieu, non. C'est que vous êtes sentimental et que je ne le

suis pas. Savez-vous sur quoi je juge la femme qui me convient? Sur

son appétit. Il faut que ma maîtresse mange beaucoup, et, plus elle

mange, plus je l'aime, car mieux elle se portera.»

L'argument m'a paru si fort que je me suis levé pour saluer un no 1[169]

qui venait d'entrer dans le salon.

[169] Par cette expression qui revient plusieurs fois dans le

cours de sa correspondance, le prince de Metternich désignait

sans doute les membres des familles souveraines et quelques

personnages de grande importance. Il rangeait, comme on le verra

plus loin, les personnages secondaires dans des catégories

numérotées 2, 3, 4...

Que de Kozlovski dans le monde! Le ciel a fait les gros bras tout

exprès pour eux.

Ma bonne amie, je t'écris une lettre bien bête; tu vois que je pousse

le scrupule jusqu'au point de ne pas te déguiser le moindre détail de

ma pensée et même de l'ordre dans lequel mes pensées se succèdent. Je

trouve que c'est faire preuve de sens commun que de ne pas se

présenter en parure recherchée à son amie. Si elle ne veut pas de vous

tel que vous êtes, elle ne voudra également plus de vous... tel que

vous voudriez être.

Je te prends, ma bonne D[orothée], telle que tu es. Tu vois que je

sais ton nom, et je me crois fort avancé en besogne.

Éprouves-tu aujourd'hui ce que j'éprouve, mon amie? Y a-t-il du vide

dans ce monde? Que faisaient les amants avant l'invention de

l'écriture? Sens-tu le bonheur qu'il y a _à se voir sans plus_?

Comment avons-nous pu avoir de l'humeur quand nous nous sommes

rencontrés? Je ne le conçois pas dans ce moment, mais je l'ai éprouvé

alors. Il faut donc que le fait soit vrai, mais je n'y veux rien

comprendre dans ce moment. Je donnerais tout pour te voir, fût-ce même

dans le salon de la rue de Wesel!

Bonsoir, mon amie. Tu dois être arrivée à l'heure qu'il est; il sonne

une heure de cette grosse cloche que j'entends, et que tu n'entends

plus, que tu n'entendras peut-être plus jamais. Bonne amie, n'oublie

jamais Aix et quelques bonnes gens que tu y as vus.

Ce 18.

Je vais expédier le porteur de cette lettre. Il va entrer en

fonctions; j'espère qu'il s'en acquittera bien. Comme il est heureux!

Il va te voir: crois-tu que ce soit du bonheur?

Ma bonne D... j'ai rêvé de toi une bonne partie de la nuit. J'ai été

près de toi: tu étais bonne, aimable, comme tu l'es toujours. Je me

suis réveillé et tu n'y étais pas: j'ai vu que c'est une bien vilaine

chose que d'être seul. Mon amie, je t'aime _beaucoup_; je me sers du

mot, quoiqu'il ne dise rien. L'on aime ou l'on n'aime pas. Le plus

comme le moins n'existe pas en amour. _Moins aimer_ c'est _ne plus

aimer_. Sois satisfaite si je te dis que je t'aime et rends-moi amour

pour amour.

Je partirai d'ici samedi[170] après-dîner. Je serai à Bruxelles dans

la journée de dimanche. Si le porteur dit que peut-être je ne viendrai

pas, c'est qu'il en a l'ordre: ne le crois pas et crois-moi. C'est

pour te dispenser de la forte fièvre qu'il dira que _peut-être_ je

pourrais changer d'avis: un peu de malaise à la suite des fatigues de

la Cour suffira pour te retenir vu le _peut-être_.

[170] «Le prince de Metternich à l'empereur

François.--Aix-la-Chapelle, 17 novembre. Sire, dans notre

conférence d'aujourd'hui, le duc de Richelieu a fait un rapport

sur les affaires d'Espagne, en ce qui concerne les colonies de

cette puissance; ce rapport entraînera une discussion tellement

importante que j'ai dû me rendre au vœu unanime de mes collègues

et prendre part au débat. Dans tous les cas, il faudrait que je

fusse de retour ici samedi prochain, c'est-à-dire le jour où le

duc de Wellington assistera à la conférence. Je me suis donc

décidé à partir pour Bruxelles samedi, le 21 de ce mois, au lieu

de demain 18 novembre, après la clôture des conférences.»

(_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 164).

Et puis, sois bonne et douce avec ton mari: pas de querelles; elles

gâtent plus qu'elles ne servent et je ne les aime pas. Si tu as envie

de te fâcher, pense à ton ami et dis-toi qu'il blâmerait le fait. Je

te fais découvrir ici un singulier côté de ma façon d'être.

Combien d'amis trouverais-tu qui te donneraient un pareil conseil? Et

ton cœur ne te dit-il pas que je t'aime plus que ne pourraient

t'aimer ceux qui te diraient le contraire? Consulte-le toujours, ton

cœur, si tu veux savoir ce que je veux. Il ne te trompera jamais,

aussi longtemps qu'il sera à moi.

Adieu, mon amie. Tu vois que mon no 1 est long[171]. Tu en recevras de

bien plus longs encore. Il est si facile de dire ce qui vous passe par

la tête quand l'on a le cœur plein, tout aussi facile que de trouver

quatre mots quand le cœur est vide. Tu me crois tout à toi, parce que

je le suis: rien ne trompe sur ce fait.

[171] La lettre no 1 qui se termine quelques lignes plus bas.

Adieu et au revoir. Que ne pourrais-je le dire souvent! Conçois-tu la

peine qui ne m'attend, hélas! que trop tôt? Mais, bonne amie, je te

reverrai!

No 2.

A[ix-la-Chapelle]. Ce 20 novembre 1818, minuit.

Mon amie, il s'est opéré un changement forcé dans mes projets de

voyage. Je ne partirai d'ici que dimanche 22 pour aller coucher à

Saint-Trond, au lieu de partir d'ici le 21 et aller coucher à Liège.

Je serai le 23, à midi, à Bruxelles. Dans mon premier plan, j'y serais

arrivé le 22 au soir. Il y a donc une matinée de différence. Ne me dis

pas qu'une matinée est beaucoup: elle peut être tout. En me

consultant, je sens qu'une minute vaut la vie sans cette minute. Mais

les maîtres de poste raisonnent autrement et mes collègues raisonnent

comme des chevaux. Ils fouettent parce qu'ils sont fouettés à leur

tour. Mon amie, puis-je leur dire ce qui m'attire à Bruxelles[172]? Et

si je le leur disais, me laisseraient-ils partir, quand il s'agit de

la _traite des nègres_? Dussé-je en devenir noir moi-même, ils se

contenteraient de rester blancs et ils me cloueraient à la table

verte. Je t'ai dit pour le moins vingt fois, dans le peu de bons

moments où j'ai pu te parler, que je faisais le plus abominable des

métiers; j'en ai une conviction si forte et si profonde que mon

malheur en est accru au point de devenir insupportable.

[172] _Journal des Débats_ du jeudi 26 novembre

1818.--«Aix-la-Chapelle, 21 novembre. M. le prince de Metternich

part demain pour Bruxelles. M. de Floret l'a déjà précédé

aujourd'hui: on ignore l'objet de ce voyage.»

Puis, je rentre dans mon cœur et je sens qu'il vit! Tout mon espoir,

toute ma consolation est dans ce cœur que le monde me nie! Et encore

ce fait tient-il plus ou moins à mon métier! Comment un homme de mon

espèce pourrait-il sentir? Comment lui accorder ce que l'on ne

refuserait qu'avec la crainte de commettre une injustice au mendiant

dans la rue? Ma bonne D[orothée], je te le demande: crois-tu que je

puisse aimer? Es-tu contente que je ne sois pas ce que l'on croit que

je suis? N'éprouves-tu même pas un peu de bonheur de le savoir mieux

que le monde? Gardons ce secret à nous deux; ne le trahissons pas;

qu'il soit et qu'il reste le nôtre. Dis-toi, dans toutes les

circonstances de ta vie, qu'il existe un être qui t'est dévoué, plus

certes qu'on ne te l'a jamais été. Quel est donc le motif qui pourrait

me porter à te le dire? Qu'ai-je eu de toi hors ce que j'aime plus

aujourd'hui que ma vie: la conviction d'être aimé de toi et de

l'espérance sur un avenir vague! Mon amie, il faut que tu aies de bien

grandes qualités pour que je sois placé vis-à-vis de toi ainsi que je

le suis; sans te connaître par l'_usage de la vie_, fût-ce même celui

du salon, sans souvenir autre que de ce que je t'ai voué de sentiments

dans un aussi court espace de temps que l'est celui de notre

connaissance, sans un fait, sans prémisses et sans suites!

Que de confiance ne dois-je pas te vouer; combien ce lien invisible,

qui est l'amour lui-même, doit m'avoir saisi pour que l'homme au monde

le moins susceptible d'illusions n'éprouve pas un seul instant la

crainte d'avoir trop donné. Quand je t'ai dit, le premier jour où je

t'ai parlé de _nous_, que tu me connaissais tel que je suis, t'ai-je

trompée? J'ai été pour toi ce que je suis si rarement: _tout en

dehors_ dès les premiers moments de notre liaison. Je n'y ai point eu

de mérite; mon cœur a toute ma confiance: il ne m'a jamais trompé et

il ne me trompera jamais. C'est lui qui m'a permis de croire et j'ai

cru; c'est lui qui m'a fait passer sur toutes les considérations par

trop naturelles dans notre position, et j'ai passé outre. Rends-moi la

justice que je ne me suis point arrêté, mais aussi sois sûre que l'on

ne m'a jamais vu bouger de ma place. Je tiens ferme ce que je tiens et

ce à quoi je tiens. Mon âme est forte et droite et mes paroles sont

vraies, toujours et en toute occasion. C'est là l'énigme résolue de ma

prétendue _finesse_. Aussi souvent qu'un sot se trompe sur mon compte,

il m'accuse de cette finesse que je déteste parce que je la méprise.

Il se fâche et je reste calme: voilà ma réputation de _froideur_

établie. J'ai une mine sur laquelle on cherche ce que la foule n'y

trouve pas, mais ce que mon ami découvre facilement et ce que mon amie

découvre toujours. Il suffit du fait pour me nier _du cœur_. Je suis

enfin sans haine et sans passions--sans haine car j'ai trouvé toujours

que mes ennemis avaient tort et je les ai plaints--sans passion autre

que pour l'être qui ne s'en vante pas. Voilà _l'homme introuvable_

défini et voilà en peu de mots l'histoire de ma vie.

Le jour où tu me diras: _comme tu sais bien aimer_, je serai l'homme

du monde le plus fier. _Cette fierté_ est la seule de laquelle je sois

capable; je réserve toute autre aux sots et je ne le suis pas. Cette

_prétention_ enfin est la seule que je me permette d'avoir.

Mon amie, tu apprendras bien à me juger--de près si le ciel exauce mes

vœux, et de loin si le sort ne les seconde pas. Tu me diras un

jour--et je t'interpellerai--si j'ai bien fait mon portrait. Le jour

où je croirais me tromper, je serais le plus malheureux des hommes.

Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819 · 第 23 / 114 题