«Comment! s’écrieront ces hommes, vous voulez remplacer nos villes, avec

leurs chemins de fer électriques, souterrains et aériens, leur éclairage

électrique, musées, théâtres et monuments, par la commune rurale, forme

grossière de la vie sociale depuis longtemps délaissée par l’humanité?»

Parfaitement, répondrai-je; vos villes avec leurs quartiers de

misérables, les _slums_ de Londres, de New-York et des autres grands

centres, avec leurs maisons de tolérance, leurs banques, les bombes

dirigées autant contre les ennemis du dedans que ceux du dehors, les

prisons et les échafauds, les millions de soldats; oui, on peut sans

regret supprimer tout cela.

«Notre civilisation est un grand bienfait», répètent ces hommes. Mais

ceux qui en sont persuadés constituent le petit nombre. Ce sont ceux qui

non seulement vivent au milieu de cette civilisation, mais vivent _par

elle_ dans l’abondance, presque dans l’oisiveté, en comparaison du

labeur du peuple travailleur. Et ils vivent ainsi uniquement parce que

cette civilisation existe.

Tous ces empereurs, rois, présidents, princes, ministres,

fonctionnaires, militaires, propriétaires, marchands, ingénieurs,

médecins, savants, artistes, professeurs, prêtres, écrivains sont

certains que notre civilisation est un si grand bien qu’ils n’admettent

pas la pensée qu’elle puisse disparaître, voire être seulement modifiée.

Mais demandez à l’énorme masse agricole de n’importe quel pays,--slave,

chinois, hindou, russe, comprenant les neuf dixièmes de l’humanité,--si

la civilisation tant chérie par les classes intellectuelles est un bien

ou non? Et ces masses vous répondront dans un tout autre sens: elles

diront qu’elles ont seulement besoin des terres, d’engrais,

d’irrigation, de soleil, de la pluie, de bois, de bonnes récoltes,

d’instruments aratoires peu compliqués et faciles à fabriquer sur les

lieux par les paysans eux-mêmes.

Quant à la civilisation, la population rurale ne la connaît pas, ou la

voit sous son vrai côté: débauche des villes, iniquité des juges,

prisons, bagnes, impôts, palais inutiles, musées, monuments, douanes

entravant le libre échange, canons, cuirassés, armées ravageant les pays

étrangers. Elle dira: si c’est là votre civilisation, non seulement elle

est inutile, mais encore nuisible.

Ceux qui jouissent des avantages de la civilisation prétendent qu’elle

est un grand bien pour toute l’humanité; mais ils ne sauraient être dans

cette question ni juges ni témoins, car ils sont la partie intéressée.

Certes, nous avons fait du chemin, au point de vue du progrès technique.

Mais qui a fait ce chemin? L’infinie minorité qui vit en parasite des

travailleurs. Par contre, le peuple qui peine pour tous ceux qui

jouissent de la civilisation continue à vivre partout, dans tout le

monde chrétien, comme il a vécu il y a cinq ou six siècles, ne

bénéficiant qu’à de rares instants des miettes de la civilisation.

Même en prenant les choses au mieux, la distance qui le séparait des

classes riches il y a six siècles, loin d’avoir diminué, s’est plutôt

accrue. Je ne veux pas dire par là, comme d’aucuns le croient, qu’après

avoir compris que la civilisation n’était pas un bien absolu, il faille

rejeter tout ce que les hommes ont appris durant leur lutte contre la

nature. Je dis qu’afin d’être certain que les acquisitions de l’humanité

lui sont réellement utiles, il faut que tous les hommes, et non une

minorité, en jouissent; il faut que la masse ne soit pas obligée de se

dépouiller au profit de quelques-uns, sous le fallacieux espoir que les

avantages de la civilisation profiteront aux générations futures.

Lorsque nous contemplons les pyramides d’Égypte, nous sommes effrayés de

la stupide cruauté de ceux qui les ont fait construire et de

l’inconcevable servilité de ceux qui les ont construites. Or, combien

est plus stupide et plus odieux le fait d’édifier des maisons de dix à

trente-six étages dont les hommes d’aujourd’hui sont si fiers! Autour

d’eux s’étend la terre, avec ses prairies, ses forêts, ses eaux

limpides, son air pur, ses oiseaux, ses animaux, l’espace où rayonne le

soleil; et pourtant, ils s’efforcent à cacher la lumière, ils bâtissent

d’énormes cités, où il n’y a ni herbe ni arbres, où l’eau et l’air sont

viciés, où les denrées sont falsifiées et où toute la vie est malsaine

et pénible.

N’est-ce pas l’indice d’une vraie folie de toute une société qui se

glorifie des insanités qu’elle commet? On pourrait citer bien d’autres

exemples. Regardez autour de vous, et vous trouverez à chaque pas des

inventions semblables à ces bâtisses à trente-six étages qui valent bien

les pyramides d’Égypte.

Les défenseurs de la civilisation disent encore: «Nous sommes tout prêts

à corriger ce qui est mauvais, mais il faut conserver intact tout ce qui

a été acquis par l’humanité.»

C’est ce que dit exactement au médecin le débauché qui a compromis sa

santé, et qui est prêt à faire tout ce que celui-ci lui ordonne, à

condition de pouvoir continuer sa vie de débauche.

Nous disons à cet homme que le seul moyen d’améliorer sa situation est

de modifier son genre d’existence. Il est temps de dire la même chose à

l’humanité chrétienne, et il est temps qu’elle le comprenne.

La faute inconsciente,--et parfois consciente,--que commettent les

défenseurs de la civilisation, est de la considérer comme un but, un

résultat, toujours comme un bien, tandis qu’elle n’est qu’un moyen.

La civilisation sera un bien quand ses produits seront bien employés.

Les explosifs sont utiles pour l’établissement d’une voie ferrée,

terribles dans une bombe. Le fer est utile pour la fabrication des

charrues, funeste lorsqu’il sert à faire des obus ou des verrous de

prisons. La presse peut répandre de bons sentiments et de sages idées,

mais avec plus de succès encore elle peut servir des idées fausses et

pernicieuses.

La question de savoir si la civilisation est utile ou nuisible ne peut

être résolue que lorsqu’on sait ce qui prédomine dans la société du bien

ou du mal. Dans notre société, où la minorité opprime la majorité, elle

constitue un grand mal. Elle est une arme d’oppression de plus.

Les classes supérieures doivent enfin comprendre que leur civilisation,

ou leur culture, n’est qu’un moyen, une conséquence de l’esclavage dans

lequel la grande majorité des travailleurs est maintenue par un petit

nombre de privilégiés.

Il est temps de comprendre que notre salut est de ne pas continuer à

suivre la voie sur laquelle nous nous sommes engagés, ni de conserver ce

que nous avons acquis, mais de reconnaître que nous avons suivi une

fausse voie, que nous sommes tombés dans une fondrière d’où nous devons

nous efforcer de sortir.

Il ne faut pas prendre souci de tout ce que nous traînons après nous,

mais au contraire, rejetant comme une charge inutile ce qui nous

embarrasse le plus, s’efforcer d’arriver jusqu’à la terre ferme,

serait-ce à quatre pattes.

L’homme aura une vie bonne et sensée lorsqu’il saura choisir la

meilleure parmi les voies qui se présentent à lui. Or, dans sa situation

actuelle, l’humanité chrétienne doit choisir entre deux moyens: ou bien

s’en tenir à la civilisation existante qui assure la plus grande somme

de bonheur à une minorité, alors que la majorité est maintenue dans la

misère et l’esclavage; ou bien sacrifier une partie des conquêtes de la

civilisation, voire toutes les conquêtes avantageuses au petit nombre,

et cela à l’instant même, sans remettre à plus tard, une fois qu’on aura

reconnu que ce sont précisément ces avantages qui empêchent le grand

nombre d’être libéré de la misère et de l’esclavage.

XII

LES LIBERTÉS ET LA LIBERTÉ

On ne cesse de réclamer actuellement toutes sortes de libertés: liberté

de la parole, de la presse, de conscience, de réunion, d’association, de

travail, de tel mode d’élection, etc., etc.; cela prouve qu’on se fait

une idée fausse, notamment nos révolutionnaires, de la liberté en

général. Simple et intelligible pour tous, la liberté ne saurait imposer

tels actes plutôt que d’autres et qui peuvent être contraires à nos

désirs ou à nos intérêts.

Cette incompréhension de la liberté et le malentendu qui en découle,

appelant liberté la faculté que quelques-uns accordent à d’autres de

faire certaines choses, constituent la plus funeste des erreurs. Il ne

faut pas croire que la soumission servile à l’oppression gouvernementale

est une situation naturelle, et que le fait d’être autorisé à commettre

des actes déterminés constitue la liberté. Cette situation rappelle

celle des esclaves qui avaient la faculté de fréquenter les églises le

dimanche, de se baigner lorsqu’il faisait chaud, de raccommoder leurs

vêtements pendant leurs rares instants de loisir, etc.

Que l’on fasse pour un instant abstraction de nos coutumes et

superstitions établies, que l’on envisage la situation d’un membre

quelconque de l’État,--quel que soit le régime, despotique ou

démocratique,--et l’on sera effrayé du degré de servitude dans lequel il

vit, tout en se croyant libre.

Partout, quel que soit le pays où nous vivons, il est au-dessus de nous

une foule de gouvernants qui nous est totalement inconnue et qui

cependant réglemente notre vie. Et plus l’organisation politique est

perfectionnée, plus serrées sont les mailles des lois qui nous

enserrent. Tout est strictement réglementé: comment et à qui on doit

prêter serment, c’est-à-dire promettre d’obéir à toute loi qui est ou

sera promulguée; comment et où on doit se marier (on ne peut épouser

qu’une femme, mais rien n’empêche de fréquenter les maisons de

tolérance); comment on peut divorcer; comment on doit élever les

enfants, quels parmi eux il faut considérer comme légitimes ou

illégitimes; de qui et comment on doit hériter, et comment les biens se

transmettent.

D’autres règlements stipulent les cas de violation des lois; qui et

comment on doit juger et punir; ils indiquent l’époque où un citoyen

doit se présenter lui-même au tribunal, soit comme juré, soit comme

témoin; à quel âge il est permis de jouir du travail des auxiliaires,

des ouvriers, et même quel nombre d’heures ceux-ci peuvent travailler;

quelle nourriture on doit leur donner. Ils fixent quand et comment on

doit inoculer à ses enfants des maladies préventives; quelles sont les

mesures à prendre ou à subir lors de telle ou telle épidémie, soit sur

les hommes, soit sur les bêtes; les écoles où il faut envoyer les

enfants; la superficie et la résistance des maisons qu’on doit

construire; comment on doit tenir les chevaux et les chiens, se servir

de l’eau; l’endroit où l’on doit passer lorsqu’il n’y a pas de route.

Ils établissent différents degrés de châtiments pour les violations de

toutes ces lois et de bien d’autres encore. On ne saurait énumérer, en

effet, les innombrables lois et règlements auxquels l’homme doit se

soumettre. Le fait d’ignorer les lois ne saurait être une excuse (bien

qu’il soit impossible de les connaître toutes) pour un citoyen de la

plus libre des nations.

De plus, tout homme est placé dans la nécessité d’abandonner la plus

grande part du produit de son travail lorsqu’il achète des objets de

consommation,--sel, bière, vin, étoffes, fer, pétrole, sucre et ainsi de

suite,--et cela afin de subvenir à des dépenses gouvernementales dont

l’utilité est ignorée du contribuable; il doit payer les intérêts des

dettes contractées on ne sait par qui à des époques éloignées. Il doit

également abandonner une partie de son travail à chacun de ses

déplacements, lors d’un héritage ou de la conclusion d’une affaire

quelconque. Enfin, il doit donner une grande part de son travail pour

occuper la terre sur laquelle il a construit son habitation et qu’il

laboure. De sorte que la majeure partie de son travail est absorbée par

les impôts, douanes, monopoles, au lieu de servir à améliorer sa

situation et celle de sa famille.

Ce n’est pas encore tout: dans la plupart des cas, il doit, aussitôt

l’âge venu, servir dans l’armée,--l’esclavage le plus cruel,--et aller

guerroyer. Dans certains pays, en Angleterre ou en Amérique, on a même

la faculté d’acheter un remplaçant. Une fois placés dans cette

situation, les hommes non seulement ne s’aperçoivent pas de leur

servitude, mais au contraire en sont fiers; ils se considèrent comme les

citoyens libres de grandes puissances: Angleterre, France, Allemagne,

Russie; ils rappellent ainsi les laquais qui tirent orgueil de

l’importance des maîtres qu’ils servent.

En réalité, il semblerait naturel qu’un homme en pleine possession de sa

force morale, se trouvant dans une situation aussi humiliante, dût se

demander: «Pourquoi souffrirais-je tout cela? Mon intention est de vivre

le mieux possible, de travailler, de nourrir ma famille, de décider en

toute indépendance ce qui est mon devoir, ce qu’il me plaît ou me

déplaît de faire. Laissez-moi donc en paix avec votre patrie russe,

française ou anglaise; que celui qui en a besoin s’en serve; moi, je

n’en ai aucun besoin. Vous pouvez m’enlever par la force tout ce que

vous voulez, vous pouvez me tuer; quant à moi, je ne veux pas aider et

n’aiderai pas à mon asservissement.»

Il serait si naturel d’agir ainsi, mais personne ne le fait. La croyance

en la nécessité absolue d’appartenir à un État s’est tellement enracinée

dans l’esprit de tous, qu’ils ne peuvent se résoudre à agir comme leur

dictent la raison et le sentiment de leur bien et de leur intérêt.

En travaillant eux-mêmes à leur servitude parce qu’ils croient à la

nécessité de l’État, les hommes font comme les oiseaux qui, devant la

porte ouverte de leurs cages, restent dans leurs prisons, autant par

habitude que par l’ignorance de la liberté.

Cette erreur paraît particulièrement étrange de la part de ceux à qui la

terre fournit tout ce dont ils ont besoin, et n’ont pas à recourir aux

échanges, telles, par exemple, les populations rurales de l’Allemagne,

de l’Autriche, des Indes, du Canada, de l’Australie, et surtout de la

Russie. Elles ne retirent aucun profit de la servitude à laquelle elles

se soumettent bénévolement.

On s’explique la soumission des populations urbaines; leurs intérêts

sont tellement liés à ceux des classes dirigeantes que la servitude leur

devient utile. Rockfeller n’a aucune raison de ne pas obéir aux lois de

son pays, car elles lui facilitent le gain et la protection de ses

milliards au détriment de la masse populaire. Il en est de même de ceux

qui dirigent les entreprises de ce milliardaire, des employés de ses

directeurs et des employés de ses employés. Il en était ainsi, lors du

servage en Russie, de la domesticité du château par rapport au serf

attaché à la glèbe: sa servitude lui était utile. Mais quelles sont les

raisons qui poussent les populations agricoles, l’immense majorité des

Russes, à se soumettre à des autorités dont elles n’ont aucun besoin?

Prenons, par exemple, des familles qui vivent dans le gouvernement de

Toula, en Posnanie, au Kansas, en Normandie, en Irlande, au Canada. Les

gens de Toula n’ont aucun souci de l’État russe avec ses Pétersbourg,

Caucase, Provinces baltiques, ses accaparements de la Mandchourie et ses

ruses diplomatiques. De même, ceux de Posnanie ne se soucient pas de la

Prusse, avec ses Berlin, ses colonies africaines; les Irlandais, de la

Grande-Bretagne, avec ses Londres et ses affaires d’Égypte, du Transvaal

et d’autres lieux; les habitants du Kansas, des États-Unis avec ses

New-York, ses îles Philippines. Et pourtant, ces gens doivent abandonner

la plus grande part du produit de leur travail, apprendre le métier des

armes, et participer à des guerres qu’ils n’ont pas déclarées, obéir à

des lois qu’ils n’ont pas établies.

On leur fait croire, il est vrai, qu’en obéissant à des hommes inconnus

d’eux, pour tout ce qui a dans leur vie une importance capitale, ils

obéissent à leur propre volonté, puisqu’ils ont choisi comme leur

représentant l’un des mille élus totalement inconnus d’eux. En réalité,

y croit seulement celui qui le veut bien, qui a l’intention de tromper

les autres et soi-même.

Quiconque est membre d’un État ne saurait être libre; et, plus grand est

l’État, plus la force brutale est nécessaire, moins on peut y trouver la

vraie liberté. Il faut une violence spéciale pour grouper et maintenir

en un tout des peuplades diverses; c’est ainsi que se sont constituées

la Grande-Bretagne, la Russie, l’Autriche. Dans les petits États, en

Suisse, au Portugal, en Suède, il faut déployer à cet effet moins

d’efforts; mais en revanche, les citoyens y éludent moins facilement les

exigences des autorités, tandis que la sujétion y règne tout autant que

dans les grands États.

De même qu’il faut une corde solide et douée d’une certaine élasticité

pour nouer et maintenir ensemble les petites branches d’un fagot, il

faut employer une certaine contrainte, appliquée d’une certaine façon,

pour grouper dans un État une grande agglomération d’hommes. Pour

attacher les branches ensemble, il peut exister différentes manières de

les placer; leurs essences mêmes peuvent être diverses; mais la force

qui les maintient ensemble est toujours la même. C’est ce qui arrive

dans un État fondé sur la violence, quel que soit son régime:

absolutisme, autocratie, monarchie constitutionnelle, oligarchie,

république. Si l’union est maintenue par des lois que les uns

établissent et que d’autres appliquent par la force, le degré de

contrainte sera toujours le même. Ici, elle se manifestera sous une

forme brutale, là, par la puissance de l’argent; la différence entre les

deux systèmes se trouvera dans ce seul fait qu’ici la violence pèsera

davantage sur une certaine catégorie d’hommes, là sur une autre.

On peut comparer la violence gouvernementale à un fil noir sur lequel

sont librement enfilées des perles. Les perles, ce sont les hommes; le

fil noir, c’est l’État. Tant qu’elles resteront sur le fil, elles ne

pourront s’entremêler. On peut les pousser à une extrémité, le fil ne

sera plus visible à cette extrémité, mais le sera à l’autre: despotisme.

On peut diviser les perles régulièrement en laissant entre elles des

intervalles: monarchie constitutionnelle; on peut les séparer

individuellement: république. Mais tant qu’on ne les aura pas retirées

du fil, tant que celui-ci ne sera pas cassé, il sera impossible de le

dissimuler.

Tant qu’existera l’État et la violence qui le maintient sous n’importe

quelle forme, il ne peut y avoir de liberté, de vraie liberté, telle que

les hommes la comprennent et l’ont toujours compris.

«Mais comment pourrait-on vivre sans État?» demandent généralement ceux

qui ont pris l’habitude non seulement de se considérer comme fils de

leurs parents, descendant de leurs aïeux, mais encore comme Français,

Anglais, Allemands, Américains ou Russes, c’est-à-dire comme appartenant

à tel ou tel groupement imposé. Ils sont tellement habitués à cette idée

qu’il leur semble impossible de vivre autrement qu’au milieu de ces

agglomérations humaines n’ayant aucun lien intérieur; cela leur paraît

aussi impossible qu’il y a des milliers d’années il paraissait

impossible de vivre sans les sacrifices faits aux divinités et sans les

oracles qui déterminaient les actes des fidèles.

Vous demandez comment nous vivrons sans être sujets d’aucun

gouvernement?

Comme nous vivons aujourd’hui, mais sans les sottises et les vilenies

que nous commettons grâce à cette horrible superstition. Nous vivrons de

même, mais sans enlever à notre famille le produit de notre labeur; on

ne le donnera plus sous forme d’impôts et de droits de douane qui

servent à de mauvaises actions; nous ne participerons plus aux arrêts de

la justice, aux guerres, ni à aucune violence que commettent des gens

inconnus de nous.

Oui, c’est bien cette superstition qui, à notre époque, ne répond plus à

rien, qui donne à des centaines d’hommes sur des millions d’autres un

pouvoir insensé que rien ne justifie, et qui les prive de la vraie

liberté. Un homme qui vit au Canada, au Kansas, en Bohême, en Ukraine,

en Normandie, ne saurait être libre tant qu’il se considère,--s’en vante

même,--être exclusivement Anglais, Américain, Autrichien, Russe,

Français. Le gouvernement non plus ne saura donner à ses nationaux une

liberté effective tant que sa mission consistera à assurer l’existence

d’un groupement aussi impossible et insensé que l’est celui de la

Russie, de l’Angleterre, de la France, de l’Allemagne.

Ainsi, la cause principale, sinon unique, de l’absence de la liberté est

la superstition étatiste. Les hommes peuvent être privés de la liberté

quand ils ne sont pas groupés en État; mais lorsqu’ils le sont, la

liberté est à coup sûr impossible.

Ceux qui font aujourd’hui la révolution russe ne s’en doutent pas; ils

luttent pour la conquête des diverses libertés en s’imaginant que c’est

là le but de la révolution qui commence. Mais son but et son résultat

final est bien plus élevé que ne le voient les révolutionnaires. Il

réside dans la suppression de la contrainte par laquelle se maintient

l’État. Et le chemin qui conduit à cette grande transformation est semé

de ces fautes et crimes qui se commettent aujourd’hui dans les couches

superficielles de l’énorme masse du peuple russe: au milieu de la peu

nombreuse population urbaine, des ouvriers de fabrique et de ceux qui

s’intitulent «l’_intelliguencia_».

Toute cette activité complexe, qui a pour stimulant le plus bas penchant

de vengeance, de colère, d’ambition, ne peut avoir pour la grande

majorité du peuple russe que cette unique signification: elle doit lui

montrer ce qu’il ne doit pas faire, ce qu’il peut et doit faire. Elle

doit montrer toute l’inutilité de l’effort dépensé pour remplacer une

forme gouvernementale violente et criminelle par une autre aussi

violente et aussi criminelle, et supprimer dans sa conscience la

superstition étatiste.

C’est en voyant les événements qui défilent devant lui, les nouvelles

formes de violence qui se révèlent dans l’action cruelle de la

révolution: pogroms agraires et antisémites, ruines, grèves, qui privent

la population de vivres, et surtout les meurtres fratricides, que les

masses populaires commencent à comprendre que les nouvelles violences

sont aussi funestes que les anciennes puisqu’elles se manifestent par

les mêmes crimes et par des crimes nouveaux, que l’un et l’autre régimes

ne sont ni pires ni meilleurs, mais tous les deux mauvais, qu’il faut

par suite se délivrer de toute violence gouvernementale, et que cela est

possible et très facile.

L’immense majorité du peuple russe, celle qui vit de la terre, qui a

toujours réglé ses affaires par elle-même dans ses assemblées du _mir_,

qui n’a pas besoin à cet effet de gouvernement, comprendra, en présence

des événements actuels, qu’elle peut se passer de tout système étatiste,

despotique ou démocratique, de même qu’elle n’a besoin d’aucune chaîne,

ni courte ni longue, ni en fer ni en cuivre. Le peuple n’a nul besoin de

libertés particulières, mais seulement d’une seule liberté, vraie,

complète, naturelle.

Comme il arrive souvent, la solution des questions qui semblent

difficiles est des plus simples; de même, pour réaliser cette pleine

liberté, il est inutile de lutter contre le gouvernement, d’imaginer tel

ou tel mode de représentation nationale qui sert plutôt à cacher aux

hommes leur état de servitude; l’insoumission suffit.

Que le peuple cesse d’obéir au gouvernement, et aussitôt disparaîtront

impôts, accaparement des terres, armées, guerres et toute contrainte;

cela est si simple et semble si facile!

Pourquoi donc les hommes ne l’ont-ils pas fait jusqu’ici et ne le

font-ils pas aujourd’hui? Parce que pour refuser d’obéir à l’autorité

humaine, il leur faut obéir à Dieu, c’est-à-dire, vivre d’une vie bonne

et morale.

Plus ils vivront ainsi, plus ils seront en mesure de ne plus se courber

devant la puissance des hommes et de s’en affranchir.

Guerre et révolution · 第 7 / 8 段