hommes.» On ne peut le faire qu’en se soumettant à la loi divine,
suprême, commune à tous. On ne peut être libre en violant la loi suprême
de l’aide mutuelle, ainsi que la violent par leur genre de vie les
classes riches des villes, parce qu’elles vivent du travail des
ouvriers, surtout de celui des ouvriers des champs. On ne peut être
libre que dans la mesure où l’on observe la loi suprême. Et son
observance est difficile, presque impossible, dans une organisation
sociale où prime la vie de villes et de fabriques, où le progrès humain
est obtenu par la lutte de tout instant. Elle est possible et facile
dans une organisation où domine la vie rurale, où tous les efforts sont
dirigés vers la lutte contre la nature.
D’où il s’ensuit que le refus d’obéir au gouvernement et de reconnaître
les groupements artificiels en États, en patries, doit conduire les
hommes à la vie naturelle pleine de joie et toute morale des communautés
agricoles, se soumettant à leur propre règlement, intelligible pour tous
et résultant du consentement mutuel, non de la contrainte.
Tel est la portée de la grande révolution qui s’effectue parmi les
peuples chrétiens.
Comment se fera-t-elle? quelles phases elle traversera? il ne nous est
impossible de le prévoir. Ce que nous savons, c’est qu’elle est
inévitable parce qu’elle se fait et est déjà partiellement faite dans la
conscience des hommes.
CONCLUSION
La vie a précisément pour but de dévoiler progressivement aux hommes ce
qu’ils ne connaissaient pas encore et de leur indiquer si la voie qu’ils
ont suivie dans le passé était bonne ou mauvaise.
L’humanité marche en se faisant une conception toujours plus nette de
son devoir, en abandonnant les anciens principes de la vie, devenus
faux, et en en établissant de nouveaux afin de s’y conformer. Comme
l’individu, l’humanité croît en progressant constamment. Cette
croissance est accompagnée de la reconnaissance graduelle des fautes
commises, et, par suite, de la volonté de ne plus y retomber.
Mais il est des époques, tant dans la vie d’un individu que dans celle
de l’humanité, où la faute commise se dévoile d’un seul coup, et où le
remède qui peut la corriger apparaît nettement. Ce sont les moments de
crise, de révolution; nous en traversons une aujourd’hui.
La seule loi que l’humanité ait connue jusqu’ici est la violence.
Pourtant, il vint un temps où les hommes d’avant-garde proclamèrent une
loi nouvelle commune à tous, la loi de l’aide mutuelle, de solidarité.
Les hommes l’ont acceptée, mais non dans son entière signification;
aussi, tout en s’efforçant de l’appliquer, ont-ils continué à vivre sous
l’empire de la violence. Puis, la doctrine chrétienne est venue
confirmer la vérité, en proclamant comme unique loi, donnant à tous le
bonheur suprême, la loi de l’aide mutuelle; c’est elle qui a fait
connaître la cause qui avait jusqu’alors empêché dans la vie
l’application de cette loi.
Elle ne fut pas appliquée parce que les hommes croyaient nécessaire et
bienfaisant l’emploi de la violence comme moyen d’arriver à d’heureux
résultats. Aussi, regardaient-ils la loi du talion comme juste. Le
christianisme a montré que la violence était toujours funeste et que les
représailles sont contraires à la nature humaine.
Mais l’humanité chrétienne, bien désireuse de vivre suivant la loi de
l’aide mutuelle, ne l’a pas acceptée; elle a continué, comme malgré
elle, à vivre selon la loi païenne de la violence. Cette contradiction
entre la morale et la pratique eut pour résultat, chez les peuples
chrétiens, d’accroître sans cesse les crimes de la société en augmentant
le confort et le luxe de la minorité au détriment de la majorité.
Enfin, en ces derniers temps, la vie toute de crimes et de luxe des uns,
toute de misère et de servitude des autres, est devenue plus mauvaise
qu’elle n’a jamais été. On le remarque particulièrement chez les peuples
qui ont abandonné depuis longtemps la vie naturelle des champs et qui
ont été séduits par le mensonge du régime constitutionnel. Souffrant de
leur situation malheureuse et de la conscience de la contradiction dans
laquelle ils vivent, ces peuples cherchent leur salut dans
l’impérialisme, le militarisme, le socialisme, la spoliation des terres,
la guerre des tarifs, les perfectionnements techniques, la débauche,
dans des rivalités de toutes sortes, sauf là où ils peuvent le trouver:
la délivrance de la superstition étatiste et le refus d’obéir à la
violence gouvernementale, quelle que soit la forme qu’elle prenne.
Grâce à sa vie rurale, à l’absence du mensonge constitutionnel, et
surtout à son attitude chrétienne à l’égard de la violence, le peuple
russe, après la cruelle, inutile et malheureuse guerre où il fut
entraîné par son gouvernement, après la spoliation de la terre, a
ressenti plus tôt que les autres peuples les principales causes des
malheurs qui abreuvent aujourd’hui l’humanité chrétienne. Voilà pourquoi
se produit précisément chez lui la grande révolution qui s’impose à
toute l’humanité et qui, seule, peut l’arracher à ses souffrances
inutiles.
Telle est la grande portée de la révolution qui commence en Russie. Elle
n’a pas encore commencé chez les nations d’Europe ou d’Amérique, mais
les causes qui l’ont provoquée en Russie sont les mêmes pour tout le
monde chrétien. La guerre japonaise a également montré la supériorité
inévitable des peuples païens sur les peuples chrétiens dans l’art de la
guerre. Comme nous, toutes ces nations plient sous le poids des
armements croissants et indéfinis; chez elles aussi la situation de la
masse ouvrière est misérable, et le mécontentement est général par suite
de la spoliation du droit naturel à la terre.
La plupart des Russes voient nettement que la cause de tous leurs maux
provient de leur soumission aux pouvoirs publics, et qu’ils doivent se
résoudre, ou à ne plus être des hommes libres et raisonnables, ou à ne
plus obéir au gouvernement.
Les nations d’Europe et d’Amérique se rendent également à l’évidence ou
si le mensonge constitutionnel et la vanité de leur vie les en empêchent
encore, ils s’en apercevront bientôt.
La participation à la violence gouvernementale--que les hommes appellent
liberté d’action--les a conduits à la servitude, aux maux qui en
résultent, et les conduira bientôt à de plus grands malheurs encore.
L’excès de ces maux les amènera immanquablement au seul moyen possible
d’affranchissement, à l’insoumission au gouvernement, et partant, à
l’abolition des États groupés par la violence.
Pour que cette grande révolution se réalise, il suffit que les hommes
comprennent que l’État, la patrie, est une fiction, tandis que la vie et
la vraie liberté sont des réalités. On ne doit donc pas sacrifier la vie
et la liberté à la coalition artificielle appelée État, mais il faut,
pour avoir une vraie vie et une vraie liberté, se délivrer du
fétiche-État et de la criminelle obéissance aux hommes qui en résulte.
C’est bien ce changement dans l’attitude des hommes envers l’État et les
pouvoirs publics qui marque la fin d’un monde et le commencement d’un
nouveau.
TABLE DES MATIÈRES
LA LEÇON DE LA GUERRE
Chapitres. Pages.
I.--La guerre russo-japonaise 1
II.--La machine gouvernementale 9
III.--La servitude volontaire 17
IV.--Le maintien de l’autorité 30
V.--Immoralité gouvernementale 42
VI.--Inutilité de l’État 52
VII.--La société moderne vit sans principes 74
VIII.--La vie anormale de la société moderne 83
IX.--«Liberté, égalité, fraternité, ou la mort» 88
X.--Les formes sociales changent, mais la violence prédomine
toujours dans les rapports des hommes 94
XI.--L’Église et la science, obstacles à la véritable
conception de la vie 103
XII.--Le perfectionnement moral individuel est l’unique moyen
de réaliser le bonheur de tous 114
LA FIN D’UN MONDE
I.--La fin d’un siècle.--Sa disparition.--Symptômes et
causes 123
II.--La portée de la victoire des Japonais 132
III.--Le sens du mouvement révolutionnaire en Russie 141
IV.--La cause principale de la révolution imminente 149
V.--Les conséquences de l’inacceptation du précepte de la
non-résistance 157
VI.--La première cause extérieure de la révolution imminente 167
VII.--Deuxième cause extérieure de la révolution imminente 176
VIII.--Qu’arrivera-t-il aux hommes qui refuseront d’obéir? 185
IX.--L’activité qui concourra le mieux à la révolution
imminente 198
X.--Organisation de la société affranchie de la tutelle du
gouvernement tyrannique 210
XI.--Ce que deviendra la civilisation 218
XII.--Les libertés et la liberté 229
CONCLUSION 251
Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.
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