Bien des fois j’ai cherché à montrer que les principaux maux dont nous

souffrons: richesses de quelques privilégiés et misères de tous les

autres, accaparement de la terre par ceux qui ne la travaillent pas,

armements et guerres continuels, dissolution des mœurs, proviennent

exclusivement de notre reconnaissance de la légitimité de la tyrannie

gouvernementale.

J’ai cherché à montrer que, avant de nous demander si notre vie sera

meilleure ou pire en absence de toute autorité, il était nécessaire de

rechercher la valeur des gouvernants. S’ils sont au-dessus de la

moyenne, le gouvernement sera bienfaisant; s’ils sont au-dessous,

malfaisant. Pour se convaincre qu’ils sont généralement au-dessous de la

moyenne, il n’y a qu’à lire l’histoire. Nous y voyons défiler des Ivan

IV le Terrible, des Henri VIII, des Marat, des Napoléon, des Metternich,

des Talleyrand, des Araktcheïev, des Nicolas.

Toute société possède des hommes ambitieux, sans conscience, violents,

prêts à servir leurs intérêts par tous les moyens brutaux, y compris

l’assassinat. Dans une société sans gouvernement, ils deviendraient de

simples brigands qui seraient tenus en respect par la défense des

assaillis et surtout par la force de l’opinion publique, moyen d’action

le plus puissant sur les hommes. Tandis que dans une société dirigée par

l’autorité des violents, ces mêmes brigands s’empareront du pouvoir, en

jouiront, et non seulement ne seront pas tenus en respect par l’opinion

publique, mais seront encouragés et glorifiés par elle, grâce à la

courtisanerie et à la vénalité de ceux qui la forment.

On dit et on répète: Il est impossible de vivre sans gouvernement,

c’est-à-dire sans violence. On doit dire au contraire: Il est impossible

que les hommes, êtres doués de raison, règlent leurs rapports sociaux en

employant la violence plutôt que les moyens de conciliation.

De deux choses l’une: les hommes sont ou ne sont pas pourvus de raison;

s’ils en sont dépourvus, tout doit se résoudre par la violence, et il

n’y a aucun motif à ce que les uns aient le droit d’employer la violence

alors que d’autres ne l’auront pas. Si les hommes sont au contraire

doués de raison, leurs rapports ne seront pas fondés sur la violence,

mais sur la raison.

Il semblerait que cet argument doit être péremptoire pour tous ceux qui

se reconnaissent pour des êtres raisonnables. Les défenseurs du pouvoir

gouvernemental ne s’occupent pas de la nature, des facultés

intellectuelles de l’homme; ils ont toujours en vue certaines

agglomérations humaines auxquelles ils attribuent une sorte de

signification mystique, surnaturelle.

Que deviendraient la Russie, la France, l’Angleterre, l’Allemagne, si

leurs nationaux cessaient d’obéir à leurs gouvernements? se demandent

les étatistes.

Que deviendrait la Russie? Mais qu’est donc la Russie? Où est son

commencement, où est sa fin? Est-ce la Pologne? Les Provinces Baltiques?

Le Caucase et toutes ses peuplades? Les Tatares de Kazan? L’Asie

Centrale? Le Bassin de l’Amour? Toutes ces régions, loin d’aspirer à

être russes, sont habitées par une population ne désirant qu’une chose:

se séparer de ce rassemblement de races qu’on appelle la Russie. Le fait

qu’elles font partie de la Russie constitue un phénomène passager,

purement accidentel, qui est le résultat d’une série d’événements

historiques où la force, l’iniquité et la cruauté ont joué le principal

rôle. De nos jours cette union n’est maintenue que par la contrainte

gouvernementale.

La génération qui vit encore se souvient que Nice était Italie, et voici

qu’elle est France. L’Alsace était France, la voici Allemagne. Les

provinces maritimes d’Extrême-Orient étaient Chine, les voilà Russie;

Sakhaline était Russie, elle est Japon. La puissance de l’Autriche

s’étend aujourd’hui sur la Hongrie, la Bohême, la Galicie; celle de

l’Angleterre sur l’Irlande, le Canada, l’Australie, l’Égypte et beaucoup

d’autres pays; celle de la Russie, sur la Pologne, la Géorgie, etc. Mais

demain tout cela peut disparaître, car l’unique force qui lie toutes ces

puissances: Russie, Autriche, Angleterre, France, est le pouvoir

politique.

Or, le pouvoir est une institution créée par des hommes qui, au mépris

de leur raison et de la loi de liberté révélée par le Christ, obéissent

à d’autres hommes exigeant d’eux des actes de violence. Ils n’ont qu’à

prendre conscience de la liberté propre à des êtres raisonnés et à

cesser d’accomplir des actes contraires à leur conscience, et aussitôt

n’existeront plus ces puissances artificielles qu’on appelle Russie,

Angleterre, Allemagne, France, entités au nom desquelles les hommes

sacrifient non seulement leur vie, mais leur liberté de créatures

raisonnées.

Il leur suffirait de comprendre que l’unité d’une Russie, d’une France,

d’une Angleterre, des États-Unis n’existe que dans leur imagination et

de cesser d’obéir aux autorités, pour que ces horribles fétiches, qui

les ruinent moralement et matériellement, disparaissent aussitôt

d’eux-mêmes.

Il est admis que la formation des grands États par l’agrégation des

petits, autrefois constamment en guerre entre eux, a diminué l’intensité

de cette lutte et l’effusion du sang, grâce à l’accroissement de

l’étendue des grandes puissances.

Mais cette affirmation est toute arbitraire, car nul n’a calculé la

quantité de mal que donne l’organisation des grands et des petits États.

Il est difficile de croire que les guerres du temps des principautés

russes, ou en France entre la Bourgogne, la Flandre et la Normandie, ont

fait autant de victimes que les guerres de Napoléon, d’Alexandre et la

récente guerre russo-japonaise.

La seule justification que l’on peut avancer en faveur de

l’agrandissement des États est la formation d’un empire universel qui

abolirait la possibilité de toute guerre. Or, toutes les tentatives

faites en ce sens, depuis Alexandre de Macédoine, en passant par

l’Empire Romain, et jusqu’à Napoléon, n’ont jamais donné la paix aux

peuples, mais au contraire leur ont toujours causé les plus grands maux.

La pacification des hommes ne saurait donc être atteinte par

l’accroissement de la puissance des États. Elle ne le peut que par une

action contraire: abolition de l’État et de son gouvernement fondé sur

la violence.

Il existait bien d’autres superstitions cruelles: sorciers brûlés sur

des bûchers, luttes religieuses, tortures, et pourtant les hommes s’en

sont affranchis. Mais la superstition étatiste continue à régner sur eux

comme une chose sacro-sainte, et des sacrifices plus funestes et plus

horribles encore continuent à lui être apportés. On continue à persuader

à des hommes de pays, de mœurs, d’intérêts différents, qu’ils forment un

seul tout parce que la même violence est exercée sur eux tous; ils y

croient et sont fiers d’appartenir à cette grande unité.

Cette superstition se perpétue depuis si longtemps, est maintenue avec

tant d’acharnement, que tous, aussi bien ceux qui en profitent--rois,

ministres, généraux, fonctionnaires--que ceux qui en souffrent, sont

convaincus que le maintien et l’accroissement de ces agglomérations

artificielles assurent leur bonheur; et ils sont tellement accoutumés à

cette superstition qu’ils sont fiers de leur sujétion à la Russie, à la

France, à l’Allemagne, bien qu’ils n’y trouvent que le malheur.

C’est pourquoi le jour où disparaîtront les groupements artificiels en

grands États, par suite du refus pacifique d’obéir, la violence, cause

des plus grands maux, diminuera, et les hommes pourront alors plus

facilement vivre selon la loi supérieure de l’aide mutuelle, qui leur a

été révélée depuis deux mille cinq cents ans et qui s’insinue

progressivement dans leur conscience.

Quant au peuple Russe,--citadin ou rural,--il ne doit pas, surtout en

cet instant décisif de son histoire, chercher à imiter les autres

peuples, leur emprunter leurs idées et institutions: partis politiques,

constitutions, délégations, etc.; il doit penser par lui-même, vivre sa

propre vie, puiser dans son passé à lui et dans les principes légués par

ce passé afin d’établir suivant eux les nouvelles formes de la vie.

IX

L’ACTIVITÉ QUI CONCOURRA LE MIEUX A LA RÉVOLUTION IMMINENTE

La révolution qui s’opère a pour but la délivrance du mensonge affirmant

la nécessité de la soumission à la puissance publique. La portée de

cette révolution étant tout autre que celle des précédentes qui

bouleversèrent jusqu’ici le monde chrétien, l’activité des hommes qui

participent à la révolution actuelle doit être également tout autre que

l’activité de ceux qui ont contribué aux précédentes.

Ceux-ci avaient pour but de s’emparer du pouvoir et de le conserver par

des moyens violents. Ceux-là ne doivent et ne peuvent songer qu’à faire

cesser l’obéissance à n’importe quelle autorité fondée sur la violence,

et qu’à organiser leur vie en dehors de toute autorité.

Outre que l’activité des artisans de la révolution actuelle se distingue

de celle des anciens révolutionnaires, le lieu où ils agissent, leur

nombre et l’esprit de leurs chefs sont tout différents.

Les révolutionnaires d’autrefois comprenaient principalement les

intellectuels affranchis de tout travail manuel, et les ouvriers des

villes qui se laissaient diriger par eux; tandis que les

révolutionnaires d’aujourd’hui doivent être et seront principalement les

masses rurales.

C’était les villes qui autrefois étaient les foyers des révolutions;

aujourd’hui ce doivent être surtout les campagnes. Jadis la proportion

des révolutionnaires n’était que la dixième ou la vingtième partie de la

population; de nos jours, le nombre de ceux qui participeront à la

révolution russe doit être de 80 à 90 pour 100.

C’est pourquoi l’activité des citadins, qui en Russie imitent

actuellement l’Europe, en créant des syndicats, en fomentant des grèves,

des manifestations et des émeutes, en inventant de nouveaux systèmes de

gouvernement,--sans parler de ces malheureux insensés qui tuent en

croyant servir la révolution,--cette activité est non seulement inutile

à la révolution, mais entrave sa marche, la pousse sur la fausse voie

souhaitée par le gouvernement, et devient ainsi le plus précieux

auxiliaire de ce dernier.

Le danger qui menace aujourd’hui le peuple russe n’est pas dans

l’impossibilité de renverser le gouvernement tyrannique actuel et de le

remplacer par un autre, démocratique ou même socialiste, mais aussi

brutal, le danger est dans le fait que cette lutte contre le

gouvernement fera naître de nouvelles violences. Le peuple russe qui est

appelé, par sa situation particulière, à indiquer la voie pacifique et

sûre qui conduit à l’affranchissement, sera poussé par des hommes ne

comprenant pas toute la portée de la révolution qui s’opère, à imiter

servilement les révolutions passées, et, au lieu de suivre la voie

salutaire qui est devant lui, à s’engager sur la voie fausse qu’ont pris

déjà pour leur plus grand malheur les autres peuples du monde chrétien;

là est le vrai péril.

Pour éviter ce danger, les Russes doivent avant tout rester eux-mêmes,

ne pas s’occuper de ce qui se passe dans les autres pays

constitutionnels de l’Europe et de l’Amérique, mais prendre conseil de

leur propre conscience. Pour accomplir la grande œuvre qui se pose

devant eux, ils n’ont pas à se préoccuper de l’organisation politique de

la Russie, ni à réclamer la garantie de la liberté civique; ils doivent

chercher surtout à se défaire de l’idée affirmant la nécessité de

l’existence de l’État russe, et par suite songer moins à leurs droits de

citoyens de cet État.

A cette fin, les Russes doivent s’abstenir actuellement de toute action,

aussi bien de celle que veut leur faire commettre le gouvernement que de

celle que voudraient lui imposer les révolutionnaires et les libéraux.

Le peuple russe, en grande partie composé de paysans, doit continuer à

vivre comme il a toujours vécu, c’est-à-dire au milieu de ses

occupations des champs, de son organisation communiste, et supporter

sans lutte toute violence, qu’elle vienne ou non du gouvernement. Il ne

doit pas obéir à ce gouvernement qui lui ordonne de participer à la

violence; et partant, refuser l’impôt, le service dans la police, dans

l’administration, dans les douanes, l’armée, la flotte et dans toute

autre institution qui repose sur la force.

De même, et avec plus de rigueur encore, les paysans doivent s’abstenir

des actes brutaux auxquels les incitent les révolutionnaires. Toute

violence commise par les paysans sur les propriétaires fonciers

provoquerait des représailles, et cette lutte finirait dans tous les cas

par l’établissement d’un gouvernement tyrannique, quelle que soit la

forme qu’il prenne. C’est ce qui arrive d’ailleurs dans les pays les

plus libres de l’Europe et de l’Amérique, où sont déclarées des guerres

insensées et cruelles, et où la terre n’en continue pas moins à être

propriété des riches.

Seule la non-participation à tout acte brutal peut supprimer les

violences dont souffrent les hommes, faire cesser la progression

indéfinie des armements, les guerres, et abolir entièrement la propriété

foncière.

Ainsi doivent agir les paysans afin que la révolution actuelle leur

apporte d’heureux résultats.

Quant aux habitants des villes,--marchands, médecins, écrivains,

savants, ingénieurs,--ils doivent se rendre compte tout d’abord de leur

insignifiance, ne serait-ce qu’au point de vue du nombre: 1 p. 100 de la

population rurale; ils devraient comprendre que le but de la

transformation qui s’effectue ne peut pas et ne doit pas être

l’établissement d’un nouveau régime politique, si libéral que soit le

mode de représentation populaire et si perfectionnées que puissent être

les institutions, du moment qu’il repose sur la violence; ce but peut et

doit être l’affranchissement du peuple dans son ensemble,

particulièrement de ses cent millions de paysans, de toutes sortes de

violences: conscriptions, impôts, droits de douane, accaparement de la

terre. Ils devraient comprendre également que la réalisation de ce but

demande une tout autre conduite que l’activité fiévreuse, déraisonnable

et mauvaise à laquelle se livrent aujourd’hui les libéraux et les

révolutionnaires russes.

Il est temps de savoir qu’une révolution ne se fait pas sur commande:

«Venez, faisons la révolution!» On ne peut la faire sur un mode établi,

en imitant ce qui s’est fait il y a cent ans dans des conditions

entièrement différentes. On doit surtout comprendre qu’elle n’améliore

la condition des hommes qu’au cas où ayant reconnu la vétusté et le

danger des anciennes bases de la vie, les hommes cherchent à organiser

celle-ci sur un fondement nouveau pouvant leur donner le vrai bonheur,

autrement dit, lorsqu’ils possèdent un idéal d’une vie nouvelle,

meilleure.

Or, ceux qui s’étaient donné pour but de transformer le régime politique

de la Russie suivant le modèle des révolutions européennes n’ont aucun

nouvel idéal, aucun nouveau principe. Ils cherchent simplement à

substituer aux anciennes formes de violences une autre organisation,

ayant pour base également la violence, qui leur apportera les mêmes maux

dont ils souffrent aujourd’hui.

L’exemple de l’Europe et de l’Amérique, où règnent le même militarisme,

les mêmes impôts et la même monopolisation de la terre, est sous ce

rapport suffisamment édifiant.

Le fait que la majorité des révolutionnaires pose comme idéal le système

socialiste, ne pouvant être réalisé que par la tyrannie la plus absolue,

montre simplement chez eux l’absence de tout nouvel idéal; car si un

jour on réalisait leurs desiderata, les hommes perdraient jusqu’aux

derniers vestiges de la liberté.

En effet, l’idéal de notre temps ne saurait être la simple modification

des formes de la violence, mais leur complète disparition, qui sera

atteinte par l’insoumission à la puissance publique.

Pour se libérer de tous les maux dont ils souffrent les ouvriers doivent

cesser d’obéir aux autorités, mais ne pas leur résister par des moyens

violents. Et c’est précisément la résignation devant la force brutale,

l’insoumission passive au pouvoir qui est la loi primordiale de la

doctrine professée par les nations chrétiennes. Un chrétien sincère ne

saurait obéir aux maîtres du jour; autrement, il se rend nécessairement

complice de l’activité gouvernementale qui repose entièrement sur la

violence, est assurée par la violence: service militaire, guerres,

prisons, exécutions, accaparement des terres. D’où il s’ensuit que le

bien matériel autant que le bien spirituel sont atteints par ce seul

moyen: supporter toute contrainte sans lutter contre elle, mais aussi

sans y participer; autrement dit, _ne pas se soumettre au pouvoir_.

Si donc les hommes des villes veulent réellement aider à la grande

révolution qui s’effectue, ils doivent avant tout abandonner les moyens

d’action révolutionnaire, si cruelle et si antinaturelle, qu’ils

emploient maintenant, et, vivant à la campagne, partageant le labeur du

peuple, lui empruntant sa patience, son impassibilité, son mépris du

pouvoir et surtout son amour du travail, ne pas chercher à inciter les

hommes à la violence, mais au contraire les empêcher de participer à

tous actes de brutalité, d’obéir à tout gouvernement tyrannique, et les

servir au besoin de leur science pour leur expliquer les problèmes qui

se poseront inévitablement lors de l’abolition de l’État.

X

ORGANISATION DE LA SOCIÉTÉ AFFRANCHIE DE LA TUTELLE DU GOUVERNEMENT

TYRANNIQUE

Quelle forme pourra prendre la vie sociale du monde chrétien lorsque les

hommes n’obéiront plus à un gouvernement et ne feront plus partie d’un

État?

On peut voir la réponse à cette question dans l’histoire et la

psychologie du peuple russe qui me font croire que la révolution

imminente doit débuter et se réaliser en Russie précisément.

L’absence d’un gouvernement n’a jamais empêché dans ce pays les

communautés agricoles de s’organiser. Par contre, l’intervention de

l’autorité publique s’est toujours trouvée être un obstacle à

l’organisation propre à la mentalité russe.

Comme la plupart des peuples agricoles, les Russes se groupent, tels les

abeilles en ruches, suivant certains rapports sociaux qui répondent

entièrement aux exigences de la vie commune. Partout où les Russes se

sont installés en dehors de l’intervention gouvernementale, leurs

rapports furent empreints de concorde, la terre devenait propriété

commune, l’administration--communiste; et cette vie sociale satisfaisait

leurs aspirations paisibles.

Ces communautés s’établirent sur les frontières orientales de la Russie,

sans l’intervention du gouvernement; elles s’établirent en Turquie et,

tels les Nekrassovtsi, conservèrent leur organisation communale

chrétienne, y vécurent et vivent encore paisiblement sous la domination

du sultan. D’autres communautés semblables se transportèrent soit en

Chine, soit dans l’Asie centrale, et sans savoir où elles étaient,

vécurent pendant un long espace de temps, se passant fort bien de tout

gouvernement, en ayant leur propre administration. La population rurale,

c’est-à-dire la majeure partie de la Russie, vit de même; elle supporte

simplement le gouvernement, mais n’en a aucun besoin. Il en fut toujours

ainsi: le gouvernement fut pour la Russie un fardeau, non un besoin.

Donc l’absence d’un pouvoir central qui assure par la force les droits

des propriétaires fonciers sur la terre ne fera qu’aider à l’institution

de la vie communale agricole que le peuple russe considère comme la

condition absolue de la bonne vie. Le gouvernement une fois disparu, la

terre deviendra libre et tous les hommes auront sur elle des droits

égaux.

C’est pourquoi les Russes n’ont nul besoin d’imaginer de nouvelles

formes sociales pour remplacer les anciennes. Ces formes existent chez

le peuple et ont toujours été conformes aux besoins de sa vie sociale.

C’est l’ancienne institution du _mir_, groupement communal dont les

membres ont des droits égaux; c’est l’_artel_, association industrielle

ou commerciale; c’est enfin la propriété commune de la terre.

La transformation qui est en train de se faire dans le monde chrétien et

qui commence aujourd’hui chez le peuple russe se distingue des anciennes

révolutions précisément par ce fait que celles-ci détruisaient sans rien

mettre à la place, ou bien substituaient à un régime de violence un

autre non moins violent, tandis que celle-là n’aura rien à détruire.

Il suffirait de s’abstenir de toute participation à la violence, ne pas

arracher la plante naturelle pour la remplacer par une artificielle,

mais simplement écarter tout ce qui arrête sa croissance. La grande

révolution ne sera pas réalisée par les hommes pressés, présomptueux,

ignorants qui, ne se doutant pas que la cause du mal contre lequel ils

luttent est justement la violence sans laquelle ils croient ne pouvoir

vivre, détruisent aveuglément la tyrannie présente pour la remplacer par

une autre. Elle sera réalisée par ceux qui, sans rien détruire ni

changer, supporteront sans lutte tous les actes d’oppression, à

condition de ne pas participer au gouvernement du pays, de ne pas lui

obéir, et qui organiseront leur vie en dehors de lui.

La population agricole de la Russie, qui est la grande majorité, doit

continuer à vivre de sa vie rurale, communale, et simplement _ne pas

participer à l’œuvre du gouvernement et ne pas obéir à ce dernier_.

Plus le peuple russe conservera la vie commune qui lui est propre, et

moins sera possible l’intervention dans son existence du pouvoir

tyrannique, et plus facilement il sera aboli; car il trouvera de moins

en moins de motifs d’intervention, et les exécuteurs de ses actes de

violence seront de moins en moins nombreux.

C’est pourquoi, à la question: quelles seront les conséquences du refus

d’obéissance au Gouvernement? on peut répondre avec certitude: la

violence, qui oblige les hommes à guerroyer et qui les prive du droit à

la terre, disparaîtra.

Les hommes, une fois libérés, n’étant plus en lutte entre eux, pouvant

jouir du sol, dirigeant tous leurs efforts à lutter contre la nature et

non contre leurs semblables, retourneront d’eux-mêmes au travail de la

terre, si sain, si moral, si naturel, base de tous les travaux humains,

et que seuls peuvent négliger ceux qui font de la violence le principe

de leur vie.

Le refus d’obéissance au gouvernement doit conduire les hommes à la vie

agricole. Celle-ci à son tour les conduira tout naturellement à

l’organisation de petites communautés placées dans les mêmes conditions

de vie rurale.

Il est fort probable que ces communautés ne resteront pas isolées: en

raison des conditions économiques, ethniques ou religieuses, elles

formeront de nouvelles fédérations libres, mais d’un tout autre

caractère que les anciens États groupés par la contrainte.

La condamnation de la violence ne saurait empêcher l’union des hommes;

toutefois, les unions fondées sur l’accord mutuel ne peuvent se former

que lorsque seront détruites les unions fondées sur la violence.

Pour édifier une maison nouvelle et solide sur l’emplacement de celle

qui tombe en ruines, il faut démolir les vieux murs, pierre par pierre,

et construire à nouveau.

Il en est de même des groupements que les hommes peuvent créer après la

destruction de ceux qui se maintenaient par la violence.

XI

CE QUE DEVIENDRA LA CIVILISATION

Mais que deviendront les fruits de tout labeur humain, que deviendra la

civilisation?

C’est le retour au singe et à la vie de la nature, comme écrivait

Voltaire à Rousseau en lui disant d’apprendre à marcher à quatre pattes.

Et c’est ce que redisent tous ceux qui sont persuadés que la

civilisation dont nous jouissons est un bien si grand qu’ils n’admettent

même pas l’idée de renoncer à quoi que ce soit de ce qu’elle nous a

donné.

Guerre et révolution · 第 6 / 8 段