Les chrétiens, en s’imaginant qu’ils pouvaient organiser leur vie mieux

que celle des païens sans accepter le précepte de la non-résistance,

continuaient à faire non seulement ce que faisaient ceux-ci, mais pis

encore, et s’éloignaient ainsi de plus en plus de la vie chrétienne. Le

sens de leur doctrine s’obscurcissait, et ils sont arrivés enfin à leur

triste situation actuelle: division des peuples chrétiens en camps

ennemis, dépensant toutes leurs forces à s’armer et prêts à chaque

instant à s’entre-déchirer. Plus encore: ils ont provoqué la haine des

peuples non chrétiens qui se lèvent déjà contre eux. Enfin, et

par-dessus tout, ils sont arrivés à la négation complète non seulement

du christianisme, mais de toute loi ayant un caractère élevé.

La cause première de la prochaine révolution est donc surtout

religieuse. Elle vient de la déformation de la loi suprême de

solidarité, par suite de la méconnaissance du précepte de la

non-résistance spécifiée par le christianisme, dont l’intention expresse

est de rendre cette loi pratiquement réalisable.

V

LES CONSÉQUENCES DE L’INACCEPTATION DU PRÉCEPTE DE LA NON-RÉSISTANCE

La doctrine chrétienne n’a pas seulement montré que la vengeance n’est

ni utile ni sensée, parce qu’elle ne fait qu’accroître le mal; elle a

indiqué de plus la non-résistance au mal par la violence, comme unique

moyen d’atteindre la véritable liberté si naturelle à l’homme. Elle a

montré que, du moment où l’homme entrait en lutte contre la violence, il

s’aliénait lui-même sa liberté; en effet, en admettant l’emploi par lui

de la force brutale, il admettait par ce fait même la légitimité de son

emploi contre lui-même; aussi, pouvait-il être soumis par ceux contre

lesquels il luttait. Lors même qu’il fût vainqueur, il n’en était pas

moins toujours menacé d’être vaincu à son tour par un plus fort que lui.

Quiconque s’est proposé pour but l’accomplissement de la loi supérieure

commune à toute l’humanité et qui ne saurait être mise en échec, peut

seul être réellement libre. Et l’unique moyen de restreindre dans le

monde l’emploi de la violence, est de réaliser la liberté complète en ne

résistant pas à n’importe quels actes de tyrannie.

La doctrine chrétienne a donc proclamé la loi de la pleine liberté

humaine, mais à la condition absolue de se soumettre à cette loi dans

toute sa signification.

«Et ne craignez point ceux qui ôtent la vie du corps et qui ne peuvent

faire mourir l’âme, mais craignez plutôt celui qui peut perdre et l’âme

et le corps dans la géhenne.» (Mathieu, X, 28.)

Ceux qui avaient accepté cette doctrine dans sa signification vraie et

s’étaient soumis à la loi suprême étaient libres de toute autre

soumission. Ils avaient souffert avec résignation les violences des

hommes, mais ne leur obéissaient pas dans les actes contraires à la loi

suprême. Ainsi avaient agi les premiers chrétiens alors qu’ils étaient

peu nombreux parmi les peuples païens. Ils refusaient d’obéir aux

gouvernements dans les actes contraires à la loi suprême qu’ils

appelaient la loi de Dieu; ils furent persécutés, châtiés pour cette

résistance, mais ils n’en continuaient pas moins à ne pas se soumettre

et restaient libres.

Mais dès l’instant où des peuples entiers, qui vivaient sous un régime

maintenu par la violence, s’étaient reconnus chrétiens simplement parce

qu’ils avaient reçu le baptême, leur attitude envers les autorités

changea complètement.

Aidés du clergé, les gouvernants suggérèrent à leurs administrés que le

meurtre et les autres violences pouvaient être commis lorsqu’ils

servaient à la juste vindicte et à la défense des faibles et des

opprimés. Puis, en les obligeant à prêter serment aux autorités,

c’est-à-dire à jurer devant Dieu qu’ils accompliraient tout ce qu’il

leur sera ordonné, les gouvernements amenèrent leurs sujets se

considérant comme chrétiens, à ne plus croire défendu l’emploi de la

violence, et, naturellement, à admettre aussi celle dont ils étaient

victimes.

Il arriva donc qu’au lieu de demeurer libres, comme l’a voulu le Christ,

au lieu de souffrir toute violence, comme cela avait eu lieu au début,

afin d’être, en revanche, soumis à la seule volonté de Dieu, ils

comprirent leur devoir dans un sens diamétralement opposé: ils

considérèrent comme honteux d’être en butte aux violences sans essayer

de lutter contre elles, et comme leur devoir le plus sacré d’obéir aux

gouvernants. C’est ainsi qu’ils devinrent des esclaves. Formés dans ces

traditions, ils n’eurent plus aucune honte de leur esclavage; au

contraire, ils furent fiers de la puissance de leurs gouvernements, à

l’exemple des esclaves toujours fiers de la grandeur de leurs maîtres.

En ces derniers temps, cette déformation du Christianisme a donné lieu à

une nouvelle supercherie qui à mieux enfoncé nos peuples dans leur

servilité. A l’aide d’un système complexe d’élections parlementaires, il

leur fut suggéré qu’en élisant leurs représentants directement, ils

participaient au gouvernement, et qu’en lui obéissant, ils obéissaient à

leur propre volonté, et étaient libres. Cependant cette supercherie

devait être évidente tant en théorie qu’en pratique, car même sous le

régime le plus démocratique et sous le règne du suffrage universel, le

peuple ne peut exprimer sa volonté. Il ne le peut: 1º parce qu’une

pareille volonté collective d’une nation de plusieurs millions

d’habitants n’existe pas et ne peut exister; 2º parce que, lors même où

elle existerait, la majorité des voix ne serait point son expression.

Sans insister sur ce fait que les élus légifèrent et administrent, non

pas pour le bien général, mais pour se maintenir au pouvoir; sans

appuyer également sur le fait de la dépravation du peuple due à la

pression et à la corruption électorale, ce mensonge est particulièrement

nuisible en raison de l’esclavage présomptueux dans lequel tombent ceux

qui s’y soumettent. En s’imaginant qu’ils obéissent à leur propre

volonté tout en obéissant à celle du gouvernement, ils n’osent plus

transgresser les règlements établis par l’autorité, lors même qu’ils

seraient contraires à leur goût, intérêts, désirs, et surtout à la loi

supérieure de leur conscience. Or, les actes et les prescriptions du

gouvernement de ce peuple soi-disant libre, soumis aux hasards des

luttes de partis, d’intrigues, de vanité et de vénalité, dépendent aussi

peu de la volonté populaire que les actes et les prescriptions du

gouvernement le plus despotique.

Ces hommes libres rappellent les prisonniers qui s’imaginent jouir de la

liberté, lorsqu’ils ont le droit d’élire ceux parmi leurs geôliers qui

sont chargés de la police intérieure de la prison.

Un membre d’un État le plus despotique peut être entièrement libre, bien

qu’il puisse souffrir les plus cruelles violences de la part du

gouvernement qu’il n’avait pas établi. Par contre, un membre d’un État

constitutionnel est toujours esclave, car en s’imaginant participer au

pouvoir, il reconnaît la légalité de toutes les violences commises sur

lui, se soumet à toute prescription de l’autorité, au point qu’il perd

toute notion de ce qu’est la véritable liberté. Croyant se libérer, il

devient de plus en plus l’esclave de son gouvernement.

Rien ne montre plus clairement l’asservissement progressif des peuples

comme l’extension et le succès des théories collectivistes, qui ne

tendent à rien moins qu’à l’annihilation complète de l’individu.

Bien que les Russes soient sous ce rapport dans des conditions plus

favorables, puisque jusqu’à aujourd’hui ils n’ont pas participé au

pouvoir et que, par suite, il ne les a pas encore corrompus, eux aussi

ont été soumis au mensonge de la glorification du pouvoir, du prestige

et de la grandeur de la patrie, de la fidélité au serment, et ils

considèrent également comme un devoir d’obéir aveuglément à leur

gouvernement.

Mais voici que des hommes peu sensés de la société russe essayent

d’amener leur peuple au même état d’esclavage constitutionnel que les

autres peuples européens.

En somme, l’inadmission du précepte de la non-résistance a eu pour

conséquence non seulement l’armement à outrance et la guerre, mais

encore l’aliénation graduelle de la liberté de ceux qui professent la

loi mutilée du Christ.

VI

PREMIÈRE CAUSE EXTÉRIEURE DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE

La déformation de la doctrine du Christ et l’oubli du précepte de la

non-résistance ont amené les peuples à se vouer une haine mutuelle,

cause de tous leurs maux, de leur esclavage en particulier.

Cet esclavage finit par peser aux chrétiens; et c’est là la cause

fondamentale de la révolution qui se produit.

Quant aux causes plus immédiates qui ont fait éclater la révolution

précisément à ce moment, ce sont d’abord la folie du militarisme qui

envahit tous les peuples chrétiens, et qui s’est révélée avec une grande

intensité pendant la guerre russo-japonaise; puis, l’accroissement de la

misère et du mécontentement de la masse ouvrière, et cela parce que l’on

a spolié le peuple de son droit naturel à jouir de la terre.

Ces deux causes sont communes à tous les peuples; mais, par suite de

conditions historiques particulières, elles agissent plus vivement dans

le peuple russe et précisément de nos jours.

Le peuple russe s’est rendu compte de sa situation précaire, non

seulement à la suite de la guerre stupide et monstrueuse où son

gouvernement l’a entraîné, mais encore parce qu’il a toujours observé

vis-à-vis du pouvoir une attitude tout autre que celle des autres

peuples européens. Il n’est jamais entré en lutte contre le pouvoir, il

n’y a surtout jamais participé, et par conséquent n’a pu en être

souillé. Il l’a considéré comme un mal qu’il faut éviter, et non comme

un bien, ainsi que l’envisagent la plupart des peuples européens et,

malheureusement, quelques Russes corrompus. Aussi, la majorité des

Russes a-t-elle toujours préféré supporter les actes de violence plutôt

que d’avoir la responsabilité morale de sa participation aux violences.

Elle s’est donc toujours soumise et continue à se soumettre aux

autorités, non parce qu’elle est impuissante à les renverser, mais parce

qu’elle préfère la soumission à la lutte et à la participation à la

violence que voudraient lui imposer les révolutionnaires. De là

l’institution et le maintien en Russie d’un gouvernement d’oppression du

faible par le fort, autrement dit, du résigné par le combatif.

La légende relative à l’appel fait aux Variagues par les Russes pour

venir les gouverner, composée évidemment déjà après la conquête des

Slaves par les Variagues, montre parfaitement quelle était l’attitude

des Russes envers le pouvoir, même avant le christianisme: «Nous ne

voulons pas prendre part nous-mêmes au péché de gouverner. Si vous ne le

considérez pas comme un péché, venez et gouvernez». Cette psychologie

des Russes explique leur docilité à l’égard des autocrates les plus

cruels, voire les plus fous, depuis Ivan le Terrible jusqu’à Nicolas II.

C’est ainsi que le peuple russe envisageait le pouvoir dans l’ancien

temps, et c’est ainsi que pour la plupart il l’envisage encore

aujourd’hui. Certes, les mêmes suggestions trompeuses, grâce auxquelles

dans les autres pays on a amené les chrétiens à subir les actes

antichrétiens de l’autorité, ont été exercées également sur le peuple

russe; mais seules les couches supérieures et dépravées de la société en

furent atteintes, alors que la majorité de la nation conserva de

l’autorité son ancienne idée: il est préférable de souffrir l’oppression

que d’opprimer ses semblables.

La raison de cette attitude réside, à mon sens, dans le fait que le

véritable christianisme, en tant que doctrine de fraternité, d’égalité,

de douceur et d’amour, doctrine qui distingue nettement entre la

_soumission forcée_ et l’_obéissance volontaire_ à la violence, s’est

mieux conservée dans le peuple russe que dans tous les autres. Le vrai

chrétien peut se soumettre, il lui est même impossible de ne pas se

soumettre à toute violence sans lutte; mais il ne saurait y obéir,

c’est-à-dire en reconnaître la légitimité. Malgré tous les efforts des

gouvernements en général et du gouvernement russe en particulier, pour

substituer à cette attitude vraiment chrétienne envers l’autorité, la

doctrine de la religion officielle, l’esprit chrétien, qui distingue

entre la _soumission_ et l’_obéissance_ au pouvoir, continue à se faire

sentir dans la majeure partie de la masse populaire russe.

Cette contradiction entre la pression gouvernementale et le

christianisme était particulièrement comprise par ceux qui

n’appartenaient pas à la doctrine faussée de l’orthodoxie, par ceux

qu’on appelait les sectateurs. Ces derniers n’ont jamais reconnu la

légitimité du pouvoir tsariste. Si, par crainte, ils se soumettaient en

majeure partie aux exigences du gouvernement selon eux illégitime,

d’autres, moins nombreux, esquivaient ces exigences ou les fuyaient.

Lorsque fut institué le service obligatoire pour tous, l’État semblant

jeter un défi aux vrais chrétiens en leur demandant d’être prêts à tuer,

un grand nombre de Russes orthodoxes commencèrent à se rendre compte du

désaccord qui existait entre la doctrine chrétienne et le pouvoir. Quant

aux chrétiens de toutes les autres confessions, il y en eut qui

refusèrent tout simplement de servir; et bien que ces refus n’aient pas

été très nombreux (à peine un conscrit sur mille), leur portée fut très

grande en raison des châtiments cruels dont ils furent l’objet et qui

dessillaient les yeux non seulement aux sectateurs, mais à la généralité

des Russes. Tous s’aperçurent que cet impôt du sang, réclamé par le

gouvernement, était antichrétien, et la plupart s’en rendirent compte

qui jusqu’alors n’avaient pas songé à cette contradiction entre la loi

de Dieu et les lois des hommes. Dès lors, le travail latent de

libération de la conscience chez la majeure partie du peuple russe

commençait à se faire.

Le peuple se trouvait dans cet état d’esprit quand éclata la guerre

japonaise, si cruelle et si peu justifiée. Grâce à l’extension de

l’instruction, au mécontentement général, et surtout à la nécessité de

faire transporter pour la première fois des centaines de mille de

réservistes de tous les coins de la Russie,--pères de famille arrachés à

leur gagne-pain,--pour participer à une œuvre follement sanguinaire,

cette guerre détermina le choc qui fit apparaître le travail intérieur

et invisible sous la forme palpable de la conscience très nette de

l’ignominie gouvernementale.

Cet état d’âme se révèle aujourd’hui sous des formes aussi variées que

significatives: refus des réservistes de rejoindre leur corps,

désertions, refus de tirer sur leurs frères, grévistes ou révoltés;

enfin et principalement, refus croissant de la conscription.

Telles sont les diverses formes que prend l’insoumission au

gouvernement, celle qui est consciente de son illégitimité. Quant à

l’insoumission inconsciente, elle se manifeste aujourd’hui par les actes

des révolutionnaires et de leurs ennemis: mutinerie des marins dans la

mer Noire et à Cronstadt; rébellion des militaires à Kiev et dans

d’autres villes; _pogromes_ agraires et antisémites; émeutes des

paysans, etc.

Le prestige du pouvoir ayant disparu, une grave question se pose devant

les Russes de notre époque: doit-on, malgré la loi divine, autrement dit

malgré la conscience, se soumettre au gouvernement qui exige des actes

contraires à la foi chrétienne?

L’effet de la naissance de cette question chez le peuple russe est l’une

des causes de la grande révolution universelle qui se prépare, qui

peut-être commence déjà.

VII

DEUXIÈME CAUSE EXTÉRIEURE DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE

La deuxième cause extérieure de la révolution est l’impossibilité où se

trouve la population agricole de jouir de son droit naturel et légitime

de travailler la terre; elle est d’ailleurs la cause de l’accroissement

des maux dans la masse populaire et de l’irritation de celle-ci contre

les classes qui l’exploitent. Cette cause se manifeste particulièrement

en Russie, car là seulement la majeure partie de la population vit des

travaux des champs; de même c’est aujourd’hui seulement que les Russes,

en raison de l’accroissement de la population et de l’insuffisance des

terres, se voient forcés ou d’abandonner la vie rurale qu’ils ont menée

jusqu’ici et qui seule rend possible la réalisation d’une société

chrétienne, ou de cesser d’obéir au gouvernement qui assure aux

propriétaires fonciers la possession de la terre arrachée aux

travailleurs.

On croit généralement que l’esclavage le plus cruel est la dépendance de

la personne, quand un homme peut faire d’un autre ce qu’il veut:

molester, mutiler, tuer; tandis que la privation du droit à la terre est

simplement considérée comme un fait économique peu grave.

Cette idée est complètement fausse.

Le traitement qu’avait fait subir Joseph aux Égyptiens, les conquérants

aux peuples conquis, les hommes d’aujourd’hui les font subir également à

leurs semblables en les privant de la jouissance de la terre.

Et c’est là précisément le plus cruel des esclavages.

En effet, l’esclave d’un maître est l’esclave d’un seul; mais l’homme

privé du droit à la terre est l’esclave de tout le monde.

Là n’est pas encore le mal le plus grand dont souffre l’esclave rural.

Si cruel que puisse être un maître envers son esclave, il ne le force

pas, par intérêt, à travailler sans trêve; il ne le fait pas mourir de

faim, car il ne tient pas à le perdre. Par contre, l’esclave privé de

terres doit toujours s’exténuer au travail, souffrir la plus dure

misère, ne pas manger à sa faim; sa vie n’est pas assurée; il dépend à

chaque instant de l’arbitraire des méchants et des cupides. Mais ce

n’est pas encore ce qui le fait le plus souffrir; le pire est son

impossibilité de vivre une vie morale. Ne vivant pas du travail de la

terre, ne luttant pas contre la nature, il doit inévitablement lutter

contre les hommes, prendre par la force et par la ruse ce que d’autres

ont acquis par le travail agricole de leurs semblables.

Ceux mêmes qui reconnaissent que la dépossession de la terre est un

esclavage, se trompent en croyant que ce n’est qu’un vestige des anciens

temps; il est la base même sur laquelle repose tout esclavage

incomparablement plus douloureux que la dépendance personnelle. De fait,

celle-ci n’est qu’une des conséquences de l’abus de l’esclavage rural.

Aussi, l’affranchissement de la dépendance personnelle sans

l’affranchissement de la dépendance terrienne fait simplement cesser

l’un des abus, et, dans la plupart des cas, est un mensonge qui cache

momentanément aux esclaves leur situation, comme cela eut lieu notamment

en Russie lors de l’affranchissement des serfs insuffisamment pourvus de

terres.

Les paysans s’en étaient bien rendu compte au temps du servage

puisqu’ils disaient: «Nous sommes vôtres, mais la terre est nôtre». Et

depuis l’affranchissement de leurs personnes, ils ne cessent de réclamer

l’affranchissement de la terre. En les affranchissant on a satisfait les

serfs pour un certain temps avec un peu de terre; mais avec

l’accroissement de la population, la question agraire s’est posée à

nouveau dans toute sa force.

Pendant que les paysans étaient serfs, ils jouissaient d’une étendue de

terres suffisante pour assurer leur existence; lorsque la population

augmentait, le gouvernement et les seigneurs prenaient des mesures pour

leur donner de nouvelles terres, et les travailleurs ne s’apercevaient

pas de l’injustice de l’accaparement du sol. Mais dès qu’ils furent

affranchis, le gouvernement et les seigneurs n’eurent plus à se soucier

de leur situation économique. La quantité de terres qu’ils pouvaient

posséder fut une fois pour toutes établie sans espoir d’agrandissement.

C’est alors qu’en devenant plus dense, la population trouva de moins en

moins la possibilité de vivre. Elle attendit que le gouvernement

rapporte les lois qui l’avaient spoliée de la terre. Elle attendit ainsi

dix ans, vingt ans, quarante ans; les terres étaient accaparées de plus

en plus par les propriétaires fonciers, alors que les travailleurs des

champs ne pouvaient que choisir entre ces deux alternatives: mourir de

faim et ne pas avoir d’enfants, ou abandonner complètement la vie des

champs et aller remplir les usines.

Cinquante ans ont passé; la situation de la masse rurale est devenue

telle que son antique organisation, considérée par elle comme nécessaire

à la vie chrétienne, commence à se désagréger. Quant au gouvernement,

non seulement il distribue la terre à ses serviteurs au lieu de la

donner au peuple, mais il lui dit d’abandonner tout espoir de la

posséder jamais, et organise suivant le modèle européen une vie

industrielle que le peuple russe considère comme pernicieuse et

immorale.

Donc la dépossession du droit légitime sur la terre est la principale

cause de la malheureuse situation des Russes. C’est également la cause

principale du mécontentement et des maux dont souffrent les masses

ouvrières de l’Europe et de l’Amérique. La différence entre celles-ci et

ceux-là se trouve dans le fait que la monopolisation de la terre chez

les peuples européens s’est effectuée depuis si longtemps, d’autres

faits historiques ont tellement obscurci cette injustice primitive,

qu’ils ne voient plus la véritable cause de leur situation précaire. Ils

la cherchent tantôt dans l’absence de débouchés, tantôt dans une

mauvaise répartition de l’impôt, dans tout, sauf dans la spoliation des

terres.

Les Russes aperçoivent plus nettement cette iniquité première parce

qu’elle n’est pas encore totalement accomplie chez eux. Vivant pour la

plupart de la terre, ils voient clair et résistent.

La dépossession de leur droit à la terre, les armements stupides et

funestes, enfin la guerre, telles sont, à mon avis, les raisons qui

poussent tout le monde chrétien à la révolution. Et cette révolution

commence précisément en Russie, parce que nulle part ailleurs ne s’est

maintenue aussi vive et aussi nette la conception chrétienne; et nulle

part la population ne forme proportionnellement une masse aussi grande

de cultivateurs.

VIII

QU’ARRIVERA-T-IL AUX HOMMES QUI REFUSERONT D’OBÉIR?

Grâce à ses tendances morales et à l’évolution propre de sa vie sociale,

le peuple russe a été amené, avant les autres peuples chrétiens, à la

conscience de sa malheureuse situation résultant de sa soumission

volontaire à la tyrannie des autorités. C’est cette conscience et le

désir de se libérer de cette tyrannie, qui, à mon sens, font éclater la

révolution, qui est imminente non seulement en Russie, mais chez toutes

les nations du monde chrétien.

Les hommes qui vivent dans un État où la contrainte est la loi immuable

croient que son abolition doit inévitablement conduire aux pires

catastrophes.

On affirme que la somme de sûreté et de bien-être dont nous jouissons

est due au bon ordre assuré par l’autorité; en réalité, cette assertion

est purement gratuite. En effet, nous savons quelles sont nos

souffrances et nos joies, si toutefois on peut admettre l’existence de

celles-ci dans l’organisation sociale présente; mais nous ignorons

quelle serait notre vie si l’État était supprimé. A en juger par

l’existence de petites communautés, qui, accidentellement, ont vécu et

vivent en marge des grands États, et qui jouissent de tous les bienfaits

d’une organisation sociale, tout en étant libérées de la contrainte

étatiste, on est bien obligé d’admettre que leurs membres ne souffrent

pas le centième des maux que supportent les sujets des grands États.

N’oublions pas que ce sont principalement les classes dirigeantes qui

bénéficient du régime actuel, et qui affirment l’impossibilité de s’en

passer. Mais, interrogez donc ceux qui supportent le poids de ce régime,

les ouvriers des champs, les cent millions de paysans russes, et vous

apprendrez que, loin d’y trouver leur sécurité, ils le considèrent comme

complètement inutile pour eux.

Maintes fois, dans nombre de mes écrits, j’ai essayé de démontrer que

les hommes avaient tort de craindre de voir les mauvais opprimer les

bons, si l’autorité était abolie; j’ai démontré qu’on n’avait pas à

prévoir ce danger dans l’avenir, mais à le redouter dans le présent,

puisque partout la puissance est aux mains des pires. Au reste, il n’en

saurait être autrement, car seuls les plus mauvais peuvent employer

toutes les ruses, fourberies et cruautés qui sont nécessaires pour

exercer le pouvoir.

Guerre et révolution · 第 5 / 8 段