Russie, mais dans le monde chrétien en général. En Russie, ce phénomène
se manifeste avec plus de netteté et plus ouvertement, tandis que dans
le reste du monde civilisé il se trouve à l’état latent.
Je crois qu’en ce moment la vie des peuples chrétiens a atteint cette
limite qui marque la fin d’une ère et le commencement d’une autre. Je
crois que précisément à cette heure, commence la grande révolution qui
se prépare depuis deux mille ans dans le monde chrétien, révolution
consistant dans la substitution au christianisme corrompu et au régime
de domination qui en découle, du véritable christianisme, base de
l’égalité entre les hommes, et de la vraie liberté à laquelle aspirent
tous les êtres doués de raison.
J’aperçois les signes extérieurs de ces changements, dans l’âpre lutte
de classes, dans la froide cruauté des possédants, l’irritation et le
désespoir des miséreux, les armements insensés et croissants des nations
les unes contre les autres, l’extension de la doctrine collectiviste,
effrayante par son esprit despotique, étonnante par son caractère plein
d’utopies, dans la vanité et la puérilité de certaines études soi-disant
scientifiques, la corruption morbide et l’inanité de toutes les
manifestations de l’art; je les vois enfin et surtout dans l’absence
chez les dirigeants de toute idée religieuse, mieux, la négation voulue
de toute religion, enfin, dans la reconnaissance du caractère légitime
de l’oppression du faible par le fort, ce qui amène la disparition de
tout principe directeur de la vie sociale.
Tels sont les symptômes généraux de la révolution qui s’effectue, ou
plutôt de la tendance à la révolution qui se manifeste chez les peuples
chrétiens. Les symptômes historiques plus immédiats, autrement dit, les
secousses qui ont fait la révolution, sont la guerre russo-japonaise et
l’agitation politique et sociale qui se manifeste actuellement d’une
façon inouïe dans le peuple russe.
On attribue la débâcle de l’armée et de la flotte russe à des hasards
malheureux, à l’incurie du gouvernement; on attribue la force du
mouvement révolutionnaire à l’insuffisance de ce même gouvernement et à
l’action plus énergique des agitateurs. Quant aux conséquences, les
politiciens, tant russes qu’étrangers, croient que ces événements
amèneront l’affaiblissement de la Russie, ainsi qu’un changement de son
régime politique.
A mon sens, ces événements ont une portée bien plus grande: la débâcle
de l’armée, de la flotte et de l’administration russes marque le
commencement de la désagrégation de l’État russe, et la désagrégation de
l’État russe signifie, à mon avis, le commencement de la disparition de
toute la civilisation soi-disant chrétienne. C’est bien la fin d’un
monde et le commencement d’un autre.
Les phénomènes dissolvants, qui ont placé les peuples chrétiens dans la
situation où ils se trouvent actuellement, se sont manifestés depuis
longtemps, depuis que la religion chrétienne a été reconnue comme
religion d’État.
Voici un système social qui se maintient par la violence, existe plutôt
par la soumission complète à ses lois qu’aux lois de la religion, ne
peut subsister sans la répression, la force armée et les guerres,
attribue à ses gouvernants un caractère presque divin, glorifie la
richesse et la puissance, et cependant accepte la religion chrétienne
qui proclame l’égalité et la liberté complète de tous les hommes,
reconnaît la loi de Dieu supérieure à toutes les autres lois, condamne
toute violence, tout châtiment et toute guerre, prescrit l’amour des
ennemis, glorifie non pas la puissance et la richesse, mais l’humilité
et la pauvreté; en un mot, la société adopte en la personne de ses
gouvernants païens la religion chrétienne, non dans son sens vrai, mais
sous sa forme corrompue permettant le maintien d’une organisation
païenne de la vie.
Aussi, les pasteurs des peuples et leurs conseillers, qui pour la
plupart ne comprennent pas le sens du véritable christianisme,
s’indignent-ils très sincèrement contre les hommes qui professent et
propagent le vrai christianisme, et, la conscience tranquille, les
châtient et les bannissent. Le clergé défend de lire l’Évangile et se
réserve le droit exclusif de le commenter, d’imaginer des sophismes
complexes justifiant l’union contre nature entre l’État et le
Christianisme, d’instituer des cérémonies solennelles qui hypnotisent la
foule. Et c’est ainsi que la grande majorité des hommes a vécu des
siècles durant, croyant vivre en bons chrétiens, sans même soupçonner ce
que peut être la vraie doctrine du Christ.
Toutefois, si grand que fut le prestige de l’État, si long que fut son
triomphe, si cruelle que fut sa tyrannie contre la véritable idée
chrétienne, la vérité révélatrice de l’âme humaine une fois connue, n’a
pu être étouffée. Plus cette situation a duré, plus nettement est
apparue la contradiction entre la doctrine chrétienne, toute d’humilité
et d’amour, et la doctrine de l’État, toute d’orgueil et de violences.
La plus puissante digue du monde ne saurait arrêter le cours des flots
humains. Ces flots se frayent inévitablement leur voie, soit en passant
sur la digue, soit en la contournant, soit en la brisant. Ce n’est
qu’une question de temps. Il en sera de même du véritable christianisme
étouffé depuis si longtemps par les gouvernants. Le temps est venu où il
commence à détruire la digue qui l’arrête et à en balayer les débris.
J’aperçois les signes extérieurs de cette destruction, dans la facilité
avec laquelle les Japonais ont triomphé des Russes, et dans la violente
agitation qui soulève toutes les classes de la société russe.
II
LA PORTÉE DE LA VICTOIRE DES JAPONAIS
Comme il arrive toujours en cas de défaite, on cherche à expliquer
aujourd’hui celle des Russes par les fautes qu’ils ont commises:
mauvaise organisation militaire, abus, ignorance des chefs. Telle n’en
est pas la véritable cause. Ce n’est pas tant l’incurie gouvernementale
ou l’insuffisance du commandement militaire que la supériorité certaine
des Japonais dans l’art de la guerre qui a déterminé la défaite des
Russes. La victoire du Japon est due non pas à la faiblesse de la
Russie, mais au fait que le peuple nippon constitue évidemment
aujourd’hui la plus forte puissance militaire sur terre et sur mer. Je
le crois, parce que les Japonais, grâce à leur esprit pratique et à
l’importance qu’ils ont accordée à l’art militaire, se sont assimilé
bien mieux que les nations chrétiennes tous les perfectionnements
techniques qui ont procuré jusqu’ici à celles-ci l’avantage sur les
peuples non chrétiens; parce que les Japonais sont par leur nature plus
braves et plus indifférents devant la mort que nous ne le sommes
aujourd’hui; parce que le patriotisme guerrier, que nos gouvernants
s’efforcent de nous inculquer bien qu’il soit en tous points contraire à
la doctrine du Christ, existe encore dans toute sa force primitive chez
les insulaires asiatiques; enfin, parce que, en se soumettant
servilement à l’autorité despotique d’un Mikado divinisé, leur énergie
demeure plus concentrée et plus unie que celle de peuples qui ont
franchi la phase de soumission servile. En un mot, le grand avantage des
Nippons est de n’être pas chrétiens.
Si corrompue que soit chez nous l’idée chrétienne, notre conscience en
est malgré tout imprégnée, et les meilleurs parmi nous ne peuvent plus
employer leur force intellectuelle à imaginer et à fabriquer les
instruments de meurtre, ni se refuser à condamner plus ou moins le
patriotisme belliqueux. Ils ne sauraient imiter les Japonais, qui
s’ouvrent le ventre plutôt que de tomber dans les mains de l’ennemi, ni,
comme jadis nous-mêmes, se faire sauter avec l’ennemi plutôt que de se
rendre. Ils ne peuvent plus priser comme autrefois les vertus guerrières
ni respecter la caste militaire; enfin il leur est impossible, sans
offenser leur dignité humaine, de se soumettre servilement aux
autorités, surtout de faire impassiblement métier d’assassins.
Dans la vie courante même, lorsque l’activité humaine se trouve en
opposition avec la doctrine évangélique, les peuples chrétiens sont
impuissants à lutter avec les peuples non chrétiens. Le fait se produit
notamment dans les questions d’argent. Si faussement qu’ils interprètent
la doctrine du Christ, ses partisans ont conscience que la richesse ne
donne pas le bonheur suprême; aussi, ne mettent-ils pas à l’acquérir la
même âpreté que ceux qui, n’ayant pas d’idéal plus élevé, voient en elle
la seule bénédiction divine.
On peut en dire autant de la science et de l’art non chrétiens. Dans le
domaine de la science expérimentale et positive et de l’art morbide et
sensuel, la supériorité appartient et appartiendra sans conteste aux
peuples et aux individus les moins chrétiens.
Ce phénomène, que nous voyons se manifester en pleine paix dans toutes
les branches de l’activité sociale, doit à plus forte raison se produire
dans les choses de la guerre, rigoureusement interdite par la doctrine
évangélique. C’est pourquoi l’inévitable supériorité des peuples non
chrétiens s’est révélée avec une si grande évidence dans les victoires
éclatantes des Japonais sur les Russes, malgré l’équivalence de leurs
armements et de leur science militaire.
C’est par là surtout que la victoire des Japonais est pour nous d’un
grand enseignement. Elle a montré en effet d’une façon absolue, non
seulement à la Russie vaincue mais au monde entier, combien était
insuffisante la culture extérieure dont étaient si fières les nations
chrétiennes, culture qui leur semblait être le résultat merveilleux de
nombreux siècles d’efforts et que pourtant le Japon a pu s’assimiler en
quelques dizaines d’années, bien qu’il ne soit nullement doué de
qualités morales exceptionnelles; car, lorsqu’il l’a cru nécessaire, il
a tout appris, depuis la découverte des bactéries jusqu’à celle des
explosifs, et il a si bien su mettre en pratique cette science, que dans
l’art de la guerre il est devenu bientôt supérieur à ses maîtres.
Sous prétexte de se défendre, les peuples chrétiens ont rivalisé durant
des siècles dans l’invention d’engins de destruction, qu’ils ont
employés aussi bien à lutter entre eux qu’à combattre les peuples non
civilisés de l’Afrique et de l’Asie pour en tirer profit.
Mais voici que parmi ceux-ci apparaît un peuple guerrier, plein
d’habileté et doué d’une merveilleuse facilité d’assimilation, qui,
devant le danger, menaçant lui et ses voisins, a su s’approprier avec
une aisance et une rapidité extraordinaires tout ce qui faisait la
supériorité incontestable des Européens. Il comprit très vite que, au
moment où l’on va vous frapper d’une lourde massue, il faut en saisir
une semblable, une plus lourde au besoin, afin de rendre coups pour
coups.
Profitant de plus de l’avantage que lui donnaient son despotisme
religieux et son fanatisme patriotique, il est devenu, au point de vue
guerrier, plus redoutable que la plus grande des puissances militaires.
Sa victoire a montré aux peuples guerriers que la force des armes n’est
plus entre leurs mains, mais qu’elle est, ou doit passer bientôt, entre
les mains de ceux qui ne sont pas chrétiens. En effet, imitant l’exemple
du Japon, tous les peuples de l’Asie et de l’Afrique peuvent devenir
capables de s’assimiler cette science militaire dont sont si fières les
nations chrétiennes, et alors il leur sera facile non seulement de se
libérer de leur oppression, mais encore de les anéantir toutes.
En raison de l’issue de la guerre russo-japonaise, les gouvernements
européens vont être obligés d’accroître les armements qui déjà écrasent
leurs peuples, et, même en doublant leurs effectifs, ils devront prévoir
malgré tout qu’avec le temps les peuples païens si longtemps opprimés,
apprenant l’art de la guerre aussi bien que les Japonais, en arriveront
à rejeter leur joug et à se venger.
Ainsi, ce n’est plus le pur raisonnement, mais l’amère expérience de la
victoire japonaise qui rend évidente pour tous les peuples cette simple
vérité: La violence ne peut conduire à rien autre qu’à l’aggravation des
maux et des souffrances.
Cette victoire a prouvé que, préoccupés de l’accroissement de nos forces
armées, nous avons commis une œuvre non seulement mauvaise, mais encore
contraire à l’esprit chrétien qui nous domine, une œuvre dans laquelle
nous serons forcément surpassés et vaincus par les païens. Cette
victoire a montré que notre activité guerrière nous était funeste,
épuisait inutilement nos forces et surtout nous préparait des ennemis
plus puissants.
Cette guerre a démontré avec évidence que la force de nos peuples n’est
pas dans la domination militaire et que, s’ils veulent rester chrétiens,
ils doivent conformer leur vie à la doctrine évangélique, qui seule leur
donnera le suprême bonheur, acquis par l’amour et la concorde, et non
par la violence.
C’est là, et non ailleurs, qu’est la véritable signification de la
victoire des Japonais pour le monde chrétien.
III
LE SENS DU MOUVEMENT RÉVOLUTIONNAIRE EN RUSSIE
La victoire du Japon a montré à tous combien était fausse la voie suivie
jusqu’ici par la civilisation. Aux Russes, cette guerre--cause de tant
de souffrances insensées: sacrifice inutile d’hommes et de richesses--a
montré, de plus, le grave danger de leur soumission à leur gouvernement.
Afin d’assurer de louches profits à quelques personnages malfaisants, ce
gouvernement a jeté le pays dans une guerre imbécile qui, dans aucun
cas, ne pouvait être avantageuse pour le peuple. Des centaines, des
milliers de vies ont été sacrifiées, les produits du labeur colossal de
tout un peuple perdus, enfin, la gloire elle-même de la Russie, pour
ceux qui en étaient fiers, anéantie; mais le pis est que les fauteurs de
tous ces crimes, loin de les reconnaître, en rejettent sur d’autres la
responsabilité, et que, conservant leurs places, ils sont tout disposés
à jeter le pays dans de plus grands malheurs encore.
La révolution commence tout naturellement lorsque la société vient à
abandonner une certaine conception de la vie sur laquelle continue à
reposer l’édifice social existant, autrement dit, lorsque la
contradiction entre la vie telle qu’elle est et celle qui doit ou peut
être devient si nette pour la majorité des hommes, que ceux-ci sentent
déjà l’impossibilité de continuer à vivre dans les anciennes conditions;
et cette révolution éclate d’abord chez la nation qui possède le plus
grand nombre d’individus conscients de cette contradiction. Quant aux
moyens employés par la révolution, ils dépendent du but qu’elle
poursuit.
En 1793 la contradiction entre l’idée d’égalité des hommes et le pouvoir
despotique des rois, du clergé, des nobles, des fonctionnaires, était
sentie non pas seulement par les peuples qui en souffraient, mais aussi
par les meilleurs parmi les hommes des classes dirigeantes du monde
chrétien tout entier. Mais nulle part plus qu’en France ces classes ne
ressentaient l’injustice de l’inégalité, nulle part la conscience
populaire n’était moins asservie. C’est pourquoi la Révolution de 1793 a
débuté précisément en France. Quant au moyen le plus immédiat de
conquérir l’égalité, il consistait tout naturellement à prendre par la
force le pouvoir que détenaient les maîtres du jour; c’est pourquoi les
révolutionnaires de l’époque ont eu recours à la violence pour arriver à
leurs fins.
Actuellement, en 1905, où les gouvernants enlèvent arbitrairement aux
hommes le produit de leur travail pour s’armer à outrance, où à chaque
instant ils peuvent pousser les peuples à s’entr’égorger, la
contradiction entre une vie libre possible et légitime et la soumission
stupide et funeste aux oppresseurs, est ressentie non seulement par les
peuples qui en souffrent, mais aussi par les plus généreux parmi ceux
qui les gouvernent. Nulle part cette contradiction n’est aussi nette que
chez le peuple russe.
Il la ressent autant en raison de la guerre stupide et honteuse où il
fut jeté par le gouvernement que par suite du régime agraire qu’il a
conservé jusqu’ici; il la ressent surtout à cause de la conscience
chrétienne particulièrement vivace chez lui.
J’estime donc que la révolution de 1905, ayant pour but d’affranchir les
hommes de l’oppression brutale, doit commencer et commence précisément
en Russie. Quant aux moyens d’y parvenir, ils doivent être évidemment
tout autres que la violence à laquelle les hommes avaient eu jusqu’ici
recours pour arriver à l’égalité.
Les hommes de la grande Révolution pouvaient encore se méprendre en
croyant à la possibilité de réaliser l’égalité par la violence,
quoiqu’il fût de toute évidence que la force brutale était par elle-même
la manifestation la plus vive de l’inégalité. A plus forte raison ne
peut-on aujourd’hui recourir à la violence pour conquérir cette liberté,
qui est le principal but de la révolution actuelle.
Or, que voyons-nous? Les révolutionnaires de nos jours répètent en
Russie tout ce que faisaient leurs devanciers dans les pays européens:
manifestations solennelles, cortèges funèbres, destruction des prisons,
brillants discours («Allez dire à votre maître...»), assemblées
constituantes, etc... Et ils croient qu’en renversant le gouvernement
existant et en le remplaçant par une monarchie constitutionnelle, ou
même par une république socialiste, ils atteindront le but que la
révolution s’est imposé.
Mais l’histoire ne se répète pas. La révolution par la violence a fait
son temps. Tout ce qu’elle a pu donner aux hommes elle l’a déjà donné,
et en même temps elle a indiqué ce qu’elle était incapable de donner. La
révolution qui commence en Russie,--nous ne sommes pas en 1793, mais en
1905,--où l’on compte cent millions de paysans doués d’une psychologie
et d’une organisation sociale particulières, cette révolution ne saurait
en aucune façon avoir le même but et se faire par les mêmes moyens que
les révolutions qui eurent lieu il y a soixante, quatre-vingt ou cent
ans, chez des peuples latins ou germains dont la mentalité est tout
autre.
La population rurale de la Russie, qui comprend le vrai peuple, n’a que
faire de la Douma, de toutes ces libertés--dont l’énumération seule est
une preuve de l’absence de la vraie liberté,--ainsi que de la
substitution d’un gouvernement violent à un autre aussi violent; il a
besoin de s’affranchir de tout le système de violence.
La portée de la révolution qui commence en Russie et qui s’annonce dans
le reste du monde, n’est donc point dans les réformes énumérées par les
programmes habituels: impôts sur le revenu ou autres, séparation de
l’Église et de l’État, monopoles nationaux, système électoral,
participation du peuple au pouvoir, institution de la République la plus
démocratique, etc., mais dans la conquête de la vraie liberté.
Or, cette liberté vraie peut être réalisée seulement par le refus de se
soumettre à toute autorité, quelle qu’elle soit, et cela sans recourir
aux barricades, assassinats et institutions nouvelles obtenues par la
violence et reposant sur elle.
IV
LA CAUSE PRINCIPALE DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE
La cause principale de la prochaine révolution comme de toutes celles
passées ou futures a un caractère religieux.
Le mot religion est pris d’ordinaire soit dans le sens d’une définition
mystique du monde invisible, soit pour désigner certains rites d’un
culte qui console et encourage les hommes dans la vie, soit comme une
explication de l’origine de l’univers, soit comme la réglementation
morale de la vie sanctionnée par la prescription divine.
Ce n’est pas ainsi que je comprends la religion: elle est pour moi avant
tout la révélation de la loi supérieure, commune à tous les hommes, leur
assurant dans un temps donné le suprême bonheur.
Déjà antérieurement à la doctrine chrétienne, fut proclamée et exprimée
chez divers peuples une loi religieuse, supérieure et commune à toute
l’humanité, qui peut être formulée ainsi:
L’homme ne doit pas vivre pour son bonheur individuel, mais pour le
bonheur de tous, c’est-à-dire, rendre service à son prochain (Bouddha,
Isaïe, Confucius, Lao-Tseu, stoïciens). La loi ayant été proclamée, il
était impossible aux hommes qui la connaissaient de ne pas se rendre
compte de sa justesse et de sa bienfaisance; mais l’ordre social fondé
sur la violence a pénétré si à fond dans les mœurs et les institutions
que, tout en reconnaissant les bienfaits de la loi d’aide mutuelle, les
hommes continuaient à vivre sous l’empire de lois répressives qu’ils
justifiaient par la nécessité de châtier les méchants. Il leur semblait
que sans menaces ni châtiments du mal par le mal, la vie sociale était
impossible. Les uns assumaient le devoir de maintenir l’ordre public et
de corriger les criminels en faisant appliquer les lois répressives; ils
commandaient, les autres obéissaient. Mais les maîtres se dépravaient
par l’omnipotence dont ils jouissaient, et une fois dépravés, au lieu de
corriger les mœurs, ils les contaminaient de leur propre souillure; les
administrés à leur tour se dépravaient par leur participation à ces
violences, par leur esprit d’imitation et par leur soumission servile.
Il y a dix-neuf cents ans apparut le Christianisme. Avec une nouvelle
force, il vint confirmer la puissance de cette loi d’amour et de
solidarité, et nous apprendre en plus pourquoi elle n’était pas
observée.
Il a montré avec une netteté extraordinaire que la cause de cette
inobservance était la fausse notion que l’on se faisait de la légitimité
et de la nécessité de la violence comme moyen de coercition. Après avoir
démontré sur toutes ses faces l’illégalité et la nocivité du châtiment
social, il a prouvé que la principale cause des malheurs de l’humanité
résidait dans les violences auxquelles se livrent les hommes les uns sur
les autres sous prétexte de vindicte publique; enfin, il a montré que
l’unique moyen de faire disparaître la violence était de la subir avec
passivité.
«Tu as entendu dire aux anciens: Œil pour œil, dent pour dent. Moi, je
te dis: Ne résiste pas au méchant; s’il te frappe sur la joue droite,
tends-lui la joue gauche; s’il veut plaider contre toi et te prendre tes
vêtements, donne-lui jusqu’à ta chemise. Donne à celui qui te tend la
main et ne te détourne pas de celui qui sollicite ton aide pécuniaire.»
Cette doctrine veut dire que lorsque celui qui a mission de juger des
cas de violences en commet lui-même, il n’y aura plus pour elles aucune
limite.
Aussi, pour qu’elles disparaissent, il faut que nul, sous quelque
prétexte que ce soit, n’emploie la force brutale, et surtout sous le
prétexte le plus fréquent, celui de punir.
Cette doctrine atteste cette vérité simple et naturelle: on ne saurait
supprimer le mal par le mal, et l’unique moyen de diminuer
l’intervention de la violence est de ne pas s’en servir.
La doctrine chrétienne l’a nettement formulé et établi. Malheureusement,
on se figurait à tort que châtier était une condition indispensable à la
vie sociale, et cette croyance était tellement enracinée, le nombre des
hommes qui ignoraient cet enseignement ou ne le connaissaient que sous
sa forme corrompue était si grand, que tous ceux qui avaient accepté la
loi du Christ continuaient à vivre d’après celle de la violence. Les
pasteurs des chrétiens croyaient que l’on pouvait accepter la doctrine
de la solidarité sans la loi de la non-résistance au mal, qui est
pourtant la clef de voûte de tout l’enseignement sur la conduite des
hommes. Car, admettre la loi de l’aide mutuelle en méconnaissant le
précepte de la non-résistance, c’était construire la voûte sans la
sceller dans sa partie centrale.