La faute en est non pas aux principes, comme le croient certains,--ils

ont été et restent vrais,--mais aux moyens de leurs applications. La

contradiction qui se fit jour si nettement et si brutalement pendant la

Révolution française et qui, au lieu du bien, amena le mal, demeure

jusque aujourd’hui, se révèle dans toutes les tentatives d’améliorer

l’organisation sociale.

En effet, on espère réaliser cette amélioration avec le concours du

gouvernement, autrement dit par la force. Bien mieux, cette

contradiction se manifeste non seulement dans les doctrines sociales

actuelles, mais même dans celles des partis les plus avancés:

socialiste, révolutionnaire, anarchiste, qui prévoient la cité future.

En somme, les hommes cherchent à atteindre l’idéal d’une vie

rationnelle, libre et fraternelle avec le concours de la force, quand

celle-ci, quelle que soit la forme qu’elle prenne, n’est autre que le

droit pris par les uns de disposer des autres et, en cas d’insoumission,

de contraindre ceux-ci par le moyen extrême: l’assassinat.

Cela revient à dire: réaliser l’idéal du bonheur humain par le meurtre.

La grande Révolution française a été «l’enfant terrible», qui, au milieu

de l’enthousiasme de tout un peuple, devant la proclamation des grandes

vérités révélées et devant l’inertie de la violence, a exprimé, sous une

forme candide, toute l’ineptie de la contradiction dans laquelle se

débattait alors et se débat encore l’humanité: «liberté, égalité,

fraternité, ou la mort».

X

LES FORMES SOCIALES CHANGENT, MAIS LA VIOLENCE PRÉDOMINE TOUJOURS DANS

LES RAPPORTS DES HOMMES

Il est donc manifeste que la cause de la singulière contradiction,

montrant les hommes à la poursuite de l’idéal de liberté, d’égalité, de

fraternité par des moyens qui excluent la possibilité de sa réalisation,

cette cause est dans le fait que les hommes ont déjà vaguement

conscience de la conception religieuse correspondant à l’âge actuel de

l’humanité, tandis qu’ils sont tellement attachés aux formes anciennes

de vie qu’ils ne sauraient en imaginer d’autres, conformes à la nouvelle

conception. Tel l’enfant devenu adulte et qui, par l’habitude prise,

voudrait qu’on continue à l’aider à s’habiller et à le faire manger.

L’ordre des choses existant ne s’accordant plus avec l’âge de la

société, mais la nouvelle conception n’étant pas encore assimilée par

elle, toutes les tentatives d’amélioration de cet ordre de choses sont

dirigées vers l’amendement des formes sociales extérieures. Or, cette

modification superficielle est inconciliable avec l’idéal d’une vie

libre, fraternelle et raisonnée. Aussi, pour la réaliser, ou seulement

pour pouvoir en approcher, tout le système actuel doit être aboli.

«Il importe surtout que le gouvernement soit juste, ou, s’il agit mal,

qu’il soit remplacé par un meilleur; alors tout ira bien, tous seront

égaux, libres, et la concorde règnera», pensent la plupart des hommes de

notre temps.

Les uns croient qu’il suffit à cet effet de conserver l’état des choses

établi en laissant au gouvernement le soin de le régulariser, et se

préoccupent seulement d’écarter les obstacles sur sa route. Ceux-ci sont

connus sous le nom de conservateurs.

D’autres estiment que la mauvaise organisation actuelle doit et peut

être corrigée par l’introduction de nouvelles lois et constitutions

garantissant la liberté et l’égalité. Ceux-ci sont appelés libéraux.

D’autres enfin disent que tout le régime actuel est mauvais, qu’il doit

être supprimé et remplacé par un plus parfait: il établirait l’égalité

complète, au point de vue économique principalement; il assurerait la

liberté et la fraternité de tous les humains sans distinction de race ni

de nationalité. Ce sont les révolutionnaires de diverses nuances.

Tous les représentants de ces partis, d’opinions si divergentes, sont

d’accord cependant sur le principal moyen d’améliorer la condition des

hommes: l’autorité gouvernementale, c’est-à-dire la contrainte.

Ainsi pensent et disent les hommes qui ont le loisir de discuter les

grands problèmes sociaux. (En ces derniers temps ces sociologues sont

devenus particulièrement nombreux. Je ne crois pas exagérer en disant

que ceux à qui la situation de fortune le permet, consacrent la majeure

partie de leur temps à des discussions et à des démonstrations

réciproques sur la meilleure manière pour le gouvernement de réaliser

plus ou moins l’égalité, la liberté, la fraternité.)

Quant à la majorité des travailleurs manquant de loisir pour discuter

les questions d’intérêt général et s’enseigner mutuellement, au fond ils

pensent et disent de même: le perfectionnement de l’organisation sociale

peut être réalisé par le gouvernement seul. Aussi, loin de souhaiter sa

disparition, ils mettent tout leur espoir en lui, en son amélioration

présente ou future. Riches et pauvres, non seulement pensent, mais

agissent ainsi.

L’ancien régime est maintenu en Chine, en Turquie, en Abyssinie, en

Russie; on ne le modifie en rien, et tout va de mal en pis; en

Angleterre, en Amérique, en France on cherche à amender le système

social en perfectionnant la Constitution, et cependant l’idéal de

liberté, d’égalité, de fraternité est aussi loin de sa réalisation.

En France, en Espagne, dans les républiques Sud-Américaines, en Russie

actuellement, des révolutions furent et sont organisées; mais, qu’elles

réussissent ou non, comme la vague renvoyée, l’ancienne situation

revient toujours, parfois même aggravée. Que l’ancien régime demeure ou

soit changé, l’absence de liberté et l’animosité restent les mêmes:

châtiments, prisons, bannissements, impossibilité d’acheter des objets

sans droit de douane, ni de jouir des instruments de travail; c’est la

même privation des travailleurs du droit à la terre sur laquelle ils

sont nés, comme aux temps du Joseph de la Bible; c’est la même haine

entre nations; le même envahissement des peuples sans défense de

l’Afrique et de l’Asie, comme sous Gengis-Khang; même cruauté, mêmes

tortures de l’emprisonnement cellulaire et des compagnies

disciplinaires, rappelant le temps de l’Inquisition; mêmes armées

permanentes et esclavage militaire; même inégalité, comme entre le

pharaon et ses esclaves, entre les Rockfeller ou les Rothschild et leurs

serfs.

Les formes sociales changent, mais les rapports entre les hommes

demeurent invariables; et c’est pourquoi nous n’avançons pas vers

l’idéal égalitaire. Si même nous avons avancé sur le chemin de cet

idéal, ce n’est pas en raison des modifications apportées au pouvoir

gouvernemental, mais plutôt malgré les obstacles semés par celui-ci. Si

l’on a cessé de dévaliser les gens dans les villes, on le doit non à des

lois nouvelles, mais au meilleur éclairage des rues. Si des gens ne

meurent pas aussi souvent de faim, cela n’est pas dû non plus à une

organisation plus parfaite des pouvoirs publics, mais aux voies de

communication. Si l’on ne brûle plus les sorcières, si l’on ne recourt

plus aux tortures, comme moyen d’instruction judiciaire; si on ne coupe

plus aux condamnés le nez, la langue et les oreilles, ce n’est point

grâce aux transformations introduites dans le mécanisme gouvernemental,

mais au progrès des connaissances et des sentiments absolument

indépendants de ce mécanisme.

Les formes extérieures changent avec l’âge de l’humanité, autrement dit

avec le développement de ses forces intellectuelles et de sa maîtrise

croissante sur la nature; mais le fond reste le même. Tel un corps qui

dans sa chute change sa position, tandis que la ligne que suit son point

de gravité demeure invariable.

Lancez un chat d’une hauteur: il peut tourner sur lui-même, avoir la

tête en haut ou en bas, son centre de gravité ne sortira pas de sa ligne

de chute. Il en est de même des changements des formes extérieures de la

violence gouvernementale.

Il semblerait que les hommes, en tant qu’êtres doués de réflexion et qui

veulent être guidés par un idéal de bien, devraient choisir entre ces

deux alternatives: ou bien renoncer à l’idéal de raison, inconciliable

avec la violence, ou bien rejeter celle-ci et ne plus l’employer. Or,

ils n’adoptent aucune de ces conduites, mais simplement modifient à

l’envi les formes de violence. Ils procèdent à l’instar d’un homme qui,

chargé d’un poids inutile, tantôt en modifie le paquetage, tantôt le

déplace de son dos sur ses épaules, du dos sur les reins et de nouveau

sur le dos, sans que l’idée lui vienne de faire le seul acte nécessaire:

s’en débarrasser.

Le plus malheureux est que, tout préoccupés par l’amélioration des

formes de violence,--ce qui ne peut changer leur situation,--les hommes

s’éloignent de plus en plus de l’activité qui seule peut leur procurer

un réel bien-être.

XI

L’ÉGLISE ET LA SCIENCE OBSTACLES A LA VÉRITABLE CONCEPTION DE LA VIE

L’humanité chrétienne--sinon l’humanité entière--se trouve actuellement

au début d’une transformation universelle, qui couvait durant des

siècles, voire pendant des milliers d’années. Cette transformation de

l’humanité peut être comparée à celle d’un individu qui d’un enfant

devient un homme fait.

Elle se manifeste de deux façons: intérieurement et extérieurement. La

transformation intérieure est constatée par ce fait que la religion,

c’est-à-dire l’explication du sens de la vie, était comprise autrefois

comme une révélation mystique et merveilleuse, et elle se manifestait

sous forme des rites qui en résultaient; tandis que, aujourd’hui,

l’humanité est arrivée à un degré d’évolution,--qui se révèle davantage

dans les idées des meilleurs parmi nous,--rendant superflus

l’explication mystique du sens de la vie et les rites préconisés comme

étant agréables à Dieu. Il suffit, de nos jours, d’avoir une explication

raisonnée du sens de la vie, plus convaincante que l’ancienne et qui

montre mieux que les cérémonies cultuelles le devoir moral.

Telle est la transformation intérieure qui s’effectuait durant des

milliers d’années, qui se poursuit encore, mais qui est assez avancée

pour que la majorité des hommes soit en mesure de s’assimiler cette

nouvelle conception religieuse. L’adulte commence à sentir qu’il cesse

d’être enfant.

Quant à la transformation extérieure, liée au changement intérieur, elle

consiste dans la modification des formes sociales, dans le remplacement

du principe qui groupait et groupe encore les hommes: la substitution de

la conviction raisonnée et du sentiment de la concorde à la violence.

L’humanité a expérimenté toutes les formes possibles de gouvernements

oppressifs, et, toujours et partout, depuis le régime républicain le

plus démocratique jusqu’au despotisme le plus brutal, la quantité et la

qualité du mal produit par la violence ne varient pas. Si le despote et

son arbitraire ne sont plus, subsistent le lynchage et les excès de la

foule démagogique; si l’esclavage personnel n’est plus, il y a

l’esclavage d’argent; plus de prestation ni dîme directes, mais des

impôts indirects; plus de despotes, mais des rois et empereurs

autocrates, milliardaires, ministres, partis tyranniques.

La faillite de la violence comme moyen de gouvernement, son antagonisme

avec la conscience moderne, sont trop évidents pour que l’ordre existant

puisse encore longtemps se maintenir. Mais les conditions extérieures ne

sauraient changer sans l’évolution de la mentalité des hommes. C’est

pourquoi tous nos efforts doivent se porter vers cette transformation

intérieure.

Que devons-nous entreprendre à cet effet? Une seule chose et de prime

abord: écarter les obstacles qui empêchent les hommes de reconnaître

leur situation et d’appliquer les principes religieux qui se sont déjà

insinués dans leur esprit.

Ces obstacles sont: le mensonge entretenu par la religion officielle et

celui imposé par la science.

Le premier mensonge est de faire croire aux hommes que la religion--en

tant que réponse aux questions vitales et principe directeur de la

vie--est inséparable du mysticisme, de la magie, des miracles, des rites

et cérémonies.

Le mensonge de la science est de persuader que la religion est un

sentiment désuet, un reste des anciens temps, et qu’à notre époque elle

peut être, avec avantage, suppléée par l’étude des lois de la vie et par

des règles de conduite dictées par le raisonnement et l’expérience.

Le mensonge des hommes d’Église est de substituer à l’explication du

sens de la vie la doctrine de la révélation, contraire aux connaissances

modernes, et à la règle de conduite les cérémonies rituelles sans portée

morale. La faute des savants est de considérer comme absolument

superflue la métaphysique religieuse, autrement dit l’explication du

sens de la vie, en s’imaginant qu’il est possible d’établir une règle de

conduite, sans s’appuyer sur la métaphysique religieuse.

Les hommes d’Église affirment que la religion est utile au peuple, tout

en ayant perdu eux-mêmes la foi. Les hommes de la science déclarent que

la religion, ce qui a fait et fera avancer l’humanité, est un vestige

des anciennes superstitions qu’on doit rejeter, et que les hommes

peuvent être guidés par de prétendues lois découvertes par une prétendue

science: la sociologie.

Ce sont ces hommes, les soi-disant savants en particulier, qui, à notre

époque de transition, constituent le principal obstacle à l’élévation de

l’humanité à ce degré de conscience intime et d’organisation extérieure

qui répond à son âge.

Ceux qui se prétendent les servants de la Science sont plus nuisibles,

parce que le mensonge des servants de l’Église a pu déjà être mis à nu

dans toute sa laideur et que la plupart des hommes n’y croient plus;

elle s’en affranchit de plus en plus, et si elle suit encore l’Église,

elle ne le fait que par tradition, usage et convenance. La superstition

scientifique, par contre, est en pleine force, et ceux qui se sont

libérés du mensonge ecclésiastique et se croient esprits libres, se

trouvent inconsciemment sous la domination complète de cette nouvelle

Église: la Science.

Ses prêtres appliquent tous leurs efforts afin de détourner l’attention

des hommes des questions religieuses essentielles et de la diriger vers

des questions futiles: l’origine des espèces, l’analyse spectrale, la

nature du radium, la théorie des nombres, les animaux fossiles et autres

sornettes, en leur attribuant la même importance que donnaient les Mages

à l’Immaculée-Conception, à la dualité de la substance, etc. D’autre

part, ils s’efforcent à suggérer que la religion--c’est-à-dire

l’établissement du rapport de l’homme à l’égard de l’Univers et de son

principe--n’est nullement nécessaire, et que des phrases pompeuses sur

le droit, la morale et l’inexistante science sociologique, peuvent, avec

avantage, la remplacer. De même que les partisans de l’Église, ils se

persuadent et persuadent aux autres qu’ils sauvent l’humanité; autant

qu’eux, ils croient en leur infaillibilité, ne sont jamais d’accord

entre eux, et se divisent en nombreuses chapelles; de même que l’Église

autrefois, ils sont aujourd’hui la cause principale de l’ignorance, de

la grossièreté, de la dissolution, et par suite, du retard que met

l’homme à s’affranchir du mal dont il souffre. Ces savants agissent à

l’instar des bâtisseurs dont l’Évangile dit: «Ils ont rejeté la pierre

qui a toujours été et sera la clef de voûte.» Ils ont rejeté la seule

chose qui unissait et peut unir en un seul tout l’humanité: la

conscience religieuse.

C’est ainsi que s’établit le cercle vicieux,--un mal succédant à un

autre,--dans lequel tourne l’humanité chrétienne de notre temps. Qu’ils

acceptent la doctrine pleine de superstitions de l’Église, ou les

vagues, complexes et vaines spéculations scientifiques,--qui moins

encore que l’Église peuvent guider dans la vie,--les hommes, privés de

leur faculté supérieure: la conscience religieuse, ne peuvent, malgré

leurs efforts, améliorer leur condition, encore moins détruire l’état de

choses actuel, afin de se rapprocher de leur idéal: l’égalité, la

liberté, la fraternité.

La force leur en manque.

Seuls, les hommes qui vivent la vie éternelle, et non pas la vie

terrestre exclusivement, peuvent réaliser un idéal éternel; et seuls ils

peuvent accomplir ce qui paraît comme un sacrifice à ceux qui sont

attachés à la vie terrestre. Car c’est le sacrifice des biens d’ici-bas

qui fait avancer l’humanité.

Le sacrifice, en effet, est facile seulement à l’homme religieux, à

celui qui considère sa vie dans l’Univers, comme une manifestation

partielle de la vie universelle, et croit devoir, par suite, se

soumettre aux lois de cette vie éternelle.

Par contre, pour celui qui considère la vie terrestre comme toute sa

vie, le sacrifice n’a aucun sens; et n’ayant pas la force de sacrifice,

il est impuissant à supprimer, à diminuer le mal de la vie. Il le

déplacera éternellement d’un endroit à un autre, mais ne pourra jamais

le détruire.

C’est pourquoi les hommes n’ont qu’un moyen de se libérer du mal dont

ils souffrent: la propagation parmi eux de la véritable doctrine

religieuse, la plus haute de notre époque et qui s’est déjà insinuée

dans leur esprit.

XII

LE PERFECTIONNEMENT MORAL INDIVIDUEL EST L’UNIQUE MOYEN DE RÉALISER LE

BONHEUR DE TOUS

Les doctrines religieuses sont toujours assimilées consciemment,

librement par la minorité, et sous l’influence de la suggestion de la

foi par la majorité. Tant que, suivant cette méthode, l’humanité n’aura

pas adopté la doctrine raisonnée et conforme à son âge, seules les

formes extérieures de sa vie changeront; le mal demeurera le même, voire

croîtra de plus en plus.

Or, cette doctrine existe depuis longtemps et a déjà pénétré dans

l’esprit de la majeure partie de notre société. C’est la doctrine du

Christ dans sa véritable signification, libre de toute fausse

interprétation. Ses principes, tant métaphysiques qu’éthiques, sont

reconnus non seulement par les chrétiens, mais encore par les adeptes

des autres croyances, car ils coïncident avec l’essence de toutes les

importantes doctrines religieuses: le brahmanisme, le confucianisme, le

taoïsme, le judaïsme, le swedenborgianisme, le spiritualisme, la

théosophie, même le positivisme de Comte.

Le fond de cette doctrine peut être défini ainsi: l’homme est un être

spirituel, semblable à son principe--Dieu; la mission de l’homme est

d’accomplir la volonté de ce principe-Dieu; la volonté de Dieu est de

concourir au bien des hommes; le bien des hommes est réalisé par

l’amour; l’amour actif est de faire aux autres ce qu’on veut qu’on vous

fasse. C’est là toute la doctrine.

Elle n’est point une révélation mystique de la manifestation

surnaturelle de la divinité, de ses dogmes et décrets, comme l’affirme

l’Église; elle n’est pas non plus un enseignement moral recommandant une

vie collective rationnelle, harmonieuse et profitable à tous, comme la

comprennent les savants; elle est l’explication logique du sens de la

vie, et grâce à laquelle la règle de conduite n’est pas imposée

extérieurement, mais résulte naturellement du sens que nous attribuons à

notre vie. Bien qu’elle n’admette aucun phénomène surnaturel,

contrairement à ce que prétend l’Église, cette doctrine n’a pas

toutefois davantage un caractère intellectuel laissant notre raison

seule nous guider, comme le pensent les savants incroyants.

Cette doctrine est une _religion_, c’est-à-dire, l’établissement du

rapport de l’homme envers le monde et son principe. Elle donne la

réponse aux questions: qu’est-ce que l’homme par rapport à l’infini dans

l’espace et le temps, et quelle est la mission de sa vie? Cette réponse

donne aux hommes qui la reconnaissent une explication raisonnée du sens

de la vie, d’où découlent naturellement des règles immuables de

conduite.

C’est par là que se distingue la véritable doctrine chrétienne du

christianisme d’Église enveloppé de mysticisme et étayé sur des

miracles, et c’est ainsi qu’elle diffère de la morale utilitaire des

incroyants qui, sans s’en apercevoir, empruntent au christianisme ses

conclusions tout en en méconnaissant le fond.

Tant que cette doctrine ne sera pas reconnue dans sa pureté et que son

principe métaphysique--l’attitude que doit garder l’homme envers

Dieu--ne sera pas accepté, tant qu’elle ne sera pas répandue dans le

monde chrétien, comme l’est aujourd’hui la religion d’Église, toutes les

formes de violence dont souffrent les hommes, l’oppression

gouvernementale surtout, demeureront invariables.

Mais quelles mesures doivent être recommandées à cet effet?

Nous sommes tellement imprégnés de l’idée fausse attribuant la

possibilité d’améliorer notre vie par des moyens extérieurs, qu’il nous

semble possible de réaliser le changement de notre état intérieur par

les seuls moyens extérieurs.

Mais il n’en est pas ainsi; et c’est là une chance considérable pour

l’humanité. En effet, si nous pouvions influer les uns sur les autres

par des moyens extérieurs, les hommes légers, irréfléchis pourraient

corrompre leurs semblables et les priver du bonheur; en outre, une

semblable activité pourrait rencontrer des obstacles infranchissables

sur la voie du bonheur.

Heureusement, l’évolution spirituelle est dans le pouvoir de chacun de

nous. Nous savons toujours en quoi consiste notre véritable bonheur, de

chacun de nous et des autres hommes, et rien ne peut arrêter ou retarder

notre activité dans la poursuite de ce but.

Or, le but--le bien de chacun et de tous--est atteint uniquement par la

transformation intérieure de l’individu, par l’élaboration d’une

conscience religieuse et indépendante, afin de pouvoir vivre en

conformité avec cette conception personnelle. De même qu’une matière en

combustion peut seule communiquer le feu à d’autres matières, seules, la

vraie foi et la vraie vie d’un homme peuvent se communiquer à d’autres

hommes, répandre et consolider la vérité religieuse. Or, seuls la

propagation et l’affermissement de la vérité religieuse améliorent la

condition des hommes.

Voilà pourquoi il n’est qu’un moyen de se délivrer de tous les maux dont

souffrent les hommes, y compris l’effroyable mal que commet le

gouvernement: le travail intérieur que doit accomplir chacun de nous

afin d’être l’artisan de sa propre amélioration morale.

Juin 1905.

LA FIN D’UN MONDE[9]

[9] Cette étude, écrite en octobre et novembre derniers (vieux

style), a été remaniée et notablement augmentée par l’auteur en

décembre 1905 (janvier 1906 nouveau style). C’est d’après cette

nouvelle édition que la présente traduction a été faite. (_Note du

traducteur._)

Jamais les hommes n’ont eu devant eux une œuvre aussi grandiose à

accomplir. Notre siècle est le siècle de révolution dans la plus

haute acception de ce mot: Révolution morale et non matérielle. Il se

forme une idée supérieure d’organisation sociale et de

perfectionnement moral.

CHANNING.

Et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira.

(JEAN, VIII, 32.)

I

LA FIN D’UN SIÈCLE--SA DISPARITION--SYMPTOMES ET CAUSES

Le siècle et la fin d’un siècle ne signifient pas en langage évangélique

la fin et le commencement d’une période de cent ans, mais la fin d’une

conception de la vie, d’une croyance, d’un moyen de communion entre les

hommes, et le commencement d’une nouvelle conception de la vie, d’une

nouvelle religion, d’un nouveau moyen de communion entre les hommes.

Il est dit dans l’Évangile qu’au moment de ces changements de siècle,

toutes sortes de calamités doivent se produire: trahisons, cruautés,

guerres, et que tout amour doit disparaître à la suite du désordre. Ces

paroles, à mon sens, ne doivent pas être prises comme une annonce

prophétique pour un temps donné, mais comme l’indication d’une loi

constante: tout changement de régime, de conception de vie, est

inévitablement accompagné de violentes perturbations, de cruautés, de

trahisons, d’illégalités de toutes sortes, et ces perturbations doivent

amener par la suite une éclipse de l’amour entre les hommes, amour sans

lequel toute vie collective est impossible.

Guerre et révolution · 第 3 / 8 段