«Les hommes croyaient jusqu’en ces derniers temps qu’ils ne pourraient

pas vivre sans gouvernement. Mais la vie évolue et les conditions de la

vie, autant que les opinions des hommes, se modifient. Malgré les

efforts des gouvernants pour maintenir les peuples dans un état

d’enfance qui amène le sujet maltraité à se féliciter d’avoir à qui se

plaindre, les hommes, et en particulier les ouvriers, tant en Russie

qu’en Europe, se dégagent de plus en plus de leur situation de mineurs

et commencent à comprendre les véritables conditions de leur vie.

«Vous nous affirmez que seuls vous pouvez nous défendre contre

l’envahissement des peuples voisins: Chinois, Japonais,--disent

maintenant les gens du peuple,--mais nous lisons les journaux et nous

savons que personne ne nous menace de la guerre; nous savons que vous

seuls, gouvernants, dans un but impossible à démêler, vous irritez les

peuples les uns contre les autres, puis, sous prétexte d’assurer notre

défense, vous nous ruinez par des impôts afin d’entretenir vos flottes,

vos armées, construire des chemins de fer stratégiques, servant

uniquement votre ambition, vous entreprenez des guerres pareilles à

celles que vous faites aujourd’hui aux pacifiques Chinois. Vous dites

que vous protégez, pour notre plus grand bien, la propriété foncière;

mais cette protection n’aboutit qu’à faire passer toutes les terres

entre les mains des compagnies, des banquiers, des riches, qui ne les

travaillent pas, tandis que nous, l’énorme majorité du peuple, nous

sommes complètement dépossédés et à la merci des oisifs.

«Vos lois ne protègent pas la propriété de la terre, mais permettent

qu’on enlève la terre à ceux qui la travaillent. Vous protégez,

dites-vous, le produit du travail de chacun. Or, c’est le contraire que

vous faites: tous ceux qui produisent les objets précieux n’arrivent

pas, grâce à votre prétendue protection, à se faire payer le prix réel

de leur travail; bien mieux, leur existence dépend entièrement du bon

plaisir de ceux qui ne travaillent pas.

«On dit que la disparition des gouvernements entraînera celle des

institutions sociales d’instruction et d’éducation, si nécessaires à

tous.

«Mais pourquoi faire cette supposition? Pourquoi penser que, les

dirigeants disparus, les hommes ne sauront pas organiser eux-mêmes leur

vie aussi bien que le font les gouvernants, non pour eux, mais pour les

autres?

«Nous voyons au contraire que de notre temps, dans les circonstances les

plus diverses, les hommes parviennent à organiser eux-mêmes leur vie

bien mieux que n’y réussissent les gouvernants. Nous voyons se former

sans l’appui du gouvernement et souvent malgré son intervention toutes

sortes d’institutions sociales: syndicats ouvriers, sociétés

coopératives, compagnies de chemin de fer, artels, etc. Si, pour créer

une œuvre sociale, on a besoin de réunir une certaine somme d’argent,

pourquoi penser que des hommes libres ne la fourniraient pas sans

contrainte, afin d’instituer ce qui se fait aujourd’hui à l’aide de

l’impôt, au cas où l’entreprise était réellement utile à la société?

Pourquoi penser qu’il ne peut y avoir des tribunaux sans violence? Il y

a toujours eu, il y a encore des sentences d’hommes qu’acceptent avec

confiance les plaideurs, sans qu’on ait besoin de les y forcer.

«Nous sommes tellement dépravés par un long esclavage que nous ne

pouvons pas nous représenter une administration qui ne s’appuierait pas

sur la force. Il n’en existe pas moins des communautés russes qui

émigrent dans des contrées lointaines où notre gouvernement ne peut

s’immiscer dans leurs affaires, organisent elles-mêmes l’administration,

la justice, la police, la perception de leurs impôts, et elles

prospèrent jusqu’au jour où le gouvernement du pays intervient et

emploie ses procédés violents...

«Celui-là seul qui possède des dizaines de mille d’hectares en forêt a

besoin de protection, quand, près de lui, des milliers d’hommes manquent

de bois pour se chauffer. Cette protection est aussi nécessaire aux

patrons des usines et des fabriques, où des générations d’ouvriers

furent et sont encore frustrés du produit de leur travail. La protection

est plus nécessaire encore au détenteur de centaines de mille pouds de

blé attendant une année de disette afin de les vendre avec un bénéfice

usurier aux populations affamées...

«On dit habituellement: supprimez la propriété de la terre et le fruit

du travail, et personne ne sera certain de conserver ce qu’il a produit;

aussi cessera-t-il de travailler. C’est tout le contraire qu’il faudrait

dire: la protection violente d’une propriété illégitime, si elle n’a pas

complètement détruit, a du moins sensiblement affaibli chez les hommes

l’idée naturelle de justice, qui commande de ne pas accaparer les objets

de consommation qui sont la propriété innée sans laquelle l’humanité ne

peut vivre, idée qui a toujours existé et existe dans la société...

«On peut assurément dire que les chevaux et les bœufs ne peuvent rien

produire s’ils ne sont pas contraints par les hommes, créatures

raisonnables. Mais pourquoi les hommes subiraient-ils les violences des

êtres qui ne leur sont pas supérieurs, mais semblables? Pourquoi les

hommes doivent-ils se soumettre à ceux d’entre eux qui, à un moment

donné, détiennent le pouvoir? Où est la preuve que les gouvernants sont

plus sages que les gouvernés?

«Le fait même qu’ils s’autorisent à user de violence envers leurs

semblables démontre qu’ils ne sont pas plus, mais moins sensés que ceux

qui se soumettent à eux...

«On dit: comment les hommes pourraient-ils vivre sans gouvernement,

c’est-à-dire sans contrainte? Il faudrait dire au contraire: comment les

hommes, êtres raisonnables, peuvent-ils vivre en commun groupés par la

violence, au lieu de l’être par le consentement raisonné?...

«De deux choses l’une: ou les hommes sont des créatures douées de raison

ou ils ne le sont pas. S’ils ne le sont pas, aucun ne peut l’être; dès

lors tout parmi eux est réglé par la violence, et il n’y a aucun motif

pour que les uns aient plus de droit que les autres d’en user. Et celle

employée par le gouvernement ne saurait avoir de justification. Si, au

contraire, les hommes sont doués de raison, leurs rapports doivent être

inspirés par la raison et non s’établir par la violence de ceux d’entre

eux qui se sont, par aventure, emparés du pouvoir[6].»

[6] _L’esclavage moderne_, ch. XIII.

«Aussi les hommes disent-ils que... la destruction du régime

gouvernemental amènerait celle de tout ce qui a été acquis jusqu’ici par

l’humanité; que l’État a été et est toujours l’unique forme sous

laquelle l’humanité peut se développer, et que tous les abus peuvent

être corrigés sans l’anéantissement d’une organisation dont ils sont

indépendants et qui permet à l’homme de progresser et d’arriver au plus

haut degré de bien-être. Et ceux qui pensent ainsi appuient leur opinion

sur des arguments philosophiques, historiques et religieux qui leur

semblent irréfutables...

«On peut écrire des volumes entiers en faveur de la première thèse (ils

sont déjà écrits depuis longtemps et on en écrit encore), mais on peut

également écrire beaucoup contre (ce qui, quoique plus récemment, a été

fait et d’une façon magistrale).

«Mais on ne peut pas prouver, comme cherchent à le faire les défenseurs

de l’État, que la destruction du régime actuel amènerait l’anarchie: le

brigandage, l’assassinat, la ruine de toutes les institutions, et le

retour de l’humanité à la barbarie...

«Encore moins peut-on le démontrer par l’expérience, car il s’agit tout

d’abord de savoir s’il faut la tenter ou non.

«La question de savoir si le moment de renverser l’État est arrivé ou

non serait donc insoluble, s’il n’existait pas un autre moyen de la

résoudre avec certitude.

«Les poussins sont-ils assez développés pour qu’on éloigne la couveuse

et qu’on les laisse sortir des œufs, ou est-il encore trop tôt? C’est

une question qu’ils décideront d’eux-mêmes lorsque, ne pouvant plus

tenir dans la coquille, ils la briseront à coup de bec et en sortiront.

«De même, le temps est-il arrivé ou non, pour les hommes, de détruire la

forme gouvernementale actuelle et de la remplacer par une nouvelle? Si

l’homme, par suite de la conscience supérieure qui est née en lui ne

peut plus se soumettre aux exigences de l’État, s’il ne peut plus s’en

contenter et en même temps n’a plus besoin de la protection de l’État,

la question est résolue par ceux qui ont déjà dépassé la forme étatiste

et qui en sont sortis comme le poussin de l’œuf, où ne pourrait le faire

rentrer aucune force au monde.

«Il est fort possible que l’État ait été nécessaire et le soit

aujourd’hui pour tous les avantages que vous lui reconnaissez, dit celui

qui s’est assimilé la conception chrétienne de la vie. Je sais

seulement, ajoute-il, que pour _moi_, d’une part, je n’ai plus besoin de

l’État, et, d’autre part, _je_ ne peux plus commettre les actes qui sont

nécessaires à son existence. Organisez-vous comme vous l’entendez, moi

je ne puis démontrer ni la nécessité, ni l’inutilité de l’État, mais je

sais ce dont j’ai besoin et ce qui m’est inutile, ce que je peux faire,

et ce que je ne peux pas faire. _Je_ n’ai pas besoin de m’isoler des

hommes des autres nations; c’est pourquoi je ne puis pas reconnaître mon

appartenance exclusive à une nation quelconque et je refuse toute

sujétion. Je sais que _moi_, je n’ai pas besoin de toutes les

institutions gouvernementales actuelles; c’est pourquoi je ne puis, en

privant les hommes qui ont besoin de mon travail, le donner sous forme

d’impôt au profit de ces institutions. Je sais que _moi_, je n’ai pas

besoin ni d’administrations ni de tribunaux fondés sur la violence;

c’est pourquoi je ne peux participer ni à l’administration ni aux actes

de justice. Je sais que _moi_ je n’ai pas besoin d’attaquer les hommes

des autres nations, de les tuer, ni de me défendre contre eux les armes

à la main; c’est pourquoi je ne puis prendre part à la guerre ni m’y

préparer. Il est fort possible qu’il se trouve des hommes considérant

tout cela comme nécessaire, je ne m’en occupe pas: je sais seulement,

mais d’une façon absolue, que je n’en ai pas besoin...»[7]

[7] _Le salut est en vous_, pp. 250-252.

Ceux qui parlent ainsi sont déjà nombreux; cependant eux aussi

continuent à subir le régime étatiste, voire concourent à son maintien.

Quelle en est la cause?

VII

LA SOCIÉTÉ MODERNE VIT SANS PRINCIPES

Il me semble que la cause en est dans le fait suivant: la force motrice

principale de l’humanité, la religion, s’est affaiblie, si elle n’a pas

disparu complètement chez la majorité des peuples chrétiens. Quelle

qu’elle soit, si grossière que soit son expression, c’est la religion

qui sert de base à la vie populaire, et c’est suivant les modifications

que subit la première que se transforme la dernière[8].

[8] Je n’ignore pas l’existence d’une opinion, très répandue, parmi

les savants de notre époque, d’après laquelle la vie sociale est

déterminée par des causes économiques extérieures, et non morales,

intérieures. Il me semble inutile de la réfuter, puisque le bon sens,

la vérité historique et, surtout, le sentiment moral montre son

manque absolu de fondement. Elle a pris naissance et s’est enracinée

chez les esprits bornés, dépourvus par-dessus tout de la faculté

supérieure de sentir la nécessité de la conscience religieuse,

c’est-à-dire de l’établissement de la valeur de nos rapports envers

l’infini, faculté qui distingue l’homme de l’animal. Aussi serait-il

tout à fait oiseux de chercher à convaincre ces hommes de l’existence

d’une chose qu’ils ne sentent pas et ne peuvent toucher de leurs

mains.

Les choses se passent ainsi parce que la direction première et la façon

de vivre de chacun de nous sont déterminées par l’idée que nous nous en

faisons. Comme cette idée ne peut être définie que par la religion, il

est clair que la direction et la façon de vivre, tant des individus que

des peuples,--si variées que soient les conditions de vie de

ceux-ci,--sont définies principalement par la religion.

Il va sans dire qu’en dehors de celle-ci, d’autres causes influent sur

nos conditions de vie; mais la modification essentielle et l’évolution

de l’étape inférieure à une étape supérieure de la vie sont toujours

déterminées par la religion seule. Les peuples d’Europe ont franchi une

étape semblable au moment où ils ont adopté le christianisme. De même

les Arabes et les Turcs lorsqu’ils sont devenus Mahométans, les

Asiatiques en se convertissant à la doctrine de Bouddha, de Confucius ou

de Lao-Tseu.

Les changements dans la conscience religieuse d’un peuple entraînent

inévitablement la transformation des formes extérieures de sa vie. Cela

fut toujours ainsi et cela est encore. Mais il est des époques où, bien

que la conscience religieuse des hommes évolue, ce progrès ne trouve pas

encore une sanction concrète et l’ancienne vie sociale continue à

s’inspirer de la conception religieuse périmée.

Ce phénomène provient de ce que le changement de la conception

religieuse, sa cristallisation, sa croissance, s’effectue d’une façon

continue mais invisible. Par contre, les conditions sociales se

modifient avec une progression moins rapide, sans conformité avec

l’accroissement invisible de la conscience: elle se transforme par

accès. Le germe de la graine croît continuellement tandis que

l’enveloppe crève. Il en est de même de la conscience et des formes

sociales de la vie.

Chaque homme subit les mêmes transformations en passant d’un âge à un

autre. Ainsi, la conscience évolue progressivement et insensiblement

chez l’enfant devenu adolescent, chez l’adolescent devenu adulte, chez

l’adulte devenu vieillard; mais en passant d’un âge à un autre, l’homme

continue parfois à s’inspirer, pendant longtemps encore, de sa

conception de la vie de l’âge précédent. C’est pourquoi, n’ayant plus

son ancienne foi et n’ayant pas encore établi de nouveaux rapports

envers ce qui l’entoure, il vit, durant ces périodes, sans idée

directrice.

Ce que nous observons dans l’évolution de l’individu a lieu également

dans la vie de la société.

Lorsque les conditions de la vie ne répondent plus à sa conscience, la

société entière se comporte comme l’individu qui mène une vie déréglée,

folle et orageuse pendant ce moment de transition.

Tel est, à mon avis, le moment que traversent aujourd’hui les peuples

chrétiens.

La conscience religieuse qui fut la base des formes actuelles de la vie

sociale est déjà abandonnée par l’humanité, tandis que sa nouvelle

conception n’a pas encore pénétré dans les esprits. Aussi, les hommes de

notre temps vivent-ils sans se rendre compte du sens de leur vie et

manquent d’orientation précise dans leurs actes.

Une grande partie de l’humanité contemporaine professe de différentes

façons la prétendue doctrine chrétienne; car sous le nom de celle-ci est

sous-entendu le code de dogmes établi il y a seize siècles par des

conciles et qui promulgue les plus grandes insanités. C’est bien cette

doctrine chrétienne, contraire aux connaissances modernes et au bon

sens, manquant de tout principe directeur, commandant la foi aveugle à

ceux qui prétendent incarner l’Église, c’est cette doctrine qui occupe

la place qu’a toujours occupée et doit occuper la vraie religion, celle

qui explique le sens de la vie et qui indique la ligne de conduite qui

découle de cette religion.

Une autre partie de l’humanité, la moins nombreuse, se disant cultivée,

se trouve dans une situation moins propice encore à une vie morale et

raisonnée.

Libérée du mensonge de la prétendue religion chrétienne, cette partie de

la société est tombée sous l’influence d’un autre mensonge, bien pis

encore que celui de l’Église: la conception scientifique de la vie, qui

ne saurait cependant lui donner aucune orientation sensée. Cette

conception rejette ce qui est essentiel à la nature humaine, ce qui la

distingue de la nature animale, ce qui est l’essence de la conscience

religieuse: la définition de notre mission dans le monde. Cette

conscience religieuse est remplacée par des observations fortuites,

inutiles et disparates, ainsi que par l’étude de matières diverses.

Suivant cette conception,--si l’on peut dire,--toute religion est, par

sa nature même, une erreur, et il n’y a aucune utilité de chercher une

explication raisonnée du sens de la vie et du principe directeur de

notre conduite, puisque la science, particulièrement la sociologie, qui

soi-disant établit les lois du progrès humain, nous est un guide

suffisant.

A vrai dire, cette science, en promettant de donner les lois de la vie

dans l’avenir, laisse ses fidèles vivre ou bien en vertu d’anciennes

règles religieuses qu’ils suivent inconsciemment, ou bien sans aucun

principe en s’adonnant à leurs passions et en les justifiant même par

une argumentation «scientifique».

Telle est la pitoyable erreur de la minorité qui se croit à

l’avant-garde de la société.

Il est une troisième partie, la plus nombreuse, d’hommes de toutes

conditions, plus ou moins instruits, libérés de la contrainte imposée

par la religion officielle, mais niant, par superstition scientifique,

la nécessité de la religion, vivant d’une vie animale, égoïste, purement

sensuelle et qui la considèrent même comme le dernier mot du progrès

scientifique (la lutte pour l’existence, le surhomme).

Telles sont les conceptions qui prédominent dans la société moderne: la

contrefaçon de croyance d’un groupe assez nombreux; la conception basse

pleine de suffisance, n’imposant aucun devoir, d’un groupe moindre;

enfin l’absence de tout sens moral du groupe le plus nombreux. Comme ni

la contrefaçon de croyance, ni sa négation et son remplacement par la

prétendue science, ni le manque de sens moral ne peuvent susciter de

force régulatrice, donnant une direction à l’activité de la société

moderne, notre vie se passe sans aucun principe conducteur, par simple

inertie, et elle s’éloigne de plus en plus de la conception religieuse

supérieure de notre époque dont la société a vaguement conscience. D’où

le non-sens et les souffrances de plus en plus grandes de la vie

d’aujourd’hui.

VIII

LA VIE ANORMALE DE LA SOCIÉTÉ MODERNE

La situation de notre monde chrétien apparaît donc ainsi: une minorité

possède la plus grande partie de terres et d’immenses richesses qui se

concentrent progressivement dans les mains de quelques-uns et qui leur

servent à entretenir une vie de luxe et toute artificielle. Une autre

partie des hommes, la plus nombreuse, est dépourvue du droit de jouir

librement de la terre, plie sous le poids des impôts taxant tous les

objets de première nécessité, est accablée par suite par un travail

malsain et anormal au service des riches, manque le plus souvent

d’habitations et de vêtements hygiéniques, de nourriture saine, de

loisir nécessaire au délassement intellectuel, vit et meurt dans la

dépendance et la haine de ceux qui profitent de son travail.

Les uns et les autres sont en constante hostilité, recourent à

l’occasion à la violence, au mensonge, au rapt, à l’assassinat. Aussi

leur activité est-elle dépensée non en travaux productifs mais en

luttes: lutte de capitalistes contre capitalistes, d’ouvriers contre

ouvriers, de capitalistes contre ouvriers. Malgré des perfectionnements

techniques apportés à la production industrielle, les richesses du sol

et du sous-sol sont mal exploitées. Mais la pire des pertes c’est celle

de vies humaines, douloureuse, inutile, irréparable.

Le plus malheureux dans cette situation est que les riches et les

pauvres se doutent de la folie de cette existence, et de l’avantage

qu’il y aurait pour les uns et les autres à unir leurs forces, à

coordonner leur travail et à partager les produits. Mais ni les uns ni

les autres n’aperçoivent aucune possibilité de changer leur situation

actuelle, et ils continuent à vivre dans la haine et la lutte, tout en

ayant conscience de l’aggravation progressive de leur position.

En plus de ces maux intérieurs, se poursuit une lutte intense et

continue entre nations, qui absorbe la majeure partie du travail

national dans le but d’entretenir l’armée, de subvenir aux frais de

guerre, durant laquelle périssent dans la force de l’âge des centaines

de mille d’hommes et sont pervertis des millions d’autres. Ici de même,

nous savons que les armements et les guerres sont insensés, funestes,

conduisent à la ruine matérielle et à la déchéance morale; cependant,

nous continuons à sacrifier notre vie et notre travail à ces dieux.

Tout le monde sait que cela ne doit pas être et qu’on pourrait l’éviter;

malgré tout, nous continuons à aggraver le mal.

Cette conscience d’une vie contraire à l’intérêt, à la raison, au vœu de

chacun de nous, devient à tel point douloureuse que les plus généreux

parmi les hommes, dont le nombre croît de plus en plus, ne voient

d’autres issues à cette impasse que le suicide.

D’autres, souffrant également de la contradiction entre leurs

aspirations morales et la réalité, cherchent à y échapper par un suicide

partiel: l’abrutissement par le tabac, le vin, l’alcool, l’opium, la

morphine. D’autres encore cherchent l’oubli en ajoutant aux narcotiques

des plaisirs excitants ou stupéfiants: spectacles, lectures,

spéculations intellectuelles sur des questions oiseuses auxquelles ils

donnent le nom de science et d’art. Enfin, l’immense majorité, accablée

par le travail, s’abrutit également par des narcotiques que lui

fournissent ses exploiteurs et mène une existence de bêtes; tout en

sentant le caractère anormal de sa situation, elle n’a pas le loisir d’y

réfléchir, empêchée qu’elle est par ses préoccupations quotidiennes.

C’est ainsi que vivent et meurent riches et pauvres, générations après

générations, sans se demander pourquoi ils ont vécu leur existence

douloureuse et stupide, ou bien en entrevoyant vaguement l’horrible et

cruelle erreur que fut leur vie.

IX

“LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ OU LA MORT”

La situation de l’humanité actuelle est d’autant plus lamentable que

dans notre for intérieur nous concevons la possibilité d’une autre vie,

toute différente, raisonnée et fraternelle, sans la folie de luxe des

uns et la misère et l’ignorance des autres, sans exécutions, débauche,

violence, armement, guerres.

Mais le régime présent, maintenu par la force, s’est enraciné à un tel

point, que nous ne pouvons nous imaginer une vie collective sans une

autorité gouvernementale; nous y sommes à ce point habitués, que nous

cherchons à réaliser jusqu’à l’idéal d’une vie libre et fraternelle par

des actes d’autorité, c’est-à-dire par la violence.

Cette erreur est au fond du désordre moral et matériel de la vie passée,

présente et voire future de la chrétienté.

Un exemple frappant nous en est donné par la Révolution française.

Les hommes de la Révolution ont posé clairement l’idéal d’égalité, de

liberté, de fraternité, au nom duquel ils souhaitaient transformer la

société. De ces principes découlaient des mesures pratiques: abolition

des castes; répartition égale des richesses; suppression de titres et de

grades, de la propriété foncière, de l’armée permanente; institution de

l’impôt sur le revenu, de pensions de retraite pour les ouvriers;

séparation de l’Église et de l’État, voire l’établissement d’une

doctrine rationnelle, commune à tous.

Ces mesures étaient sages et bienfaisantes; elles étaient la conséquence

directe des vrais principes de liberté, d’égalité et de fraternité posés

par la Révolution. Ces principes, autant que les mesures qui en

découlent, ont été, sont et resteront vrais, et ils demeureront comme

l’idéal de l’humanité tant qu’ils ne seront pas réalisés.

Or, cet idéal ne pourra jamais être atteint à l’aide de la violence.

Malheureusement, les hommes de la Révolution étaient tellement

accoutumés à l’emploi de la force comme unique moyen d’action, qu’ils ne

s’étaient pas aperçus de la contradiction que renfermait l’idée de

réaliser l’égalité, la liberté et la fraternité par la violence; ils ne

s’apercevaient pas que l’égalité est l’opposé de domination et de

soumission, que la liberté est inconciliable avec la contrainte et qu’il

ne peut y avoir de fraternité entre ceux qui commandent et ceux qui

obéissent. De là toutes les atrocités de la Terreur.

Guerre et révolution · 第 2 / 8 段