Voici ce que dit à ce propos Machiavel, un homme qui sait pa

LÉON TOLSTOÏ

GUERRE ET RÉVOLUTION

--LA FIN D’UN MONDE--

TRADUIT DU RUSSE PAR

E. HALPÉRINE-KAMINSKY

PARIS

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR

11, RUE DE GRENELLE, 11

1906

Tous droits réservés.

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

à 3 fr. 50 le volume.

PLAISIRS VICIEUX, traduit du russe par HALPÉRINE-KAMINSKY,

préface par Alexandre DUMAS, de l’Académie française

(3e mille) 1 vol.

PLAISIRS CRUELS, contenant la profession de foi de l’auteur,

traduit du russe par HALPÉRINE-KAMINSKY, préface par

Charles RICHET, professeur à la Faculté de médecine de

Paris (3e mille) 1 vol.

LA VRAIE VIE, traduit du russe par HALPÉRINE-KAMINSKY,

(7e mille) 1 vol.

APPELS AUX DIRIGEANTS, traduction de HALPÉRINE-KAMINSKY 1 vol.

CONSEILS AUX DIRIGÉS, traduction de HALPÉRINE-KAMINSKY 1 vol.

LE GRAND CRIME, traduction de HALPÉRINE-KAMINSKY, (3e mille) 1 vol.

_Il a été tiré de cet ouvrage cinq exemplaires numérotés sur papier de

Hollande._

Tous droits de reproduction et de traduction du présent texte français

réservés pour tous pays, y compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède

et la Norvège.

Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--11816.

GUERRE ET RÉVOLUTION

(LA FIN D’UN MONDE)

LA LEÇON DE LA GUERRE

Ainsi vois si la lumière qui est en toi n’est pas ténèbres.

(MATHIEU, VI, 23.)

Il a aveuglé leurs yeux et a endurci leurs cœurs, de sorte qu’ils ne

voient point des yeux, qu’ils ne comprennent plus du cœur, et qu’ils

ne se convertissent point et que je ne les guérisse point.

(JEAN, XII, 40.)

I

LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE

Durant près de deux ans la guerre a ensanglanté l’Extrême-Orient.

Plusieurs centaines de milliers de vies humaines y furent sacrifiées. En

Russie, autant de milliers de réservistes furent arrachés à leurs

familles et envoyés sur les champs de bataille. Ces hommes, le désespoir

et la crainte au cœur, ou avec une bravoure de parade suscitée par

l’eau-de-vie, montaient avec résignation dans les wagons et étaient

transportés à toute vapeur, là où d’autres hommes, amenés de même,

mouraient,--ils le savaient,--au milieu d’atroces souffrances. A chaque

étape, ils rencontraient d’ailleurs des milliers d’êtres mutilés qu’on

ramenait et qui étaient partis jeunes et robustes.

Tous ces hommes songeaient avec terreur à ce qui les attendait, et ils y

allaient quand même, sans protester, cherchant à se persuader qu’il n’en

saurait être autrement.

Pourquoi cela?

Pourquoi s’en vont-ils là-bas?

Sans aucun doute, nul parmi eux ne tient à commettre les actes auxquels

il se livre. Non seulement ils n’en ont aucun motif et ne veulent point

participer à cette lutte, mais ils ne peuvent même pas s’expliquer

pourquoi elle a été entreprise. D’ailleurs, ni les milliers, ni les

millions d’hommes qui participent directement ou indirectement à cette

œuvre, ni personne au monde ne saurait expliquer sa raison d’être, parce

qu’il n’en est pas, et il ne peut y en avoir _aucune_ explication

sensée.

La situation de ceux qui y participent et celle des autres qui la

regardent faire, rappellent, les uns, des voyageurs parqués dans des

wagons et roulant sur une pente vers un pont effondré au-dessus d’un

précipice, les autres, des hommes demeurant en spectateurs impuissants

devant l’imminence de la catastrophe.

Ainsi, des millions d’hommes s’entre-tuent sans aucun motif, ni désir,

et, tout en ayant conscience de la folie de cette lutte, ne peuvent

s’arrêter.

On a dit qu’une semaine ne se passait sans amener de Mandchourie des

centaines d’aliénés. Mais est-ce que les milliers et les milliers de

gens qui s’y rendaient étaient moins fous? Est-ce que tout homme sain

d’esprit peut, quelle que soit la pression exercée sur lui, aller tuer

ses semblables, accomplir une œuvre folle, dangereuse, répugnant à tout

son être?

Comment comprendre cela? D’où vient cela? Qui ou quoi en est la cause?

On ne saurait prétendre qu’elle est dans les soldats, russes ou

japonais, qui font tout leur possible pour tuer, mutiler le plus grand

nombre d’entre eux, et qui, cependant, n’avaient jamais de motif de s’en

vouloir et ne s’étaient même pas rencontrés. De fait, non seulement ils

ne nourrissaient aucune haine les uns pour les autres, mais quelques

mois auparavant les Russes ne se doutaient pas de l’existence des

Japonais comme ceux-ci ignoraient ceux-là. D’ailleurs, lorsqu’ils se

rencontraient dans les intervalles des combats, ils s’entretenaient

amicalement.

On ne saurait dire non plus, que la faute en est aux officiers, aux

chefs qui conduisent les soldats, aux divers fonctionnaires ou

fournisseurs d’armes et de munitions, aux ingénieurs construisant des

forteresses. Les nécessités de leur existence, leurs faiblesses, tout

leur passé, leur créent une situation en tout point semblable à celle

d’un cheval attelé qu’on fait marcher en le fouettant par derrière,

sinon à celle d’un chien affamé qu’on attire dans sa niche en promenant

un morceau de viande sous son nez.

Tous ces généraux, officiers, fonctionnaires, diplomates, sont tellement

aveuglés depuis leur enfance qu’il leur est impossible de ne pas

commettre la mauvaise petite action d’où résulte l’immense œuvre de mort

qui se perpètre aujourd’hui. C’est pourquoi on ne peut leur en imputer

la faute.

Où en est la cause? Qui est le coupable? Le Mikado? Le Tsar? Il semble

tout d’abord que ce soient eux les coupables, car ils ne peuvent être

forcés par personne, ni séduits par rien.

Il semble qu’il aurait suffi à Nicolas II de ne pas ordonner les actes

qui ont été commis en Mandchourie et en Corée, et d’accéder aux demandes

du Japon pour que la guerre n’éclatât point. Tout dépendait donc de lui,

semble-t-il.

Je ne saurais me prononcer au sujet du Mikado, mais d’après ce que je

sais des chefs d’États en général, je suis convaincu qu’il se trouve

dans les mêmes conditions que ses confrères. De Nicolas II, je sais que

c’est un homme très ordinaire, superstitieux, peu cultivé, et qui, par

suite, n’a pu aucunement être la cause des événements qui se sont

produits en Extrême-Orient et dont les conséquences sont si grandes.

Comment serait-il possible, en effet, que l’activité de millions

d’hommes soit dirigée vers un but contraire à leur volonté et à leur

intérêt par la volonté d’un seul qui, sous bien des rapports, est

au-dessous du niveau moral et intellectuel de ceux que son prétendu

caprice sacrifie?

Pourquoi dès lors le Tsar et le Mikado apparaissent-ils comme la cause

première de la guerre?

Parce qu’il se produit ici un phénomène semblable à celui qui permet

d’attribuer l’explosion d’une ville minée à la personne qui a mis le feu

à l’explosif.

Ce n’est ni le Tsar ni le Mikado qui sont cause de la guerre, mais bien

l’ordre des choses qui leur facilite les entreprises néfastes et cause

le malheur de millions d’hommes. C’est donc le mécanisme social qui est

le coupable, et par suite coupables sont ceux qui l’ont établi.

Quel est ce mécanisme, et quels en sont les auteurs?

II

LA MACHINE GOUVERNEMENTALE

Ce mécanisme est connu depuis longtemps, et depuis longtemps aussi est

connue son œuvre. C’est le même qui a permis en Russie les férocités du

détraqué Ivan le Terrible, les cruautés bestiales de l’aviné Pierre

Ier, insultant, en compagnie d’autres ivrognes, tout ce qui est sacré

aux hommes; les mœurs dissolues de l’ignorante cantinière Catherine

Ire, les hauts faits de l’Allemand Biron qui gouverna pour la seule

raison qu’il était l’amant de la tsarine Anna, qui, femme médiocre,

était, elle aussi, complètement étrangère à la Russie. Ce mécanisme sert

successivement une autre Anna, maîtresse d’un autre Allemand, parce que

c’était dans l’intérêt de quelques-uns de reconnaître comme empereur son

fils, l’enfant Ivan, le même qui sera détenu en prison, puis tué sur

l’ordre de Catherine II. C’est Élisabeth, la fille débauchée de Pierre

Ier, qui envoie son armée combattre les Prussiens et à la mort de

laquelle son neveu, un Allemand qu’elle a fait venir d’Allemagne et qui,

lui succédant, donne l’ordre à cette même armée de combattre pour les

Prussiens. Cet Allemand, mari de Catherine II, est tué par elle,

également Allemande. Puis elle se met à diriger le pays en compagnie de

ses amants, leur fait don de milliers de paysans russes et rédige à leur

profit des projets d’expéditions, tantôt grecque, tantôt hindoue, en vue

de la réalisation desquels elle fait périr des millions d’êtres humains.

Elle morte, c’est le dégénéré Paul qui préside aux destinées de la

Russie et de sa population comme y peut présider un aliéné. Il est

assassiné avec le consentement de son propre fils. Et ce parricide règne

pendant vingt-cinq ans, tantôt s’alliant à Napoléon, tantôt guerroyant

contre lui, tantôt imaginant des constitutions pour la Russie, tantôt

livrant le peuple qu’il méprisait au terrible Araktcheïev.

Ensuite, c’est le règne du soldat brutal, du cruel et ignorant Nicolas

Ier; puis c’est Alexandre II, peu intelligent, plutôt mauvais que

bon, tantôt libéral, tantôt despotique; ou bien Alexandre III, celui-ci

à coup sûr un sot, brutal et ignorant.

Enfin, sur le trône monte un innocent officier de hussards, qui imagine

avec ses séides son expédition mandchou-coréenne, engloutissant des

centaines de milliers de vies et des milliards de roubles.

N’est-ce pas terrifiant? Terrifiant surtout parce que, même cette folie

sanguinaire terminée, une nouvelle fantaisie peut surgir demain dans la

faible tête de cet omnipotent, et, de concert avec son entourage de

coquins, il entreprendra une campagne africaine, américaine ou indienne,

et de nouveau on saignera les Russes à blanc et on les enverra

assassiner à l’autre bout du monde.

D’ailleurs, ces choses se sont passées et se passent non seulement en

Russie, mais partout où existe un gouvernement, c’est-à-dire un régime

sous lequel une infime minorité peut forcer la grande masse d’obéir à sa

volonté. Toute l’histoire européenne est une suite ininterrompue de

récits des fureurs de princes montant successivement sur le trône,

menant une vie de débauchés, d’assassins et de brigands, et, surtout,

causant le pervertissement du peuple.

En Angleterre, monte sur le trône le cruel et débauché Henri VIII, et, à

seule fin de se débarrasser de sa femme et d’épouser sa maîtresse, il

imagine une nouvelle confession chrétienne, oblige son peuple à s’y

convertir, ce qui allume la guerre religieuse et amène la perte de

millions de vies.

Ou bien c’est Cromwell, hypocrite insigne et scélérat, qui se saisit de

la machine gouvernementale, exécute un autre hypocrite, Charles Ier,

sacrifie impitoyablement des millions de victimes et détruit cette même

liberté qu’il prétendait défendre.

En France, c’est une série de Louis et de Charles qui dirigent la

machine, et dont le règne est également une succession de crimes:

meurtres, exécutions en masse ou isolées, guerres et ruines nationales.

On exécute enfin l’un d’eux, et aussitôt des Marat et des Robespierre

accaparent à leur tour la machine gouvernementale et commettent des

crimes plus horribles encore parce qu’ils immolent non seulement des

vies humaines, mais les hautes vérités proclamées par les hommes du

temps.

Le pouvoir tombe entre les mains de Napoléon, et tout le continent

européen est jonché de cadavres.

Les chefs d’États se montrent aussi sots, aussi immoraux en Autriche, en

Italie, en Prusse, et aussi funestes sont leurs actes pour leurs

peuples.

Et ce n’est point l’histoire du passé, de ce qui a été et ne se

renouvellera plus; cela se passe de nos jours encore, et partout, dans

les États les plus libres ou soi-disant tels, sous le régime

démocratique comme sous le régime despotique: en Angleterre et en

Turquie, en Allemagne et en Abyssinie, en France et en Russie, aux

États-Unis d’Amérique et au Maroc, partout où fonctionne la machine

qu’on nomme gouvernement.

Malgré les chartes et constitutions, naissent des guerres sans motif

sérieux, simplement en raison de rivalités des partis politiques.

C’est ainsi que furent déclarées les dernières guerres par les Français;

par les Anglais contre les Boërs, au Thibet, en Égypte; par les Italiens

en Abyssinie; par les cinq puissances (Russie, France, Angleterre,

Amérique, Japon) contre la Chine; par la Russie contre le Japon.

Partout où existe une institution permettant à la minorité d’imposer à

la majorité ce que celle-là décrète pour loi ou règlement administratif,

tout individu de la majorité est constamment menacé, lui et sa famille,

des plus grands dangers, de malheurs dus, non à des cataclysmes

sismiques indépendants de notre volonté, mais à la poignée d’hommes dont

nous subissons volontairement la servitude.

III

LA SERVITUDE VOLONTAIRE

Voici ce qu’écrivait à ce sujet, au XVIe siècle déjà, l’écrivain

français La Boétie:

«Il est raisonnable d’aymer la vertu, d’estimer les beaulx faicts, de

cognoistre le bien d’où l’on l’a receu, et diminuer souvent de nostre

ayse, pour augmenter l’honneur et advantaige de celuy qu’on ayme, et qui

le merite: Ainsy doncques, si les habitants d’un païs ont trouvé quelque

grand personnaige qui leur ayt monstré par espreuve une grande

prevoyance pour les garder, grande hardiesse pour les deffendre, un

grand soing pour les gouverner; si, de là en avant, ils s’apprivoysent

de lui obeïr, et s’en fier tant que luy donner quelques advantaiges, ie

ne sçais si ce seroit sagesse, de tant qu’on l’oste de là où il faisoit

bien, pour l’advancer en lieu où il pourra mal faire: mais, certes, si

ne pourroit-il faillir d’y avoir de la bonté, de ne craindre poinct mal

de celuy duquel on n’a receu que bien.

«Mais, ô bon Dieu! que peut estre cela? comment dirons-nous que cela

s’appelle? quel malheur est cesluy là? ou quel vice? ou plustost quel

malheureux vice? veoir un nombre infiny, non pas obeïr, mais servir: non

pas estre gouvernez, mais tyrannisez; n’ayants ni biens, ny parents, ni

enfants, ny leur vie mesme, qui soit à eulx! Souffrir les pilleries, les

paillardises, les cruaultez, non pas d’une armee, non pas d’un camp

barbare contre lequel il fauldrait despendre son sang et sa vie devant;

mais d’un seul! non pas d’un Hercules, ne d’un Samson; mais d’un seul

hommeau, et le plus souvent du plus lasche et femenin de la nation; non

pas accoustumé à la pouldre des batailles, mais encores à grand’peine au

sable des tournois; non pas qui puisse par force commander aux hommes,

mais tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette!

Appellerons nous cela lascheté? Dirons-nous que ceulx là qui servent,

soyent couards et recreus? Si deux, si trois, si quatre ne se deffendent

d’un, cela est estrange, mais toutesfois possible; bien pourra l’on dire

lors, à bon droict, que c’est faulte de cœur: mais si cent, si mille

endurent d’un seul, ne dira t’on pas qu’ils ne veulent poinct, non

qu’ils n’osent pas se prendre à luy, et que c’est, non couardise, mais

plutost mespris et desdaing. Si l’on veoid, non pas cent, non pas mille

hommes, mais cent païs, mille villes, un million d’hommes, n’assaillir

pas un seul, duquel le mieulx traicté de touts en receoit ce mal d’estre

serf et esclave, comment pourrions nous nommer cela? est ce lascheté?

«Or, il y a en touts vices naturellement quelque borne, oultre laquelle

ils ne peuvent passer: deux peuvent craindre un, et possible dix; mais

mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se deffendent

d’un, cela n’est pas couardise, elle ne va poinct iusques là; non plus

que la vaillance ne s’estend pas qu’un seul eschelle une forteresse,

qu’il assaille une armee, qu’il conquiere un roïaume. Doncques quel

monstre de vice est cecy, qui ne merite pas encore le tiltre de

couardise? qui ne treuve de nom assez vilain, que nature desadvoue avoir

faict, et la langue refuse de le nommer?»

«C’est chose estrange d’ouïr parler de la vaillance que la liberté met

dans le cœur de ceulx qui la deffendent; mais ce qui se faict en touts

païs, par touts les hommes, touts les iours, qu’un homme seul mastine

cent mille villes, et les prive de leur liberté; qui le croiroit, s’il

ne faisoit que l’ouïr dire, et non le veoir? et, s’il ne se veoyoit

qu’en païs estranges et loingtaines terres, et qu’on le dist; qui ne

penseroit que cela feust plustost feinct et controuvé, que non pas

véritable? Encores ce seul tyran, il n’est pas besoing de le combattre,

il n’est pas besoing de s’en deffendre; il est de soy mesme desfaict.

Mais que le païs ne consente à la servitude, il ne fault pas lui rien

oster, mais ne lui donner rien; il n’est poinct besoing que le païs se

mette en peine de faire rien pour soy, mais qu’il ne se mette pas en

peine de faire rien contre soy. Ce sont doncques les peuples mesmes qui

se laissent, ou plustost se font gourmander, puis qu’en cessant de

servir ils en seroient quites, c’est le peuple qui s’asservit; qui se

coupe la gorge; qui, ayant le choix d’estre subiect ou d’estre libre,

quite sa franchise, et prend le ioug; qui consent à son mal, ou plustost

le pourchasse. S’il lui coustoit quelque chose de recouvrer sa liberté,

il ne l’en presseroit poinct, combien que ce soit ce que l’homme doibt

avoir plus cher que de se remettre en son droict naturel, et, par

maniere de dire, de beste à revenir à homme; mais encores ie ne luy

permets poinct qu’il ayme mieulx une ie ne sçais quelle seureté de vivre

à son ayse. Quoy! si pour avoir la liberté, il ne lui fault que la

desirer; s’il n’a besoing que d’un simple vouloir, se trouvera il nation

au monde qui l’estime trop chere, la pouvant gaigner d’un seul souhaict?

et qui plaigne sa volonté à recouvrer le bien lequel on debvroit

racheter au prix de son sang? et lequel perdu, touts les gents d’honneur

doibvent estimer la vie desplaisante et la mort salutaire? Certes, tout

ainsi comme le feu d’une petite estincelle devient grand, et tousiours

se renforce, et plus il trouve de bois, et plus est prest d’en brusler;

et, sans qu’on y mette de l’eau pour l’esteindre, seulement en n’y

mettant plus de bois, n’ayant plus que consumer, il se consume soy

mesme, et devient sans forme aulcune et n’est plus feu: pareillement les

tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruynent et

destruisent, plus on leur baille, plus on les sert; d’autant plus ils se

fortifient, deviennent tousiours plus forts et plus frez pour anéantir

et destruire tout; et, si on ne leur baille rien, si on ne leur obeït

poinct, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nuds et desfaicts,

et ne sont plus rien, si non que comme la racine, n’ayant plus d’humeur

et aliment, devient une branche seiche et morte.

«Les hardis, pour acquerir le bien qu’ils demandent, ne craignent point

le dangier; les advisez ne refusent poinct la peine: les lasches et

engourdis ne sçavent ni endurer le mal, ny recouvrer le bien; ils

s’arrestent en cela de le souhaicter, et la vertu d’y pretendre leur est

ostee par leur lascheté; le desir de l’avoir leur demeure par la nature.

Ce desir, cette volonté, est commune aux sages et aux indiscrets, aux

courageux et aux couards, pour souhaiter toutes choses qui, estant

acquises, les rendroient heureux et contents: une seule en est à dire,

en laquelle ie ne sçais comme nature default aux hommes pour la desirer:

c’est la liberté, qui est toutesfois un bien si grand et si plaisant,

que, elle perdue, touts les maulx viennent à la file, et les biens

mesmes qui demeurent aprez elles perdent entierement leur goust et leur

saveur, corrompus par la servitude: la seule liberté, les hommes ne la

desirent poinct, non pas pour aultre raison, ce me semble, si non pource

que, s’ils la desiroient, ils l’auroient; comme s’ils refusoient faire

ce bel acquest, seulement parce qu’il est trop aysé.

«Pauvres gents et miserables, peuples insensez, nations opiniastres en

vostre mal, et aveugles en vostre bien, vous vous laissez emporter

devant vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos

champs, voler vos maisons, et les despouiller des meubles anciens et

paternels! Vous vivez de sorte que vous pouvez dire que rien n’est à

vous; et sembleroit que meshuy ce vous seroit grand heur, de tenir à

moitié vos biens, vos familles et vos vies; et tout ce degast, ce

malheur, cette ruyne, vous vient, non pas des ennemys, mais bien certes

de l’ennemy et de celuy que vous faictes si grand qu’il est, pour lequel

vous allez si courageusement à la guerre, par la grandeur duquel vous ne

refusez poinct de presenter à la mort vos personnes. Celui qui vous

maistrise tant, n’a que deux yeulx, n’a que deux mains, n’a qu’un corps,

et n’a aultre chose que ce qu’a le moindre homme du grand nombre infiny

de vos villes; si non qu’il a plus que vous touts, c’est l’advantaige

que vous luy faictes pour vous destruire. D’où il a prins tant d’yeulx

d’où vous espie il, si vous ne les luy donnez. Comment a il tant de

mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous? Les pieds dont il

foule vos citez, d’où les a il, s’ils ne sont des vostres? Comment a il

aulcun pouvoir sur vous, que par vous aultres mesmes? Comment vous

oseroit il courir sus, s’il n’avoit intelligence avecques vous? Que vous

pourroit il faire, si vous n’estiez receleurs du larron qui vous pille,

complices du meurtrier qui vous tue, et traistres de vous mesmes? Vous

semez vos fruicts, a fin qu’il en face le desgast; vous meublez et vous

remplissez vos maisons, pour fournir à ses voleries; vous nourrissez vos

filles, à fin qu’il ayt de quoy saouler sa luxure; vous nourrissez vos

enfants, à fin qu’il les mene, pour le mieulx qu’il face, en ses

guerres, qu’il les mene à la boucherie, qu’il les face les ministres de

ses convoitises, les executeurs de ses vengeances; vous rompez à la

peine vos personnes, à fin qu’il se puisse mignarder en ses delices, et

se veautrer dans les sales et vilains plaisirs: vous vous affoiblissez,

à fin de le faire plus fort et roide à vous tenir plus courte la bride;

et de tant d’indignitez, que les bestes mesmes ou ne sentiroient poinct,

ou n’endureroient poinct, vous pouvez vous en delivrer, si vous essayez,

non pas de vous en delivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez

resolus de ne servir plus, et vous voylà libres. Ie ne veulx pas que

vous le poulsiez, ny le bransliez; mais seulement ne le substenez plus;

et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a desrobbé la base,

de son poids mesme fondre en bas, et se rompre[1].»

[1] _Discours sur la servitude volontaire_, par E. de La Boétie.

(Edit. de la _Bibliothèque nationale_, Paris, 1901, pp. 36, 38,

40-45.)

Cet ouvrage fut écrit il y a quatre siècles et, malgré la netteté avec

laquelle y fut démontrée la folie des hommes, perdant la liberté et la

vie en se soumettant volontairement à la servitude, ils n’ont pas suivi

le conseil de La Boétie: «ne pas seconder la violence gouvernementale

afin qu’elle disparaisse.» Non seulement ils n’ont pas suivi son

conseil, mais ils cachèrent encore à tous la portée de cette œuvre.

C’est au point que dans la littérature française prévalait jusqu’à ces

derniers temps l’opinion que La Boétie ne pensait pas ce qu’il écrivait,

mais se livrait simplement à un exercice d’éloquence.

Si évident que devrait être le fait que les principaux maux des hommes

résultent de l’organisation sociale qui les maintient dans la servitude,

ils continuent à assurer son existence et à se soumettre aux hommes qui

sont à la tête du pouvoir.

Et quels hommes! Les sinistres Louis XI, Jacques d’Angleterre, Philippe

d’Espagne, Catherine de Russie, les deux Napoléons.

IV

LE MAINTIEN DE L’AUTORITÉ

On pourrait tenter la justification de l’obéissance de tout un peuple à

un petit nombre d’hommes, si les gouvernants étaient, je ne dis pas les

meilleurs, mais simplement les moins mauvais parmi nous; on pourrait

l’essayer encore si, de temps à autre, le pouvoir était occupé par des

hommes honnêtes. Malheureusement cela n’est pas, n’a jamais été et ne

peut être.

Les gouvernants sont toujours les plus mauvais, les plus insignifiants,

cruels, immoraux et, par-dessus tout, les plus hypocrites. Et ce n’est

point là le fait du hasard, mais bien une règle générale, la condition

absolue de l’existence du gouvernement.

Voici ce que dit à ce propos Machiavel, un homme qui sait parfaitement

en quoi réside le pouvoir gouvernemental, comment on peut l’acquérir et

comment assurer son maintien:

«Un prince ne doit avoir d’autres préoccupations, d’autre pensée, ni

consacrer ses études à autre chose, qu’à la guerre, et à l’organisation

de la discipline militaire; c’est là le métier convenable à celui qui

commande, et l’efficacité d’une telle science est telle que, non

seulement elle conserve leurs États à ceux qui sont nés sur le trône,

mais souvent même elle porte au trône ceux qui sont nés dans une

condition privée. Et au contraire, on voit que lorsque les princes ont

plutôt pensé aux amusements qu’aux armes, ils ont perdu leur État. La

première cause qui le leur fait perdre c’est de négliger cet art; de

même que l’excellence dans l’art de la guerre est le moyen d’acquérir un

État.

«Par conséquent, un prince qui ne sait point l’art militaire, ne peut

jamais être estimé des soldats ni se fier à eux. Le prince doit donc

s’adonner entièrement aux exercices militaires, et il doit même s’y

exercer plus vivement en temps de paix que durant la guerre...

«Le désir de conquête est une chose, sans doute, fort ordinaire et

naturelle: les conquérants qui savent réaliser leur but méritent plutôt

la louange que le blâme; mais établir des projets sans être en mesure de

les réaliser, c’est autant manquer de sagesse que faire œuvre vaine...

«Si l’État conquis est accoutumé à vivre par ses lois et en liberté, il

y a trois moyens de le conserver. Le premier est de le ruiner; le

second, d’aller y demeurer en personne; le troisième de lui laisser ses

propres lois à la condition de payer un tribut, et d’y créer un

gouvernement composé d’un petit nombre de personnes qui le maintiennent

dans son amitié...

«Le prince ne doit pas redouter d’être blâmé pour les vices sans

lesquels il ne peut conserver sa suprématie; car à bien considérer

toutes les circonstances, _on se rend compte aisément que certaines

vertus ne te sont que funestes, et certains vices peuvent donner au

prince la sûreté et le bien-être_...

«Un prince qui veut contenir ses sujets dans l’unité et dans la foi ne

doit pas se préoccuper du reproche de cruauté; car il aura été plus

humain en faisant un petit nombre d’exemples que ceux qui, par trop

d’indulgence, laissent surgir des désordres, d’où naissent des massacres

et des brigandages qui troublent ordinairement tout un État, tandis que

les exécutions ordonnées par les princes n’offensent qu’un

particulier...

«Ici s’élève une question: _Est-il mieux être aimé que craint, ou mieux

vaut-il être craint qu’aimé?_ Je réponds qu’il faudrait être l’un et

l’autre, mais comme c’est difficile de réunir les deux, et qu’il faut

renoncer à l’un ou à l’autre, il est plus sûr d’être craint qu’aimé. Car

on peut dire que tous les hommes en général sont ingrats, inconstants,

dissimulés, lâches devant le danger et âpres au gain. Tant que tu leur

fais du bien ils sont tout à toi; ils t’offrent leur sang, leurs biens,

leur vie, leurs enfants, comme je l’ai déjà dit, quand tu n’en as pas

besoin, mais quand tu te trouves en danger, ils se révoltent. Et le

prince qui s’est fié à leurs promesses, n’ayant pas pris ses mesures,

périt; parce que les amis qu’on achète à poids d’argent, et non pas avec

la grandeur et la noblesse de l’âme, on les mérite, mais on ne les

obtient pas, et quand on en a besoin on ne peut plus compter sur eux.

Les hommes craignent moins d’offenser celui qui se fait aimer que celui

qui se fait redouter; car l’amour est un lien que les hommes, qui sont

tous méchants, rompent tout aussitôt qu’ils y trouvent leur intérêt; au

lieu que la crainte est entretenue par la peur de la peine, qui ne les

quitte jamais.

«Quand le prince est à la tête d’une armée, et qu’il commande une grande

quantité de soldats, c’est alors qu’il ne doit point se soucier d’être

appelé cruel, sans cela son armée ne sera jamais bien mise, ni en état

de ne rien entreprendre.

«D’où je conclus, en revenant à ma thèse, que les hommes aimant à leur

gré, et craignant au gré du prince, un prince sage doit s’appuyer sur ce

qui lui appartient, et non pas sur ce qui appartient aux autres; il doit

seulement s’arranger, ainsi que je l’ai dit, de manière à éviter la

haine...

«Vous devez donc savoir qu’il y a deux manières de combattre, l’une avec

les lois, l’autre avec la force. La première est celle des hommes, et la

seconde celle des bêtes. Mais comme souvent la première ne suffit pas il

faut recourir à la seconde. Le prince doit donc nécessairement savoir

bien faire l’homme et la bête.

«Le prince ayant donc besoin de bien imiter la bête, doit savoir revêtir

les qualités du renard et du lion, parce que le lion ne se défend

point des filets, ni le renard des loups. Il faut donc être renard pour

connaître les filets, et lion pour effrayer les loups. Ceux qui s’en

tiennent au lion ne connaissent pas leur métier; par conséquent, un

prince prudent ne doit point tenir sa parole quand cela lui fait tort,

et quand les occasions qui lui ont fait promettre quelque chose

n’existent plus. Si les hommes étaient bons, ce précepte serait mauvais,

mais comme ils sont méchants, et qu’ils sont loin de tenir leur parole,

tu ne dois pas non plus la tenir, et tu ne manqueras jamais de raisons

pour en justifier l’inobservation.

«J’en pourrais donner mille exemples modernes, et montrer combien de

traités de paix, combien de promesses ont été rendus nuls et inutiles

par infidélité des princes, dont celui qui a eu le plus de succès a le

mieux su imiter le renard. Mais il faut savoir bien jouer son rôle; _il

faut être habile à feindre et à dissimuler, car les hommes sont si

simples et si accoutumés à obéir aux circonstances, que celui qui veut

tromper trouvera toujours quelqu’un à tromper_...

«Un prince n’a donc pas besoin de posséder toutes les qualités que j’ai

indiquées, mais il doit paraître les avoir. J’ajouterai même que d’avoir

et se servir de ces qualités, c’est dangereux, et qu’il est toujours

utile de feindre de les avoir; c’est ainsi qu’il doit paraître clément,

fidèle, humain, religieux et intègre; mais il doit rester assez maître

de lui pour qu’au besoin il puisse et sache faire tout le contraire.

«L’on doit comprendre qu’un prince, et particulièrement un prince

nouveau, ne peut pas exercer toutes les vertus qui font passer les

hommes pour bons, parce que, étant dans la nécessité de conserver

l’État, il doit souvent agir contre la foi, la charité, l’humanité et la

religion. Il faut donc qu’il ait un esprit capable de tourner suivant

que le lui commandent les variations des vents et des circonstances, et,

ainsi que je l’ai dit plus haut, ne pas s’écarter du bien s’il le peut,

mais aussi savoir entrer dans le mal lorsqu’il le faut.

«Le prince doit donc avoir grand soin de ne dire jamais rien qui ne

respire les cinq qualités que j’ai marquées; en sorte qu’à le voir et à

l’entendre il semble que c’est la clémence, la fidélité, l’intégrité,

l’humanité et la religion même. Cette dernière qualité est celle qu’il

lui importe le plus de paraître posséder, parce que les hommes en

général jugent plus par les yeux que par les mains: chacun pouvant voir,

mais très peu de personnes sachant toucher. Chacune veut ce que tu

parais être, mais très peu de monde connaît ce que tu es, et le petit

nombre n’ose pas aller à l’encontre de l’opinion publique, toujours

protégée par la majesté du prince. Et dans les actions de tous les

hommes, et surtout des princes, contre qui il n’y a point de recours en

justice, on ne regarde qu’aux résultats.

«Un prince n’a donc qu’à préserver sa vie et à maintenir sa puissance,

les moyens dont il se servira seront toujours trouvés honnêtes et

louables, car le vulgaire s’attache toujours aux apparences et ne juge

que par le succès[2].»

[2] _Le Prince_, par Machiavel.

Toutes ces vérités étaient connues non seulement des princes auxquels

s’adressait Machiavel, mais de tous les hommes qui se sont trouvés au

pouvoir; elles ne sont pas moins connues des gouvernants d’aujourd’hui

de tout régime politique. Que ce soit un souverain autocrate, un

président de république, un premier ministre ou un parlement, ils ont

toujours observé et observent exactement les règles établies par

Machiavel sans avoir besoin de le lire.

De fait, il suffit de réfléchir à ce qu’est l’autorité pour comprendre

qu’il ne peut en être autrement.

L’autorité des uns sur les autres est, sans conteste, le droit reconnu

aux premiers de martyriser et de tuer les seconds; bien mieux, de les

amener à être leurs propres tortionnaires. Et pour amener ainsi les

hommes à se molester mutuellement et à s’entre-tuer, on ne peut recourir

qu’à ces seuls moyens: mensonges, fourberies et, principalement,

cruauté. Ainsi ont toujours agi et n’ont pu agir autrement tous les

gouvernants.

V

IMMORALITÉ GOUVERNEMENTALE

Lisez ou relisez l’histoire des nations chrétiennes de l’Europe depuis

la Réforme, et vous constaterez qu’elle constitue une nomenclature

ininterrompue de crimes les plus effrayants et les plus insensés commis

par les gouvernants contre leur propre peuple et les peuples étrangers.

Ces folies criminelles sont: guerres sans fin, asservissement ou

destruction de nationalités, voire d’États entiers, la ruine de

paisibles habitants par cupidité, envie, ou sous prétexte de défendre la

vérité religieuse; de bûchers constamment en feu sur lesquels brûlent,

parmi les milliers d’hommes ordinaires, les meilleurs du temps;

trahisons, mensonges, fourberies, vols, tortures, prisons, exécutions et

débauches, la débauche monstrueuse, contre nature, qu’on ne pouvait

rencontrer que parmi ces malheureux gouvernants. Et les auteurs en sont

non pas seulement les Charles IX, les Henri VIII, les Ivan le Terrible,

mais encore les tant loués Louis de France, les Élisabeth d’Angleterre,

les Catherine et Pierre de Russie, les Frédéric de Prusse. Les

gouvernements de notre temps--monarchie absolue ou constitutionnelle,

république--agissent de même, et ne sauraient agir autrement; car c’est

là leur œuvre inévitable.

Leur œuvre est de prendre, sous forme d’impôt et par la violence, la

plus grande partie du bien au peuple travailleur, et d’employer ces

ressources à leur guise, toujours dans un but de parti ou personnel,

vénal ou ambitieux. Elle est encore dans le maintien par la force du

droit exclusif sur la terre; dans la formation de l’armée, c’est-à-dire

des assassins professionnels, et son envoi pour mettre à mort ou pour

dévaliser d’autres hommes. Enfin, leur œuvre est de promulguer des lois

justifiant et sanctionnant tous ces crimes.

C’est ce que font aujourd’hui les Roosevelt, les Nicolas II, les

Chamberlain, les Guillaume II, de concert avec leurs conseillers et

Parlements. C’est leur mission.

Aussi, cette mission ne peut-elle être confiée qu’aux plus immoraux

parmi les hommes. Il suffit de voir à quoi est employée l’autorité

gouvernementale pour comprendre pourquoi les conducteurs de peuples ne

peuvent être que cruels et au-dessous du niveau moral de leur temps et

de leur milieu. Non seulement un homme de sens moral, mais celui qui ne

l’a pas encore complètement perdu ne saurait occuper le trône, le poste

de ministre, être législateur, en un mot, se permettre, à un titre

quelconque, de décider du sort de tout un peuple. Un homme d’État

vertueux est une contradiction aussi flagrante qu’une prostituée

vertueuse, ou un sobre ivrogne, ou un pacifique brigand.

En somme, l’activité de tout gouvernement n’est faite que de crimes.

Elle se présente sous ce jour lorsqu’on la considère en elle-même, mais

elle apparaît telle avec plus d’évidence encore lorsqu’on examine la

situation de l’homme, pris isolément et dépendant de l’autorité.

L’immense majorité des humains qui naissent sur notre planète se

trouvent dépourvus du droit à la terre natale. Non seulement ils sont

empêchés de jouir de ce qui pousse sur le sol ou gît dans le sous-sol,

mais ils n’ont même pas le droit d’y vivre sans payer de leur travail à

ceux qui possèdent la terre en toute propriété, en vertu de l’abandon

qui leur en a été fait par l’État, qui défend cette spoliation contre

toute atteinte, en lui attribuant le caractère d’un droit sacré.

Tout homme, privé ainsi du droit naturel et légitime à la terre sur

laquelle il est né, cherche un autre moyen d’existence, et il travaille,

payant la redevance exigée à l’accapareur pour le droit de vivre sur la

terre et d’en jouir, afin de pouvoir améliorer son sort et celui de sa

famille, avoir le loisir de s’instruire, se reposer, être en relation

avec d’autres hommes.

Mais la dîme versée, il n’est pas encore quitte. On lui fait payer,

directement ou indirectement, des impôts pour couvrir les frais

nécessités par une armée de fonctionnaires, par un nombreux clergé, dont

il peut ne pas avoir besoin, ou pour les dépenses qu’exigent la

construction des palais, des monuments, l’entretien d’une cour et des

dignitaires, dont à coup sûr il n’a que faire, l’établissement des

douanes, qui loin de lui être utiles lui sont nuisibles; les paiements

des intérêts de la dette d’État contractée en vue d’une guerre des

centaines d’années avant sa naissance, guerre néfaste déjà alors, et de

nouvelles dettes pour de nouvelles guerres, celles-ci néfastes pour lui

et pour ses proches. Il s’y soumet parce que toutes ces exigences sont

appuyées par la force, et il paye.

Mais la machine gouvernementale ne le laisse pas encore en paix. A l’âge

de vingt ans, il doit, dans la plupart des pays, faire le service

militaire, c’est-à-dire subir le plus cruel des esclavages. Dans les

pays où le service obligatoire n’est pas encore institué, il doit se

racheter par de nouveaux impôts et être prêt à tous les malheurs

qu’entraîne la guerre.

Tels sont les maux physiques que doit endurer, sans aucun motif, tout

homme, de la part du gouvernement. Ce n’est pas tout. Le mal le plus

terrible que commet le pouvoir public est la corruption morale et

intellectuelle.

Un enfant naît, et on l’enrôle aussitôt dans la religion qui prévaut

dans l’État. Ce fut toujours ainsi dans le passé, et cela se pratique

encore dans la plupart des pays. Là où cette première contrainte n’est

pas en usage, il en est d’autres. Aussitôt l’enfant grandi, l’obligation

pour lui est de fréquenter l’école appartenant à l’État. A l’école, on

lui apprend que le gouvernement, l’autorité en général, est la condition

absolue de sa vie, et que l’État où il est né est le plus parfait du

monde, qu’il soit gouverné par le Tsar, le Sultan, par Chamberlain avec

sa politique coloniale, ou par un gouvernement républicain protecteur du

trust et de l’impérialisme. Telle est l’école primaire et obligatoire,

et telles sont toutes les écoles supérieures fréquentées par les adultes

de l’État russe, turc, anglais, français ou américain.

Ce n’est pas seulement l’école qui forme ainsi la jeunesse. La

littérature, les réunions publiques ou privées, la presse, à la solde du

gouvernement ou à celle des riches qui s’appuient sur l’autorité ou

simplement recherchent les grâces de celle-ci, partout et dans quelque

pays que ce soit, le citoyen est soumis à la suggestion corruptive du

pouvoir public. Il lui est inculqué que l’autorité en général, et celle

de son pays en particulier, avec tous ses attributs: chaînes, prisons,

potences, armées, est la condition absolue de son existence; il est

convaincu que l’activité gouvernementale est respectable, digne de toute

estime et d’honneur, à laquelle chacun doit se considérer heureux de

participer, et aux représentants de laquelle il doit rendre tous les

hommages.

Ainsi, le citoyen est lésé dans ses droits les plus naturels; la plus

grande part du produit de son travail lui est enlevée pour

l’accomplissement d’une œuvre mauvaise; il est tellement pris dans les

filets qui lui sont tendus de tous côtés, qu’il devient autant esclave

du gouvernement que l’était l’esclave des négriers, avec cette

différence toutefois que ceux-ci pouvaient être bons et moraux, tandis

que les négriers gouvernementaux sont les plus corrompus, cruels et

hypocrites des hommes.

Le pis est que les esclaves du gouvernement, loin de se douter de leur

esclavage, et de souhaiter la liberté, s’imaginent, principalement ceux

qui vivent sous un régime constitutionnel ou républicain, qu’ils sont

des hommes libres; et ils sont fiers de leur asservissement.

VI

INUTILITÉ DE L’ÉTAT

«Que sont de nos jours les gouvernements sous lesquels les hommes ne

croient pas pouvoir vivre?

«S’il fut un temps où le gouvernement apparaissait comme un mal

nécessaire, ou moins grand que celui qui pouvait résulter du manque de

défense contre des voisins organisés, il n’est pas douteux qu’il soit

devenu aujourd’hui inutile et un mal bien plus grand que celui dont il

effraye le peuple.

«Le gouvernement en général, pas seulement militaire, pourrait être

inoffensif,--je ne dis pas utile,--s’il était composé d’hommes saints,

infaillibles comme le conseille la sagesse chinoise. Mais par la nature

même de son activité, toute de violence, le pouvoir est détenu par les

plus immoraux, grossiers, et impudents des hommes.

«Tout gouvernement, à plus forte raison celui qui dispose d’une force

armée, est la plus terrible et la plus dangereuse des institutions

existantes.

«Le gouvernement, dans le plus large sens du mot,--en y comprenant les

classes fortunées et les membres de la presse,--n’est qu’une

organisation qui met la majorité des hommes à la discrétion d’une

minorité qui détient le pouvoir. Celle-ci se soumet à son tour à

l’autorité d’un groupe d’hommes plus restreint encore; celui-ci à un

autre moins nombreux, et ainsi de suite jusqu’au sommet de la pyramide

hiérarchique où sont placés quelques hommes, ou un seul, qui doivent à

la force armée leur domination sur leurs semblables.

«Au sommet de cette pyramide s’installent toujours quelques-uns, ou un

seul, qui font preuve de plus de ruse, d’audace ou d’immoralité, ou ceux

qui sont leurs héritiers.

«Aujourd’hui c’est Boris Godounov, demain c’est Grigory Otrepiev;

aujourd’hui c’est la débauchée Catherine qui fait étrangler son mari par

ses amants, demain c’est Pougatchev, après-demain le fou Paul, Nicolas

Ier, Alexandre III.

«Aujourd’hui c’est Napoléon, demain un Bourbon ou un d’Orléans;

Boulanger ou la bande des panamistes. Aujourd’hui c’est Gladstone,

demain Salisbury, Chamberlain, Rhodes.

«Et c’est à ces gouvernants qu’on donne plein pouvoir non seulement sur

les biens et sur la vie de tous, mais même sur l’instruction,

l’éducation religieuse, morale et intellectuelle des hommes.

«Nous construisons une terrible machine gouvernementale, laissons s’en

emparer qui le veut (et la chance favorise toujours les pires); nous

nous soumettons servilement aux maîtres, et puis, nous nous étonnons de

notre situation précaire. Nous avons peur des bombes des anarchistes, et

nous ne nous effrayons pas devant l’horrible organisation qui nous

menace des plus grandes catastrophes...

«Les hommes se laissent ligoter au point qu’une seule personne peut les

conduire à sa guise; ils laissent traîner le bout de la corde qui les

lie, et le premier scélérat ou sot qui veut s’en saisir fait d’eux ce

qu’il veut.

«N’est-ce pas le cas de tous les peuples qui instituent et maintiennent

le gouvernement, appuyé sur la force armée, et se soumettent à lui?[3]»

[3] _Patriotisme et gouvernement_, par Léon Tolstoï, chap. VI.

«Mais pouvons-nous vivre sans gouvernement? Ce sera le chaos,

l’anarchie, la perte de tous les fruits de la civilisation, le retour

des hommes à l’état sauvage. Si vous touchez à l’ordre des choses

établi, si vous abolissez le gouvernement, les plus grands malheurs nous

assailliront: émeutes, pillages, meurtres, et finalement ce sera le

règne de tous les méchants et l’asservissement des bons.

«Ainsi parlent non seulement ceux à qui l’état de choses actuel est

profitable mais ceux-là mêmes à qui il est manifestement nuisible et qui

cependant ne pensent pas pouvoir vivre sans lui, tellement ils y sont

habitués[4].»

[4] _L’esclavage moderne_, par Léon Tolstoï, chap. XIII.

Les hommes qui sont au pouvoir affirment que leur autorité est

nécessaire afin d’empêcher les méchants de maltraiter les bons,

entendant par là qu’ils sont les génies bienfaisants protégeant ceux-ci

contre ceux-là.

«Mais dominer veut dire violenter, violenter veut dire faire contraire à

la volonté de celui qui est l’objet de l’oppression, et certes contraire

à ce que ne voudrait pas supporter celui qui violente; par conséquent,

être au pouvoir veut dire faire à autrui ce que nous ne voudrions pas

qu’on nous fît, autrement dit, être au pouvoir, c’est faire du mal.

«Se soumettre, c’est préférer la résignation à la violence, et préférer

la résignation c’est être bon ou moins méchant que ceux qui font aux

autres ce qu’ils ne voudraient pas qu’on leur fît.

«C’est pourquoi ce ne sont pas les meilleurs, mais les pires qui, selon

toute probabilité, ont toujours été au pouvoir et qui y sont encore. Il

peut y avoir des méchants parmi ceux qui se soumettent aux gouvernants,

mais il n’arrive jamais que les meilleurs dominent les pires[5].»

[5] _Le salut est en vous_, par Léon Tolstoï, traduction de E.

Halpérine-Kaminsky, chap. X, p. 255.

«C’est pourquoi, sans insister sur les faits que les émeutes, pillages,

meurtres qui pourraient aboutir au règne des méchants et à

l’asservissement des bons, se produisent déjà aujourd’hui, je ferai

remarquer que la croyance à la possibilité de troubles et de désordres

que provoquerait l’abolition de l’ordre actuel ne prouve nullement que

cet ordre soit bon.

«Si vous touchez à l’organisation existante vous causerez les plus

grands désastres.»

«Retirez seulement une brique des milliers d’autres formant une colonne

étroite, haute de plusieurs mètres, et aussitôt elle s’écroulera et

toutes les briques se briseront. Mais qu’on ne puisse retirer une seule

brique ou lui donner le moindre coup sans que la colonne s’effondre,

cela ne prouve nullement qu’il soit raisonnable de laisser toutes ces

briques rangées d’une façon aussi irrationnelle. Cela prouve au

contraire que la disposition des briques est mauvaise; il faut donc les

disposer suivant un ordre qui assure leur équilibre afin qu’on puisse

les déplacer sans détruire celui-ci.

«Il en est de même de l’organisation de l’État moderne: elle est

artificielle et chancelante, et le fait que le moindre choc peut la

détruire, loin de démontrer son utilité, prouve au contraire que si elle

eut jamais sa raison d’être, elle est devenue aujourd’hui complètement

inutile, donc nuisible et dangereuse.

«Elle est nuisible et dangereuse, parce qu’avec elle tout le mal qui

existe dans la société, au lieu de diminuer, augmente et s’affermit. Et

il augmente et s’affermit, parce qu’il est justifié et revêtu de formes

séduisantes ou bien il est dissimulé.

«Cette prospérité des peuples qui nous apparaît dans les États

soi-disant bien organisés et qui sont gouvernés à l’aide de la violence,

n’est en réalité qu’une apparence, qu’une fiction. Tout ce qui trouble

la belle ordonnance extérieure, tous les meurt-de-faim, tous les

malades, tous les débauchés hideux, tous sont cachés en des endroits où

nous ne pouvons les voir; on ne les voit pas, mais cela ne prouve pas

qu’ils ne soient pas; ils sont au contraire d’autant plus nombreux

qu’ils sont mieux cachés, et ceux qui sont cause de leur misère se

montrent d’autant plus cruels envers eux. Il est certain que l’arrêt de

l’activité gouvernementale, autrement dit de la violence organisée,

troublera la belle ordonnance extérieure de nos sociétés, mais elle ne

les désorganisera pas; elle fera seulement apparaître la désorganisation

cachée et nous permettra d’y porter remède.

Guerre et révolution · 第 1 / 8 段