LÉON TOLSTOÏ
GUERRE ET RÉVOLUTION
--LA FIN D’UN MONDE--
TRADUIT DU RUSSE PAR
E. HALPÉRINE-KAMINSKY
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1906
Tous droits réservés.
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
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traduit du russe par HALPÉRINE-KAMINSKY, préface par
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_Il a été tiré de cet ouvrage cinq exemplaires numérotés sur papier de
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GUERRE ET RÉVOLUTION
(LA FIN D’UN MONDE)
LA LEÇON DE LA GUERRE
Ainsi vois si la lumière qui est en toi n’est pas ténèbres.
(MATHIEU, VI, 23.)
Il a aveuglé leurs yeux et a endurci leurs cœurs, de sorte qu’ils ne
voient point des yeux, qu’ils ne comprennent plus du cœur, et qu’ils
ne se convertissent point et que je ne les guérisse point.
(JEAN, XII, 40.)
I
LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE
Durant près de deux ans la guerre a ensanglanté l’Extrême-Orient.
Plusieurs centaines de milliers de vies humaines y furent sacrifiées. En
Russie, autant de milliers de réservistes furent arrachés à leurs
familles et envoyés sur les champs de bataille. Ces hommes, le désespoir
et la crainte au cœur, ou avec une bravoure de parade suscitée par
l’eau-de-vie, montaient avec résignation dans les wagons et étaient
transportés à toute vapeur, là où d’autres hommes, amenés de même,
mouraient,--ils le savaient,--au milieu d’atroces souffrances. A chaque
étape, ils rencontraient d’ailleurs des milliers d’êtres mutilés qu’on
ramenait et qui étaient partis jeunes et robustes.
Tous ces hommes songeaient avec terreur à ce qui les attendait, et ils y
allaient quand même, sans protester, cherchant à se persuader qu’il n’en
saurait être autrement.
Pourquoi cela?
Pourquoi s’en vont-ils là-bas?
Sans aucun doute, nul parmi eux ne tient à commettre les actes auxquels
il se livre. Non seulement ils n’en ont aucun motif et ne veulent point
participer à cette lutte, mais ils ne peuvent même pas s’expliquer
pourquoi elle a été entreprise. D’ailleurs, ni les milliers, ni les
millions d’hommes qui participent directement ou indirectement à cette
œuvre, ni personne au monde ne saurait expliquer sa raison d’être, parce
qu’il n’en est pas, et il ne peut y en avoir _aucune_ explication
sensée.
La situation de ceux qui y participent et celle des autres qui la
regardent faire, rappellent, les uns, des voyageurs parqués dans des
wagons et roulant sur une pente vers un pont effondré au-dessus d’un
précipice, les autres, des hommes demeurant en spectateurs impuissants
devant l’imminence de la catastrophe.
Ainsi, des millions d’hommes s’entre-tuent sans aucun motif, ni désir,
et, tout en ayant conscience de la folie de cette lutte, ne peuvent
s’arrêter.
On a dit qu’une semaine ne se passait sans amener de Mandchourie des
centaines d’aliénés. Mais est-ce que les milliers et les milliers de
gens qui s’y rendaient étaient moins fous? Est-ce que tout homme sain
d’esprit peut, quelle que soit la pression exercée sur lui, aller tuer
ses semblables, accomplir une œuvre folle, dangereuse, répugnant à tout
son être?
Comment comprendre cela? D’où vient cela? Qui ou quoi en est la cause?
On ne saurait prétendre qu’elle est dans les soldats, russes ou
japonais, qui font tout leur possible pour tuer, mutiler le plus grand
nombre d’entre eux, et qui, cependant, n’avaient jamais de motif de s’en
vouloir et ne s’étaient même pas rencontrés. De fait, non seulement ils
ne nourrissaient aucune haine les uns pour les autres, mais quelques
mois auparavant les Russes ne se doutaient pas de l’existence des
Japonais comme ceux-ci ignoraient ceux-là. D’ailleurs, lorsqu’ils se
rencontraient dans les intervalles des combats, ils s’entretenaient
amicalement.
On ne saurait dire non plus, que la faute en est aux officiers, aux
chefs qui conduisent les soldats, aux divers fonctionnaires ou
fournisseurs d’armes et de munitions, aux ingénieurs construisant des
forteresses. Les nécessités de leur existence, leurs faiblesses, tout
leur passé, leur créent une situation en tout point semblable à celle
d’un cheval attelé qu’on fait marcher en le fouettant par derrière,
sinon à celle d’un chien affamé qu’on attire dans sa niche en promenant
un morceau de viande sous son nez.
Tous ces généraux, officiers, fonctionnaires, diplomates, sont tellement
aveuglés depuis leur enfance qu’il leur est impossible de ne pas
commettre la mauvaise petite action d’où résulte l’immense œuvre de mort
qui se perpètre aujourd’hui. C’est pourquoi on ne peut leur en imputer
la faute.
Où en est la cause? Qui est le coupable? Le Mikado? Le Tsar? Il semble
tout d’abord que ce soient eux les coupables, car ils ne peuvent être
forcés par personne, ni séduits par rien.
Il semble qu’il aurait suffi à Nicolas II de ne pas ordonner les actes
qui ont été commis en Mandchourie et en Corée, et d’accéder aux demandes
du Japon pour que la guerre n’éclatât point. Tout dépendait donc de lui,
semble-t-il.
Je ne saurais me prononcer au sujet du Mikado, mais d’après ce que je
sais des chefs d’États en général, je suis convaincu qu’il se trouve
dans les mêmes conditions que ses confrères. De Nicolas II, je sais que
c’est un homme très ordinaire, superstitieux, peu cultivé, et qui, par
suite, n’a pu aucunement être la cause des événements qui se sont
produits en Extrême-Orient et dont les conséquences sont si grandes.
Comment serait-il possible, en effet, que l’activité de millions
d’hommes soit dirigée vers un but contraire à leur volonté et à leur
intérêt par la volonté d’un seul qui, sous bien des rapports, est
au-dessous du niveau moral et intellectuel de ceux que son prétendu
caprice sacrifie?
Pourquoi dès lors le Tsar et le Mikado apparaissent-ils comme la cause
première de la guerre?
Parce qu’il se produit ici un phénomène semblable à celui qui permet
d’attribuer l’explosion d’une ville minée à la personne qui a mis le feu
à l’explosif.
Ce n’est ni le Tsar ni le Mikado qui sont cause de la guerre, mais bien
l’ordre des choses qui leur facilite les entreprises néfastes et cause
le malheur de millions d’hommes. C’est donc le mécanisme social qui est
le coupable, et par suite coupables sont ceux qui l’ont établi.
Quel est ce mécanisme, et quels en sont les auteurs?
II
LA MACHINE GOUVERNEMENTALE
Ce mécanisme est connu depuis longtemps, et depuis longtemps aussi est
connue son œuvre. C’est le même qui a permis en Russie les férocités du
détraqué Ivan le Terrible, les cruautés bestiales de l’aviné Pierre
Ier, insultant, en compagnie d’autres ivrognes, tout ce qui est sacré
aux hommes; les mœurs dissolues de l’ignorante cantinière Catherine
Ire, les hauts faits de l’Allemand Biron qui gouverna pour la seule
raison qu’il était l’amant de la tsarine Anna, qui, femme médiocre,
était, elle aussi, complètement étrangère à la Russie. Ce mécanisme sert
successivement une autre Anna, maîtresse d’un autre Allemand, parce que
c’était dans l’intérêt de quelques-uns de reconnaître comme empereur son
fils, l’enfant Ivan, le même qui sera détenu en prison, puis tué sur
l’ordre de Catherine II. C’est Élisabeth, la fille débauchée de Pierre
Ier, qui envoie son armée combattre les Prussiens et à la mort de
laquelle son neveu, un Allemand qu’elle a fait venir d’Allemagne et qui,
lui succédant, donne l’ordre à cette même armée de combattre pour les
Prussiens. Cet Allemand, mari de Catherine II, est tué par elle,
également Allemande. Puis elle se met à diriger le pays en compagnie de
ses amants, leur fait don de milliers de paysans russes et rédige à leur
profit des projets d’expéditions, tantôt grecque, tantôt hindoue, en vue
de la réalisation desquels elle fait périr des millions d’êtres humains.
Elle morte, c’est le dégénéré Paul qui préside aux destinées de la
Russie et de sa population comme y peut présider un aliéné. Il est
assassiné avec le consentement de son propre fils. Et ce parricide règne
pendant vingt-cinq ans, tantôt s’alliant à Napoléon, tantôt guerroyant
contre lui, tantôt imaginant des constitutions pour la Russie, tantôt
livrant le peuple qu’il méprisait au terrible Araktcheïev.
Ensuite, c’est le règne du soldat brutal, du cruel et ignorant Nicolas
Ier; puis c’est Alexandre II, peu intelligent, plutôt mauvais que
bon, tantôt libéral, tantôt despotique; ou bien Alexandre III, celui-ci
à coup sûr un sot, brutal et ignorant.
Enfin, sur le trône monte un innocent officier de hussards, qui imagine
avec ses séides son expédition mandchou-coréenne, engloutissant des
centaines de milliers de vies et des milliards de roubles.
N’est-ce pas terrifiant? Terrifiant surtout parce que, même cette folie
sanguinaire terminée, une nouvelle fantaisie peut surgir demain dans la
faible tête de cet omnipotent, et, de concert avec son entourage de
coquins, il entreprendra une campagne africaine, américaine ou indienne,
et de nouveau on saignera les Russes à blanc et on les enverra
assassiner à l’autre bout du monde.
D’ailleurs, ces choses se sont passées et se passent non seulement en
Russie, mais partout où existe un gouvernement, c’est-à-dire un régime
sous lequel une infime minorité peut forcer la grande masse d’obéir à sa
volonté. Toute l’histoire européenne est une suite ininterrompue de
récits des fureurs de princes montant successivement sur le trône,
menant une vie de débauchés, d’assassins et de brigands, et, surtout,
causant le pervertissement du peuple.
En Angleterre, monte sur le trône le cruel et débauché Henri VIII, et, à
seule fin de se débarrasser de sa femme et d’épouser sa maîtresse, il
imagine une nouvelle confession chrétienne, oblige son peuple à s’y
convertir, ce qui allume la guerre religieuse et amène la perte de
millions de vies.
Ou bien c’est Cromwell, hypocrite insigne et scélérat, qui se saisit de
la machine gouvernementale, exécute un autre hypocrite, Charles Ier,
sacrifie impitoyablement des millions de victimes et détruit cette même
liberté qu’il prétendait défendre.
En France, c’est une série de Louis et de Charles qui dirigent la
machine, et dont le règne est également une succession de crimes:
meurtres, exécutions en masse ou isolées, guerres et ruines nationales.
On exécute enfin l’un d’eux, et aussitôt des Marat et des Robespierre
accaparent à leur tour la machine gouvernementale et commettent des
crimes plus horribles encore parce qu’ils immolent non seulement des
vies humaines, mais les hautes vérités proclamées par les hommes du
temps.
Le pouvoir tombe entre les mains de Napoléon, et tout le continent
européen est jonché de cadavres.
Les chefs d’États se montrent aussi sots, aussi immoraux en Autriche, en
Italie, en Prusse, et aussi funestes sont leurs actes pour leurs
peuples.
Et ce n’est point l’histoire du passé, de ce qui a été et ne se
renouvellera plus; cela se passe de nos jours encore, et partout, dans
les États les plus libres ou soi-disant tels, sous le régime
démocratique comme sous le régime despotique: en Angleterre et en
Turquie, en Allemagne et en Abyssinie, en France et en Russie, aux
États-Unis d’Amérique et au Maroc, partout où fonctionne la machine
qu’on nomme gouvernement.
Malgré les chartes et constitutions, naissent des guerres sans motif
sérieux, simplement en raison de rivalités des partis politiques.
C’est ainsi que furent déclarées les dernières guerres par les Français;
par les Anglais contre les Boërs, au Thibet, en Égypte; par les Italiens
en Abyssinie; par les cinq puissances (Russie, France, Angleterre,
Amérique, Japon) contre la Chine; par la Russie contre le Japon.
Partout où existe une institution permettant à la minorité d’imposer à
la majorité ce que celle-là décrète pour loi ou règlement administratif,
tout individu de la majorité est constamment menacé, lui et sa famille,
des plus grands dangers, de malheurs dus, non à des cataclysmes
sismiques indépendants de notre volonté, mais à la poignée d’hommes dont
nous subissons volontairement la servitude.
III
LA SERVITUDE VOLONTAIRE
Voici ce qu’écrivait à ce sujet, au XVIe siècle déjà, l’écrivain
français La Boétie:
«Il est raisonnable d’aymer la vertu, d’estimer les beaulx faicts, de
cognoistre le bien d’où l’on l’a receu, et diminuer souvent de nostre
ayse, pour augmenter l’honneur et advantaige de celuy qu’on ayme, et qui
le merite: Ainsy doncques, si les habitants d’un païs ont trouvé quelque
grand personnaige qui leur ayt monstré par espreuve une grande
prevoyance pour les garder, grande hardiesse pour les deffendre, un
grand soing pour les gouverner; si, de là en avant, ils s’apprivoysent
de lui obeïr, et s’en fier tant que luy donner quelques advantaiges, ie
ne sçais si ce seroit sagesse, de tant qu’on l’oste de là où il faisoit
bien, pour l’advancer en lieu où il pourra mal faire: mais, certes, si
ne pourroit-il faillir d’y avoir de la bonté, de ne craindre poinct mal
de celuy duquel on n’a receu que bien.
«Mais, ô bon Dieu! que peut estre cela? comment dirons-nous que cela
s’appelle? quel malheur est cesluy là? ou quel vice? ou plustost quel
malheureux vice? veoir un nombre infiny, non pas obeïr, mais servir: non
pas estre gouvernez, mais tyrannisez; n’ayants ni biens, ny parents, ni
enfants, ny leur vie mesme, qui soit à eulx! Souffrir les pilleries, les
paillardises, les cruaultez, non pas d’une armee, non pas d’un camp
barbare contre lequel il fauldrait despendre son sang et sa vie devant;
mais d’un seul! non pas d’un Hercules, ne d’un Samson; mais d’un seul
hommeau, et le plus souvent du plus lasche et femenin de la nation; non
pas accoustumé à la pouldre des batailles, mais encores à grand’peine au
sable des tournois; non pas qui puisse par force commander aux hommes,
mais tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette!
Appellerons nous cela lascheté? Dirons-nous que ceulx là qui servent,
soyent couards et recreus? Si deux, si trois, si quatre ne se deffendent
d’un, cela est estrange, mais toutesfois possible; bien pourra l’on dire
lors, à bon droict, que c’est faulte de cœur: mais si cent, si mille
endurent d’un seul, ne dira t’on pas qu’ils ne veulent poinct, non
qu’ils n’osent pas se prendre à luy, et que c’est, non couardise, mais
plutost mespris et desdaing. Si l’on veoid, non pas cent, non pas mille
hommes, mais cent païs, mille villes, un million d’hommes, n’assaillir
pas un seul, duquel le mieulx traicté de touts en receoit ce mal d’estre
serf et esclave, comment pourrions nous nommer cela? est ce lascheté?
«Or, il y a en touts vices naturellement quelque borne, oultre laquelle
ils ne peuvent passer: deux peuvent craindre un, et possible dix; mais
mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se deffendent
d’un, cela n’est pas couardise, elle ne va poinct iusques là; non plus
que la vaillance ne s’estend pas qu’un seul eschelle une forteresse,
qu’il assaille une armee, qu’il conquiere un roïaume. Doncques quel
monstre de vice est cecy, qui ne merite pas encore le tiltre de
couardise? qui ne treuve de nom assez vilain, que nature desadvoue avoir
faict, et la langue refuse de le nommer?»
«C’est chose estrange d’ouïr parler de la vaillance que la liberté met
dans le cœur de ceulx qui la deffendent; mais ce qui se faict en touts
païs, par touts les hommes, touts les iours, qu’un homme seul mastine
cent mille villes, et les prive de leur liberté; qui le croiroit, s’il
ne faisoit que l’ouïr dire, et non le veoir? et, s’il ne se veoyoit
qu’en païs estranges et loingtaines terres, et qu’on le dist; qui ne
penseroit que cela feust plustost feinct et controuvé, que non pas
véritable? Encores ce seul tyran, il n’est pas besoing de le combattre,
il n’est pas besoing de s’en deffendre; il est de soy mesme desfaict.
Mais que le païs ne consente à la servitude, il ne fault pas lui rien
oster, mais ne lui donner rien; il n’est poinct besoing que le païs se
mette en peine de faire rien pour soy, mais qu’il ne se mette pas en
peine de faire rien contre soy. Ce sont doncques les peuples mesmes qui
se laissent, ou plustost se font gourmander, puis qu’en cessant de
servir ils en seroient quites, c’est le peuple qui s’asservit; qui se
coupe la gorge; qui, ayant le choix d’estre subiect ou d’estre libre,
quite sa franchise, et prend le ioug; qui consent à son mal, ou plustost
le pourchasse. S’il lui coustoit quelque chose de recouvrer sa liberté,
il ne l’en presseroit poinct, combien que ce soit ce que l’homme doibt
avoir plus cher que de se remettre en son droict naturel, et, par
maniere de dire, de beste à revenir à homme; mais encores ie ne luy
permets poinct qu’il ayme mieulx une ie ne sçais quelle seureté de vivre
à son ayse. Quoy! si pour avoir la liberté, il ne lui fault que la
desirer; s’il n’a besoing que d’un simple vouloir, se trouvera il nation
au monde qui l’estime trop chere, la pouvant gaigner d’un seul souhaict?
et qui plaigne sa volonté à recouvrer le bien lequel on debvroit
racheter au prix de son sang? et lequel perdu, touts les gents d’honneur
doibvent estimer la vie desplaisante et la mort salutaire? Certes, tout
ainsi comme le feu d’une petite estincelle devient grand, et tousiours
se renforce, et plus il trouve de bois, et plus est prest d’en brusler;
et, sans qu’on y mette de l’eau pour l’esteindre, seulement en n’y
mettant plus de bois, n’ayant plus que consumer, il se consume soy
mesme, et devient sans forme aulcune et n’est plus feu: pareillement les
tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruynent et
destruisent, plus on leur baille, plus on les sert; d’autant plus ils se
fortifient, deviennent tousiours plus forts et plus frez pour anéantir
et destruire tout; et, si on ne leur baille rien, si on ne leur obeït
poinct, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nuds et desfaicts,
et ne sont plus rien, si non que comme la racine, n’ayant plus d’humeur
et aliment, devient une branche seiche et morte.
«Les hardis, pour acquerir le bien qu’ils demandent, ne craignent point
le dangier; les advisez ne refusent poinct la peine: les lasches et
engourdis ne sçavent ni endurer le mal, ny recouvrer le bien; ils
s’arrestent en cela de le souhaicter, et la vertu d’y pretendre leur est
ostee par leur lascheté; le desir de l’avoir leur demeure par la nature.
Ce desir, cette volonté, est commune aux sages et aux indiscrets, aux
courageux et aux couards, pour souhaiter toutes choses qui, estant
acquises, les rendroient heureux et contents: une seule en est à dire,
en laquelle ie ne sçais comme nature default aux hommes pour la desirer:
c’est la liberté, qui est toutesfois un bien si grand et si plaisant,
que, elle perdue, touts les maulx viennent à la file, et les biens
mesmes qui demeurent aprez elles perdent entierement leur goust et leur
saveur, corrompus par la servitude: la seule liberté, les hommes ne la
desirent poinct, non pas pour aultre raison, ce me semble, si non pource
que, s’ils la desiroient, ils l’auroient; comme s’ils refusoient faire
ce bel acquest, seulement parce qu’il est trop aysé.
«Pauvres gents et miserables, peuples insensez, nations opiniastres en
vostre mal, et aveugles en vostre bien, vous vous laissez emporter
devant vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos
champs, voler vos maisons, et les despouiller des meubles anciens et
paternels! Vous vivez de sorte que vous pouvez dire que rien n’est à
vous; et sembleroit que meshuy ce vous seroit grand heur, de tenir à
moitié vos biens, vos familles et vos vies; et tout ce degast, ce
malheur, cette ruyne, vous vient, non pas des ennemys, mais bien certes
de l’ennemy et de celuy que vous faictes si grand qu’il est, pour lequel
vous allez si courageusement à la guerre, par la grandeur duquel vous ne
refusez poinct de presenter à la mort vos personnes. Celui qui vous
maistrise tant, n’a que deux yeulx, n’a que deux mains, n’a qu’un corps,
et n’a aultre chose que ce qu’a le moindre homme du grand nombre infiny
de vos villes; si non qu’il a plus que vous touts, c’est l’advantaige
que vous luy faictes pour vous destruire. D’où il a prins tant d’yeulx
d’où vous espie il, si vous ne les luy donnez. Comment a il tant de
mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous? Les pieds dont il
foule vos citez, d’où les a il, s’ils ne sont des vostres? Comment a il
aulcun pouvoir sur vous, que par vous aultres mesmes? Comment vous
oseroit il courir sus, s’il n’avoit intelligence avecques vous? Que vous
pourroit il faire, si vous n’estiez receleurs du larron qui vous pille,
complices du meurtrier qui vous tue, et traistres de vous mesmes? Vous
semez vos fruicts, a fin qu’il en face le desgast; vous meublez et vous
remplissez vos maisons, pour fournir à ses voleries; vous nourrissez vos
filles, à fin qu’il ayt de quoy saouler sa luxure; vous nourrissez vos
enfants, à fin qu’il les mene, pour le mieulx qu’il face, en ses
guerres, qu’il les mene à la boucherie, qu’il les face les ministres de
ses convoitises, les executeurs de ses vengeances; vous rompez à la
peine vos personnes, à fin qu’il se puisse mignarder en ses delices, et
se veautrer dans les sales et vilains plaisirs: vous vous affoiblissez,
à fin de le faire plus fort et roide à vous tenir plus courte la bride;
et de tant d’indignitez, que les bestes mesmes ou ne sentiroient poinct,
ou n’endureroient poinct, vous pouvez vous en delivrer, si vous essayez,
non pas de vous en delivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez
resolus de ne servir plus, et vous voylà libres. Ie ne veulx pas que
vous le poulsiez, ny le bransliez; mais seulement ne le substenez plus;
et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a desrobbé la base,
de son poids mesme fondre en bas, et se rompre[1].»
[1] _Discours sur la servitude volontaire_, par E. de La Boétie.
(Edit. de la _Bibliothèque nationale_, Paris, 1901, pp. 36, 38,
40-45.)
Cet ouvrage fut écrit il y a quatre siècles et, malgré la netteté avec
laquelle y fut démontrée la folie des hommes, perdant la liberté et la
vie en se soumettant volontairement à la servitude, ils n’ont pas suivi
le conseil de La Boétie: «ne pas seconder la violence gouvernementale
afin qu’elle disparaisse.» Non seulement ils n’ont pas suivi son
conseil, mais ils cachèrent encore à tous la portée de cette œuvre.
C’est au point que dans la littérature française prévalait jusqu’à ces
derniers temps l’opinion que La Boétie ne pensait pas ce qu’il écrivait,
mais se livrait simplement à un exercice d’éloquence.
Si évident que devrait être le fait que les principaux maux des hommes
résultent de l’organisation sociale qui les maintient dans la servitude,
ils continuent à assurer son existence et à se soumettre aux hommes qui
sont à la tête du pouvoir.
Et quels hommes! Les sinistres Louis XI, Jacques d’Angleterre, Philippe
d’Espagne, Catherine de Russie, les deux Napoléons.
IV
LE MAINTIEN DE L’AUTORITÉ
On pourrait tenter la justification de l’obéissance de tout un peuple à
un petit nombre d’hommes, si les gouvernants étaient, je ne dis pas les
meilleurs, mais simplement les moins mauvais parmi nous; on pourrait
l’essayer encore si, de temps à autre, le pouvoir était occupé par des
hommes honnêtes. Malheureusement cela n’est pas, n’a jamais été et ne
peut être.
Les gouvernants sont toujours les plus mauvais, les plus insignifiants,
cruels, immoraux et, par-dessus tout, les plus hypocrites. Et ce n’est
point là le fait du hasard, mais bien une règle générale, la condition
absolue de l’existence du gouvernement.
Voici ce que dit à ce propos Machiavel, un homme qui sait parfaitement
en quoi réside le pouvoir gouvernemental, comment on peut l’acquérir et
comment assurer son maintien:
«Un prince ne doit avoir d’autres préoccupations, d’autre pensée, ni
consacrer ses études à autre chose, qu’à la guerre, et à l’organisation
de la discipline militaire; c’est là le métier convenable à celui qui
commande, et l’efficacité d’une telle science est telle que, non
seulement elle conserve leurs États à ceux qui sont nés sur le trône,
mais souvent même elle porte au trône ceux qui sont nés dans une
condition privée. Et au contraire, on voit que lorsque les princes ont
plutôt pensé aux amusements qu’aux armes, ils ont perdu leur État. La
première cause qui le leur fait perdre c’est de négliger cet art; de
même que l’excellence dans l’art de la guerre est le moyen d’acquérir un
État.
«Par conséquent, un prince qui ne sait point l’art militaire, ne peut
jamais être estimé des soldats ni se fier à eux. Le prince doit donc
s’adonner entièrement aux exercices militaires, et il doit même s’y
exercer plus vivement en temps de paix que durant la guerre...
«Le désir de conquête est une chose, sans doute, fort ordinaire et
naturelle: les conquérants qui savent réaliser leur but méritent plutôt
la louange que le blâme; mais établir des projets sans être en mesure de
les réaliser, c’est autant manquer de sagesse que faire œuvre vaine...
«Si l’État conquis est accoutumé à vivre par ses lois et en liberté, il
y a trois moyens de le conserver. Le premier est de le ruiner; le
second, d’aller y demeurer en personne; le troisième de lui laisser ses
propres lois à la condition de payer un tribut, et d’y créer un
gouvernement composé d’un petit nombre de personnes qui le maintiennent
dans son amitié...
«Le prince ne doit pas redouter d’être blâmé pour les vices sans
lesquels il ne peut conserver sa suprématie; car à bien considérer
toutes les circonstances, _on se rend compte aisément que certaines
vertus ne te sont que funestes, et certains vices peuvent donner au
prince la sûreté et le bien-être_...
«Un prince qui veut contenir ses sujets dans l’unité et dans la foi ne
doit pas se préoccuper du reproche de cruauté; car il aura été plus
humain en faisant un petit nombre d’exemples que ceux qui, par trop
d’indulgence, laissent surgir des désordres, d’où naissent des massacres
et des brigandages qui troublent ordinairement tout un État, tandis que
les exécutions ordonnées par les princes n’offensent qu’un
particulier...
«Ici s’élève une question: _Est-il mieux être aimé que craint, ou mieux
vaut-il être craint qu’aimé?_ Je réponds qu’il faudrait être l’un et
l’autre, mais comme c’est difficile de réunir les deux, et qu’il faut
renoncer à l’un ou à l’autre, il est plus sûr d’être craint qu’aimé. Car
on peut dire que tous les hommes en général sont ingrats, inconstants,
dissimulés, lâches devant le danger et âpres au gain. Tant que tu leur
fais du bien ils sont tout à toi; ils t’offrent leur sang, leurs biens,
leur vie, leurs enfants, comme je l’ai déjà dit, quand tu n’en as pas
besoin, mais quand tu te trouves en danger, ils se révoltent. Et le
prince qui s’est fié à leurs promesses, n’ayant pas pris ses mesures,
périt; parce que les amis qu’on achète à poids d’argent, et non pas avec
la grandeur et la noblesse de l’âme, on les mérite, mais on ne les
obtient pas, et quand on en a besoin on ne peut plus compter sur eux.
Les hommes craignent moins d’offenser celui qui se fait aimer que celui
qui se fait redouter; car l’amour est un lien que les hommes, qui sont
tous méchants, rompent tout aussitôt qu’ils y trouvent leur intérêt; au
lieu que la crainte est entretenue par la peur de la peine, qui ne les
quitte jamais.
«Quand le prince est à la tête d’une armée, et qu’il commande une grande
quantité de soldats, c’est alors qu’il ne doit point se soucier d’être
appelé cruel, sans cela son armée ne sera jamais bien mise, ni en état
de ne rien entreprendre.
«D’où je conclus, en revenant à ma thèse, que les hommes aimant à leur
gré, et craignant au gré du prince, un prince sage doit s’appuyer sur ce
qui lui appartient, et non pas sur ce qui appartient aux autres; il doit
seulement s’arranger, ainsi que je l’ai dit, de manière à éviter la
haine...
«Vous devez donc savoir qu’il y a deux manières de combattre, l’une avec
les lois, l’autre avec la force. La première est celle des hommes, et la
seconde celle des bêtes. Mais comme souvent la première ne suffit pas il
faut recourir à la seconde. Le prince doit donc nécessairement savoir
bien faire l’homme et la bête.
«Le prince ayant donc besoin de bien imiter la bête, doit savoir revêtir
les qualités du renard et du lion, parce que le lion ne se défend
point des filets, ni le renard des loups. Il faut donc être renard pour
connaître les filets, et lion pour effrayer les loups. Ceux qui s’en
tiennent au lion ne connaissent pas leur métier; par conséquent, un
prince prudent ne doit point tenir sa parole quand cela lui fait tort,
et quand les occasions qui lui ont fait promettre quelque chose
n’existent plus. Si les hommes étaient bons, ce précepte serait mauvais,
mais comme ils sont méchants, et qu’ils sont loin de tenir leur parole,
tu ne dois pas non plus la tenir, et tu ne manqueras jamais de raisons
pour en justifier l’inobservation.
«J’en pourrais donner mille exemples modernes, et montrer combien de
traités de paix, combien de promesses ont été rendus nuls et inutiles
par infidélité des princes, dont celui qui a eu le plus de succès a le
mieux su imiter le renard. Mais il faut savoir bien jouer son rôle; _il
faut être habile à feindre et à dissimuler, car les hommes sont si
simples et si accoutumés à obéir aux circonstances, que celui qui veut
tromper trouvera toujours quelqu’un à tromper_...
«Un prince n’a donc pas besoin de posséder toutes les qualités que j’ai
indiquées, mais il doit paraître les avoir. J’ajouterai même que d’avoir
et se servir de ces qualités, c’est dangereux, et qu’il est toujours
utile de feindre de les avoir; c’est ainsi qu’il doit paraître clément,
fidèle, humain, religieux et intègre; mais il doit rester assez maître
de lui pour qu’au besoin il puisse et sache faire tout le contraire.
«L’on doit comprendre qu’un prince, et particulièrement un prince
nouveau, ne peut pas exercer toutes les vertus qui font passer les
hommes pour bons, parce que, étant dans la nécessité de conserver
l’État, il doit souvent agir contre la foi, la charité, l’humanité et la
religion. Il faut donc qu’il ait un esprit capable de tourner suivant
que le lui commandent les variations des vents et des circonstances, et,
ainsi que je l’ai dit plus haut, ne pas s’écarter du bien s’il le peut,
mais aussi savoir entrer dans le mal lorsqu’il le faut.
«Le prince doit donc avoir grand soin de ne dire jamais rien qui ne
respire les cinq qualités que j’ai marquées; en sorte qu’à le voir et à
l’entendre il semble que c’est la clémence, la fidélité, l’intégrité,
l’humanité et la religion même. Cette dernière qualité est celle qu’il
lui importe le plus de paraître posséder, parce que les hommes en
général jugent plus par les yeux que par les mains: chacun pouvant voir,
mais très peu de personnes sachant toucher. Chacune veut ce que tu
parais être, mais très peu de monde connaît ce que tu es, et le petit
nombre n’ose pas aller à l’encontre de l’opinion publique, toujours
protégée par la majesté du prince. Et dans les actions de tous les
hommes, et surtout des princes, contre qui il n’y a point de recours en
justice, on ne regarde qu’aux résultats.
«Un prince n’a donc qu’à préserver sa vie et à maintenir sa puissance,
les moyens dont il se servira seront toujours trouvés honnêtes et
louables, car le vulgaire s’attache toujours aux apparences et ne juge
que par le succès[2].»
[2] _Le Prince_, par Machiavel.
Toutes ces vérités étaient connues non seulement des princes auxquels
s’adressait Machiavel, mais de tous les hommes qui se sont trouvés au
pouvoir; elles ne sont pas moins connues des gouvernants d’aujourd’hui
de tout régime politique. Que ce soit un souverain autocrate, un
président de république, un premier ministre ou un parlement, ils ont
toujours observé et observent exactement les règles établies par
Machiavel sans avoir besoin de le lire.
De fait, il suffit de réfléchir à ce qu’est l’autorité pour comprendre
qu’il ne peut en être autrement.
L’autorité des uns sur les autres est, sans conteste, le droit reconnu
aux premiers de martyriser et de tuer les seconds; bien mieux, de les
amener à être leurs propres tortionnaires. Et pour amener ainsi les
hommes à se molester mutuellement et à s’entre-tuer, on ne peut recourir
qu’à ces seuls moyens: mensonges, fourberies et, principalement,
cruauté. Ainsi ont toujours agi et n’ont pu agir autrement tous les
gouvernants.
V
IMMORALITÉ GOUVERNEMENTALE
Lisez ou relisez l’histoire des nations chrétiennes de l’Europe depuis
la Réforme, et vous constaterez qu’elle constitue une nomenclature
ininterrompue de crimes les plus effrayants et les plus insensés commis
par les gouvernants contre leur propre peuple et les peuples étrangers.
Ces folies criminelles sont: guerres sans fin, asservissement ou
destruction de nationalités, voire d’États entiers, la ruine de
paisibles habitants par cupidité, envie, ou sous prétexte de défendre la
vérité religieuse; de bûchers constamment en feu sur lesquels brûlent,
parmi les milliers d’hommes ordinaires, les meilleurs du temps;
trahisons, mensonges, fourberies, vols, tortures, prisons, exécutions et
débauches, la débauche monstrueuse, contre nature, qu’on ne pouvait
rencontrer que parmi ces malheureux gouvernants. Et les auteurs en sont
non pas seulement les Charles IX, les Henri VIII, les Ivan le Terrible,
mais encore les tant loués Louis de France, les Élisabeth d’Angleterre,
les Catherine et Pierre de Russie, les Frédéric de Prusse. Les
gouvernements de notre temps--monarchie absolue ou constitutionnelle,
république--agissent de même, et ne sauraient agir autrement; car c’est
là leur œuvre inévitable.
Leur œuvre est de prendre, sous forme d’impôt et par la violence, la
plus grande partie du bien au peuple travailleur, et d’employer ces
ressources à leur guise, toujours dans un but de parti ou personnel,
vénal ou ambitieux. Elle est encore dans le maintien par la force du
droit exclusif sur la terre; dans la formation de l’armée, c’est-à-dire
des assassins professionnels, et son envoi pour mettre à mort ou pour
dévaliser d’autres hommes. Enfin, leur œuvre est de promulguer des lois
justifiant et sanctionnant tous ces crimes.
C’est ce que font aujourd’hui les Roosevelt, les Nicolas II, les
Chamberlain, les Guillaume II, de concert avec leurs conseillers et
Parlements. C’est leur mission.
Aussi, cette mission ne peut-elle être confiée qu’aux plus immoraux
parmi les hommes. Il suffit de voir à quoi est employée l’autorité
gouvernementale pour comprendre pourquoi les conducteurs de peuples ne
peuvent être que cruels et au-dessous du niveau moral de leur temps et
de leur milieu. Non seulement un homme de sens moral, mais celui qui ne
l’a pas encore complètement perdu ne saurait occuper le trône, le poste
de ministre, être législateur, en un mot, se permettre, à un titre
quelconque, de décider du sort de tout un peuple. Un homme d’État
vertueux est une contradiction aussi flagrante qu’une prostituée
vertueuse, ou un sobre ivrogne, ou un pacifique brigand.
En somme, l’activité de tout gouvernement n’est faite que de crimes.
Elle se présente sous ce jour lorsqu’on la considère en elle-même, mais
elle apparaît telle avec plus d’évidence encore lorsqu’on examine la
situation de l’homme, pris isolément et dépendant de l’autorité.
L’immense majorité des humains qui naissent sur notre planète se
trouvent dépourvus du droit à la terre natale. Non seulement ils sont
empêchés de jouir de ce qui pousse sur le sol ou gît dans le sous-sol,
mais ils n’ont même pas le droit d’y vivre sans payer de leur travail à
ceux qui possèdent la terre en toute propriété, en vertu de l’abandon
qui leur en a été fait par l’État, qui défend cette spoliation contre
toute atteinte, en lui attribuant le caractère d’un droit sacré.
Tout homme, privé ainsi du droit naturel et légitime à la terre sur
laquelle il est né, cherche un autre moyen d’existence, et il travaille,
payant la redevance exigée à l’accapareur pour le droit de vivre sur la
terre et d’en jouir, afin de pouvoir améliorer son sort et celui de sa
famille, avoir le loisir de s’instruire, se reposer, être en relation
avec d’autres hommes.
Mais la dîme versée, il n’est pas encore quitte. On lui fait payer,
directement ou indirectement, des impôts pour couvrir les frais
nécessités par une armée de fonctionnaires, par un nombreux clergé, dont
il peut ne pas avoir besoin, ou pour les dépenses qu’exigent la
construction des palais, des monuments, l’entretien d’une cour et des
dignitaires, dont à coup sûr il n’a que faire, l’établissement des
douanes, qui loin de lui être utiles lui sont nuisibles; les paiements
des intérêts de la dette d’État contractée en vue d’une guerre des
centaines d’années avant sa naissance, guerre néfaste déjà alors, et de
nouvelles dettes pour de nouvelles guerres, celles-ci néfastes pour lui
et pour ses proches. Il s’y soumet parce que toutes ces exigences sont
appuyées par la force, et il paye.
Mais la machine gouvernementale ne le laisse pas encore en paix. A l’âge
de vingt ans, il doit, dans la plupart des pays, faire le service
militaire, c’est-à-dire subir le plus cruel des esclavages. Dans les
pays où le service obligatoire n’est pas encore institué, il doit se
racheter par de nouveaux impôts et être prêt à tous les malheurs
qu’entraîne la guerre.
Tels sont les maux physiques que doit endurer, sans aucun motif, tout
homme, de la part du gouvernement. Ce n’est pas tout. Le mal le plus
terrible que commet le pouvoir public est la corruption morale et
intellectuelle.
Un enfant naît, et on l’enrôle aussitôt dans la religion qui prévaut
dans l’État. Ce fut toujours ainsi dans le passé, et cela se pratique
encore dans la plupart des pays. Là où cette première contrainte n’est
pas en usage, il en est d’autres. Aussitôt l’enfant grandi, l’obligation
pour lui est de fréquenter l’école appartenant à l’État. A l’école, on
lui apprend que le gouvernement, l’autorité en général, est la condition
absolue de sa vie, et que l’État où il est né est le plus parfait du
monde, qu’il soit gouverné par le Tsar, le Sultan, par Chamberlain avec
sa politique coloniale, ou par un gouvernement républicain protecteur du
trust et de l’impérialisme. Telle est l’école primaire et obligatoire,
et telles sont toutes les écoles supérieures fréquentées par les adultes
de l’État russe, turc, anglais, français ou américain.
Ce n’est pas seulement l’école qui forme ainsi la jeunesse. La
littérature, les réunions publiques ou privées, la presse, à la solde du
gouvernement ou à celle des riches qui s’appuient sur l’autorité ou
simplement recherchent les grâces de celle-ci, partout et dans quelque
pays que ce soit, le citoyen est soumis à la suggestion corruptive du
pouvoir public. Il lui est inculqué que l’autorité en général, et celle
de son pays en particulier, avec tous ses attributs: chaînes, prisons,
potences, armées, est la condition absolue de son existence; il est
convaincu que l’activité gouvernementale est respectable, digne de toute
estime et d’honneur, à laquelle chacun doit se considérer heureux de
participer, et aux représentants de laquelle il doit rendre tous les
hommages.
Ainsi, le citoyen est lésé dans ses droits les plus naturels; la plus
grande part du produit de son travail lui est enlevée pour
l’accomplissement d’une œuvre mauvaise; il est tellement pris dans les
filets qui lui sont tendus de tous côtés, qu’il devient autant esclave
du gouvernement que l’était l’esclave des négriers, avec cette
différence toutefois que ceux-ci pouvaient être bons et moraux, tandis
que les négriers gouvernementaux sont les plus corrompus, cruels et
hypocrites des hommes.
Le pis est que les esclaves du gouvernement, loin de se douter de leur
esclavage, et de souhaiter la liberté, s’imaginent, principalement ceux
qui vivent sous un régime constitutionnel ou républicain, qu’ils sont
des hommes libres; et ils sont fiers de leur asservissement.
VI
INUTILITÉ DE L’ÉTAT
«Que sont de nos jours les gouvernements sous lesquels les hommes ne
croient pas pouvoir vivre?
«S’il fut un temps où le gouvernement apparaissait comme un mal
nécessaire, ou moins grand que celui qui pouvait résulter du manque de
défense contre des voisins organisés, il n’est pas douteux qu’il soit
devenu aujourd’hui inutile et un mal bien plus grand que celui dont il
effraye le peuple.
«Le gouvernement en général, pas seulement militaire, pourrait être
inoffensif,--je ne dis pas utile,--s’il était composé d’hommes saints,
infaillibles comme le conseille la sagesse chinoise. Mais par la nature
même de son activité, toute de violence, le pouvoir est détenu par les
plus immoraux, grossiers, et impudents des hommes.
«Tout gouvernement, à plus forte raison celui qui dispose d’une force
armée, est la plus terrible et la plus dangereuse des institutions
existantes.
«Le gouvernement, dans le plus large sens du mot,--en y comprenant les
classes fortunées et les membres de la presse,--n’est qu’une
organisation qui met la majorité des hommes à la discrétion d’une
minorité qui détient le pouvoir. Celle-ci se soumet à son tour à
l’autorité d’un groupe d’hommes plus restreint encore; celui-ci à un
autre moins nombreux, et ainsi de suite jusqu’au sommet de la pyramide
hiérarchique où sont placés quelques hommes, ou un seul, qui doivent à
la force armée leur domination sur leurs semblables.
«Au sommet de cette pyramide s’installent toujours quelques-uns, ou un
seul, qui font preuve de plus de ruse, d’audace ou d’immoralité, ou ceux
qui sont leurs héritiers.
«Aujourd’hui c’est Boris Godounov, demain c’est Grigory Otrepiev;
aujourd’hui c’est la débauchée Catherine qui fait étrangler son mari par
ses amants, demain c’est Pougatchev, après-demain le fou Paul, Nicolas
Ier, Alexandre III.
«Aujourd’hui c’est Napoléon, demain un Bourbon ou un d’Orléans;
Boulanger ou la bande des panamistes. Aujourd’hui c’est Gladstone,
demain Salisbury, Chamberlain, Rhodes.
«Et c’est à ces gouvernants qu’on donne plein pouvoir non seulement sur
les biens et sur la vie de tous, mais même sur l’instruction,
l’éducation religieuse, morale et intellectuelle des hommes.
«Nous construisons une terrible machine gouvernementale, laissons s’en
emparer qui le veut (et la chance favorise toujours les pires); nous
nous soumettons servilement aux maîtres, et puis, nous nous étonnons de
notre situation précaire. Nous avons peur des bombes des anarchistes, et
nous ne nous effrayons pas devant l’horrible organisation qui nous
menace des plus grandes catastrophes...
«Les hommes se laissent ligoter au point qu’une seule personne peut les
conduire à sa guise; ils laissent traîner le bout de la corde qui les
lie, et le premier scélérat ou sot qui veut s’en saisir fait d’eux ce
qu’il veut.
«N’est-ce pas le cas de tous les peuples qui instituent et maintiennent
le gouvernement, appuyé sur la force armée, et se soumettent à lui?[3]»
[3] _Patriotisme et gouvernement_, par Léon Tolstoï, chap. VI.
«Mais pouvons-nous vivre sans gouvernement? Ce sera le chaos,
l’anarchie, la perte de tous les fruits de la civilisation, le retour
des hommes à l’état sauvage. Si vous touchez à l’ordre des choses
établi, si vous abolissez le gouvernement, les plus grands malheurs nous
assailliront: émeutes, pillages, meurtres, et finalement ce sera le
règne de tous les méchants et l’asservissement des bons.
«Ainsi parlent non seulement ceux à qui l’état de choses actuel est
profitable mais ceux-là mêmes à qui il est manifestement nuisible et qui
cependant ne pensent pas pouvoir vivre sans lui, tellement ils y sont
habitués[4].»
[4] _L’esclavage moderne_, par Léon Tolstoï, chap. XIII.
Les hommes qui sont au pouvoir affirment que leur autorité est
nécessaire afin d’empêcher les méchants de maltraiter les bons,
entendant par là qu’ils sont les génies bienfaisants protégeant ceux-ci
contre ceux-là.
«Mais dominer veut dire violenter, violenter veut dire faire contraire à
la volonté de celui qui est l’objet de l’oppression, et certes contraire
à ce que ne voudrait pas supporter celui qui violente; par conséquent,
être au pouvoir veut dire faire à autrui ce que nous ne voudrions pas
qu’on nous fît, autrement dit, être au pouvoir, c’est faire du mal.
«Se soumettre, c’est préférer la résignation à la violence, et préférer
la résignation c’est être bon ou moins méchant que ceux qui font aux
autres ce qu’ils ne voudraient pas qu’on leur fît.
«C’est pourquoi ce ne sont pas les meilleurs, mais les pires qui, selon
toute probabilité, ont toujours été au pouvoir et qui y sont encore. Il
peut y avoir des méchants parmi ceux qui se soumettent aux gouvernants,
mais il n’arrive jamais que les meilleurs dominent les pires[5].»
[5] _Le salut est en vous_, par Léon Tolstoï, traduction de E.
Halpérine-Kaminsky, chap. X, p. 255.
«C’est pourquoi, sans insister sur les faits que les émeutes, pillages,
meurtres qui pourraient aboutir au règne des méchants et à
l’asservissement des bons, se produisent déjà aujourd’hui, je ferai
remarquer que la croyance à la possibilité de troubles et de désordres
que provoquerait l’abolition de l’ordre actuel ne prouve nullement que
cet ordre soit bon.
«Si vous touchez à l’organisation existante vous causerez les plus
grands désastres.»
«Retirez seulement une brique des milliers d’autres formant une colonne
étroite, haute de plusieurs mètres, et aussitôt elle s’écroulera et
toutes les briques se briseront. Mais qu’on ne puisse retirer une seule
brique ou lui donner le moindre coup sans que la colonne s’effondre,
cela ne prouve nullement qu’il soit raisonnable de laisser toutes ces
briques rangées d’une façon aussi irrationnelle. Cela prouve au
contraire que la disposition des briques est mauvaise; il faut donc les
disposer suivant un ordre qui assure leur équilibre afin qu’on puisse
les déplacer sans détruire celui-ci.
«Il en est de même de l’organisation de l’État moderne: elle est
artificielle et chancelante, et le fait que le moindre choc peut la
détruire, loin de démontrer son utilité, prouve au contraire que si elle
eut jamais sa raison d’être, elle est devenue aujourd’hui complètement
inutile, donc nuisible et dangereuse.
«Elle est nuisible et dangereuse, parce qu’avec elle tout le mal qui
existe dans la société, au lieu de diminuer, augmente et s’affermit. Et
il augmente et s’affermit, parce qu’il est justifié et revêtu de formes
séduisantes ou bien il est dissimulé.
«Cette prospérité des peuples qui nous apparaît dans les États
soi-disant bien organisés et qui sont gouvernés à l’aide de la violence,
n’est en réalité qu’une apparence, qu’une fiction. Tout ce qui trouble
la belle ordonnance extérieure, tous les meurt-de-faim, tous les
malades, tous les débauchés hideux, tous sont cachés en des endroits où
nous ne pouvons les voir; on ne les voit pas, mais cela ne prouve pas
qu’ils ne soient pas; ils sont au contraire d’autant plus nombreux
qu’ils sont mieux cachés, et ceux qui sont cause de leur misère se
montrent d’autant plus cruels envers eux. Il est certain que l’arrêt de
l’activité gouvernementale, autrement dit de la violence organisée,
troublera la belle ordonnance extérieure de nos sociétés, mais elle ne
les désorganisera pas; elle fera seulement apparaître la désorganisation
cachée et nous permettra d’y porter remède.