LE SCARAMOUCHE, bas à Tiburce.
L’un des aides de camp
Du maréchal Maison!
TIBURCE.
Quoi? vous, me provoquant?
Vous qui représentez le Roi?
GENTZ, assis, terminant sa grappe de raisin.
C’est toujours drôle.
L’ATTACHÉ.
Il s’agit de la France,--et je suis dans mon rôle.
C’est contre elle tenir des propos insultants
Que d’insulter celui qu’elle aima si longtemps.
TIBURCE.
Buonaparte?
L’ATTACHÉ.
Veuillez prononcer Bonaparte.
TIBURCE, ironique.
Soit! Bonaparte!
L’ATTACHÉ.
Non. L’Empereur.
TIBURCE.
Votre carte?
(Échange de cartes.)
L’ATTACHÉ, saluant.
Je pars demain. Donc, le duel, demain matin.
(Il s’éloigne et rejoint deux amis avec qui il se met à causer à voix
basse. Les violons ont repris au loin et les groupes, en chuchotant,
commencent à regagner le bal.)
FLAMBEAU, qui a disparu une seconde, à droite, vers le vestiaire,
revient vêtu d’un superbe manteau et dit vivement au duc.
Filons! J’ai le manteau.
(Il l’ouvre et le referme.)
Dedans, c’est en satin.
TIBURCE, qui s’est rassis seul à sa table, tendant nerveusement son
verre à un laquais.
De l’eau?
LE LAQUAIS, qui est celui que le duc a envoyé au château,--tout en
remplissant le verre de Tiburce.
Monsieur est dur pour le Corse!
TIBURCE, levant les yeux sur lui, avec un étonnement hautain.
Hein?
LE LAQUAIS, baissant la voix.
Plus tendre,
Votre sœur, pour son fils!...
(Mouvement de Tiburce.)
Voulez-vous les surprendre?
TIBURCE.
Quand?
LE LAQUAIS.
Ce soir.
TIBURCE.
Où?
LE LAQUAIS.
Je sais.
TIBURCE, lui faisant signe d’aller l’attendre dehors.
Attends-moi près d’ici!
(Le laquais s’éloigne. Tiburce se lève et la main sur sa grande rapière
de capitan.)
Je vais débarrasser l’Autriche!
Cependant LE DUC, avant de partir avec Flambeau qui l’attend sur le
seuil, est allé vers l’attaché qui a fini de causer avec ses amis, et
lui mettant la main sur l’épaule.
Vous, merci!
L’ATTACHÉ, se retournant.
De quoi donc?
(Le duc soulève son masque une seconde. L’attaché va pousser un cri.)
LE DUC, mettant un doigt sur ses lèvres.
Chut!
L’ATTACHÉ, bas.
Le duc?
LE DUC.
Un complot.
L’ATTACHÉ, surpris de cette confiance.
Je m’étonne...
LE DUC, avec une grâce fière.
Je n’ai que mon secret, Monsieur: je vous le donne.
(Vite et bas.)
Rendez-vous à Wagram, ce soir. Soyez-y!
L’ATTACHÉ.
Moi?
LE DUC.
N’êtes-vous pas à nous?
L’ATTACHÉ.
Je suis fidèle au roi.
LE DUC.
C’est bien! Mais tu te bats pour mon père, à ma place.
Et c’est en toi, ce soir, un peu de moi qui passe!...
(Il remonte, en le saluant.)
--A bientôt!
L’ATTACHÉ, le suivant.
Vous croyez me gagner...
LE DUC.
J’en suis sûr.
Mon père a bien conquis Philippe de Ségur!
L’ATTACHÉ, avec fermeté.
Demain je rentre en France, et je tiens à vous dire...
LE DUC, souriant.
Vous êtes un futur maréchal de l’Empire!
L’ATTACHÉ.
... Que si l’on fait, sur vous, marcher mon régiment,
Je saurai commander le feu.
LE DUC.
Parfaitement.
(Il lui tend la main.)
Serrons-nous donc la main, avant de nous combattre.
(Les deux jeunes gens se prennent la main.)
L’ATTACHÉ, avec une extrême courtoisie.
Avez-vous pour Paris--car j’y serai le quatre--
Quelques commissions? L’honneur me serait doux...
LE DUC, souriant.
Je compte être rendu dans... l’Empire avant vous!
L’ATTACHÉ.
Si pourtant, avant vous, j’étais dans le... Royaume?
LE DUC.
Saluez de ma part la colonne Vendôme.
(Il sort. Le rideau tombe.)
ACTE V
LES AILES BRISÉES.
Une plaine. Quelques buissons bas; un tertre dont l’herbe frissonne d’un
vent éternel; une petite cabane construite de débris d’affûts et de
caissons et qu’entourent de maigres géraniums; la route qui passe; le
poteau de la route, rayé des couleurs autrichiennes; et c’est tout. Des
champs et du ciel, des épis et des étoiles. Une plaine. Une plaine
immense. La plaine de Wagram.
SCÈNE PREMIÈRE
LE DUC, FLAMBEAU, PROKESCH.
(Tous les trois, immobiles dans leurs manteaux, attendent.
Silence,--pendant lequel on entend le vent souffler.)
LE DUC, ouvrant son manteau pour que le vent s’y engouffre, et le
refermant brusquement.
Tiens! je prends de ton vent, Wagram, dans mon manteau!
(A Flambeau qui regarde, sur la route, vers la gauche.)
Les chevaux?
FLAMBEAU.
Pas encor. Nous arrivons trop tôt.
LE DUC.
Au premier rendez-vous que me donne la France,
Je dois, comme un amant, arriver en avance!...
(Il se met à se promener de long en large et arrive devant le poteau. Il
s’arrête.)
Leur poteau!... jaune et noir!... Ah! je vais donc pouvoir
Marcher sans rencontrer un poteau jaune et noir!
Sur de doux poteaux blancs des noms charmants vont luire.
Oh! lire: _Chemin de Saint-Cloud!_ au lieu de lire:
(Il monte sur une pierre pour lire l’écriteau.)
_Route de Grosshofen!_
(Tout d’un coup se souvenant.)
Tiens! mais... mon régiment
Se rend à Grosshofen, à l’aurore!
FLAMBEAU.
Comment?
LE DUC.
J’ai donné l’ordre hier, quand j’ignorais encore...
FLAMBEAU.
Nous serons loin lorsqu’ils passeront,--à l’aurore.
(Un homme sort de la petite cabane, un vieux paysan, à barbe blanche, et
manchot.)
LE DUC.
Cet homme?
FLAMBEAU.
Il est à nous. Sa cabane nous sert
De rendez-vous.--Ancien soldat. Dans ce désert
Explique la bataille aux étrangers.
LE PAYSAN, apercevant un groupe, étend machinalement sa main vers
l’horizon, et commence, d’une voix de guide.
A gauche...
FLAMBEAU, s’avançant.
Non; moi, je la connais!
(Le paysan, le reconnaissant, sourit et salue. Flambeau allume son petit
brûle-gueule français à la longue pipe allemande du vieux.)
PROKESCH, à Flambeau.
Qu’est-ce qui le débauche
Du service autrichien?
LE PAYSAN, qui a entendu.
Monsieur, j’étais mourant.
Je me traînais par là. Napoléon le Grand
Vint à passer...
FLAMBEAU.
Toujours il parcourait la plaine
Le lendemain.
LE PAYSAN.
Le grand Empereur prit la peine
D’arrêter son cheval, et devant lui,--devant...--
Il me fit amputer par son docteur.
FLAMBEAU.
Yvan.
LE PAYSAN.
Donc, si son fils s’ennuie à Vienne,--qu’il émigre!
Moi, je l’aide!...
(A Flambeau, fièrement, en tapant sur sa manche vide.)
Le bras--coupé--devant lui!
FLAMBEAU.
Bigre!
On n’a pas tous les jours la satisfaction
D’avoir le bras coupé devant Napoléon!
LE PAYSAN, avec un geste résigné.
La guerre!...
(Les deux vétérans se sont assis sur le petit banc qui tient à la
cabane, et côte à côte, ils fument, laissant de temps en temps échapper
rêveusement un mot.)
On se battait!...
FLAMBEAU.
On mourait.
LE PAYSAN.
Nous mourûmes.
FLAMBEAU.
On allait!...
LE PAYSAN.
Nous aussi.
FLAMBEAU.
On tirait, dans des brumes!...
LE PAYSAN.
Nous aussi.
FLAMBEAU.
Puis après, quelque officier noirci
Venait nous dire: On est vainqueur!
LE PAYSAN.
A nous aussi.
FLAMBEAU, se levant, indigné.
Hein?
(Il hausse les épaules et souriant.)
Au fait!...
(Et serrant la main au vieux.)
Si quelqu’un nous entendait!
LE DUC, immobile, au fond.
J’écoute.
LE PAYSAN, philosophiquement, regardant ses fleurs.
Bah! mes géraniums poussent bien!
FLAMBEAU, hochant la tête.
Je m’en doute!
(Il montre le coin où fleurissent les géraniums.)
Tiens! à cet endroit même: onze petits tambours!
LE DUC, se rapprochant.
Onze petits tambours?...
FLAMBEAU.
Je les revois toujours!
--C’étaient, sous leurs shakos, onze boucles pareilles
Entre l’écartement naïf de leurs oreilles;
Onze, qui sans savoir ni le but ni le plan,
Marchaient, heureux de vivre, en faisant _ran plan plan_!
On les blaguait un peu, car, ayant su lui plaire,
Ils étaient les chouchous de notre cantinière;
Mais lorsqu’ils tricotaient la charge, ces tapins,
Lorsqu’ils tapaient, pareils à des petits lapins,
Sur leurs onze tambours de leurs vingt-deux baguettes,
Ce tonnerre faisait frémir nos baïonnettes,
Dont les zigzags d’acier semblaient dire, dans l’air:
«Nous n’avons pas pour rien la forme d’un éclair!»
--C’est là que le crachat d’un gros tousseur de bronze
Prit ces onze tambours en file, et...
(Avec un geste qui fauche.)
Tous les onze!
(Il se tait une seconde, pieusement, et reprend plus bas.)
Il fallait voir la cantinière!...--ah! sacrebleu!--
Elle avait relevé son grand tablier bleu,
Comme ces vieilles font qui glanent dans la plaine,
Et, folle, elle glanait des baguettes d’ébène.
(Secouant son émotion.)
... Mais de parler de ça, ça vous enroue!...
(Toussant pour s’éclaircir la voix.)
Hum! Hum!
(Il cueille un géranium, et avec une brusque gaieté.)
Recette pour changer un vil géranium
En Légion d’honneur: on ôte trois pétales!
(Il arrache trois pétales; les deux qui restent forment un minuscule
papillon rouge, et il le place à la boutonnière de son pardessus en lui
disant.)
Hein? Sur mon beau revers de velours, tu t’étales?...
(Au duc, lui désignant du menton cette décoration improvisée.)
C’est bien celle que tu me donnas, Monseigneur?
LE DUC, mélancoliquement.
Je l’ai donnée en rêve!...
FLAMBEAU.
Et je la porte en fleur.
(Depuis un instant, au fond, des hommes à grands manteaux arrivent, se
serrent la main, se groupent.)
SCÈNE II
LES MÊMES, MARMONT, LES CONSPIRATEURS.
UNE OMBRE, se détachant du groupe et descendant vers le duc et Flambeau.
_Sainte-Hélène._
FLAMBEAU, répondant.
_Schœnbrunn._
LE DUC, reconnaissant celui qui s’est avancé.
Marmont!
MARMONT, s’inclinant.
Duc, bonne chance!
LE DUC, désignant ceux qui restent au fond.
Ces ombres?
MARMONT.
Vos amis.
LE DUC.
Ils restent à distance?
MARMONT.
C’est que de déranger Votre Altesse ils ont peur,
Et, Sire, que déjà vous êtes l’Empereur.
LE DUC, frissonne, et après un silence.
Empereur?... Moi?... Demain?... Je te pardonne, traître!
J’ai vingt ans et je vais régner!
... Ah! mon Dieu! que c’est beau d’avoir vingt ans et d’être
Fils de Napoléon premier!
Ce n’est pas vrai que je suis faible et que je tousse!
Je suis jeune, je n’ai plus peur!
Empereur?... Moi?... Demain?...--Comme la nuit est douce!...
LA VOIX D’UN CONSPIRATEUR, arrivant.
_Schœnbrunn._
UNE AUTRE VOIX, répondant.
_Sainte-Hélène._
LE DUC.
Empereur!...
Ah! je la sens ce soir assez vaste, mon âme,
Pour qu’un peuple y vienne prier!
Il me semble que j’ai pour âme Notre-Dame!...
UNE VOIX.
_Sainte-Hélène._
UNE AUTRE.
_Schœnbrunn._
LE DUC.
Régner!...
Régner!--C’est dans ton vent dont le parfum de gloire
Commence à me rapatrier,
Qu’au moment de partir je devais venir boire,
Wagram, le coup de l’étrier!
Régner!--Qu’on va pouvoir servir de grandes causes,
Et se dévouer à présent!
Reconstruire, apaiser, faire de belles choses!...
Ah! Prokesch, que c’est amusant!
Prokesch, tous ces vieux rois dont les âmes sont sourdes,
Oh! comme ils doivent s’ennuyer!
J’ai les larmes aux yeux. Je me sens les mains lourdes
Des grâces que je vais signer!
Peuple qui de ton sang écrivis la Légende,
Voici le fils de l’Empereur!
Oh! toute cette gloire il faut qu’il te la rende,
Et qu’il te la rende en bonheur!
Peuple, on m’a trop menti pour que je sache feindre!
J’ai trop souffert pour t’oublier!
Liberté, Liberté, tu n’auras rien à craindre
D’un prince qui fut prisonnier!
La guerre, désormais, ce n’est plus la conquête,
Mais c’est le droit que l’on défend!...
(Ah! Je vois une mère, au-dessus de sa tête,
Élever vers moi son enfant!)
D’autres noms, désormais, je veux qu’on s’émerveille
Que Wagram et que Rovigo;
Mon père aurait voulu faire prince Corneille:
Je ferai duc Victor Hugo!
Je ferai... je ferai... je veux faire... je rêve...
(Il va et vient, s’enivrant, s’enfiévrant; on s’écarte avec respect.)
Ah! je vais régner! J’ai vingt ans!
Une aile de jeunesse et d’amour me soulève!
Ma Capitale, tu m’attends!
Soleil sur les drapeaux! multitudes grisées!
O retour, retour triomphal!
Parfum des marronniers de ces Champs-Élysées
Que je vais descendre à cheval!
Il m’acclamera donc, ce grand Paris farouche!
Tous les fusils seront fleuris!
--On doit croire embrasser la France sur la bouche,
Lorsqu’on est aimé de Paris!
Paris! j’entends déjà tes cloches!
UNE VOIX.
_Sainte-Hélène._
UNE AUTRE.
_Schœnbrunn._
LE DUC.
Paris! Paris! je vois...
Je vois déjà, dans l’eau troublante de la Seine,
Le Louvre renverser ses toits!
Et vous qui présentiez à mon père les armes.
Dans la neige et dans le simoun,
Vieux soldats, sur mes mains je sens déjà vos larmes!...
Paris!
UNE VOIX dans l’ombre.
_Sainte-Hélène._
UNE AUTRE.
_Schœnbrunn._
FLAMBEAU, au duc qui, épuisé, chancelle.
Qu’avez-vous?
LE DUC, se raidissant.
Moi?... Rien! rien!
PROKESCH, lui prenant la main.
Vous brûlez!
LE DUC, bas.
Jusqu’aux moelles!...
(Haut.)
--Mais ça s’en va quand je galope! Et les étoiles
Scintillent comme des molettes d’éperons!
Et voici des chevaux! et nous galoperons!
(On vient d’amener des chevaux. Flambeau prend par la bride celui qui
est destiné au duc et le lui amène.)
PROKESCH, à Marmont, lui montrant les conspirateurs.
Pourquoi ces gens sont-ils venus?
MARMONT.
Mais pour qu’on sache
Qu’ils ont trempé dans le complot!...
LE DUC.
Une cravache!
UN CONSPIRATEUR, lui en tendant une et se présentant, dans un salut.
Le vicomte d’Otrante!
LE DUC, avec un léger recul.
Hein? le fils de Fouché?
FLAMBEAU.
Ce n’est pas le moment d’en être effarouché!
(Il arrange le cheval.)
L’étrier long?
LE DUC.
Non, court.
UN AUTRE CONSPIRATEUR, saluant.
Cet homme qui s’incline,
C’est Goubeaux, le meilleur agent de la cousine
De Votre Majesté...
(Il salue encore.)
Goubeaux.
LE DUC.
Bien.
GOUBEAUX, resaluant.
L’agent chef.
UN AUTRE CONSPIRATEUR, qui s’est vite avancé.
Pionnet!... Je représente ici le roi Joseph;
C’est moi qui de sa part apportai les subsides...
LE DUC, à Flambeau qui dispose les brides.
Le filet seulement!
UN AUTRE CONSPIRATEUR, s’avançant et saluant.
J’ai disposé les guides,
Les relais. Vous pourrez, au village prochain,
Vous déguiser.
(Il salue en se nommant.)
Morchain.
FLAMBEAU.
Oui, oui, Machin!
LE CONSPIRATEUR, criant.
Morchain!
UN AUTRE.
On m’a chargé des passeports: besogne ingrate!...
Voilà!
(Il remet les passeports à Flambeau et ajoute avec satisfaction.)
C’est merveilleux, aujourd’hui, comme on gratte!
(Il salue.)
Guibert!
TOUS, parlant à la fois autour du cheval.
Goubeaux!... Pionnet!... Morchain!...
FLAMBEAU, les repoussant.
Nous comprenons!
UN D’EUX, saisissant l’étrier pour le tenir au duc.
Feu votre père avait la mémoire des noms!
UN AUTRE, se précipitant, et se nommant.
Borokowski! C’est moi--que Monseigneur s’informe!--
Qui fis faire pour la comtesse l’uniforme!
LE DUC, nerveux.
C’est bon! c’est bon! de tous je me souviendrai bien!
Et mieux encor de celui-là--qui ne dit rien!
(Il désigne, de la cravache, un homme qui est resté dédaigneusement à
l’écart enveloppé dans son manteau.)
Ton nom?
(L’homme se découvre, s’avance, et le duc reconnaît l’attaché français.)
Quoi! vous ici?
L’ATTACHÉ, vivement.
Pas en partisan, Prince;
En ami seulement!... Certes pour que je vinsse
Il fallut...
FLAMBEAU.
A cheval! Le ciel blanchit vers l’Est!
LE DUC.
J’empoigne la crinière!--_Alea jacta est!_
(Il met le pied à l’étrier.)
L’ATTACHÉ.
Duc, à ce rendez-vous, si j’ai voulu me rendre
C’était pour vous défendre, au besoin!
LE DUC, qui allait sauter en selle, s’arrêtant.
Me défendre?
L’ATTACHÉ.
J’ai cru que vous couriez un danger.
LE DUC, tourné vers lui, le pied toujours à l’étrier.
Un danger?
L’ATTACHÉ.
Ce drôle,--que demain je compte endommager,--
Quittait le bal tantôt sans m’envoyer le moindre
Témoin. Je lui cours donc après. Je vais le joindre,
Quand dans l’ombre il accoste un autre individu...
Et je reste cloué par un mot entendu!
Il était question de tuer Votre Altesse
Surprise au rendez-vous, ce soir.
LE DUC, avec un cri d’effroi.
Dieu! la comtesse!
L’ATTACHÉ.
Le rendez-vous... c’était ici. Je le savais
Par vous. J’y suis venu. Tout va bien. Je m’en vais!
LE DUC.
Le rendez-vous? Mais c’est le pavillon de chasse!
Ils vont assassiner la comtesse à ma place!
--Rentrons!
CRI GÉNÉRAL.
Oh! non!
UN CONSPIRATEUR.
Pourquoi?
LE DUC, avec désespoir.
La comtesse!...
PROKESCH, voulant le retenir.
Elle peut
Se faire reconnaître...
LE DUC.
Ah! tu la connais peu!
Mais cette femme-là se fera, par ces brutes,
Tuer dix fois pour que je gagne dix minutes!
--Rentrons!...
PLUSIEURS.
Non!
LE DUC.
Je ne peux pourtant--rentrons là-bas!--
Souffrir qu’on m’assassine et que je n’y sois pas!
D’OTRANTE.
Tous nos efforts perdus!
UN CONSPIRATEUR, furieux.
S’il faut qu’on reconspire!
MARMONT.
Vous ne pourrez plus fuir!
UN AUTRE.
Et la France?
UN AUTRE.
Et l’Empire?
(Ils sont tous autour de lui.)
LE DUC.
Arrière!
MARMONT.
Il faut partir!
LE DUC, avec force.
Il faut rentrer!
PROKESCH.
Oui mais...
Rentrer, c’est abdiquer peut-être à tout jamais
La couronne!
LE DUC.
Partir, c’est abdiquer mon âme!
MARMONT.
On peut sacrifier quelquefois!...
LE DUC.
Une femme?
MARMONT.
Risquer, pour une femme, au moment du succès...
FLAMBEAU.
Allons! décidément, c’est un prince français!
LE VICOMTE D’OTRANTE, résolument au duc.
Voulez-vous partir?
LE DUC.
Non!--Otez-vous, que je passe!
LE VICOMTE D’OTRANTE, aux autres.
S’il ne veut pas partir, qu’on l’enlève!
TOUS, se précipitant vers le duc.
Oui! Oui!
LE DUC, levant sa cravache.
Place!
Place! ou, levant ce jonc qui vous cravachera,
Je charge à la façon de mon oncle Murat!
--A moi, Prokesch! Flambeau!
UN CONSPIRATEUR.
De force, il faut le prendre!
LE DUC, à l’attaché français.
Et vous! vous qui veniez ici pour me défendre,
C’est en voulant m’ôter le scrupule et la foi
Qu’on veut m’assassiner vraiment: défendez-moi!
L’ATTACHÉ.
Non, Monseigneur, partez!
LE DUC.
Moi? Comment? Que je laisse?...
L’ATTACHÉ.
Partez, je vais aller défendre la comtesse!
LE DUC.
Et vous qui n’êtes pas, Monsieur, mon partisan,
Vous assureriez donc ma fuite?
L’ATTACHÉ.
Allez-vous-en!
Ce que j’en fais, c’est pour cette femme!
LE DUC.
Sans doute,
Mais...
L’ATTACHÉ, à Prokesch.
Courons tous les deux!--Prokesch connaît la route!
LE DUC, hésitant encore.
Je ne peux...
PLUSIEURS VOIX.
Si! si! si!
MARMONT.
C’est le meilleur parti!
(On entend le galop d’un cheval.)
TOUS.
Partez donc!
LA COMTESSE, apparaissant dans l’uniforme du duc, couverte de boue,
pâle, échevelée, hors d’haleine.
Malheureux!--vous n’êtes pas parti!
SCÈNE III
LES MÊMES, LA COMTESSE.
LE DUC, éperdu.
Vous!... Mais on m’avait dit!... Pouvais-je fuir?
LA COMTESSE, rageusement.
Oui, certe!
LE DUC.
Une femme...
LA COMTESSE, avec mépris.
Une femme! eh bien, la grande perte!
LE DUC, balbutiant.
Mais je...
LA COMTESSE.
Mais vous deviez m’abandonner!
LE DUC.
Songez...
LA COMTESSE, furieuse.
Je songe au temps perdu!
LE DUC.
Vos dangers...
LA COMTESSE.
Quels dangers?
LE DUC.
Nos alarmes pour vous étaient...
LA COMTESSE, fièrement.
Quelles alarmes?
--Flambeau n’a-t-il donc pas été mon maître d’armes?
LE DUC.
Mais cet homme?...
LA COMTESSE.
Partez!
LE DUC.
Qu’avez-vous fait?
LA COMTESSE.
Oh rien!
Il a tiré son sabre--et j’ai tiré le mien!
LE DUC.
Pour moi!... tu t’es battue?
LA COMTESSE.
«Oh! oh! le fils du Corse»
Grondait-il, «j’ignorais qu’il fût de cette force!»
--«Il ne s’en doutait pas lui-même!»... Mais ma voix...
LE DUC, voyant du sang à la main de la Comtesse.
Ah! vous êtes blessée!
LA COMTESSE, secouant dédaigneusement le sang.
Oh! ce n’est rien,--les doigts!...
... Mais ma voix me trahit: «Une femme?» Il recule.
--«Défends-toi donc!»--«Je ne peux pas, c’est ridicule!
Cette femme n’est pas le chevalier d’Éon!»
--«Défends-toi! cette femme est un Napoléon!»
Sentant sa lame, alors, par la mienne rejointe,
Il fonce!... et je lui fais...
FLAMBEAU.
Le coup de contre-pointe!
LA COMTESSE, mimant le coup.
Un! deux!
FLAMBEAU.
Vous avez dû l’étonner rudement!
LA COMTESSE.
Il ne reviendra pas de son étonnement!
LE DUC, se rapprochant, à voix basse.
Dieu!--mais la jeune fille, alors?
LA COMTESSE, haussant les épaules, à voix haute.
Que vous importe?
LE DUC.
Chut!--Est-elle venue?
LA COMTESSE, après une seconde d’hésitation.
Eh bien... non! Quand la porte
S’écroula tout à coup sous un poing furieux,
J’étais seule!
LE DUC.
Elle n’est pas venue!--Ah?...
(Et avec un léger dépit mélancolique.)
Tant mieux!
LA COMTESSE.
Mais des gens arrivaient au bruit. Si l’on m’arrête
Le plan est découvert trop tôt! Je perds la tête.
Je sors en tâtonnant. J’entends je ne sais qui
Crier d’aller chercher Monsieur de Sedlinsky...
Et je fuis en prenant votre cheval de selle!
--Je l’ai crevé!--je n’en peux plus!...
LE DUC.
Elle chancelle!
(Prokesch et Marmont la soutiennent.)
LA COMTESSE, défaillante.
Après ce que j’ai fait, ah! j’espérais au moins
Apprendre son départ, ici, par les témoins!...
UN DES CONSPIRATEURS, qui faisait le guet sur la route, accourant, à la
Comtesse.
Vous êtes poursuivie! et dans une minute...
(Mouvement de tous pour fuir.)
LE DUC, criant.
Soignez-la! cachez-la! là, dans cette cahute!
(Il montre la cabane que le paysan leur ouvre vivement.)
LA COMTESSE, qu’on emporte à moitié évanouie vers la cabane.
Partez!
LE DUC, interrogeant anxieusement ceux qui l’emportent.
Elle n’a rien?
LA COMTESSE.
Mais partez donc! ah! si
Votre père, Monsieur, pouvait vous voir ici,
Faible, attendri, nerveux, flottant comme vous l’êtes...
Mais cela lui ferait hausser les épaulettes!
LE DUC, s’élançant pour fuir.
Adieu!
SCÈNE IV
LES MÊMES, SEDLINSKY, DES POLICIERS.
FLAMBEAU, se retournant et apercevant des policiers qui sont arrivés en
courant.
Nous sommes pris!
(En un clin d’œil, la petite bande est cernée.)
LA COMTESSE, avec désespoir.
Trop tard!
SEDLINSKY, s’avançant vers elle.
Oui, Monseigneur!
LA COMTESSE, au duc, avec rage.
Ah! songe-creux! idéologue! barguigneur!
SEDLINSKY, qui s’est retourné vers celui qu’apostrophe la comtesse,
aperçoit le duc. Il recule en s’écriant:
Votre Altesse...
(Se retournant vers la Comtesse.)
Votre Alt...
(Se retournant vers le duc.)
Votre Al...
FLAMBEAU.
Ça, ça le trouble!
SEDLINSKY, souriant et commençant à comprendre.
Tiens!...
FLAMBEAU.
Vous avez soupé, Monsieur: vous voyez double!
SEDLINSKY.
Tiens! tiens!
(Après avoir, d’un coup d’œil rapide, noté tous ceux qui sont là.)
Retirez-vous d’abord, Monsieur Prokesch.
(Prokesch s’éloigne après un regard d’adieu au duc.)
FLAMBEAU, avec un soupir.
Ah! nous ne serons pas sacré par l’oncle Fesch!
SEDLINSKY, à deux policiers, leur désignant l’attaché français.
Reconduisez Monsieur.
(A l’attaché.)
Vous, dans cette aventure?
Votre gouvernement le saura.
LE DUC, s’avançant vivement.
Je vous jure
Que Monsieur n’est pas du complot, et je ne puis...
L’ATTACHÉ.
Oh! pardon! maintenant qu’on arrête, j’en suis!
LE DUC, lui serrant la main avant qu’on ne l’emmène.
Au revoir donc!
(A Sedlinsky, avec mépris.)
Allons, policier, fais du zèle!
SEDLINSKY, à deux autres agents, en leur montrant la Comtesse.
Vous, vous ramènerez le faux prince... chez elle.
(Deux hommes s’avancent et vont empoigner brutalement la Comtesse.)
LE DUC, d’une voix qui les fait reculer.
Avec tous les égards qu’on me doit!...
LA COMTESSE, tressaillant à cette voix impérieuse.
Ce ton bref!...
(Elle se jette dans ses bras en pleurant.)
Ah! malheureux enfant, tu pouvais être un chef!
(Elle sort, suivie de deux policiers.)
SEDLINSKY, affectant de ne pas regarder le reste des conspirateurs.
Pour les autres... fermons les yeux!... qu’on en profite!
(Les conspirateurs chuchotent entre eux.)
L’UN D’EUX.
Je crois...
UN AUTRE, hochant la tête avec gravité.
... Dans l’intérêt du parti...
UN TROISIÈME.
Filons vite!
(Leur nombre diminue immédiatement. Le reste sort avec une lenteur plus
décente. D’Otrante a pris le bras de Marmont. Ils causent avec de grands
gestes nobles. On entend:
... Se réserver... Plus tard... Le moment opportun...
Et il n’y a plus personne.)
FLAMBEAU, à Sedlinsky.
Et maintenant, rouvrez les yeux!... Il en reste un!
LE DUC.
Oh! fuis! pour moi!...
FLAMBEAU.
Pour vous?...
(Après une seconde d’hésitation, il va suivre les autres.)
Mais SEDLINSKY, à qui un des policiers vient de parler bas, crie:
Halte!
(On barre le chemin à Flambeau. Dix pistolets se braquent sur lui.
Sedlinsky au policier qui lui a parlé:)
C’est lui!
LE POLICIER.
Peut-être.
(Il tire de sa poche un papier qu’il passe à Sedlinsky en disant.)
Réclamé par Paris...
SEDLINSKY, parcourant des yeux le signalement, à la lueur d’une lanterne
sourde que tient le policier.
Comment le reconnaître?
(Il lit.)
Nez moyen... front moyen... œil moyen...
FLAMBEAU, goguenard.
Pas moyen!