Deux balles... dans le dos.
FLAMBEAU, bondissant.
Ça, c’est faux!
SEDLINSKY, souriant.
Je sais bien.
FLAMBEAU, voyant qu’il s’est trahi.
Je suis perdu.--C’est bon.--Du luxe! Une débauche!
Fleurissons l’arme avant de la passer à gauche.
LE DUC, à Sedlinsky.
Le livrer à la France!
SEDLINSKY.
Oui.
LE DUC.
Comme un criminel?
Vous n’avez pas le droit!
SEDLINSKY.
Mais nous le prendrons.
LE DUC.
Ciel!
FLAMBEAU.
Il était immoral que tu t’accoutumasses
A ne jamais purger, Flambeau, tes contumaces!
SEDLINSKY, qui vient de consulter de nouveau le signalement.
Il n’est pas décoré, d’ailleurs.--Port illégal!
(A un policier, lui désignant la boutonnière de Flambeau.)
Otez-lui donc ce rouge!
FLAMBEAU.
Otez. Ça m’est égal.
(D’un géranium prestement cueilli, il refleurit le revers de son
pardessus.)
Ça repousse tant que je veux sur ma pelure!
SEDLINSKY.
Otez-lui son manteau!
(On arrache à Flambeau le manteau qu’il avait emporté du bal, et il
apparaît dans son uniforme de grenadier. Sedlinsky sursaute.)
Hein? Quoi?
FLAMBEAU, souriant.
J’ai plus d’allure.
LE DUC, avec angoisse.
Mais que va-t-on te faire?
FLAMBEAU, froidement.
A Ney, que lui fit-on?
LE DUC.
Non! ce n’est pas possible!
FLAMBEAU.
Un feu de peloton!
--Rrrran!
LE DUC, poussant un cri.
Ah!
FLAMBEAU.
J’ai toujours fait aux balles la risette;
Mais ces françaises-là... non, pas de ça, Lisette!
(Et sa main, doucement, gagne sa poche.)
LE DUC, courant à Sedlinsky, suppliant.
Vous n’allez pas livrer cet homme?
SEDLINSKY.
Sans surseoir.
FLAMBEAU.
Séraphin, c’est la fin! Flambé, Flambeau! Bonsoir!
(Sans qu’on s’en aperçoive, il a tiré et ouvert son couteau. Il a l’air
de se croiser tranquillement les bras; sa main droite, où brille la
lame, disparaît sous son coude gauche, on voit les bras se resserrer sur
la poitrine, pour appuyer. Et il reste debout, très pâle, les bras
croisés.)
SEDLINSKY.
Marchons!
(On pousse Flambeau pour qu’il marche.)
LE DUC.
Mais qu’a-t-il donc? Il chancelle?
UN POLICIER, grossièrement.
Il titube!
FLAMBEAU, envoyant d’un revers de main le chapeau du policier à vingt
pas.
Le duc vous parle! Otez cette espèce de tube!
(Dans le geste qu’il fait, il découvre sa poitrine: elle est tachée de
rouge, à gauche.)
LE DUC.
Flambeau! tu t’es tué!
FLAMBEAU.
Pas du tout, Monseigneur!
Mais je me suis refait la Légion d’honneur!
(Il tombe.)
LE DUC, s’élançant devant lui et arrêtant Sedlinsky et les policiers qui
vont pour le relever.
Je ne veux pas qu’un seul de vos hommes le touche!
Ce clair soldat touché par un policier louche!...
Je ne veux pas.--Laissez-nous seuls.--Allez-vous-en!
FLAMBEAU, d’une voix étouffée.
Monseigneur...
SEDLINSKY, désignant à ses hommes le vieux paysan qui s’est approché de
Flambeau avec émotion.
Emmenez ce gueux de paysan!
(On sépare les deux vieux soldats et on entraîne l’Autrichien.)
LE DUC.
J’attendrai là mon régiment. L’aube est prochaine!...
L’étendard saluera de son bouquet de chêne
Sur l’air triste et guerrier que mes hongrois joueront...
(Il regarde Flambeau.)
Et ce sont des soldats qui le ramasseront!
SEDLINSKY, bas à un policier.
Les chevaux?
LE POLICIER, bas.
Supprimés.
SEDLINSKY.
Bien. Alors qu’on le laisse!
Il ne peut fuir.
(Haut, avec une affectation de douceur.)
On peut céder à Son Altesse...
LE DUC, violemment.
Allez-vous-en!
SEDLINSKY, reculant, et d’un ton de condoléances.
Oui... oui... je comprends votre émoi!
LE DUC, le balayant du geste.
Je vous chasse!
SEDLINSKY, voulant se redresser.
Pardon...
LE DUC, montrant la plaine de Wagram.
Je suis ici chez moi!
(Sedlinsky et ses hommes s’éloignent.)
SCÈNE V
LE DUC, FLAMBEAU.
FLAMBEAU, se soulevant sur les poignets.
C’est drôle tout de même,--ici--sur cette terre,
Où je me suis déjà fait tuer pour le père,
De venir retomber pour le fils aujourd’hui!
LE DUC, agenouillé près de lui, avec désespoir.
Non! ce n’est pas pour moi que tu meurs, c’est pour lui!
Pas pour moi! pas pour moi! je n’en vaux pas la peine!
FLAMBEAU, avec égarement.
Pour lui?
LE DUC, vivement.
Mais oui, pour lui!
(Et dans une brusque inspiration.)
C’est Wagram, cette plaine!
(Il lui crie tout bas.)
Wagram!
FLAMBEAU, rouvrant des yeux vagues.
Wagram!...
LE DUC, d’une voix pressante, essayant de ramener dans le passé cette
âme qui vacille.
Vois-tu Wagram?... Reconnais-tu
La plaine, la colline et le clocher pointu?
FLAMBEAU.
Oui...
LE DUC.
Sens-tu, sous ton corps, la terre qui tressaille?
C’est le champ de bataille!... Entends-tu la bataille?
FLAMBEAU, dont les yeux se réveillent.
La bataille!...
LE DUC.
Entends-tu ces confuses rumeurs?
FLAMBEAU, se cramponnant à cette belle illusion.
Oui... Oui... c’est à Wagram, n’est-ce pas, que je meurs?
LE DUC.
Vois-tu passer, traînant son cavalier par terre.
Ce cheval schabraqué d’une peau de panthère?
(Il se relève, et il raconte à Flambeau couché dans l’herbe:)
Nous sommes à Wagram. L’instant est solennel.
Davoust s’est élancé pour tourner Neusiedel.
L’Empereur a levé sa petite lunette.
On vient de te blesser d’un coup de baïonnette.
Je t’ai transporté là sur ce talus, et j’ai...
FLAMBEAU.
Est-ce que les chasseurs à cheval ont chargé?
LE DUC, montrant du doigt de lointains brouillards.
Tout ce bleu qui du blanc des baudriers se raye,
Ce sont des tirailleurs, là-bas!
FLAMBEAU, avec un faible sourire.
Général Reille.
LE DUC, ayant l’air de suivre la bataille.
Mais l’Empereur devrait envoyer Oudinot!
Mais il laisse enfoncer sa gauche!
FLAMBEAU, clignant de l’œil.
Ah! le finaud!
LE DUC.
On se bat! on se bat! Macdonald se dépêche,
Et Masséna blessé passe dans sa calèche!
FLAMBEAU.
Si l’Archiduc s’étend sur sa droite, il se perd!
LE DUC, criant.
Tout va bien!
FLAMBEAU, vivement.
On se bat?
LE DUC, avec une fièvre croissante.
Le prince d’Auersperg
Est pris par les lanciers polonais de la Garde!
FLAMBEAU, essayant de se soulever.
Et l’Empereur? que fait l’Empereur?
LE DUC.
Il regarde!
FLAMBEAU, soulevé sur les poignets.
L’Archiduc se prend-il au piège du Petit?
LE DUC.
Tu vois, cette poussière, au loin, c’est Nansouty!
FLAMBEAU, avidement.
L’Archiduc étend-il l’aile de son armée?
LE DUC.
Tu vois, c’est Lauriston, là-bas, cette fumée!
FLAMBEAU, haletant.
Et l’Archiduc?... que fait l’Archiduc?... le vois-tu?
LE DUC.
L’Archiduc élargit son aile!
FLAMBEAU.
Il est foutu!
(Il retombe.)
LE DUC, avec ivresse.
Cent canons au galop!
FLAMBEAU, se débattant sur le sol.
Je meurs!... J’étouffe!... A boire!
--Et... que fait... l’Empereur?
LE DUC.
Un geste.
FLAMBEAU, fermant doucement les yeux.
La victoire.
(Silence.)
LE DUC.
Flambeau!...
(Silence. Puis, le râle de Flambeau s’élève. Le duc regarde autour de
lui avec effroi. Il se voit seul dans cette immense plaine avec ce
mourant. Il frissonne, il recule un peu.)
Mais ce soldat couché là, maintenant,
Me fait peur!--Eh bien! quoi! ça n’a rien d’étonnant
Qu’un grenadier français dans cette herbe s’endorme,
--Et cette herbe connaît déjà cet uniforme!
(Il se penche sur Flambeau en lui criant:)
Oui, la victoire!... Au bout des fusils, les shakos!
FLAMBEAU, dans son râle.
A boire!
DES VOIX, dans le vent.
_A boire!... A boire!..._
LE DUC, tressaillant.
Oh!--Quels sont ces échos?
UNE VOIX, très loin.
_A boire!_
LE DUC, essuyant une sueur à son front.
Dieu!
FLAMBEAU, d’une voix rauque.
Je meurs...
DES VOIX, de tous côtés, dans la plaine.
_Je meurs... Je meurs..._
LE DUC, avec épouvante.
Son râle
Se multiplie au loin...
UNE VOIX, se perdant.
_Je meurs..._
LE DUC.
... sous le ciel pâle!...
--Ah! je comprends!... Le cri de cet homme qui meurt,
Fut, pour ce val qui sait tous les râles par cœur,
Comme le premier vers d’une chanson connue,
Et quand l’homme se tait, la plaine continue!
LA PLAINE, au loin.
_Ah!... ah!..._
LE DUC.
Ah! je comprends!... plainte, râle, sanglot,
C’est Wagram, maintenant, qui se souvient tout haut!
LA PLAINE, longuement.
_Ah!..._
LE DUC, regardant Flambeau qui s’est raidi dans l’herbe.
Il ne bouge plus!...
(Avec terreur.)
Il faut que je m’en aille!
Il a vraiment trop l’air tué dans la bataille!...
(Sans le quitter des yeux, il s’éloigne, à reculons, en murmurant.)
Ce devait être tout à fait comme cela!
Cet habit bleu... ce sang...
(Et tout d’un coup il prend la fuite. Mais il s’arrête, comme si le
soldat mort était encore devant lui.)
Un autre...
(Il veut s’enfuir d’un autre côté, mais il recule encore en criant.)
Un autre, là!...
(Une troisième fois il est arrêté.)
Là...
(Il regarde autour de lui.)
Partout, s’allongeant, les mêmes formes bleues...
Il en meurt!...
(Reculant toujours comme devant un flot qui monte, il s’est réfugié au
sommet du tertre d’où il découvre toute la plaine.)
Il en meurt ainsi pendant des lieues!...
TOUTE LA PLAINE.
_Je meurs... Je meurs... Je meurs..._
LE DUC.
Ah! nous nous figurions
Que la vague immobile et lourde des sillons
Ne laissait rien flotter! Mais les plaines racontent,
Et la terre, ce soir, a des morts qui remontent!
LA TERRE, sourdement.
_Ah!..._
(Un murmure de voix indistinctes grossit, se rapproche dans les herbes
mystérieusement agitées.)
LE DUC, grelottant la fièvre.
Et que disent-ils, dans cette ombre, en rampant?
UNE VOIX, dans les hautes herbes.
_Mon front saigne!_
UNE AUTRE.
_Ma jambe est morte!_
UNE AUTRE.
_Mon bras pend!_
UNE AUTRE, plus oppressée.
_J’étouffe sous le tas!_
LE DUC, avec horreur.
C’est le champ de bataille!
Je l’ai voulu,--c’est lui!
(Les voix montent et se précisent. On entend un grouillement sinistre;
des plaintes, des râles, des imprécations.)
UNE VOIX.
_De l’eau sur mon entaille!_
UNE AUTRE.
_Regarde, et dis-moi donc ce que j’ai de cassé!_
UNE AUTRE.
_Ne me laissez donc pas crever dans le fossé!_
LE DUC.
Ah! des buissons de bras se crispent sur la plaine!
(Il veut marcher.)
Et je foule un gazon d’épaulettes de laine!
UN CRI, à droite.
_A moi!_
LE DUC, chancelant.
J’ai glissé sur un baudrier de cuir!...
(Il va vers la gauche, faisant à chaque instant le mouvement
d’enjamber.)
UNE VOIX, à gauche.
_Dragon! tends-moi les mains!_
UNE AUTRE, répondant froidement.
_Je n’en ai plus._
LE DUC, éperdu.
Où fuir?
UNE VOIX MOURANTE, tout près.
_A boire!..._
CRI au loin.
_Les corbeaux!_
LE DUC.
Oh! c’est épouvantable!
Oh! les soldats de bois alignés sur ma table!
L’OMBRE, LE VENT, LES BROUSSAILLES.
_Oh!..._
LE DUC, avec désespoir.
Spectres chamarrés de blessures, vos yeux
M’épouvantent!--Du moins, vous êtes glorieux!
Vous portez de ces noms dont la patrie est fière!
(A l’un de ceux qu’il croit voir.)
Comment t’appelles-tu?
UNE VOIX.
_Jean._
LE DUC, à un autre.
Toi?
UNE VOIX.
_Paul._
LE DUC.
Et toi?
UNE VOIX.
_Pierre._
LE DUC, fiévreusement, à d’autres.
Et toi?
UNE VOIX.
_Jean._
LE DUC.
Et toi?
UNE VOIX.
_Paul._
LE DUC.
Et toi, dont les pieds nus
Saignent sans cesse?
UNE VOIX.
_Pierre._
LE DUC, pleurant.
O noms, noms inconnus!
O pauvres noms obscurs des ouvriers de gloire!
UNE PLAINTE, derrière lui.
_Soulève-moi la tête avec mon sac!_
UNE VOIX mourante.
_A boire!_
LE CHAMP DE BATAILLE, dans un râle fait de milliers de râles.
_Ah!..._
TUMULTE DE VOIX.
_Les chevaux m’ont piétiné sous leurs sabots!
Je meurs!--Je vais mourir!--Au secours!_
CRI AU LOIN.
_Les corbeaux!_
UNE VOIX, râlante et gouailleuse.
_Ah! bon Dieu de bon Dieu! mon compte, tu le règles!_
CRIS AU LOIN.
_Les corbeaux!... Les corbeaux!..._
LE DUC.
Hélas! où sont les aigles?
DIALOGUE DANS LE VENT.
_De l’eau!--Mais c’est du sang, le ruisseau!--Donne-m’en!
J’ai soif!_
CRIS DE TOUS LES CÔTÉS.
_J’ai mal!--Je meurs!--Aï!_
UNE VIEILLE VOIX ENROUÉE.
_Sacré nom!_
UNE JEUNE VOIX.
_Maman!_
LE DUC, immobile, glacé,--deux filets de sang lui coulant des lèvres.
Ah!...
UN GÉMISSEMENT SUR LA ROUTE.
_Par pitié! le coup de grâce, dans l’oreille!_
LE DUC.
Ah! je comprends pourquoi la nuit je me réveille!...
UN RÂLE DANS L’HERBE.
_Mais ces chevau-légers sont d’ignobles tueurs!_
LE DUC.
Pourquoi d’horribles toux me mettent en sueurs!...
UN CRI DANS UN BUISSON.
_Oh! ma jambe est trop lourde! il faut qu’on me l’arrache!_
LE DUC.
Et je sais ce que c’est que le sang que je crache!
TOUTE LA PLAINE, hurlant de douleur.
_Ah!... ah!..._
(Dans les ombres blêmissantes qui précèdent l’aube, au grondement d’un
orage lointain, sous des nuages bas et noirs qui courent, tout prend une
forme effrayante; des panaches ondulent dans les blés, les talus se
hérissent de colbacks fantastiques, un grand coup de vent fait faire aux
buissons des gestes inquiétants.)
LE DUC.
Et tous ces bras! tous ces bras que je vois!
Tous ces poignets sans mains, toutes ces mains sans doigts
Monstrueuse moisson qu’un large vent qui passe
Semble coucher vers moi pour me maudire!...
(Et défaillant, jetant en avant des mains suppliantes.)
Grâce!
Grâce, vieux cuirassier qui tends en gémissant
D’atroces gants crispins aux manchettes de sang!
Grâce, pauvre petit voltigeur de la Garde,
Qui lèves lentement cette face hagarde!
--Ne me regardez pas avec ces yeux!--Pourquoi
Rampez-vous, tout d’un coup, en silence, vers moi?
Dieu! vous voulez crier quelque chose, il me semble!...
Pourquoi reprenez-vous haleine tous ensemble?
Pourquoi vous ouvrez-vous, bouches pleines d’horreur?
(Et courbé par l’épouvante, voulant fuir, ne pas entendre...)
Quoi? Qu’allez-vous crier? Quoi?
TOUTES LES VOIX.
_Vive l’Empereur!_
LE DUC, tombant à genoux.
Ah! oui! c’est le pardon à cause de la gloire!
(Il dit doucement et tristement à la plaine.)
Merci.
(Et se relevant.)
Mais j’ai compris. Je suis expiatoire.
Tout n’était pas payé. Je complète le prix.
Oui, je devais venir dans ce champ. J’ai compris.
Il fallait qu’au-dessus de ces morts je devinsse
Cette longue blancheur, toujours, toujours plus mince,
Qui renonçant, priant, demandant à souffrir,
S’allonge pour se tendre, et mincit pour s’offrir!
Et lorsque entre le ciel et le champ de bataille,
Là, de toute mon âme et de toute ma taille,
Je me dresse, je sens que je monte, je sens
Qu’exhalant ses brouillards comme un énorme encens
Toute la plaine monte afin de mieux me tendre
Au grand ciel apaisé qui commence à descendre,
Et je sens qu’il est juste et providentiel
Que le champ de bataille ainsi me tende au ciel,
Et m’offre, pour pouvoir, après cet Offertoire,
Porter plus purement son titre de victoire!
(Il se dresse en haut du tertre, tout petit dans l’immense plaine, et se
détachant les bras en croix, sur le ciel.)
--Prends-moi! prends-moi, Wagram! et rançon de jadis,
Fils qui s’offre en échange, hélas, de tant de fils,
Au-dessus de la brume effrayante où tu bouges,
Élève-moi, tout blanc, Wagram, dans tes mains rouges!
Il le faut, je le sais, je le sens, je le veux,
Puisqu’un souffle a passé ce soir dans mes cheveux,
Puisque par des frissons mon âme est avertie,
Et puisque mon costume est blanc comme une hostie!
(Il murmure comme si quelqu’un seulement devait l’entendre.)
Père! à tant de malheur que peut-on reprocher?
Chut!... J’ajoute tout bas Schœnbrunn à ton rocher!...
(Il reste un moment les yeux fermés, et dit.)
... C’est fait!...
(L’aube commence à poindre... Il reprend d’une voix forte.)
Mais à l’instant où l’aiglon se résigne
A la mort innocente et ployante d’un cygne,
Comme cloué dans l’ombre à quelque haut portail,
Il devient le sublime et doux épouvantail
Qui chasse les corbeaux, et ramène les aigles!
Vous n’avez plus le droit de crier, champs de seigles!
Plus d’affreux rampements sous ces bas arbrisseaux:
J’ai nettoyé le vent et lavé les ruisseaux!
Il ne doit plus rester, plaine, dans tes rafales,
Que les bruits de la Gloire et les voix triomphales!
(Tout se dore. Le vent chante.)
Oui! j’ai bien mérité d’entendre maintenant
Ce qui fut gémissant devenir claironnant!...
(De vagues trompettes sonnent. Une rumeur fière s’élève. Les Voix, qui
gémissaient tout à l’heure, lancent maintenant des appels, des ordres
ardents.)
De voir ce qui traînait de triste au ras des chaumes
S’enlever tout d’un coup en galops de fantômes!...
(Des brumes qui s’envolent semblent galoper. On entend un bruit de
chevauchée.)
LES VOIX, au loin.
_En avant!_
LE DUC.
Maintenant, le côté glorieux!
La poudre que la charge, en passant, jette aux yeux!...
LES VOIX.
_Chargez!_
(D’invisibles tambours battent des charges.)
LE DUC.
Les rires fous des grands hussards farouches!
LES VOIX, poussant des rires épiques.
_Ha! ha!_
LE DUC.
Et maintenant, ô Déesse aux cent bouches,
Victoire à qui je viens d’arracher tes bâillons,
Chante dans le lointain!...
LES VOIX, au loin, dans une _Marseillaise_ de rêve.
_... Formez vos bataillons!..._
LE DUC.
La Gloire!...
(Le soleil va paraître. Les nuages sont pleins de pourpres et d’éclairs.
Le ciel a l’air d’une Grande Armée.)
Oh Dieu! me battre en ce flot qui miroite!...
LES VOIX.
_Feu!--Colonne en demi-distance sur la droite!_
LE DUC.
... Me battre en ce tumulte auquel tu commandas,
O mon père!...
(Dans ce bruit de bataille qui s’éloigne, on entend, très loin, entre
deux batteries de tambours, une voix métallique et hautaine.)
LA VOIX.
_Officiers... Sous-officiers... Soldats..._
LE DUC, en délire, tirant son sabre.
Oui! je me bats!...--Fifre, tu ris!--Drapeau, tu claques!
--Baïonnette au canon!--Sus aux blanches casaques!
(Et tandis que les fanfares de rêve s’éloignent et se perdent vers la
gauche, dans le vent qui les balaye, tout d’un coup, à droite, une
fanfare réelle éclate, et c’est, brusque comme un réveil, le contraste,
avec les furieux airs français qui s’envolent parmi les dernières
ombres, d’une molle marche de Schubert, autrichienne et dansante, qui
arrive dans le rose du matin.)
LE DUC, qui s’est retourné en tressaillant.
Qu’est-ce qui vient de blanc, là, dans le jour levant?
Mais c’est l’infanterie autrichienne!
(Hors de lui, entraînant d’imaginaires grenadiers.)
En avant!
Les ennemis!--Qu’on les enfonce!--Qu’on y entre!
Suivez-moi!--Nous allons leur passer sur le ventre!
(Le sabre haut, il se rue sur les premiers rangs d’un régiment
autrichien qui paraît sur la route.)
UN OFFICIER, se jetant sur lui et l’arrêtant.
Prince! Que faites-vous? C’est votre régiment!
LE DUC, réveillé, avec un cri terrible.
Ah! c’est mon?...
(Il regarde autour de lui. Le soleil s’est levé. Tout a repris un air
naturel. De tant de morts il ne reste que Flambeau. Le duc est au milieu
d’une grande plaine calme et souriante. Des soldats blancs défilent
devant lui. Il voit son destin, l’accepte; le bras levé pour charger
s’abaisse lentement, le poing rejoint la hanche, le sabre prend la
position réglementaire, et, raide comme un automate, le duc, d’une voix
machinale, d’une voix qui n’est plus que celle d’un colonel autrichien:)
Halte!--Front!--A droite... alignement...
(Le commandement s’éloigne, répété par les officiers.--Et le rideau
tombe pendant que l’exercice commence.)
ACTE VI
LES AILES FERMÉES
Quelque temps après. A Schœnbrunn. La chambre du duc de Reichstadt,
sombre et somptueuse.
Au fond, la haute porte noire et dorée qui donne sur le petit Salon de
Porcelaine. A droite, la fenêtre. A gauche, une tapisserie dans laquelle
se dissimule une petite porte.
Le mobilier tel qu’il est encore aujourd’hui: fauteuils aux bois noirs
et dorés, paravent, prie-Dieu, tables et consoles.
Désordre fiévreux d’une chambre de malade. Des fourrures, des livres,
des fioles, des tasses, des oranges, et partout, sur tous les meubles,
d’énormes bouquets de violettes.
Au premier plan, vers la gauche, un étroit lit de camp. A son chevet, au
milieu d’une table basse encombrée aussi de médicaments et de fleurs, un
petit bronze de Napoléon Ier.
Au lever du rideau, le duc, horriblement défait, son visage aminci
penché sur les trois tours d’une cravate de batiste chiffonnée, ses
cheveux blonds, qu’on ne coupe plus, retombant en mèches trop longues,
est assis, tout frissonnant, sur le bord du lit. Il s’enveloppe
tristement d’un grand manteau qui lui sert de robe de chambre et sous
lequel il est en culotte blanche, sans veste, son corps fluet flottant
dans le linge bouffant de la chemise et ses mains amaigries perdues dans
les manchettes plissées.
Il regarde fixement devant lui.
Debout, dans un coin de la chambre, le docteur et le général Hartmann,
vieux soldat chamarré de service auprès du prince, causent à voix basse.
La porte du fond s’entre-bâille avec mystère, laissant filtrer une lueur
jaune et tremblante. L’Archiduchesse se glisse par l’entre-bâillement,
jette un regard derrière elle comme pour s’assurer que quelque chose est
prêt, et referme vite sans bruit. Elle est toute pâle dans ses
dentelles.
Après avoir échangé, tout bas, quelques mots avec les deux hommes qui
hochent la tête en regardant le duc, elle s’approche de lui sans qu’il
s’en aperçoive, et lui prend doucement la main.
Il tressaille, la reconnaît avec surprise.
SCÈNE PREMIÈRE
LE DUC, L’ARCHIDUCHESSE, LE DOCTEUR, LE GÉNÉRAL HARTMANN.
LE DUC, à l’Archiduchesse.
Vous!... Mais je vous croyais malade?...
L’ARCHIDUCHESSE, avec une gaieté forcée.
Eh! oui, ma foi!
Je viens d’être malade en même temps que toi.
Je vais mieux. Je me lève.--Et toi? ton état?
LE DUC.
Pire,
Puisque vous vous levez pour me voir.
L’ARCHIDUCHESSE.
Tu veux rire!
(Au docteur.)
Votre malade est-il raisonnable, Docteur?
LE DOCTEUR.
Oui, maintenant il prend bien son lait.
L’ARCHIDUCHESSE.
Quel bonheur!
Ah! c’est gentil! ah! c’est...
LE DUC.
Ah! c’est dur tout de même,
D’être--lorsqu’on rêva la louange suprême
De l’Histoire, et qu’on fut une âme qui brûlait!--
Loué pour la façon dont on prend bien son lait!
(Il saisit un des bouquets de violettes posés sur la table auprès de lui
et le passe avec délice sur sa figure en soupirant:)
O boule de fraîcheur sur ma fièvre posée,
Comme une houppe à se mettre de la rosée!...
L’ARCHIDUCHESSE, regardant les fleurs qui remplissent la chambre.
Tout le monde à présent t’en apporte?
LE DUC.
Oui.
(Et avec un sourire triste.)
Déjà.
L’ARCHIDUCHESSE.
Chut!...
(Elle échange un regard avec le docteur qui semble l’encourager, et,
après une hésitation, se rapprochant du prince, elle commence, d’une
voix embarrassée.)
Pour remercier Dieu qui nous protégea
--Car nous entrons tous deux, Franz, en convalescence--
Je compte, ce matin, communier...
(Le duc la regarde. Elle continue, plus troublée.)
Je pense
Qu’il serait très joli que tous les deux...
(Et brusquement.)
Pourquoi
Ne pas communier tout à l’heure avec moi?
LE DUC, après l’avoir regardée dans les yeux.
Voilà pourquoi tu viens, pieusement coquette.
(A voix basse.)
C’est la fin.
L’ARCHIDUCHESSE, riant.
Là! j’en étais sûre!... Et l’étiquette?
LE DUC.
L’étiquette?
L’ARCHIDUCHESSE.
Mais oui! Lorsqu’un prince autrichien
Est très mal, on ne peut le tromper. Tu sais bien
Qu’il faut que la Famille Impériale assiste
Lorsqu’il doit recevoir le...
(Elle s’arrête.)
LE DUC.
Le...?
L’ARCHIDUCHESSE.
Pas de mot triste!
LE DUC, regardant autour de lui.
Au fait, nous sommes seuls!...
L’ARCHIDUCHESSE, montrant la porte du fond.
J’ai fait, dans le Boudoir
De Porcelaine, là, dresser un reposoir:
Pas le moindre archiduc, la moindre archiduchesse:
Le prélat de la cour pour nous seuls dit la messe.
Tu vois qu’il ne s’agit que de communier,
Et que ce sacrement n’est pas le...
LE DUC.
Le dernier?
C’est vrai.
L’ARCHIDUCHESSE.
Tu vois!...
(Elle lui offre gentiment son bras.)
Viens-tu?...
(Il se lève en chancelant. On entend sonner une clochette à droite.)
Tiens! la messe commence!
(Le duc, appuyé sur l’Archiduchesse, se dirige vers la porte du petit
salon que le docteur et le général Hartmann ouvrent aussitôt.)
LE DUC.
Oui... c’est vrai qu’il faudrait cette illustre assistance!...
L’ARCHIDUCHESSE.
Nous n’aurons que l’enfant de chœur et le prélat!
LE DUC, observant en passant le docteur et le général qui sourient.
Ce n’est donc pas pour aujourd’hui...
(La porte se referme sur l’archiduchesse et sur le prince. Le sourire
des deux hommes s’efface. Le général Hartmann va rapidement ouvrir la
petite porte dans la tapisserie, et l’on voit entrer silencieusement
toute la Famille Impériale.)
LE GÉNÉRAL HARTMANN, bas, aux archiducs et archiduchesses.
Mettez-vous là.
(Un doigt sur les lèvres, il leur fait signe de se placer.)
SCÈNE II