LE DUC.
Dans ce trou?...
FLAMBEAU.
Que tu fis à l’instar de ce type,
Inventeur du bonnet à poil, à ce qu’on dit,
Et dont le Mameluck s’appelait Vendredi!
LE DUC, examinant les pierres et les mousses.
Je ne retrouve plus la place exacte!
FLAMBEAU.
A droite!
Juste où je souffle, avec ma pipe, un peu d’ouate!
(Et par une fente de la grosse pierre posée à plat, on voit s’élever une
fumée qui se met à floconner dans l’air calme.)
FANNY, la montrant au duc.
Là,--le petit Vésuve!
LE DUC, se penchant vers la pierre, d’un ton désolé.
Oh! tu dois être...
FLAMBEAU, qui lance les mots entre des bouffées de fumée.
Mal!
Mais
(Une bouffée.)
je vous avais dit
(Une bouffée.)
que je viendrais au bal!
FANNY, regardant autour d’eux, avec inquiétude.
Si l’on nous voit causer avec une fumée!
FLAMBEAU.
Aï!
LE DUC.
Quoi donc?
FLAMBEAU.
Un retour offensif de l’armée
Fourmi!... Depuis hier, tout le temps on se bat!
--Aï!--Elles ont le nombre et moi j’ai le tabac!
(On l’entend souffler très fort.)
En soufflant la fumée à flots...
FANNY, riant.
Tu les canonnes!
FLAMBEAU, dont la voix se rapproche.
Puis-je lever ma pierre une seconde?
LE DUC, après avoir regardé si personne ne passe.
Oui!
(Alors un des côtés de la pierre se soulève lentement, entraînant ses
tremblantes attaches de lierre, laissant pendre des cheveux d’herbe, et,
de l’ombre humide du trou de Robinson, on voit sortir à demi un Flambeau
mystérieux et cocasse, l’uniforme verdi, les moustaches pleines de
brindilles, le nez terreux, l’œil gai.)
FLAMBEAU, tout en soulevant la pierre, entonnant d’une voix sépulcrale
le grand air du dernier succès de l’Opéra.
_Nonnes!..._
LE DUC et FANNY, précipitamment.
Chut!
FLAMBEAU, s’accoudant au bord moussu du petit souterrain.
J’ai l’air de me mettre au balcon du tombeau!
LE DUC.
Fanny m’a tout conté. C’est pour ce soir, Flambeau!
FLAMBEAU.
Bon!--Craignez Metternich, seulement! L’œil du maître!
LE DUC.
Il a quitté le bal.
FLAMBEAU, vivement.
Mais pour me reconnaître
Il n’y a plus personne, alors!
FANNY.
Tout ira bien.
FLAMBEAU.
Metternich est parti?... Vous ne me dites rien?
LE DUC.
Mais...
FLAMBEAU.
Et vous me laissez, à l’ombre de cette urne,
Prendre un torticolis dans ma petite turne?
FANNY, vivement.
Des masques!
(Flambeau rentre dans son trou.--La scène est envahie par des masques
qui dansent une ronde autour d’un magicien à grande barbe.)
LES MASQUES, cherchant à reconnaître qui se cache sous cette barbe.
C’est Blacas!--C’est Sandor!--C’est Zichy!
--C’est Thalberg!--Non, Thalberg est en mammamouchi!
--C’est Josika!--Non! c’est...
(Mais le magicien se baissant brusquement et passant sous les mains
nouées de deux danseurs, s’échappe. Cris de tous les masques.)
Il fuit! qu’on le rattrape!
FLAMBEAU, soulevant sa pierre comme un diable le couvercle de sa boîte.
Partis?
LE DUC et FANNY.
Partis.
FLAMBEAU.
Alors...
(Il sort tranquillement du trou, dont il extrait son fusil et son bonnet
à poil.)
LE DUC et FANNY.
Hein? Quoi?
FLAMBEAU, remettant la pierre en place.
Baissons la trappe!
LE DUC, épouvanté.
Que va-t-on dire en te voyant?
FANNY.
C’est effrayant!
Rentrez vite!
FLAMBEAU.
Ce qu’on va dire en me voyant?
(Les masques reparaissent au fond.)
L’UN D’EUX, apercevant Flambeau, avec enthousiasme.
Et celui-là! Ho! ho!--en grognard de l’Empire!
FLAMBEAU, au duc et à Fanny.
Eh bien! mais le voilà, tenez, ce qu’on va dire!
LES AUTRES MASQUES, s’arrêtant en voyant Flambeau.
Bravo!--Très bien!
FLAMBEAU.
Je suis tranquille maintenant!
(Il remet son bonnet et fume sa pipe. A ce moment, la scène est envahie.
Tout le monde revient du bal, car la cloche du théâtre sonne et un
laquais vient de suspendre aux branches de la porte une affiche sur
laquelle on lit:
MICHEL ET CHRISTINE.
Vaudeville en un acte.
De MM. Eugène Scribe et Henri Dupin
La plupart des masques, avant d’entrer au théâtre, s’arrêtent pour
contempler Flambeau.)
SCÈNE XI
LES MÊMES, puis peu à peu TOUS LES MASQUES, DES LAQUAIS, THÉRÈSE,
TIBURCE, etc.
UN TRIVELIN, appelant un Léandre.
As-tu vu le grognard?
LE LÉANDRE, frappé d’admiration.
Oh! il est étonnant!
(Le duc s’est un peu écarté, laissant Fanny avec Flambeau qui, en un
clin d’œil, est entouré.)
L’ARLEQUIN, le regardant de près.
Excellents, les petits anneaux d’or aux oreilles!
UNE PETITE DIABLESSE, même jeu.
Et les gros sourcils gris, postiches! Des merveilles!
(Elle se hausse sur la pointe des pieds et essaie de les toucher.
Flambeau recule.)
FLAMBEAU, bas à Fanny.
Mais sans manteau, comment sortirai-je bientôt?
FANNY, tirant de son gant un numéro de vestiaire qu’elle lui passe.
Le numéro de Gentz, tiens: un très beau manteau!
UN PETIT MARQUIS, à Flambeau.
Bonjour, grognard!
FLAMBEAU, poliment.
Honneur, plaisir.
UN SCARAMOUCHE, l’observant.
Je me demande
Qui c’est?
(Il s’avance, et bouffonnant.)
Pour lors, Sergent, vous serviez?...
FLAMBEAU.
Dans la Grande!
(On rit.)
FLAMBEAU, à lui-même.
Ils riaient moins du temps, chez eux, qu’elle hivernait!
(Il se promène, de long en large.)
EXCLAMATIONS, en le voyant marcher.
C’est un Raffet!--C’est un Charlet!--C’est un Vernet!
LE LANSQUENET, s’avançant et tâtant l’uniforme.
Comme il est bien usé!... La poudre!... Les poussières!...
Le nom du costumier?
FLAMBEAU.
Ce sont des costumières.
Une vieille maison: _Guerre et Victoire, Sœurs._
UN LANSQUENET.
Ah! oui?
FLAMBEAU, remontant.
Nous n’avons pas les mêmes fournisseurs!
LE SCARAMOUCHE, le suivant.
Parbleu! mais c’est Zichy!...
(A Flambeau, en lui tendant la main.)
Cher comte...
(Il recule en recevant une bouffée de fumée dans la figure.)
FLAMBEAU, s’excusant et montrant sa pipe.
Ma bouffarde.
(On rit.)
LE SCARAMOUCHE, aux autres.
Oui, son langage, ainsi que son museau, se farde!
FLAMBEAU, chantonnant.
En allant à Krasnoé
On avait soif; on avait froué!...
UN SEIGNEUR FLORENTIN, riant.
C’est qu’il est excellent!...
(S’avançant et lui prenant le bras.)
En Russie, hein! mon vieux,
Nous avons eu très froid au nez?
(On rit.)
FLAMBEAU.
Oui... Pas aux yeux.
(Il chantonne.)
Mais, cristi, ça vous ravigote
Rien que de voir sa redingote!...
L’ARLEQUIN, vient lui prendre le bras de l’autre côté, et finement.
Dis donc, sa redingote a besoin de reprises?
(On rit.)
FLAMBEAU.
Mais, dis donc,--elle vous en a fait voir de grises!
(Les rires jaunissent légèrement.)
PLUSIEURS, sans enthousiasme.
Ha! ha! très drôle!...
LE LANSQUENET, tiède.
Oui... très nature...
LE SCARAMOUCHE, froid.
Très exact!
L’ARLEQUIN, bas, aux autres.
Mais vous ne trouvez pas qu’il manque un peu de tact?
(Il les emmène vers le théâtre où, du reste, tout le monde entre peu à
peu; la scène se vide. Fanny Elssler, qui a rejoint le duc, suit
avidement des yeux les derniers masques qui se dirigent vers la petite
porte.)
FANNY, au duc.
Sitôt qu’ils seront tous entrés pour voir la pièce...
FLAMBEAU, d’une voix de forain, rabattant les retardataires.
Entrez!
FANNY.
... j’irai chercher votre cousine.
(A ce moment, le laquais que le duc avait envoyé porter une lettre au
château reparaît et s’approche vivement de lui.)
LE DUC.
Qu’est-ce?
FLAMBEAU, au fond.
Entrez!
LE LAQUAIS, au duc.
J’ai prévenu que Monseigneur irait
Passer la nuit au pavillon de la forêt.
(Il s’éloigne.)
FANNY, qui a entendu.
Hein?
LE DUC, vite et bas à Fanny.
J’oubliais. J’ai dit qu’au pavillon de chasse
Je passerai la nuit. C’est donc là qu’à ma place
La comtesse devra se rendre. Préviens-la.
FANNY.
Je la préviens et vous l’amène. Restez là.
(Elle sort par le fond à gauche. Parmi les derniers masques qui sont
revenus du bal, il y a Tiburce et Thérèse.)
FLAMBEAU, sur le seuil du théâtre.
Entrez!
TIBURCE, à sa sœur, lui désignant le théâtre.
Vous n’entrez pas?
THÉRÈSE.
Non. Je pars.
TIBURCE, la saluant.
A votre aise!
(Il entre au théâtre. Elle se dirige vers la sortie, à droite.)
LE DUC, l’apercevant.
Mais elle va peut-être au rendez-vous!
(Avec un mouvement vers elle pour l’avertir.)
Thérèse!
(Elle s’arrête sur le seuil, le regardant. Mais il se ravise, et à
lui-même.)
Non! qu’elle y aille!... Il me sera doux de savoir
Qu’elle fut faible au point d’y aller!
(Et à Thérèse, tendrement.)
A ce soir!
(Elle sort sans répondre.)
SCÈNE XII
LE DUC, FLAMBEAU, FANNY, LA COMTESSE.
FANNY, reparaissant, à Flambeau.
Surveille où l’on en est de la pièce de Scribe!
C’est l’heure!
(Flambeau entre au théâtre. Elle fait un signe au fond et l’on voit
venir un jeune homme masqué enveloppé d’un grand manteau brun.)
FLAMBEAU, sortant du théâtre.
En ce moment, plus d’un mouchoir s’imbibe,
Parce que Stanislas est triste et Polonais!
(Il rentre dans le théâtre.)
FANNY, au duc.
Duc, voici la comtesse!
(Le jeune homme se démasque: c’est la comtesse. Ses cheveux, teints en
blond, sont coupés et coiffés comme ceux du prince, avec la raie et la
grande mèche sur le front. En descendant vers son cousin, elle ouvre son
manteau et apparaît svelte et blanche, dans le même uniforme que lui.)
LE DUC.
Oh! je me reconnais!
C’est moi qui viens vers moi dans l’ombre qui s’étonne!
(Fanny fait le guet.)
LA COMTESSE.
Bonsoir, Napoléon.
LE DUC.
Bonsoir, Napoléone.
LA COMTESSE.
Je suis très calme. Et toi?
LE DUC.
Je songe aux dangers fous
Que vous allez courir pour moi!...
LA COMTESSE, vivement.
Oh! pas pour vous!
LE DUC.
Ah?
LA COMTESSE.
Pour le nom, la gloire, et mon sang sur le trône!
LE DUC, souriant.
Comme tu fais sonner ta cuirasse, Amazone!
LA COMTESSE, avec fierté.
Oui, ce serait moins beau si c’était par amour!
LE DUC, se rapprochant.
Mais, à propos d’amour, lorsque tu seras pour
Me remplacer, ce soir, là-bas... si d’aventure,
Une femme venait...
LA COMTESSE, tressaillant.
Ah! j’en étais bien sûre!
LE DUC.
Raconte-lui ma fuite; et tu vas me jurer...
FLAMBEAU, reparaissant sur le seuil du théâtre.
Le vieux soldat se tait...
FANNY.
Bien! bien!
FLAMBEAU, rentrant dans le théâtre.
... sans murmurer!
LE DUC.
... Si ce soir, elle vient, plus tard de me le dire!
LA COMTESSE.
Quoi! s’occuper d’un cœur quand, demain, c’est l’Empire!
LE DUC.
C’est parce que demain je vais être Empereur
Que j’attache, ce soir, tant de prix à ce cœur!
LA COMTESSE, brutalement.
D’autres vous aimeront!
LE DUC.
Mais pourrai-je les croire
Comme la triste enfant prête à tomber sans gloire
Qui parce qu’elle veut tomber en consolant,
Viendra ce soir, peut-être, à ce rendez-vous blanc?
LA COMTESSE, haussant les épaules.
Vous aimerez encor!
LE DUC.
Mais jamais plus, peut-être
A quelque rendez-vous que, plus tard, je puisse être,
Je n’attendrai dans l’ombre et n’ouvrirai les bras
Comme à ce rendez-vous où je ne serai pas!
LA COMTESSE, avec dépit.
Je trouve Votre Altesse extrêmement émue!
LE DUC.
Moins que si tu me dis plus tard: «Elle est venue!»
FLAMBEAU, reparaissant.
Il faut se dépêcher, car les yeux vers le ciel
Il chante quelque chose à son vieux colonel!
(Le duc et la comtesse se masquent rapidement.)
LA COMTESSE, dégrafant son manteau noir pendant que le duc détache son
domino violet.
Changeons vite!
FLAMBEAU, regardant si personne ne sort du théâtre.
Au signal!... Ne craignez rien. Je guette.
Attention!
(Il tire la baguette de son fusil qu’il lève solennellement.)
Par la vertu de ma baguette!...
LA COMTESSE, à Flambeau.
Tu vas, peut-être, faire un César, songes-y!
FLAMBEAU.
C’est pourquoi ma baguette est celle d’un fusil!
(Le duc de Reichstadt est à droite. La comtesse est à gauche. Ils
enlèvent simultanément leurs manteaux. Une seconde, il y a, dans un
éclair blanc, deux Ducs de Reichstadt. Mais l’échange se fait: le duc
s’enveloppe du manteau noir, rabat le capuchon sur sa tête; la comtesse
jette négligemment sur une épaule le domino violet de manière à ne pas
cacher l’uniforme et les croix, reste tête nue pour bien laisser voir
les cheveux blonds... Et il n’y a plus qu’un duc de Reichstadt, à
gauche.)
SCÈNE XIII
LES MÊMES, TOUT LE MONDE.
FLAMBEAU, l’oreille tendue vers le théâtre d’où viennent des
applaudissements et des rumeurs.
Il sort!
(Le duc se sépare de la comtesse. Une musique bruyante éclate. La scène
s’éclaire vivement. Car de tous côtés des laquais entrent, roulant
devant eux des orangers dont le feuillage est criblé de verres lumineux.
Sur chaque caisse verte on a posé deux planches que recouvre un napperon
de dentelle laissant passer par un trou le tronc de l’oranger, et sur
chacune de ces petites tables d’où jaillit un arbre illuminé, un
somptueux petit couvert est mis. Vaisselle de vermeil. Cristaux irisés.
Luxe de fleurs. Nuée de laquais poudrés qui, en un clin d’œil, flanquent
chaque caisse de quatre chaises légères, et habillent les deux orangers
qui étaient déjà en scène comme les nouveaux venus.--Cependant tous les
masques sortent du théâtre, en farandole, se tenant par la main, sur
l’air de galop qu’attaque l’orchestre. En voyant la surprise que leur
réservait Metternich, ils poussent des cris d’enthousiasme. La longue
chaîne dansante, conduite par l’Archiduchesse et l’Attaché français, se
met à serpenter autour des orangers,--et ce sont des éclats de rire, des
appels, des interjections, parmi lesquels on entend à peu près:
_Les orangers!--C’est ici que l’on soupe!
--Vous marchez sur ma robe!--Hop! hop!--Je perds ma houppe!
--Bravo, les orangers!--Dansons en rond!--Baron!
--Marquise!--Hop! hop!--Plus vite!--Encor!--Toujours!--En rond!
--Attention! Un, deux... à trois, on se sépare!
Trois!_
Et la farandole se disloque.)
TOUT LE MONDE, se précipitant vers les tables pour se placer.
Hourrah!
FANNY, au duc, lui montrant la comtesse qui, restée debout au premier
plan, à gauche, a été immédiatement entourée par tous les dominos
mauves.
Notre essaim de femmes l’accapare!
LES DOMINOS MAUVES, autour du faux duc, feignant de coqueter pour que
personne ne l’approche.
Prince!--Duc!--Monseigneur!--Altesse!
GENTZ, qui les regarde en passant, avec une jalousie de vieux galantin.
Il n’y en a
Que pour le Duc ce soir!
DES MASQUES, s’appelant pour souper ensemble.
Sandor!--Zichy!--Mina!
L’ARLEQUINE, masquée qu’on a appelée Mina, s’asseyant.
On me reconnaît donc?
LE POLICHINELLE.
A ce collier de jade!
LE SCARAMOUCHE, s’attablant et regardant les petites oranges de
l’oranger.
Au dessert on pourra se faire une orangeade!
UN DOMINO MAUVE, minaudant, au faux duc.
Duc!...
L’OURS, qui a ôté sa tête pour souper, lisant le menu.
Sterlets du Danube!--Et caviar du Volga!
L’ARCHIDUCHESSE, qui va et vient, plaçant les soupeurs.
Mimi de Meyendorf à la table d’Olga!
(Tout le monde est assis, excepté la comtesse qui, toujours debout à
gauche, continue à marivauder avec un domino mauve. Le duc, sans la
quitter des yeux, s’est attablé, avec Flambeau et Fanny, à l’un des
orangers. Rires. Murmures. Le souper commence.)
GENTZ, se levant, un verre de champagne à la main.
_Mesdames et Messieurs..._
QUELQUES SOUPEURS, réclamant le silence.
Chut! Chut!
LE DUC, voyant la comtesse faire un pas vers la droite.
C’est la minute
Terrible!...
GENTZ.
_Je brandis cette première flûte
En l’honneur..._
LE DUC.
Elle va pour sortir...
GENTZ.
_... de l’absent
Qui régla nos plaisirs et s’en fut--nous laissant
Ces musiques, ces fleurs et ces sorbets aux pêches,--
Travailler jusqu’à l’aube et dicter des dépêches!_
(Applaudissements. La Comtesse profite de ce que l’attention est attirée
par Gentz et se dirige, parmi les tables, vers la sortie. A mesure
qu’elle avance--en imitant l’allure distraite du duc et sans avoir l’air
de se presser--il se lève, de chaque table, sur son passage, un domino
mauve qui l’accompagne un instant en lui faisant des agaceries, et ne la
quitte que lorsqu’un autre domino mauve vient à son tour l’accaparer
coquettement.)
FANNY, qui la suit des yeux, bas au duc.
Elle a bien attrapé votre pas nonchalant!
GENTZ, continuant d’une voix éclatante.
_Au Prince Chancelier, Conseiller, Chambellan!
Dédions ton premier grésillement, champagne,
A Metternich, prince d’Autriche et grand d’Espagne,
Seigneur de Daruvar et duc de Portella..._
FANNY, regardant toujours la comtesse qui se rapproche de plus en plus
de la sortie.
Elle avance! Voyez l’air tranquille qu’elle a.
GENTZ.
_Chevalier de Sainte-Anne..._
LE DUC, bas à Flambeau dont il serre convulsivement la main.
En parlant, il nous aide,
Ce Gentz, sans le savoir!
GENTZ.
_... Des Séraphins de Suède,
De l’Éléphant Danois et de la Toison d’or!..._
FLAMBEAU, bas.
Pourvu que Metternich ait des titres encor!
GENTZ.
_Curateur des Beaux-Arts, Magnat héréditaire..._
LE DUC, fébrilement, les yeux fixés sur la comtesse qui avance toujours.
Oh! mon pas n’est pas si traînant... elle exagère!
GENTZ, avec un enthousiasme croissant.
_Bailli de Malte..._
LE DUC, de plus en plus énervé, voyant la comtesse s’arrêter tout près
de la sortie avec un domino mauve.
Eh bien! qu’attend-elle?
GENTZ.
_Grand-croix
Du Faucon, du Lion, de l’Ours, de Charles III!..._
(Il s’arrête, s’épongeant le front.)
Ouf!...
LA VOISINE de droite de Gentz, à sa voisine de gauche.
Il va succomber! Il faut que tu l’éventes!
(Les deux éventails s’agitent avec une violence comique des deux côtés
de Gentz.)
GENTZ, ranimé, concluant avec emphase.
_Et Membre de plusieurs Sociétés savantes!_
ENTHOUSIASME GÉNÉRAL.
Hourrah!...
(Tout le monde est debout. Les verres se choquent. La comtesse est
arrivée à la sortie avec le dernier domino mauve; le pied sur le seuil,
elle cause et rit nerveusement, s’attarde une seconde de peur de se
trahir par un départ brusque, baise la main du domino mauve pour prendre
congé.)
FLAMBEAU, bas au duc qui n’ose plus regarder.
Et pendant qu’ils trinquent de toutes parts,
Prince, elle va sortir... elle sort!...
L’ARCHIDUCHESSE, qui depuis un instant suit des yeux le faux duc, à voix
haute, de sa place.
Franz, tu pars?
(La comtesse chancelle, elle est obligée de s’adosser au treillage pour
ne pas tomber.)
LE DUC, bas.
Tout est perdu!
FLAMBEAU.
Tonnerre!
L’ARCHIDUCHESSE, qui se lève et se dirige vers la comtesse.
Attends!
FANNY, atterrée.
L’archiduchesse
N’est pas du complot!
L’ARCHIDUCHESSE, qui est arrivée près de la comtesse.
Franz!
(Elle lui prend le bras, et d’un doux ton de reproche.)
Tu blessas ma tendresse,
Tout à l’heure, mais...
(Elle tressaille, en recevant à travers le masque un regard qu’elle ne
reconnaît pas. Elle s’arrête, examinant de près le bas du visage, et
presque sans voix.)
Ah!...
LE DUC, qui suit cette scène.
Perdu!
L’ARCHIDUCHESSE, reculant hésitante.
Mais...
(Puis, après le siècle d’une seconde, elle reprend sa voix naturelle, et
très haut, tendant la main à la comtesse.)
A demain!
LA COMTESSE, à qui l’émotion, la peur qu’elle a eue, la gratitude font
perdre un instant la tête.
Ah! Madame,--comment?...
L’ARCHIDUCHESSE, vite et bas.
Baisez-moi donc la main!
(La comtesse se ressaisit, baise tout à fait en duc de Reichstadt la
main de l’Archiduchesse, se redresse, et sort.)
SCÈNE XIV
LES MÊMES, moins LA COMTESSE.
UN SOUPEUR, qui a vu sortir la Comtesse.
Il part déjà, le duc?
TIBURCE, haussant les épaules.
Oh! il est si fantasque!
(L’Archiduchesse, en regagnant son oranger, passe devant celui où sont
assis le duc, Flambeau et Fanny.)
LE DUC, l’arrêtant au passage, d’une voix basse et émue.
Votre main... comme au duc de Reichstadt?...
L’ARCHIDUCHESSE, regarde un instant ce jeune homme encapuchonné et
masqué, et lui tend la main.
Tiens, beau masque!
(Elle regagne sa place. Tout le monde soupe, rit, cause.)
GENTZ, se levant, un verre de champagne à la main.
Et maintenant...
(Rires et protestations.)
PLUSIEURS.
Encore!
GENTZ.
Un mot...
L’ARLEQUIN.
Gentz, allez-y!
GENTZ.
Je voulais compléter mon petit brindisi:
J’ai commis tout à l’heure un oubli... volontaire.
Car le duc de Reichstadt étant là, j’ai dû taire
Le plus beau titre de Metternich. J’ai l’honneur,
--Le duc étant sorti--de boire: _Au destructeur
De Bonaparte!..._
TOUT LE MONDE, se levant dans une subite explosion de haine joyeuse.
Au destructeur de Bonaparte!
(Mouvement du duc. Tous les verres sont levés. Flambeau vide
tranquillement le sien dans le canon de son fusil.)
LE DUC.
Que fais-tu?
FLAMBEAU.
Je le mouille un peu, de peur qu’il parte!
(Tout le monde se rassied. La conversation devient générale. On se parle
d’un oranger à l’autre.)
LE SCARAMOUCHE, riant.
Ce Bonaparte!...
LE PETIT MARQUIS.
En somme, un faux marbre!
TIBURCE.
Du stuc!
LE DUC, indigné.
Hein?
FLAMBEAU, craignant qu’il ne se trahisse.
Songez qu’il y va de l’Empire, mon duc!
LE POLICHINELLE, dédaigneux.
Très surfait.
FLAMBEAU, toujours bas au duc, lui saisissant la main.
Prenez garde!
TIBURCE.
Officier secondaire...
Mais qu’en Égypte on a vu sur un dromadaire,
Alors!...
L’OURS.
On dit que Gentz le fait très bien!
FLAMBEAU, entre ses dents.
Cristi!
L’ARLEQUIN, à Gentz.
Fais-le!
(Gentz se lève. Mouvement du duc.)
FLAMBEAU, au duc.
N’oubliez pas que vous êtes sorti!
GENTZ, faisant rapidement descendre une mèche en pointe sur son front.
La mèche!
(Fronçant le sourcil.)
L’œil!
(Mettant la main dans son gilet.)
La main!
(Et satisfait.)
Voilà.
(Acclamations et rires.)
LE DUC, dont les doigts nerveux arrachent la dentelle de la nappe.
Oh!
FLAMBEAU, s’est retourné avec un mouvement furieux vers Gentz, mais la
caricature même de ce qu’il aimait tant l’émeut, et calmé, il dit d’une
voix sourde:
Il se moque!
Et même en se moquant c’est beau!--car il l’évoque!
LE CROCODILE.
Vous savez qu’il tombait de cheval,--patatras!
(Rires.)
FLAMBEAU, bas au duc.
Voilà ce que, sur lui, trouvèrent les _ultras_!
LE PIERROT.
Un causeur très médiocre!...
FLAMBEAU, ironique.
Allez donc!
LE DUC.
C’est la règle!
S’ils ne pouvaient, entre eux, dire du mal de l’aigle,
Que diraient le cloporte et le caméléon?
TIBURCE.
Il ne s’appelait pas, d’ailleurs, Napoléon!
FLAMBEAU, sursautant.
Hein?
(C’est le duc maintenant qui le retient.)
TIBURCE.
Il s’est fabriqué ce nom: c’est très facile!
On veut se faire un nom magnifique...
FLAMBEAU, à part.
Imbécile!
TIBURCE.
... Qui dans l’histoire, un jour, puisse être interpolé...
On prend trois petits sons clairs et secs: _Na-po-lé_...
Et puis un bruit sourd: _on_!
L’OURS.
C’est extraordinaire!
TIBURCE.
Oui: _Na-po-lé_: l’éclair!... et puis: _on_, le tonnerre!
UN TRIVELIN.
Quel était son vrai nom?
TIBURCE.
Ah! vous ne savez pas?
LE TRIVELIN.
Mais non!
TIBURCE.
Il s’appelait Nicolas.
FLAMBEAU, se levant furieux.
Nicolas?
TOUT LE MONDE, l’applaudissant de si bien jouer son rôle.
Ah! bravo! le grognard!
GENTZ, riant, à Flambeau.
Nicolas!
(Il lui passe un plat.)
Quelques cailles?
FLAMBEAU, prenant le plat.
Eh bien! mais... Nicolas gagnait bien les batailles!
UN PAILLASSE, avec le plus aristocratique dégoût.
Et cette cour qu’en un clin d’œil il fagota!
TIBURCE.
Quand on y parlait titre, étiquette, Gotha,
Mon cher, pour vous répondre, il n’y avait personne!
FLAMBEAU, doucement.
Il n’y avait donc pas le général Cambronne?
UNE VOIX DE FEMME.
Mais... la guerre!...
TIBURCE.
Qu’y faisait-il? Les bulletins!
LE POLICHINELLE.
Il se tenait sur des petits tertres lointains!
(Rires.)
FLAMBEAU, prêt à s’élancer.
Nom de...
LE DUC, le retenant.
Chut!
TIBURCE.
Une balle, un jour, fut assez bonne
Pour venir le blesser au pied, à Ratisbonne:
Juste de quoi fournir un sujet de tableau!
(Rires.)
FLAMBEAU, retenant à son tour le duc, lui dit avec rage.
Du calme!...
LE DUC.
Mais toi-même...
FLAMBEAU, dont la main depuis un instant tourmente son couteau.
Otez-moi ce couteau!
TIBURCE, renversé sur sa chaise et dégustant à petites gorgées son
Johannisberg.
Bref...
LE DUC, dont les ongles s’enfoncent dans le poignet de Flambeau.
Qu’il n’ajoute pas quelque chose de pire!
FLAMBEAU, suppliant.
Vous le supporterez!
LE DUC.
Oh!--pas pour un Empire!
TIBURCE, laissant tomber un mot entre chaque gorgée.
Bref--ce fameux héros--c’était...
FLAMBEAU, sentant que le duc va s’élancer, avec désespoir.
Non, mon petit!
TIBURCE.
C’était un lâche!
LE DUC, se levant.
Oh! je...
UNE VOIX, partie du fond.
Vous en avez menti!
(Brouhaha.)
TOUT LE MONDE, debout, parlant à la fois.
Hein? Qu’est-ce? Quoi? Comment? Plaît-il? Qui ça?
GENTZ, qui est resté assis.
Tumulte.
FLAMBEAU, bas au duc.
Tout est sauvé! quelqu’un a relevé l’insulte!
TIBURCE, blême.
Qui s’est permis?
L’ATTACHÉ FRANÇAIS, qui, écartant les groupes, descend vers lui.