Oh! ce serait un crime

Que de faire monter, pays clair et sublime,

Sur ton splendide petit trône impérial

Un être de malheur, d’ombre et d’Escurial!

Et si, lorsque plus tard, je serai sur ce trône,

Le Passé m’allongeant dans l’âme sa main jaune,

Venait y déterrer, de ses ongles hideux,

Je ne sais quel Rodolphe ou quel Philippe Deux?...

J’ai peur qu’au bruit flatteur et doré des abeilles,

Monstre qui dors peut-être en moi, tu te réveilles!

PROKESCH, riant.

Mais voyons, Monseigneur, vous êtes fou!

LE DUC, tressaillant, et avec un regard qui fait reculer Prokesch.

Tu crois?

PROKESCH, comprenant l’angoisse du prince.

Bonté du ciel!

LE DUC, lentement.

Au fond de leurs châteaux de rois,

Dans leur retraite castillane ou bohémienne,

Ils ont tous eu la leur!... Quelle sera la mienne?...

Voyons, décidons-le!... Je me résous, tu vois.

Mais voici le moment de choisir.

(Avec un rire amer.)

J’ai le choix.

Des aïeux prévenants m’ouvrent le catalogue!...

Serai-je mélomane? oiseleur? astrologue?

Marmonneur d’oremus? ou souffleur d’alambic?

PROKESCH.

Je ne comprends que trop ce qu’a fait Metternich!

(Baissant la voix.)

Des malheureux Habsbourg, il vous dressa la liste?

LE DUC.

Ah! dame, ils ont tous eu la démence un peu triste!

Mais des parfums mêlés font des parfums nouveaux,

Et mon cerveau, bouquet de ces sombres cerveaux,

Va peut-être en produire une autre, plus jolie!

Voyons, quelle sera la mienne, de folie?

Eh! pardieu, mes penchants vaincus jusqu’à ce jour

Nous le disent assez: moi, ce sera l’amour!

Je veux aimer, aimer,

(De son poing fermé, il frappe rageusement sa lèvre.)

écraser avec haine,

Sous des baisers d’amour cette lèvre autrichienne!

PROKESCH.

Monseigneur!

LE DUC, parlant avec une volubilité fiévreuse.

Mais, mon cher, à la réflexion,

C’est logique, Don Juan fils de Napoléon!

C’est la même âme, au fond, toujours insatisfaite,

C’est le même désir incessant de conquête!...

O magnifique sang qu’un autre a corrompu

Et qui, voulant éclore en César, n’a pas pu,

Ton énergie en moi n’est donc pas toute morte:

Cela fait un Don Juan, lorsqu’un César avorte!

Oui, c’est une façon d’être encore un vainqueur!

Ainsi, je connaîtrai cette fièvre de cœur

Fatale, dit Byron, à ceux qu’elle dévore...

Et c’est une façon d’être mon père encore!

--Bah! qui sait, après tout, s’il est plus important

De conquérir le monde ou d’aimer un instant?

Soit! soit! c’est bien qu’ainsi finisse la Légende,

Et que ce conquérant de cet autre descende!

Soit! je serai le reflet blond du héros brun,

Qui s’en allait les battant tous l’un après l’un,

Et tandis que je les vaincrai l’une après l’une,

Mes soleils d’Austerlitz seront des clairs de lune!

PROKESCH.

Ah! taisez-vous, car c’est trop tristement railler!...

LE DUC.

Oui, je sais bien, j’entends des spectres me crier,

Spectres aux habits bleus, tordus par la rafale:

«Eh bien! alors, cette épopée impériale,

«Nos travaux, nos clairons, la gloire?... Eh bien! alors

«Cette neige, ce sang, l’Histoire... et tant de morts

«Sur tant de champs où tant de fois nous triomphâmes,

«Cela te sert à quoi, petit?»--«A plaire aux femmes!»

C’est beau, sur le Prater, parmi les voiturins,

De monter un cheval de trois mille florins

Que l’on peut appeler Iéna! C’est une aigrette

Certaine, qu’Austerlitz, aux yeux d’une coquette!...

PROKESCH.

Vous n’aurez pas le cœur, ainsi, de la porter!

LE DUC.

Mais si, mais si, mon cher, et je ferai monter

--Car c’est, sur un amant, une chose qui flatte!--

L’aigle rapetissée en épingle à cravate!

(L’orchestre, qui s’était tu un moment, reprend au loin.)

De la musique!... Et tu n’es plus, fils de César,

Qu’un Don Juan de Mozart!...

(Ricanant.)

Pas même de Mozart:

De Strauss!

(Il salue gravement Prokesch.)

Je vais valser.

(Et pirouettant avec une gaieté désespérée.)

Il faut que je devienne

Inutile et charmant, comme un objet de Vienne!

(Il va sortir, il s’arrête en voyant paraître l’archiduchesse.)

Ma tante... Tiens?...

PROKESCH, épouvanté de l’éclair trouble de ses yeux.

Oh! non, pas cela!

LE DUC, du coin mauvais de la bouche.

Je veux voir.

(Et repoussant Prokesch qui s’écarte à regret, il s’avance d’un pas

traînant vers l’Archiduchesse. L’Archiduchesse porte un costume très

simple: jupe courte, corsage à basques, fichu, tablier, bonnet; enfin,

tout à fait pareille au fameux tableau de Liotard, elle tient avec

conviction devant elle un petit plateau sur lequel sont posés une tasse

de chocolat et un verre d’eau.)

SCÈNE V

LE DUC, d’abord avec L’ARCHIDUCHESSE, puis avec THÉRÈSE.

LE DUC, à l’Archiduchesse, languissamment.

Oh! le profond parfum qu’ont les tilleuls, ce soir!

L’ARCHIDUCHESSE.

As-tu vu mon petit plateau?... J’en suis très fière!

LE DUC.

Vous êtes déguisée en?...

L’ARCHIDUCHESSE.

En _Chocolatière

De Dresde_.

LE DUC.

Ra-vis-sant!... mais votre chocolat

Doit bien vous ennuyer.

L’ARCHIDUCHESSE, s’éventant avec le plateau de carton, sur lequel le

verre et la tasse restent collés.

Mais non!

LE DUC, qui s’est assis sur le banc, lui faisant place auprès de

lui,--avec une familiarité tendre.

Mettez-vous là!

L’ARCHIDUCHESSE, s’asseyant gaiement.

Eh bien! Franz, aimons-nous un petit peu la vie?

LE DUC.

J’aime être le neveu d’une tante jolie.

L’ARCHIDUCHESSE.

Moi j’aime être la tante, aussi, d’un grand neveu.

LE DUC.

Trop jolie.

L’ARCHIDUCHESSE, se reculant un peu sur le banc.

Et trop grand!

LE DUC.

Oui, pour jouer ce jeu.

L’ARCHIDUCHESSE.

Quel jeu?

LE DUC.

D’intimités tendres qui sont les nôtres.

L’ARCHIDUCHESSE, le regardant avec inquiétude.

Je n’aime pas vos yeux, ce soir.

LE DUC.

Moi si, les vôtres.

L’ARCHIDUCHESSE, voulant plaisanter.

Ah! je comprends! ce soir, tout se masque à la cour,

Et l’amitié doit prendre un domino d’amour!

LE DUC, se rapprochant de plus en plus.

Oh! d’abord, l’amitié, tante aux yeux de cousine,

L’amitié, de l’amour est toujours trop voisine

Entre les tantes et les neveux, les filleuls

Et les marraines--oh! sentez-vous les tilleuls?--

Entre les colonels et les chocolatières,

Pour qu’il n’y ait jamais d’incidents de frontières.

L’ARCHIDUCHESSE, se levant, un peu sèchement.

Je n’aime plus votre amitié.

LE DUC, la retenant par le poignet, d’une voix sourde.

Moi, j’aime bien

Ces sentiments auxquels on ne comprend plus rien,

Dans lesquels tout se mêle et s’embrouille...

L’ARCHIDUCHESSE, lui arrachant sa main.

Non, laisse!

(Elle s’éloigne.)

LE DUC, boudeur.

Oh! bien! si vous prenez vos airs d’archiduchesse!

L’ARCHIDUCHESSE.

Adieu, Franz!... Tu m’as fait beaucoup de peine!

(Elle sort sans se retourner.)

LE DUC, la suivant des yeux.

Bah!

Dans la claire amitié cette goutte tomba,

Qui fait qu’en amour trouble elle se précipite!

Attendons!...

(Il aperçoit Thérèse de Lorget qui, depuis un instant arrêtée au fond,

joue distraitement à tremper dans l’eau du bassin les longues herbes qui

pendent de ses épaules.--Avec étonnement.)

Tiens!... Comment! Vous êtes là, petite?

Vous ne roulez donc pas vers le ciel Parmesan?

(Il regarde le déguisement de Thérèse.)

Mais que d’herbe! En quoi donc êtes-vous?

THÉRÈSE, souriante et les yeux baissées.

Je suis en

Petite...

LE DUC, se souvenant.

Ah! oui! c’est vrai!

(Mélancoliquement.)

Sur sa roche lointaine

Mon père, pour amie, avait une fontaine.

Elle le consolait d’un geôlier. C’est pourquoi

Il fallait qu’à Schœnbrunn, ma Sainte-Hélène à moi,

Mon âme ne fût pas tout à fait sans ressource,

Et qu’ayant le geôlier, elle eût aussi la Source!

THÉRÈSE.

Vous évitiez pourtant, vers moi, de vous pencher?...

LE DUC.

Parce que je songeais à m’enfuir du rocher.

Mais c’est fini!

THÉRÈSE.

Comment?

LE DUC.

Plus d’espoir!... J’abandonne

Tout rêve!...

THÉRÈSE, se rapprochant vivement de lui.

Vous souffrez?

LE DUC, d’une voix de tendresse suppliante.

Il faut qu’elle me donne,

Ma Source,--sa fraîcheur, son murmure!...

THÉRÈSE, tout près de lui.

Elle est là.

LE DUC, lentement.

Et même si je veux la troubler?

THÉRÈSE, levant sur lui des yeux limpides.

Troublez-la.

LE DUC, changeant de ton, à voix tout d’un coup basse et brutale.

Viens ce soir. Tu sais bien, la maison tyrolienne,

Sous bois, mon pavillon de chasse...

THÉRÈSE, avec un recul effrayé.

Que je vienne?...

LE DUC, précipitamment.

Ne dis pas non. Ne dis pas oui. J’attendrai.

THÉRÈSE, bouleversée.

Mais...

LE DUC, reprenant sa voix câline et triste d’enfant malheureux.

Songe combien je suis malheureux désormais:

J’ai perdu tout espoir de jouer un grand rôle.

Je n’ai plus qu’à pleurer: j’ai besoin d’une épaule.

(Il a presque laissé tomber sa tête sur l’épaule nue de la Petite

Source, lorsque le bruit d’un pas sur le gravier les fait se séparer

vite. C’est Tiburce, drapé dans sa cape de spadassin, qui passe au fond,

ayant au bras une femme. En les voyant, il cesse de causer, et arrête

sur Thérèse un regard de menace. Elle lui répond d’un œil dédaigneux, et

disparaît vers le bal. Tiburce, reprenant sa galante conversation,

s’éloigne. Le duc, qui n’a même pas reconnu Tiburce, appelle d’un signe

un des laquais debout à la sortie de droite, et tire de son frac un

feuillet de papier qu’il griffonne sur son genou.)

SCÈNE VI

LE DUC, UN LAQUAIS, puis FANNY ELSSLER et L’ATTACHÉ FRANÇAIS.

LE DUC, tendant au laquais le mot qu’il vient d’écrire.

Au château, pour mes gens. Je ne rentrerai pas.

Je vais au pavillon. Vite quelqu’un là-bas.

Voilà. Rapporte-moi que la chose est comprise.

LE LAQUAIS, s’inclinant.

C’est tout?

LE DUC.

C’est tout.--Demain matin, la jument grise.

(Le laquais sort. Fanny Elssler, toujours masquée, repasse en courant,

se retournant pour regarder si elle est poursuivie. Elle s’arrête en

apercevant le duc, dont le manteau violet laisse voir l’uniforme blanc.)

FANNY ELSSLER, s’approchant du duc, et récitant mystérieusement.

_... Son uniforme sous un manteau..._

LE DUC, sursaute, et achevant la phrase du billet reçu par Prokesch.

_... violet._

(Ironiquement.)

Il était d’une femme, ô Prokesch, le billet!

FANNY, montrant au duc l’attaché français qui vient d’apparaître.

Le temps de dépister ce masque qui m’obsède,

Et je reviens!

LE DUC, souriant.

J’attends...

(Fanny fuit à travers les ruines, essayant de perdre l’attaché.--Le duc

se promène de long en large, et avec une sorte de rage.)

C’est mon destin!--Je cède!--

Aimons!

(La musique est de plus en plus énervante. Des couples passent au fond,

cherchant l’ombre.)

Ayons au cœur un furieux avril!

Aimons...

(Il montre un couple très tendre qui se dirige vers le banc.)

comme ceux-là!... comme tous!...

(Mais, soudain, il tressaille et se jette derrière un oranger, qui le

cache; car le couple parle, se croyant seul; et dans ce couple qu’il a

désigné d’un geste méprisant, il reconnaît Marie-Louise et son

chambellan Bombelles.)

SCÈNE VII

MARIE-LOUISE, BOMBELLES,--LE DUC, derrière un oranger.

BOMBELLES, continuant une conversation commencée.

Était-il

Très épris?

MARIE-LOUISE, riant.

C’est de lui que vous parlez encore?

BOMBELLES.

Oui.

LE DUC, d’une voix étranglée.

Bombelles!... ma mère!...

BOMBELLES.

Il vous aimait?

MARIE-LOUISE, s’asseyant. Bombelles reste debout, un genou sur le banc.

J’ignore.

Mais je sentais très bien que je l’intimidais.

Même sur son estrade aux lauriers d’or pour dais,

Il se sentait moins haut que moi par la naissance;

Alors, il m’appelait, pour prendre un air d’aisance:

«Bonne Louise»!... eh! mon Dieu! oui!... C’était d’un goût!

--J’aime le sentiment!... Je suis femme, après tout!

BOMBELLES.

Avant tout!

MARIE-LOUISE.

C’est mon droit!

(D’un petit ton sec et léger.)

On s’est mis en colère

Pour un mot que j’ai dit quand ce bon Saint-Aulaire

M’annonça le désastre, à Blois. J’étais au lit;

Mon pied nu dépassait, et sur le bois poli,

Posé comme ces pieds que cisèle Thomire,

Du meuble Médicis faisait un meuble Empire.

Soudain, voyant glisser les yeux de l’envoyé,

Je souris et je dis: «Vous regardez mon pied?»

--Et malgré les malheurs de sa patrie, en somme,

C’est parfaitement vrai qu’il regardait, cet homme!--

Je fus coquette?... Eh bien! le grand crime! Mon Dieu,

Que voulez-vous? c’est vrai, je restais femme un peu,

Et dans l’écroulement trop prévu de la France,

La beauté de mon pied gardait son importance!

LE DUC, voulant fuir, mais ne pouvant pas, comme dans un cauchemar, et

saisissant l’oranger pour ne pas tomber.

Oh! je voudrais m’enfuir! oh! je reste!

BOMBELLES, se penchant sur le bras de Marie-Louise.

Quel est

Ce caillou gris que vous portez en bracelet?

MARIE-LOUISE, tout d’un coup très émue.

Ah! je ne peux le voir qu’avec des yeux humides.

Ça... voyez-vous... c’est un morceau...

BOMBELLES, vivement.

Des Pyramides?

MARIE-LOUISE, sentimentale.

Mais non, voyons!... C’est un vrai morceau du tombeau

Où Juliette dort auprès de Roméo!

(Elle soupire.)

Ce souvenir me vient...

BOMBELLES, respectueusement crispé.

Vous n’allez pas, de grâce,

Me parler de Neipperg!

MARIE-LOUISE.

Oui, Neipperg vous agace!

Pourquoi parler de l’autre, alors?

BOMBELLES, avec la conviction d’un homme qui préfère être préféré à

Napoléon Ier qu’à Monsieur de Neipperg.

C’est différent!

(Et avec plus de curiosité que de jalousie.)

Vous,--l’aimiez-vous?

MARIE-LOUISE, qui n’y est déjà plus.

Qui donc?

BOMBELLES.

L’Autre!

MARIE-LOUISE.

Ça vous reprend?

BOMBELLES.

Un si grand homme, on doit...

MARIE-LOUISE.

Quant à cela, je nie

Qu’on ait jamais aimé quelqu’un pour son génie!

--Et puis, ne parlons plus de lui, parlons de nous.

(Coquettement.)

Cela vous plaira-t-il, Parme?

BOMBELLES.

Était-il jaloux?

MARIE-LOUISE.

Jusqu’à chasser Monsieur Leroy, tailleur-modiste,

Parce qu’en m’essayant un peplum, cet artiste

N’avait pu voir, sans un cri d’admiration,

(Elle a laissé glisser derrière elle, sur le banc, la grande cape qui

couvrait sa robe décolletée.)

Mes épaules.

(Et ses épaules, couvertes de diamants, apparaissent.)

BOMBELLES, flatté dans son amour-propre d’homme et dans sa haine de

royaliste.

Jaloux?... Alors, Napoléon...

MARIE-LOUISE, regardant autour d’elle, avec effroi, à ce nom trop

indiscrètement prononcé.

Chut!...

BOMBELLES, avec une satisfaction croissante.

... n’aurait pas aimé me voir les trouver belles,

Vos épaules,--ce soir... Il n’aurait pas...

MARIE-LOUISE, le rappelant à l’ordre.

Bombelles!

BOMBELLES, dégustant le plaisir de se venger de la Gloire.

... Aimé m’entendre dire à Votre Majesté...

(Il s’assied sur le banc, près d’elle.)

LE DUC.

Oh! mon père, pardonnez-moi d’être resté!...

BOMBELLES, regardant l’édifice de nattes à la mode du jour qui coiffe la

tête de Marie-Louise d’une sorte de bonnet d’Arlésienne.

... Qu’elle est coiffée un peu comme nos filles d’Arles,

Mais qu’elle est bien plus belle, étant plus blonde...

MARIE-LOUISE, faiblement.

Charles!

BOMBELLES, joignant le geste à la parole.

... Il n’aurait pas aimé que me penchant ainsi...

(Mais ses lèvres n’ont pas atteint l’épaule de Marie-Louise qu’il a été

saisi à la gorge, arraché du banc, jeté à terre par le Duc de Reichstadt

bondissant et criant.)

LE DUC.

Pas ça! Je ne veux pas! Je vous défends!

(Il recule, étonné de ce qu’il vient de faire, épouvanté; passe la main

sur son front, et tout à coup:)

Merci!

Merci! Je suis sauvé!

MARIE-LOUISE, défaillante.

Franz!

LE DUC.

Car ce cri, ce geste

Ne furent pas de moi!... Moi, toujours, il me reste

Le respect de ma mère--et de sa liberté!

C’est donc... c’est donc Celui dont j’étais habité,

Qui vient, là, hors de moi, de bondir avec force!

Merci! Je suis sauvé! C’était un sursaut corse!

BOMBELLES, qui s’est relevé, faisant un pas vers le duc.

Monsieur...

LE DUC, reculant avec une hauteur glaciale.

Rien entre nous!

(Bombelles s’arrête, sentant qu’en effet rien n’est possible entre eux,

et le duc, se tournant vers sa mère, la salue profondément.)

Madame, mes respects!

Au palais de Sala retournez vivre en paix!

Ce palais n’a-t-il pas deux ailes, dont une aile

Est un petit théâtre et l’autre une chapelle?

Vous allez vous sentir, habitant au milieu,

Dans un juste équilibre entre le monde et Dieu!

--Mes respects! mes respects!

MARIE-LOUISE, d’une voix tremblante.

Mon fils!

LE DUC.

Mais oui, Madame,

Mais oui! c’est votre droit de n’être qu’une femme!

Allez être une femme au palais de Sala!

Mais dites-vous, dites-vous bien, et que cela

Soit la revanche amère et triste de sa gloire,

--Veuve qui n’a pas su garder la robe noire!--

Dites-vous, désormais, qu’on ne fait les yeux doux

Qu’au prestige immortel qu’il a laissé sur vous,

Et que vous n’êtes belle, et que vous n’êtes blonde,

Que parce qu’autrefois il a conquis le monde!

MARIE-LOUISE, atteinte au plus sensible.

Mais... Bombelles, venez!... ne restons pas ici!...

LE DUC.

Retournez à Sala! Je suis sauvé! Merci!

MARIE-LOUISE, qui va pour sortir, suivie de Bombelles.

Adieu, Monsieur!

LE DUC, immobile, ne les regardant plus.

O mains, mains froides, dans la tombe,

O mains tristes encor de leur anneau qui tombe,

Mains où posa le front de celle qui jadis

Sanglotait parce que je n’étais pas son fils,

Mais dont je sens les doigts sur mon âme orpheline,

Je vous baise en pleurant, ô mains de Joséphine!

MARIE-LOUISE, à ce nom se retourne, et laissant éclater une haine de

femme.

La Créole!... Et crois-tu donc qu’à la Malmaison

Elle n’a pas?...

(Et l’on sent que tous les racontars vont défiler...)

LE DUC, d’une voix terrible.

Silence!

(Elle recule intimidée, se tait; et lui reprend avec force.)

Ah! si c’est vrai, raison

De plus, raison de plus pour moi d’être fidèle!...

(Marie-Louise gagne la sortie de droite, quittant la fête avec

Bombelles. Et le duc reste là, transformé, redressé, frémissant

d’indignation et d’énergie,--sauvé comme il vient de le dire. Ce n’est

plus, ainsi que tout à l’heure, l’être d’ennui et de volupté, le blondin

d’une grâce perverse; c’est, de nouveau, le jeune homme ardent et

douloureux. A ce moment reparaît Metternich, achevant sa conversation

avec Sedlinsky.)

SCÈNE VIII

LE DUC; METTERNICH et SEDLINSKY, un instant; puis FANNY ELSSLER.

METTERNICH, concluant d’un ton satisfait, à Sedlinsky.

Oui, j’ai brisé l’orgueil de cet enfant rebelle!

(Mais il pousse un cri en apercevant, debout devant lui, le prince qu’il

a laissé, la nuit dernière, gisant au pied d’un miroir.)

Hein?--Vous ici!

(Et comme le prince, en bondissant sur Bombelles, a laissé glisser son

manteau, Metternich ajoute, choqué de le voir en colonel autrichien dans

cette fête masquée.)

Dans cet uniforme?... Comment?

LE DUC.

Ne doit-on pas venir sous un déguisement?

SEDLINSKY, bas à Metternich.

Cet orgueil, qu’hier soir brisa Votre Excellence,

Garde, même en morceaux, toute son insolence!

METTERNICH, maîtrisant sa colère et essayant de badiner.

A quoi donc vient rêver ici, fuyant le bal,

Le petit colonel?

LE DUC.

Au petit caporal.

METTERNICH, sur le point de s’emporter.

Oh! je...

(Se calmant, à Sedlinsky.)

Mais le courrier, là-bas, qui me réclame!

(Et il sort par la droite, au bras du préfet de police, en disant entre

ses dents.)

C’est à recommencer!

FANNY ELSSLER, rentrée depuis un instant, s’avance vivement dès qu’ils

ont disparu et, tout bas, derrière le duc.

Prince...

SCÈNE IX

LE DUC, FANNY ELSSLER.

PASSAGE DE MASQUES

LE DUC, se retourne, reconnaît la femme masquée qu’il a accepté tout à

l’heure d’attendre là, et avec, maintenant, un recul violent.

Ah! non!... Cette femme!...

Non! Je ne veux plus...

FANNY, malicieusement, se démasquant une seconde.

Fuir?

LE DUC, avec un cri de surprise.

Fanny!--Toi?--Fuir?

(Changeant de ton et se rapprochant.)

Comment?

Quand?

FANNY, lui désignant du coin de l’œil des couples qui passent.

Feignez avec moi de causer galamment.

C’est grave. Écoutez bien. Mais souriez sans cesse.

(Et elle lui dit en minaudant.)

Votre cousine est là, dans ce bal.

LE DUC, très ému, mais d’un air penché.

La Comtesse?

FANNY.

Oui.

(Elle prend la main du duc et la met sur son cœur.)

--Tiens, j’ai--comme un soir de première--le trac!

--Elle a sous son manteau ton habit blanc, ce frac

Avec lequel l’Aiglon a l’air d’une mouette!

Elle te ressemblait, déjà, de silhouette,

Mais depuis qu’elle a teint en blond ses cheveux noirs,

Prince, elle te ressemble à tromper les miroirs!

Donc, pendant qu’on jouera,

(Elle montre, à gauche, la porte du petit théâtre.)

là, _Michel et Christine_,

Tu changes de manteau, vite, avec ta cousine...

LE DUC, comprenant.

Je me masque...

FANNY.

Tu disparais comme en un truc...

LE DUC.

Cependant qu’apparaît un faux duc!

FANNY.

Le faux duc

Sort ostensiblement...

(Elle montre la sortie de gauche.)

LE DUC.

En sortant, me délivre

Des agents qui, dehors, m’attendent pour me suivre...

FANNY.

Rentre à Schœnbrunn...

LE DUC.

S’enferme en ma chambre avec soin...

FANNY.

Et s’éveille si tard demain...

LE DUC.

... que je suis loin!

--Seulement...

FANNY.

Vous voyez un seulement?

LE DUC.

Énorme!

Si, voyant le faux duc sortir en uniforme,

Quelque masque, croyant me parler, lui parlait?

FANNY.

Impossible. Tout est réglé comme un ballet.

Pour qu’il sorte sans crainte et puis que tu te sauves,

Douze femmes sont là,--douze dominos mauves

Elles vont, coquetant, riant, jouant de l’œil,

L’accaparer, l’une après l’autre, jusqu’au seuil,

--Et, comme un volant blanc, de raquette en raquette

Le faux duc sortira de coquette en coquette!

UNE BANDE, passant au fond à la poursuite d’un masque à tête de loup.

Quel est ce loup?

LE LOUP, poursuivi, se retournant vers eux.

Hou! hou!

(Il disparaît dans le bois.)

LA BANDE, se précipitant alors à la poursuite d’un Triboulet qui passe

en gambadant.

Quel est ce fou?

LE FOU, se sauvant et agitant sa marotte.

Tzing! tzing!

(Tout disparaît dans des éclats de rire.)

FANNY, reprenant, au duc.

Puis, toi, tu sors du parc...

LE DUC.

Par la porte d’Hietzing?

FANNY.

Non!

LE DUC.

Par où?

FANNY.

Prenez garde. On passe.--Je m’évente...

Regardez l’éventail de votre humble servante...

LE DUC.

Eh! bien?

FANNY, tout en s’éventant coquettement.

J’ai dessiné dessus le plan du parc.

Voyez-vous le chemin? En rouge. Il fait un arc.

Suivez-vous? Les petits carrés blancs sont des marbres,

Et les petits pâtés vert pomme sont des arbres.

On évite, par là, les gardes malfaisants,

On tourne à gauche, on prend du côté des faisans...

LE DUC, les yeux sur l’éventail.

Les hachures, qu’est-ce que c’est?

FANNY.

C’est quand ça monte,

--On redescend. On tourne au gros triton de fonte.

Et l’on sort Empereur par ce petit portail...

Tout est-il bien compris? Je ferme l’éventail.

LE DUC, avec une fièvre joyeuse.

Empereur!

FANNY, plaisantant.

C’est cela, le carrosse du Sacre,

Tout de suite!

LE DUC.

Et l’on trouve à ce portail?

FANNY.

Un fiacre.

LE DUC.

Hein?

FANNY.

Très bien attelé! Ne sois pas inquiet!

LE DUC.

Et qui me mène?

FANNY.

Au lieu de rendez-vous!

LE DUC.

Qui est?

FANNY.

A deux heures d’ici--c’est vrai, ça vous écarte,--

Mais la comtesse y tient: Wagram!

LE DUC, souriant.

La Bonaparte!

--Et Prokesch?

FANNY.

Prévenu par moi. Sera là-bas.

LE DUC.

Et Flambeau? Vais-je le revoir?

FANNY.

Je ne sais pas.

(Tout en causant, elle l’a conduit vers la gauche. Il y a de ce côté, au

pied d’une grande urne antique d’où retombent de longues branches de

lierre, un tas de décombres parmi des touffes d’herbe. Un fût de

colonne, au coussin de mousse, offre une sorte de siège, et--près d’un

fragment de bas-relief posé sur le sol, à plat, comme une large

dalle--la tête énorme et barbue d’une statue cassée ouvre ses yeux

blancs et sa bouche d’ombre.)

Il faut attendre... Asseyons-nous, au clair de lune,

Vous, sur ce bloc...

(Et elle désigne le fût de colonne.)

Moi, sur la tête de Neptune.

(S’adressant à la tête de pierre, avec une révérence comique.)

Neptune, c’est permis de s’asseoir?

LA TÊTE DE NEPTUNE, d’une voix caverneuse.

C’est permis!

(Fanny fait un bond en arrière, et la tête ajoute d’une voix cordiale.)

Seulement, vous savez, il y a des fourmis!

FANNY, se réfugiant dans les bras du duc.

Dieu!... la tête qui parle!...

LE DUC, qui comprend et se souvient tout à coup.

Ah! c’est là, sous le lierre,

C’est vrai, qu’on sort du trou...

LA VOIX, tranquillement.

Par une fourmilière!...

LE DUC, se penchant vers les décombres dont il essaie d’écarter les

herbes.

Flambeau!

SCÈNE X

LE DUC, FANNY, FLAMBEAU, d’abord invisible.

DES MASQUES, de temps en temps.

LA VOIX DE FLAMBEAU, jovialement.

Dans la cachette à Robinson...

UNE BANDE DE MASQUES, qui passe au fond à la poursuite d’un Paillasse.

Ohé!

FANNY, se penchant vivement et mettant sa main sur la bouche de Neptune.

Chut! des masques!

LES MASQUES, disparaissant.

Bravo! Très drôle!

(Leurs voix se perdent.)

LA VOIX DE FLAMBEAU, achevant avec le plus grand calme.

Crusoé.

LE DUC.

Quoi! depuis hier soir?...

FLAMBEAU, toujours invisible.

L'Aiglon: Drame en six actes, en vers · 第 8 / 12 段