(La porte s’ouvre.)

FLAMBEAU, d’une voix sonore.

L’Empereur!

(Il présente les armes.--Metternich se rejette en arrière.--Mais au lieu

de la terrible petite silhouette trapue que ce grenadier de la Garde

présentant les armes faisait presque attendre, c’est, sur le seuil,

l’apparition chancelante d’un pauvre enfant trop svelte, qui a quitté

ses livres pour venir en toussant voir ce qui se passe, et qui s’arrête,

blanc comme son habit, en levant sa lampe de travail,--rendu plus

féminin par son col dégrafé d’où s’échappe du linge, et par ses cheveux

plus blonds sous l’abat-jour.)

SCÈNE IX

LES MÊMES, LE DUC, puis des LAQUAIS.

METTERNICH, se précipitant vers lui avec un rire nerveux.

Ah! ah! c’est vous! c’est vous! c’est vous! C’est Votre Altesse!

Ah! que je suis heureux!

LE DUC, ironiquement.

D’où vient cette tendresse?

METTERNICH.

Non! vraiment, je croyais--tant c’était réussi!--

Qu’un autre allait sortir!

FLAMBEAU, comme sortant du rêve auquel il s’est pris lui-même.

Je le croyais aussi!

LE DUC, se retournant vers lui, et apercevant avec épouvante son

uniforme.

Dieu! qu’as-tu fait?

FLAMBEAU.

Du luxe!

METTERNICH, qui a gagné la sonnette, sonnant et appelant.

A moi!

LE DUC, à Flambeau.

Fuis!

FLAMBEAU, courant vers le fond.

La fenêtre!

LE DUC, voulant le retenir.

La sentinelle va tirer sur toi!

FLAMBEAU.

Peut-être!

LE DUC.

C’est long, d’ici les bois!

METTERNICH.

Et si, pendant qu’il court,

On lui tire dessus...

FLAMBEAU.

Ça me semblera court!

LE DUC, vivement, apercevant la livrée de Flambeau à terre.

Mets ta livrée!

METTERNICH, courant et posant son pied dessus.

Ah! non!

FLAMBEAU, dédaigneusement.

Gardez cette guenille!

Est-ce qu’un papillon se remet en chenille?

(Et le fusil en bandoulière, gardant, par défi, tout son attirail, il

s’élance sur le balcon.)

Au revoir!

LE DUC, le suivant.

Mais c’est fou!

FLAMBEAU, vite et bas au duc.

Chut! Je gagne le trou

De Robinson!--Au bal de demain!

(Il enjambe la balustrade.)

LE DUC.

Mais c’est fou!

FLAMBEAU, disparaissant.

J’y serai!

LE DUC, lui criant à voix basse.

Pas de bruit!

METTERNICH, en le voyant disparaître.

Oh! pourvu qu’il se luxe

Quelque chose!...

(On entend la voix de Flambeau entonner tranquillement dans la nuit le

_Chant du départ_: _La victoire en chantant..._)

LE DUC, terrifié.

Hein?

METTERNICH, stupéfait.

Il chante?

LE DUC, se penchant au balcon avec angoisse.

Oh! que fais-tu?

LA VOIX DE FLAMBEAU, dans le parc.

Du luxe!

(Il continue: _... nous ouvre la carrière..._

Une détonation. La chanson s’interrompt. Seconde de silence et

d’attente. Puis, la voix reprend gaiement, plus lointaine: _La

liberté..._)

LE DUC, avec un cri de joie.

Manqué!...

(Metternich se précipite derrière lui sur le balcon et suit des yeux,

dans le parc, la fuite de Flambeau.)

METTERNICH, avec dépit.

Comme il s’est bien, dans l’ombre, reconnu!

LE DUC, fièrement.

Il connaît le pays: il est déjà venu.

METTERNICH, à plusieurs laquais qui viennent d’entrer par la droite, les

congédiant du geste.

Trop tard! Retirez-vous! Plus rien pour mon service!

(Les laquais sortent.)

SCÈNE X

METTERNICH, LE DUC.

LE DUC, à Metternich, d’un ton presque menaçant.

Et demain, pas un mot au préfet de police!

METTERNICH, avec un sourire.

Je ne raconte pas les tours qu’on m’a joués.

(Et tandis que le duc, lui tournant le dos, se dirige vers sa chambre,

il continue nonchalamment:)

Que m’importent d’ailleurs vos grognards dévoués?

Vous n’êtes pas Napoléon.

LE DUC, qui déjà rentrait chez lui, s’arrêtant, hautain.

Qui le décrète?

METTERNICH, montrant le petit chapeau sur la table.

Vous avez le petit chapeau, mais pas la tête.

LE DUC, avec un cri de douleur.

Ah! vous avez encor trouvé le mot qu’il faut

Pour dégonfler l’enthousiasme!... Mais ce mot

Ne sera pas cette fois-ci le coup d’épingle

Qui crève, ce sera le coup de fouet qui cingle!

Je me cabre, et m’emporte aux orgueils les plus fous!

Pas la tête, m’avez-vous dit?...

(Il marche sur Metternich, et les bras croisés.)

Qu’en savez-vous?

METTERNICH, contemple un instant ce prince dressé la devant lui, dans sa

rage juvénile plein de confiance et de force,--puis, d’une voix

coupante.

Ce que j’en sais?...

(Il prend sur la table le candélabre allumé, va vers la grande psyché,

et haussant la lumière.)

Regardez-vous dans cette glace!

Regardez la longueur morne de votre face!

Regardez ce fardeau si lourd d’être si blond,

Ces accablants cheveux! mais regardez-vous donc!

LE DUC, ne voulant pas aller à la glace, et s’y regardant, malgré lui,

de loin.

Non!

METTERNICH.

Mais tout un brouillard fatal vous accompagne!

LE DUC.

Non!

METTERNICH.

Mais à votre insu, c’est toute une Allemagne

Et c’est toute une Espagne en votre âme dormant,

Qui vous font si hautain, si triste, et si charmant!

LE DUC, détournant la tête, et attiré pourtant vers le miroir.

Non! non!

METTERNICH.

Rappelez-vous vos doutes de vous-même!

Vous, régner? Allons donc!... Vous seriez, doux et blême,

Un de ces rois qui vont s’interrogeant tout bas,

Et qu’il faut enfermer pour qu’ils n’abdiquent pas!

LE DUC, saisissant, pour essayer de l’écarter, le candélabre que

Metternich lève devant la glace.

Non! non!

METTERNICH.

Vous n’avez pas la tête d’énergie,

Mais le front de langueur, le front de nostalgie!

LE DUC, se regardant, et passant sa main sur son front.

Le front?...

METTERNICH.

Et Votre Altesse, avec égarement,

Sur ce front d’archiduc passe une main d’infant!

LE DUC, regardant sa main, avec effroi, dans la glace.

Ma main?...

METTERNICH.

Regardez-les, ces doigts tombants et vagues,

Qu’on a, dans des portraits, déjà vus, sous des bagues!

LE DUC, cachant sa main.

Non!

METTERNICH.

Regardez vos yeux par lesquels vos aïeux

Vous regardent...

LE DUC, face à face avec son image, les yeux élargis.

Mes yeux?...

METTERNICH.

Regardez-les, ces yeux

Dans lesquels d’autres yeux, déjà vus dans des cadres,

Rêvent à des bûchers ou pleurent des escadres!

Et vous, si scrupuleux, si consciencieux,

Osez aller régner en France, avec ces yeux!

LE DUC, balbutiant pour se rassurer.

Mais, mon père...

METTERNICH, d’une voix implacable.

Vous n’avez rien de votre père!

(Et ramenant de force vers la glace le candélabre que la main crispée du

duc ne lâche plus.)

Mais cherchez! cherchez donc! approchez la lumière!

--Il a voulu, jaloux de notre sang ancien,

Venir nous le voler, pour en vieillir le sien;

Mais ce qu’il a volé, c’est la mélancolie,

C’est la faiblesse, c’est...

LE DUC.

Non, je vous en supplie!

METTERNICH.

Regardez-vous pâlir dans le miroir!

LE DUC.

Assez!

METTERNICH.

Sur votre lèvre, là, vous la reconnaissez,

Cette moue orgueilleuse et rouge de poupée?

C’est celle qu’eut, en France, une tête coupée:

Car ce qu’il a volé, c’est aussi le malheur!

--Mais haussez donc le candélabre!

LE DUC, défaillant.

Non! J’ai peur!

METTERNICH, presque à son oreille.

Peux-tu te regarder, la nuit, dans cette glace,

Sans voir, derrière toi, monter toute ta race?

--Vois c’est Jeanne la Folle, au fond, cette vapeur!

Et ce qui, sous la vitre, arrive avec lenteur,

C’est la pâleur du roi dans son cercueil de verre!...

LE DUC, se débattant.

Non! non! c’est la pâleur ardente de mon père!

METTERNICH.

Rodolphe et ses lions, dans un affreux recul!

LE DUC.

Des armes! des chevaux! c’est le Premier Consul!

METTERNICH, désignant toujours dans le miroir, quelque sombre aïeul.

Le vois-tu fabriquer de l’or dans une crypte?

LE DUC.

Je le vois fabriquer de la gloire, en Égypte!

METTERNICH.

Ha! ha! et Charles Quint! le spectre aux cheveux courts,

Qui meurt d’avoir voulu s’enterrer!

LE DUC, perdant la tête.

Au secours,

Père!...

METTERNICH.

L’Escurial! les fantasmagories!

Les murs noirs!

LE DUC.

Au secours, les blanches boiseries!

Compiègne! Malmaison!

METTERNICH.

Tu les vois? tu les vois?

LE DUC, désespérément.

Roule, tambour d’Arcole, et couvre cette voix!

METTERNICH.

La glace se remplit!

LE DUC, courbé, se défendant du geste comme si quelque vol terrible

s’abattait sur lui.

Au secours, les Victoires!

A moi, les aigles d’or contre les aigles noires!

METTERNICH.

Mortes, les aigles!

LE DUC.

Non!

METTERNICH.

Et crevés, les tambours!

LE DUC.

Non!

METTERNICH.

Et la glace glauque est pleine de Habsbourgs,

Qui te ressemblent tous!

LE DUC, hors de lui, cherchant à arracher le candélabre que Metternich

maintient.

Je casserai la glace!

METTERNICH.

D’autres! d’autres encore arrivent!

LE DUC, brandissant le lourd candélabre que Metternich vient enfin de

lui abandonner, et en frappant, d’un geste insensé, le miroir.

Je la casse!

(Il frappe avec rage; la psyché s’effondre, les bougies s’éteignent; la

nuit se fait, dans un grand bruit d’éclats de verre. Le duc se jette en

arrière, délivré, avec une clameur de triomphe.)

Il n’en reste pas un!

METTERNICH, déjà sur le seuil, se retourne, et avant de sortir.

Il en reste un toujours!

LE DUC chancelle à ces mots, et fou de terreur, il crie dans la nuit.

Non! non! ce n’est pas moi! pas moi!

(Mais sa voix s’étrangle, il bat l’air de ses bras, tourne dans l’ombre,

et tombe, lamentable blancheur, devant le miroir brisé, en appelant.)

Père! au secours!...

Rideau.

ACTE IV

LES AILES MEURTRIES

Le rideau s’ouvre, au murmure des violons et des flûtes, sur une fête

dans les _Ruines Romaines_ du parc de Schœnbrunn.

Ces ruines sont, naturellement, aussi fausses que possible; mais

construites par un agréable archéologue, adossées le plus heureusement

du monde à une colline boisée, vêtue de mousses abondantes, caressées

d’admirables feuillages, elles sont belles dans la nuit, qui les

agrandit et les poétise.

Au fond, au milieu de pittoresques décombres, une large et très haute

porte romaine s’arrondit, et laisse voir, en perspective, sous son arc

ébréché, une avenue de gazon qui s’élève, comme un chemin de velours,

jusqu’à un lointain carrefour bleuâtre, où semble l’arrêter un geste

blanc de statue.

Devant cette porte s’allonge un petit vivier d’eau dormante, et des

divinités de pierre se cachent dans des roseaux.

Et ce sont des colonnades à demi écroulées à travers lesquelles on voit

passer des masques; des escaliers que montent et descendent tous les

personnages de la Comédie Italienne. Car la fête est costumée, la mode

étant aux Redoutes, aux dominos, aux capes vénitiennes, aux étranges

chapeaux chargés de plumes, aux grandes collerettes, aux loups noirs

barbus de dentelle, sous lesquels on aime à s’intriguer.

Deux gros orangers taillés en boules; contre une de leurs caisses, un

banc rustique.

Un peu partout, des fragments de bas-reliefs, des fûts de colonne

enthyrsés de lierre, des têtes gisantes, de marbres décapités.

Les lampions sont rares et d’un vert discret de ver luisant; on n’a pas

abîmé le clair de lune.

La partie du parc réservée à la fête a été close par du treillage, et on

aperçoit, à droite, la sortie, où des valets de pied remettent aux gens

qui partent leurs manteaux.

A gauche, au tout premier plan, une porte de branches enguirlandées est

celle d’un petit théâtre. C’est de ce côté, vers le fond, que s’étend la

fête; c’est par là qu’on danse, il arrive de la coulisse une lumière

plus vive et des bouffées de musique.

L’orchestre invisible joue des valses de Schubert, de Lanner, de

Strauss,--et les joue à la Viennoise, avec la plus énervante grâce.

SCÈNE PREMIÈRE

DES MASQUES,--puis METTERNICH et L’ATTACHÉ FRANÇAIS, GENTZ, SEDLINSKY,

FANNY ELSSLER.

UN MANTEAU VÉNITIEN, à un autre, lui montrant les masques qui passent.

Quel est ce fou?

L’AUTRE.

Je ne sais pas!

LE PREMIER.

Ce monsignore?

LE DEUXIÈME.

Je ne sais pas!

LE PREMIER.

Et ce mezzetin?

LE DEUXIÈME.

Je l’ignore!

UN MATASSIN, survenant.

Mais c’est délicieux!

UN GILLES.

Le grand incognito!

UN POLICHINELLE, traverse le fond en courant, et saisit au vol une

Marquise par la taille.

Votre oreille?

LA MARQUISE.

Pourquoi?

LE POLICHINELLE, mystérieusement.

Chut! mon secret!

(Il l’embrasse et se sauve.)

UN PIERROT, assis sur un fût de colonne.

Watteau...

LE POLICHINELLE, repassant au fond, et saisissant par la taille une

Isabelle.

Votre oreille?

LE PIERROT.

... eût aimé ces fuites de basquines...

L’ISABELLE, au Polichinelle.

Pourquoi?

LE POLICHINELLE, mystérieusement.

Chut! mon secret!

(Il l’embrasse et se sauve.)

LE PIERROT.

... dans ce décor de ruines!

UN ARLEQUIN, qui rêve, un pied sur la margelle du bassin.

Tout est incertitude et tout est trémolo,

La musique, nos cœurs, le clair de lune, et l’eau!

(Metternich, en habit de cour sous un grand domino noir, entre avec

l’attaché militaire français qui est aussi en habit et domino; il lui

explique la fête avec condescendance.)

METTERNICH.

Donc, Monsieur l’attaché d’ambassade de France,

Ici de la pénombre et du demi-silence...

(Il désigne le fond à gauche.)

Et, dans la lumière et dans du bruit, là-bas,

Le bal...

L’ATTACHÉ, admiratif.

Oh! c’est vraiment...

METTERNICH, négligemment.

C’est joli, n’est-ce pas?

(Montrant la droite.)

Par là...

L’ATTACHÉ, avec un étonnement respectueux.

Quoi! vous daignez être mon cicerone?...

METTERNICH, lui prenant le bras, avec une affectation de frivolité.

Mon cher, je suis moins fier du Congrès de Vérone

Que d’avoir réussi ce bal dans ces jardins,

Et d’avoir mélangé tous ces parfums mondains

A cette âpre senteur nocturne et forestière!

--Donc, par là, la sortie. Au fond, le vestiaire,

De sorte qu’en partant, tout de suite, on pourra

Reprendre sa roulière, ou bien sa witchoura.

(Montrant la porte de gauche.)

Enfin, dans un salon de boulingrin bleuâtre,

Là, près de la Fontaine aux Amours, le théâtre.

Un bijou de petit théâtre, sur lequel

Des amateurs princiers vont nous jouer _Michel

Et_... je ne sais plus quoi...--piécette à l’eau de rose

D’un Français qui s’appelle Eugène... quelque chose!

L’ATTACHÉ.

On soupe?...

METTERNICH.

Ici.

L’ATTACHÉ, surpris, regardant autour de lui.

Comment?

METTERNICH, posant la main sur une caisse d’oranger.

Sur chaque caisson vert

Va neiger une nappe et pleuvoir un couvert!

L’ATTACHÉ, amusé.

Ah! bah! les orangers?...

METTERNICH, enchanté de son effet.

Oui. Tout à l’heure on roule

Ici tous ceux du parc; sous chaque grosse boule

Deux couples prennent place, affamés et légers...

L’ATTACHÉ.

Enfin, c’est un souper par petits orangers!

C’est admirable!

METTERNICH, modestement.

Eh! oui!--Quant aux affaires graves...

(A un laquais.)

Allez dire que c’est assez de danses slaves!

(Le laquais sort en courant par la gauche. Revenant à l’attaché.)

Je ne les remets pas à demain, moi. Je pars

Avant souper. Je dois répondre aux Hospodars.

On m’attend.

(A un autre laquais, lui désignant l’intérieur du théâtre.)

Les festons par là sont un peu pingres!

(Revenant à l’attaché.)

Organiser un bal, c’est mon violon d’Ingres:

Puis, quand le bal est bien bondissant et riant,

Je vais te retrouver, Question d’Orient!

J’aime régler des sorts de peuples et des danses,

Arbitre de l’Europe...

L’ATTACHÉ, s’inclinant.

Et de ses élégances!

GENTZ, qui est entré depuis un moment avec une femme en domino, masquée,

s’avançant vers eux, un peu gai.

C’est très juste!... _Arbiter elegantiarum!_

METTERNICH, se retournant.

Tiens! vous parlez latin? Qu’avez-vous bu?

GENTZ, titubant très légèrement.

Du rhum.

METTERNICH.

On a dû, chez Fanny, rester longtemps à table!

Oh! cette liaison!... Vous n’êtes plus sortable!

GENTZ, avec indignation.

Moi, Fanny?... C’est fini!

METTERNICH, incrédule.

Ah?

(Apercevant le préfet de police qui le cherche.)

Sedlinsky!

GENTZ, la main sur son cœur.

Fini!

SEDLINSKY, à Metternich.

Un mot!

(Il lui parle bas.)

GENTZ, continuant de parler à Metternich, qui s’est éloigné.

Fini!

(Le domino qui était avec lui vient le prendre sous le bras. Il se

retourne et changeant de ton.)

J’eus tort de t’amener, Fanny!

Si l’on savait que grâce à moi... Quelle imprudence!

Une danseuse...

FANNY.

Ici, c’est pour moi que je danse!

(Elle pirouette. L’attaché français la regarde avec admiration.)

GENTZ, vivement.

On te reconnaîtra!... tâche de danser mal!

METTERNICH, à Sedlinsky.

Un complot, dites-vous?

SEDLINSKY.

Pour le duc, dans ce bal.

METTERNICH, souriant.

Je n’ai plus peur...

GENTZ, suivant Fanny qui s’éloigne en dansant.

Encor faudrait-il que j’apprisse

Pourquoi tu voulus tant venir ici?

FANNY.

Caprice!

(Elle sort en valsant. Gentz la suit. L’attaché français aussi.)

METTERNICH, à Sedlinsky.

Je n’ai plus peur du duc. J’ai tué son orgueil.

On ne le verra pas au bal. Il est en deuil.

SEDLINSKY.

Mais on conspire!

METTERNICH, gaiement.

Ah! bah!

SEDLINSKY.

Des femmes.

METTERNICH, haussant les épaules.

Quelques pecques!

SEDLINSKY.

De grandes dames!...

METTERNICH, ironique.

Oh!...

SEDLINSKY.

... Polonaises et Grecques:

La princesse Grazalcowich!

METTERNICH.

Grazalcowich?...

C’est terrible!

(A un laquais qui passe.)

Donnez-moi donc une sandwich!

SEDLINSKY.

Vous riez?... Chut!...

(Il lui désigne un groupe de dominos mauves qui entrent

mystérieusement.)

Fuyant l’éclat de la torchère,

Les voici, cherchant l’ombre, et chuchotant...

(Il entraîne Metternich derrière un des orangers.)

SCÈNE II

LES DOMINOS MAUVES,--METTERNICH et SEDLINSKY, cachés.

PREMIER DOMINO, à un autre.

Ma chère,

Que c’est doux de courir pour lui quelque danger!

DEUXIÈME DOMINO, avec délice.

Conspirons!

TROISIÈME DOMINO.

Ses cheveux sont d’un or si léger!

(Ces conspiratrices ont toutes un petit accent grec ou polonais.)

LA PREMIÈRE.

Oui, ma chère, on dirait que son front s’environne

D’un halo... dans lequel commence une couronne!

UNE AUTRE.

Oh! et son double charme inattendu, troublant,

De Bonaparte blond, ma chère, et d’Hamlet blanc!

PLUSIEURS, avec volupté.

Conspirons!

LA PREMIÈRE, gravement.

Mais, d’abord, à Vienne, je conseille

De faire faire, en or, chez Stieger, une abeille!

LA DEUXIÈME, impétueusement.

A Vienne?... Ce serait tout à fait idiot!

Faisons faire à Paris cela, chez Odiot!

UNE AUTRE, solennellement.

Et je propose, moi, sur toutes nos toilettes,

D’avoir toujours un gros bouquet de violettes!

TOUTES, avec enthousiasme.

Oh! c’est cela, Princesse!

UNE QUI N’A ENCORE RIEN DIT, inspirée.

Et risquons un retour

Vers les modes Empire!

LA PREMIÈRE, vivement.

Oh! le soir! pas le jour!

UNE AUTRE.

Ah! ma chère, ces tailles courtes sont infâmes!

TOUTES A LA FOIS.

Les ruchés!... les bouillons!... Mais, ma chère!...

METTERNICH, qui surgit en riant.

Ah! Mesdames!

TOUTES, avec un cri d’effroi.

Ah! Dieu!

METTERNICH, riant aux éclats.

Continuez ce complot étonnant!

Conspirez!... conspirez!... ah! ah!...

(Il sort en riant toujours, suivi de Sedlinsky. Son rire se perd.

Aussitôt les conspiratrices, dispersées comme pour une fuite, se

rapprochent sur la pointe du pied, se mettent en bouquet autour de celle

qu’on a appelée Princesse.)

LA PRINCESSE.

Et maintenant

Que grâce à ce petit papotage frivole

Le soupçon éveillé par Sedlinsky s’envole,

Prouvons-leur qu’auprès des Machiavels féminins

Les Metternich les plus Metternich sont des nains!

TOUTES.

Oui...

LA PRINCESSE.

Chacune sait bien, ce soir, quel est son rôle?

TOUTES.

Oui...

LA PRINCESSE.

Disséminons-nous dans le bal!

(Les dominos mauves s’éparpillent.)

SCÈNE III

TOUTES SORTES DE MASQUES, GENTZ, L’ATTACHÉ FRANÇAIS, FANNY ELSSLER, etc.

puis TIBURCE et THÉRÈSE DE LORGET.

UN GROUPE DE MASQUES, poursuivant, à travers les colonnades, un masque à

grand nez qui se sauve.

Qu’il est drôle!

Ce doit être Sandor!--Non! non! c’est Furstemberg!

UN CROCODILE, les arrêtant pour leur montrer quelque chose au-dehors.

Et cet ours, qui, là-bas, valse sur du Schubert!

(Toute la bande se précipite vers le côté où l’Ours est signalé.)

GENTZ, qui s’est assis sur le banc, entouré de plusieurs jolies femmes,

et en regardant passer d’autres.

En quoi, la triste Elvire?

UNE COLOMBINE.

En étoile.

GENTZ, pour lui faire plaisir.

En veilleuse.

LA COLOMBINE.

Et Thécla, l’hypocrite?

GENTZ, riant.

En Fanchon la Mielleuse.

L’ATTACHÉ FRANÇAIS, traversant la scène à la poursuite de Fanny Elssler.

Pas moyen de savoir quel est ce domino!

Est-ce une Anglaise?

FANNY, fuyant.

Ya.

L’ATTACHÉ, sursautant.

Une Allemande?

FANNY.

No!

(Elle disparaît. L’attaché aussi.)

LA COLOMBINE, assise près de Gentz.

Le vicomte est en Doge?

UNE CLÉOPÂTRE.

Oui... grande dalmatique!...

GENTZ.

Mais alors la baronne est en Adriatique?

(Tiburce est entré avec Thérèse. Il est en Capitan Spezzafer. Thérèse

porte une souple tunique d’un bleu glacé d’argent, sur laquelle

retombent des lys d’eau et de longues herbes luisantes: elle est en

source.)

TIBURCE.

Ma sœur, vous n’allez plus à Parme?

THÉRÈSE.

Oh! Si! Mais pour

Voir ce bal, la duchesse a retardé d’un jour.

(Montrant une femme masquée qui passe dans le fond, accompagnée d’un

homme en domino.)

C’est elle, avec Bombelles... oui... cette cape verte!...

TIBURCE, d’un ton agressif.

Tant mieux que vous partiez! Noblesse oblige!... et certes

Je n’aurais plus longtemps souffert vos _aparté_

Avec votre petit Monsieur Buonaparte!

THÉRÈSE, hautaine.

Plaît-il?

TIBURCE.

Nous nous vantons de ce que nos aïeules

N’aient pas, avec les rois, toujours été bégueules,

Car l’on peut ramasser un mouchoir sans déchoir

Lorsqu’un lys est brodé dans le coin du mouchoir!

Mais l’honneur ne saurait admettre une batiste

Portant la fleur ou le frelon bonapartiste.

(Menaçant.)

Malheur au fils de l’Ogre...

THÉRÈSE.

Hein?

TIBURCE, galamment ironique.

S’il croquait nos sœurs!

THÉRÈSE.

Mon frère, vous avez des mots...

TIBURCE, avec un petit salut sec.

Avertisseurs.

(Il s’éloigne. Thérèse le suit des yeux, puis, haussant les épaules, se

joint à un groupe qui passe.)

UN OURS, entrant avec une Chinoise à son bras.

A quoi donc voyez-vous que je suis diplomate?

LA CHINOISE.

Mais à votre façon d’arrondir votre patte!

L’OURS, tendrement.

Lorsque vous m’aimerez...

LA CHINOISE, lui donnant un coup d’éventail sur la patte.

Vous vendez votre peau!

(A ce moment passe une énorme personne déguisée en petite bergère Louis

XV.)

TOUTES LES FEMMES, qui sont autour de Gentz.

Oh!

GENTZ, avec effroi.

Mais cette bergère a mangé son troupeau!

LE POLICHINELLE, traversant la scène en courant et saisissant la grosse

bergère par la taille.

Votre oreille?

LA GROSSE BERGÈRE, se débattant.

Pourquoi?

LE POLICHINELLE, mystérieusement.

Mon secret!

(Il l’embrasse et se sauve. On entend sa voix, plus loin, dans les

arbres, qui demande à une autre:)

Votre oreille?

(Gentz et son groupe suivent le Polichinelle, très intéressés. Depuis un

instant, le duc est entré avec Prokesch. Prokesch est en habit et

domino. Le duc s’enveloppe d’un grand manteau violet. Quand le manteau

s’ouvre, on le voit en uniforme blanc. Tenue de bal: bas de soie blanche

et escarpins. Il tient à la main son masque dont il s’évente

nerveusement. Il s’appuie sur Prokesch qui le regarde avec inquiétude.

Il a la figure défaite, le geste découragé, un pli mauvais à la lèvre.

On sent que l’Aiglon traîne des ailes meurtries.)

SCÈNE IV

LE DUC, PROKESCH.

DES MASQUES passent de temps en temps.

PROKESCH, au duc.

Quoi! parmi ces gaietés une langueur pareille?

Qu’a donc fait Metternich?

(Mouvement du duc.)

Je vous trouve énervé!

LA CHINOISE, qui repasse avec l’Ours, remarquant un bloc de pierre qu’il

porte sous son bras.

Mais que portez-vous donc sous le bras?

L’OURS, flegmatiquement.

Mon pavé.

(Ils s’éloignent.)

PROKESCH, au duc.

Le complot va très bien, si j’en crois plusieurs signes.

(Il tire de sa poche un billet.)

Ne m’a-t-on pas remis, ce matin, ces deux lignes?

(Il lit.)

_Dites-lui de venir de bonne heure et qu’il ait

Son uniforme sous un manteau violet!_

--Prince, c’est pour ce soir, car ce billet...

LE DUC, prenant le billet et le chiffonnant entre ses doigts.

Doit être

D’une femme qui veut au bal me reconnaître!

J’ai suivi le conseil, d’ailleurs, n’étant ici

Venu que pour chercher aventure.

PROKESCH, désolé.

Non!

LE DUC.

Si!

PROKESCH.

Mais alors, le complot...

LE DUC, à lui-même.

L'Aiglon: Drame en six actes, en vers · 第 7 / 12 段