Triste oiseau bicéphale, au cruel œil d’ennui,
Aigle de la maison d’Autriche, aigle de nuit,
Un grand aigle de jour a passé dans ton aire,
Et tout ébouriffé de peur et de colère,
Tu vois, vieil aigle noir, n’osant y croire encor,
Sur un de tes aiglons pousser des plumes d’or!
L’EMPEREUR.
Moi qui m’attendrissais, je regrette mes larmes!
(Il regarde autour de lui.)
On va vous enlever ces livres et ces armes!...
(Appelant.)
Dietrichstein?
METTERNICH.
Il n’est pas au palais.
(Le jour diminue. Le parc devient violet. Derrière la Gloriette le ciel
est rouge.)
L’EMPEREUR.
Ah! je veux
Supprimer tout ce qui--pauvre enfant trop nerveux!--
Vous rappellerait trop de quel père vous êtes...
LE DUC, montrant le parc.
Eh bien! arrachez donc toutes les violettes,
Et chassez toutes les abeilles de ce parc!
L’EMPEREUR, à Metternich.
Changez tous les valets!
METTERNICH.
Je renvoie Otto, Mark,
Hermann, Albrecht, Gottlieb!
LE DUC, lui montrant, par la fenêtre ouverte, l’étoile du soir qui vient
de s’allumer.
Fermez la persienne:
Cette étoile pourrait me parler de la sienne!
L’EMPEREUR.
Je veux, pour Dietrichstein, tout de suite, signer
Un nouveau règlement.
(A Metternich.)
Écrivez!
METTERNICH, s’asseyant à la table et cherchant des yeux de quoi écrire.
L’encrier?
LE DUC.
Sur la table, le mien;--je permets qu’on s’en serve.
METTERNICH.
Où donc?... Je ne vois pas...
LE DUC.
La tête de Minerve.
En bronze et marbre vert.
METTERNICH, regardant partout.
Je ne vois rien.
LE DUC, désignant la console de droite, sur laquelle il n’y a rien.
Alors,
Prenez l’autre, là-bas, dont s’allument les ors,
Dans le grand nécessaire...
METTERNICH, effaré, passant la main sur le marbre de la console.
Où?
L’EMPEREUR, regardant le duc avec inquiétude.
Quels encriers?
LE DUC, immobile, les yeux fixes.
Sire,
Ceux que mon père m’a laissés!
L’EMPEREUR, tressaillant.
Que veux-tu dire?
LE DUC.
Oui... par son testament!...
(Il désigne encore un coin de la console sur lequel il n’y a rien.)
Et là, les pistolets,
Les quatre pistolets de Versaille,--ôtez-les!
L’EMPEREUR, frappant sur la table.
Ah! çà!
LE DUC.
Ne frappez pas la table avec colère:
Vous avez fait tomber le glaive consulaire!
L’EMPEREUR, avec effroi regardant autour de lui.
Je ne vois pas tous ces objets...
LE DUC.
Ils sont présents!
--«Pour remettre à mon fils lorsqu’il aura seize ans!»
On ne m’a rien remis!... Mais malgré l’ordre infâme
Qui les retient au loin, je les ai: j’ai leur âme...
L’âme de chaque croix et de chaque bijou!
Et tout est là: j’ai les trois boîtes d’acajou,
J’ai tous les éperons, toutes les tabatières,
Les boucles des souliers, celles des jarretières;
J’ai tout, l’épée en fer et l’épée en vermeil,
Et celle dans laquelle un immortel soleil
A laissé tous ses feux emprisonnés, de sorte
Qu’on craint, en la tirant, que le soleil ne sorte!
J’ai là les ceinturons, je les ai tous les six!...
(Et sa main indique, à droite, à gauche dans la pièce, à des places
vides, les invisibles objets.)
L’EMPEREUR, épouvanté.
Taisez-vous! taisez-vous!
LE DUC.
«Pour remettre à mon fils
Lorsqu’il aura seize ans!»--Père, il faut que tu dormes
Tranquille, car j’ai tout,--même tes uniformes!
Oui, j’ai l’air de porter un uniforme blanc.
Eh bien! ce n’est pas vrai, c’est faux: je fais semblant!
(Il frappe sur sa poitrine, sur ses épaules, sur ses bras.)
Tu vois bien que c’est bleu, que c’est rouge,--regarde!
Colonel?... Allons donc!... lieutenant dans ta Garde!
Je bois aux trois flacons que portaient vos chasseurs!
Père qui m’as donné les Victoires pour sœurs,
Vous n’aurez pas en vain désiré que je l’eusse
Le réveille-matin de Frédéric de Prusse,
Qu’à Potsdam vous avez superbement volé!
Il est là!--son tic-tac, c’est ma fièvre!--je l’ai!
Et c’est, chaque matin, c’est lui qui me réveille,
Et m’envoie, épuisé du travail de la veille,
Travailler à ma table étroite, travailler,
Pour être chaque soir plus digne de régner!
L’EMPEREUR, suffoquant.
De régner!... de régner!... N’ayez plus l’espérance
Qu’un fils de parvenu puisse régner en France,
Après nous avoir pris dans notre sang de quoi
Avoir un peu plus l’air que son père d’un roi!
LE DUC, blême.
Mais à Dresde, pardon, vous savez bien, j’espère,
Que vous aviez tous l’air des laquais de mon père.
L’EMPEREUR, indigné.
De ce soldat?
LE DUC.
Pour peu qu’il la leur demandât,
Les empereurs donnaient leur fille à ce soldat!
L’EMPEREUR, avec les gestes de quelqu’un qui chasse un cauchemar.
C’est possible!--Je ne sais plus!--Ma fille est veuve!
LE DUC, se dressant devant lui, d’une voix terrible.
Quel malheur que je sois encor là, moi, la preuve!
(Ils sont face à face, se regardant avec des yeux ennemis.)
L’EMPEREUR, reculant tout d’un coup, avec un cri de regret.
Oh! Franz! nous nous aimions pourtant, te souviens-tu?
LE DUC, sauvagement.
Non! non! Si je suis là, c’est qu’on vous a battu!
Vous ne pouvez avoir pour moi que de la haine,
Puisque je suis Wagram vivant qui se promène!
(Et il marche à travers la pièce, comme un fou.)
L’EMPEREUR.
Allez-vous-en! Sortez!...
(Le duc se précipite sur la porte de la chambre, la pousse, disparaît.)
SCÈNE IV
L’EMPEREUR, METTERNICH.
L’EMPEREUR, retombant assis.
Cet enfant que j’aimais!
METTERNICH, froidement.
Eh bien! montera-t-il sur le trône?
L’EMPEREUR.
Jamais.
METTERNICH.
Comprenez-vous ce que sans moi vous alliez faire?
L’EMPEREUR.
L’avez-vous entendu répondre à son grand-père?
METTERNICH.
Il faudrait le dompter!
L’EMPEREUR.
Dans son propre intérêt!
METTERNICH.
... Votre repos... la paix du monde...
L’EMPEREUR.
Il le faudrait!
METTERNICH.
Moi, je viendrai ce soir lui parler.
L’EMPEREUR, d’une voix brisée de vieillard.
Quelle peine
Il me cause!...
METTERNICH, lui offrant son bras pour l’aider à se lever.
Venez...
L’EMPEREUR, qui maintenant marche courbé, appuyé sur sa canne.
Oui... ce soir...
METTERNICH.
Cette scène
Ne peut se reproduire!...
L’EMPEREUR.
Elle m’a fait du mal!
--Oh! cet enfant!...
METTERNICH, l’emmenant.
Venez...
(Ils sortent. On entend encore la voix de
L’EMPEREUR, qui répète, plaintive et machinale.)
Cet enfant!...
(Puis plus rien. La nuit est venue tout à fait. Le parc est profondément
bleu. Le clair de lune s’est arrêté sur le balcon.)
SCÈNE V
LE DUC, seul.
(Il entr’ouvre tout doucement la porte de sa chambre. Il regarde si
l’Empereur et Metternich sont partis. Il cache quelque chose derrière
son dos. Il écoute un instant: le palais est silencieux; par la fenêtre
ouverte, il ne monte du parc qu’une fanfare affaiblie de retraite
autrichienne, qui s’éloigne dans les arbres. Le duc découvre l’objet
qu’il tient: c’est un des petits chapeaux de son père. Il descend, le
portant religieusement, et, sur le coin de la table que couvre une
grande carte d’Europe à demi déroulée, il le pose d’un geste décidé, en
disant à mi-voix:)
Le signal!
(Les appels de trompettes achèvent de mourir au loin. Le duc rentre dans
sa chambre. Derrière lui, le clair de lune envahit la pièce, installe
son mystère, glisse jusqu’à la table que soudain, il éclaire vivement.
Alors, sur la blancheur éblouissante de la carte, le petit chapeau
devient excessivement noir.)
SCÈNE VI
FLAMBEAU, puis un domestique et SEDLINSKY.
FLAMBEAU, entrant à droite.
Voici l’heure.
(Il descend en regardant autour de lui.)
Signal! y es-tu?... Hum!... Peut-être?...
(Il répète solennellement, imitant les intonations du duc.)
«Flambeau, tu ne peux pas ne pas le reconnaître!»
(Il cherche.)
Est-ce en haut? est-ce en bas?--Est-ce noir? est-ce blanc?
--Est-ce grand?... ou petit?...
(En cherchant, il arrive devant la table, aperçoit le chapeau,
sursaute.)
Ah! le...
(Et avec un sourire de ravissement, faisant le salut militaire.)
Petit et grand!
(Il remonte vers la fenêtre.)
Mais la Comtesse, au fait, du fond du parc, me guigne,
Si le signal est là, je dois lui faire signe...
(Il a déjà tiré son mouchoir de sa poche pour l’agiter, mais il le
rentre vivement.)
Oh! non! un drapeau blanc la fait se trouver mal!
UN DOMESTIQUE, traversant la pièce, une petite lampe à la main, et se
dirigeant vers l’appartement du duc.
La lampe de travail du duc...
FLAMBEAU, bondissant et la lui prenant des mains.
Mais, animal,
Elle file!... Il lui faut un peu de brise fraîche!...
(Il sort sur le balcon.)
On lève en l’air trois fois... On arrange la mèche...
(Il tourne soigneusement la petite clef et rend la lampe au domestique.)
Et ça va!... comprends-tu?
LE DOMESTIQUE, s’éloignant en haussant les épaules.
Ce n’est pas malin?
FLAMBEAU.
Si.
(Le domestique entre chez le duc, Flambeau redescend en se frottant les
mains, et, s’arrêtant devant le petit chapeau, lui dit avec une
respectueuse familiarité.)
Tout sera prêt demain!
SEDLINSKY, entrant par la porte du fond, à droite.
Le duc?
FLAMBEAU, lui montrant la chambre de gauche.
Là.
SEDLINSKY.
Veille ici.
--Poste de confiance.
FLAMBEAU.
Oui, oui.
SEDLINSKY.
Montre-t’en digne.
(Il le regarde.)
C’est toi le Piémontais?
(Flambeau fait signe que oui.)
Tu connais la consigne?
FLAMBEAU.
Être là, chaque nuit.--J’y suis.
SEDLINSKY.
Et que fais-tu?
FLAMBEAU.
Dès que dans le château de Schœnbrunn tout s’est tu,
(Il montre les portes de droite.)
Je donne un double tour de clef à ces deux portes.
Je retire les clefs.
SEDLINSKY.
Bon.--Ces clefs, tu les portes
Toujours sur toi?
FLAMBEAU.
Toujours.
SEDLINSKY.
Et tu ne dors?...
FLAMBEAU.
Jamais.
SEDLINSKY.
Et tu montes la garde?...
FLAMBEAU, montrant le seuil de la chambre du prince.
A cette place.
(Le domestique est ressorti de chez le duc et s’en est allé par la
droite.)
SEDLINSKY.
Mais
C’est l’heure. Ferme.
FLAMBEAU, allant fermer à clef la porte du premier plan.
On ferme!
SEDLINSKY.
Ote les clefs.
FLAMBEAU, retirant la clef et la mettant dans sa poche.
On ôte!
SEDLINSKY, sortant par la porte du second plan pour laisser Flambeau
s’enfermer.
Nul, hormis l’Empereur, n’a ces clefs!--Pas de faute!
Veille!
FLAMBEAU, refermant la porte sur lui, à double tour, avec un sourire.
Comme toujours!
SCÈNE VII
FLAMBEAU, seul.
(Il retire la clef de la seconde porte comme de la première,
l’empoche;--puis, vivement et silencieusement, aux deux portes, rabat
d’un coup de pouce la petite pièce de cuivre qui couvre l’entrée de la
clef en disant tout bas.)
Et baissons pour la nuit
Les paupières des trous de serrure,--sans bruit!
(Sûr de ne pas être guetté par là, il prête l’oreille une seconde, et se
met à déboutonner son habit de livrée.)
LA VOIX DE SEDLINSKY, à travers la porte.
Bonsoir, le Piémontais!
FLAMBEAU, tressaille et recroise d’un mouvement instinctif sa livrée qui
commençait à s’ouvrir. Mais un coup d’œil vers les portes bien closes le
rassure, et, haussant les épaules, il répond flegmatiquement, en
retirant sa livrée qu’il plie et pose par terre, dans un coin.
Bonsoir, Monsieur le comte!
(Il apparaît, déjà moins gros, dans son gilet de livrée, en panne
galonnée, à manches. Et il se met en devoir de déboutonner ce gilet.)
LA VOIX DE SEDLINSKY.
Et maintenant, monte la garde!
FLAMBEAU, superbement, en retirant d’un coup le gilet qui le grossissait
encore.
Je la monte!
(Il apparaît, maigre et nerveux, sanglé dans son vieux frac bleu de
grenadier: les basques relevées par-derrière sous le gilet, retombent;
la silhouette se trouve complétée par la blancheur de la culotte et des
bas de livrée.)
LA VOIX DE SEDLINSKY, s’éloignant.
Allons! C’est bien! bonsoir!
FLAMBEAU, avec un petit salut ironique de la main vers la porte fermée.
Bonsoir!...
(Il grandit d’une coudée, défripe en deux tapes son uniforme, étire ses
bras chevronnés, remonte les épaulettes aplaties; passe dans ses cheveux
coiffés et poudrés le gros peigne de ses doigts écartés pour les relever
en héroïque broussaille; marche vers la console de gauche, saisit parmi
les souvenirs qui l’encombrent le sabre-briquet qu’il passe, le bonnet à
poil qu’il coiffe, le fusil qu’il fait sauter dans sa main; s’arrête une
seconde devant la haute psyché pour rabattre ses moustaches à la
grenadière, gagne en deux enjambées la porte du prince, tombe au port
d’armes...)
Et c’est ainsi
Que soudain redressé, délarbiné, minci,
Enfermé jusqu’à l’aube, impossible à surprendre,
Fronçant sous son bonnet son gros sourcil de cendre,
Se tenant dans son vieil uniforme bien droit,
--L’arme au bras et la main contre le téton droit,
Dans la position fixe et réglementaire,--
Gardant le fils ainsi qu’il a gardé le père,
--C’est ainsi que debout, chaque nuit, sur ton seuil,
Se donnant à lui-même un mot d’ordre d’orgueil,
Fier de faire une chose énorme et goguenarde,
Un grenadier français monte, à Schœnbrunn, la garde!
(Il se met à se promener de long en large, dans le clair de lune, comme
un factionnaire.)
C’est la dernière fois.
(Avec un coup d’œil sur la chambre du prince.)
Tu ne l’auras pas su.--
C’est pour moi seul. C’est du vrai luxe,--inaperçu!
(Il s’arrête, l’œil jubilant.)
S’offrir un pareil coup pour n’éblouir personne,
Mais pour se dire, à soi tout seul: «Elle est bien bonne!»
(Il reprend sa promenade.)
A leur barbe!--à Schœnbrunn!... Je me trouve insensé!...
Je suis content!... Je suis ravi!...
(On entend un bruit de clef dans une serrure, à droite.)
Je suis pincé!
SCÈNE VIII
FLAMBEAU, METTERNICH.
FLAMBEAU, bondissant hors du clair de lune et se réfugiant dans l’angle
sombre au fond, à gauche.
Qui donc s’est procuré la clef?
(La porte s’ouvre.)
METTERNICH entre. Il a pris en traversant un des salons un lourd
candélabre d’argent tout allumé dont il s’éclaire. Il referme la porte
en disant d’un ton résolu.
Non, cette scène
Ne se reproduira jamais!
FLAMBEAU, le reconnaissant avec stupeur.
Népomucène!
METTERNICH, allant vers la table et bas, d’un air préoccupé.
Oui... ce soir... lui parler... sans témoin importun...
(Il pose le candélabre sur la table, et, en le posant, voit le petit
chapeau.)
Tiens! je ne savais pas que le duc en eût un.
(Souriant.)
--Ah! c’est l’archiduchesse encor qui dut lui faire
Passer ce souvenir...
(S’adressant au chapeau.)
Te voilà,--Légendaire!
Il y avait longtemps que...
(Avec un petit salut protecteur.)
Bonjour!
(Ironiquement, comme si le chapeau s’était permis de réclamer.)
Tu dis?... Hein?...
(Il lui fait signe qu’il est trop tard.)
--Non! Douze ans de splendeur me contemplent en vain
Du haut de ta petite et sombre pyramide:
Je n’ai plus peur.
(Il touche du doigt et riant avec impertinence.)
Voici le bout de cuir solide
Par lequel on pouvait, sans trop te déformer,
T’enlever, tout le temps, pour se faire acclamer!
--Toi, dont il s’éventait après chaque conquête,
Toi, qui ne pouvais pas, de cette main distraite,
Tomber sans qu’aussitôt un roi te ramassât,
Tu n’es plus aujourd’hui qu’un décrochez-moi-ça,
Et si je te jetais, ce soir, par la croisée,
Où donc finirais-tu, vieux bicorne?
FLAMBEAU, dans l’ombre, à part.
Au musée.
METTERNICH, tournant le chapeau dans ses mains.
Le voilà, ce fameux petit!... Comme il est laid!
On l’appelle petit: d’abord, est-ce qu’il l’est?
(Haussant les épaules et de plus en plus rancunier.)
Non.--Il est grand. Très grand. Énorme. C’est en somme
Celui, pour se grandir, que porte un petit homme!...
--Car c’est d’un chapelier que la légende part:
Le vrai Napoléon, en somme...
(Retournant le chapeau et l’approchant de la lumière pour lire, au fond,
le nom du chapelier.)
C’est Poupart!
(Et tout d’un coup, quittant ce ton de persiflage.)
--Ah! ne crois pas pour toi que ma haine s’endorme!
Je t’ai haï, d’abord, à cause de ta forme,
Chauve-souris des champs de bataille! chapeau
Qui semblais fait avec deux ailes de corbeau!
A cause des façons implacables et nettes
Dont tu te découpais sur nos ciels de défaites,
Demi-disque semblant sur le coteau vermeil
L’orbe à demi monté de quelque obscur soleil!
A cause de ta coiffe où le diable s’embusque,
Chapeau d’escamoteur qui, posé noir et brusque,
Sur un trône, une armée, un peuple entier debout,
Te relevais, ayant escamoté le tout!
A cause de ta morgue insupportable; à cause
De ta simplicité qui n’était qu’une pose,
De ta joie, au milieu des diadèmes d’or,
A n’être insolemment qu’un morceau de castor;
A cause de la main rageuse et volontaire
Qui t’arrachait parfois pour te lancer à terre;
De tous mes cauchemars que dix ans tu peuplas;
Des saluts que moi-même ai dû te faire, plats;
Et, quand pour le flatter je cherchais l’épithète,
Des façons dont parfois tu restas sur sa tête!
(Et tous ces souvenirs lui remontant, il continue, dans une explosion de
haine clairvoyante.)
Vainqueur, neuf, acclamé, puissant, je t’ai haï,
Et je te hais encor vaincu, vieux et trahi!
Je te hais pour cette ombre altière et péremptoire
Que tu feras toujours sur le mur de l’histoire!
Et je te hais pour ta cocarde arrondissant
Son gros œil jacobin tout injecté de sang;
Pour toutes les rumeurs qui de ta conque sortent,
Grand coquillage noir que les vagues rapportent,
Et dans lequel l’oreille écoute, en s’approchant,
Le bruit de mer que fait un grand peuple en marchant!
Pour cet orgueil français que tu rendis sans bornes,
Bicorne qui leur sert à nous faire les cornes!
(Il a rejeté le chapeau sur la table, et penché maintenant sur lui:)
Et je te hais pour Béranger et pour Raffet,
Pour les chansons qu’on chante, et les dessins qu’on fait,
Et pour tous les rayons qu’on t’a cousus, dans l’île!
Je te hais! je te hais! et ne serai tranquille
Que lorsque ton triangle inélégant de drap,
Râpé de sa légende enfin, redeviendra
Ce qu’en France il n’aurait jamais dû cesser d’être:
Un chapeau de gendarme ou de garde champêtre!
Je te...
(Il s’arrête, saisi par le silence, l’heure, le lieu. Et avec un sourire
un peu troublé.)
Mais tout d’un coup... C’est drôle... Le présent
Imite le passé, parfois, en s’amusant...
(Passant la main sur son front.)
De te voir là comme une chose familière,
Cela m’a reporté de vingt ans en arrière;
Car c’était là, toujours, qu’il te posait ainsi
Lorsqu’il y a vingt ans il habitait ici!
(Il regarde autour de lui avec un frisson.)
C’était dans ce salon qu’on faisait antichambre;
C’était là qu’attendant qu’il sortît de sa chambre,
Princes, ducs, magyars, entassés dans un coin,
Fixaient sur toi des yeux humiliés, de loin,
Pareils à des lions respectant avec rage
Le chapeau du dompteur oublié dans la cage!
(Il s’éloigne un peu, malgré lui, en fixant ce petit chapeau dont le
mystère noir devient dramatique.)
Il te posait ainsi!... C’était comme aujourd’hui...
Des armes... des papiers... On croirait que c’est lui
Qui vient de te jeter, en passant, sur la carte;
Qu’il est encore ici chez lui, ce Bonaparte!
Et qu’en me retournant, je vais,--sur le seuil,--là,
Revoir le grenadier montant la garde...
(Il s’est retourné d’un mouvement naturel, et pousse un cri en voyant,
debout devant la porte du duc, Flambeau qui, d’un pas, est rentré dans
le clair de lune.)
Ha!
(Un silence. Flambeau, immobile, monte la garde. Ses moustaches et ses
buffleteries sont de neige. Les petits boutons à l’aigle étincellent sur
sa poitrine. Metternich recule, se frotte les yeux.)
--Non.--Non.--Non.--C’est un peu de fièvre, qui dessine!...
Mon tête-à-tête avec ce chapeau m’hallucine!...
(Il regarde, se rapproche. Flambeau est toujours immobile, dans la pose
classique du grenadier au repos, les mains croisées sur le coude de la
baïonnette qui jette un éclair bleu.)
La lune construit-elle un spectre de rayons?
Qu’est-ce que c’est que ça?... Voyons! voyons! voyons!
(Il marche sur Flambeau, et d’une voix brève.)
Oui... quel est le mauvais plaisant?
FLAMBEAU, croisant la baïonnette.
Qui va là?
METTERNICH, faisant un pas en arrière.
Diable!
FLAMBEAU, froidement.
Passez au large!
METTERNICH, avec un rire un peu forcé, voulant approcher.
Oui... oui... la farce est impayable...
Mais...
FLAMBEAU, croisant la baïonnette.
Qui va là?
METTERNICH, reculant.
Très drôle!
FLAMBEAU.
Un pas, vous êtes mort!
METTERNICH.
Mais...
FLAMBEAU.
Plus bas!
METTERNICH.
Permettez!
FLAMBEAU.
Plus bas!--L’Empereur dort.
METTERNICH.
Comment?
FLAMBEAU, mystérieusement.
Chut!
METTERNICH, furieux.
Mais je suis le chancelier d’Autriche!
Mais je suis tout! Mais je peux tout!
FLAMBEAU.
Mais je m’en fiche!
METTERNICH, exaspéré.
Mais je veux voir le duc de Reichstadt, et...
FLAMBEAU.
Ah! ouat!
METTERNICH, n’en pouvant croire ses oreilles.
Comment: ah! ouat?
FLAMBEAU.
Reichstadt? Connaissons pas, Reichstadt!
D’Auerstaedt! d’Elchingen! c’est des ducs, c’est notoire;
Reichstadt, c’est pas un duc: c’est pas une victoire!
METTERNICH.
Mais on est à Schœnbrunn, voyons!
FLAMBEAU.
Si l’on y est?...
Grâce au nouveau succès, on y a son billet!
Et l’on s’y reprépare, avec des ratatouilles,
A ré-administrer au monde des tatouilles!
METTERNICH.
Quoi? Comment? Que dit-il? Un nouveau succès?
FLAMBEAU.
Bœuf!
METTERNICH.
Mais nous sommes le dix juillet mil huit cent...
FLAMBEAU.
Neuf!
METTERNICH.
Je ne deviens pas fou!
FLAMBEAU, tout d’un coup descendant vers lui.
D’où sortez-vous?... C’est louche!
(Sévère.)
--Pourquoi n’êtes-vous pas encor dans votre couche?
METTERNICH, se redressant.
Moi?
FLAMBEAU, le toisant.
Qui donc a laissé passer cet Artaban?
Le Mameluck? Il a pris ça sous son turban?
METTERNICH.
Le Mameluck?
FLAMBEAU, scandalisé.
Alors, tout se démantibule?
METTERNICH.
Mais...
FLAMBEAU, n’en revenant pas.
Vous entrez, la nuit, dans le grand vestibule?
METTERNICH.
Mais je...
FLAMBEAU, de plus en plus stupéfait.
Vous franchissez le salon de Rosa
Sans voir le voltigeur que l’on y préposa?
METTERNICH.
Le volt...?
FLAMBEAU.
Vous traversez la petite rotonde,
Sans qu’un pareil toupet, un yatagan le tonde?
Le salon blanc n’est pas de sous-offs habité
Qui, sur le poêle en or, font du punch et du thé?
Vous ne rencontrez pas quelques vieilles barbiches
Dans la pièce aux chevaux, dans la pièce aux potiches?
Et dans la galerie, alors, les brigadiers
Trouvent tout naturel que vous vous baladiez?
(Au comble de l’indignation.)
On peut donc traverser le cabinet ovale
Sans que le Maréchal du Palais vous avale?
METTERNICH, reculant sous cette abondance inquiétante de détails précis.
Le maréchal?...
FLAMBEAU.
Ce dogue, alors, c’est un carlin?
METTERNICH.
Mais j’entre...
FLAMBEAU.
Ce palais, alors, c’est un moulin?
--Et quand vous arrivez au bout de l’enfilade,
Personne?... Le portier d’appartement... malade?
Et le valet de chambre?... absent?... Et le gardien
Du portefeuille?... où donc s’est-il mis?... dans le sien?
METTERNICH.
Mais...
FLAMBEAU.
Au lieu d’être là pour vous chercher des noises,
L’aide de camp de nuit, que fait-il?... des Viennoises?
METTERNICH.
Mais...
FLAMBEAU.
Et le moricaud de garde? il prie Allah?...
Eh bien! mais c’est encore heureux que je sois là!
--Quel service!... Oh! oh! oh! s’il y met sa lorgnette,
Je crois qu’il y aura _d’l’oignon, d’l’oignon, d’l’oignette!_
METTERNICH, hors de lui, et voulant passer pour atteindre la poignée
dorée d’une sonnette, au mur.
Je vais...
FLAMBEAU, s’interposant, terrible.
Ne bougez pas! Vous le réveilleriez!...
(Avec attendrissement.)
--Il dort sur son petit traversin de lauriers!
METTERNICH, tombant assis dans un fauteuil, près de la table.
Ah! je raconterai ce rêve!... Il est épique!
(Il approche un doigt de la flamme d’une des bougies, et le retirant
vivement.)
Mais cette flamme...
FLAMBEAU.
Brûle!
METTERNICH, tâtant la pointe de la baïonnette que Flambeau ne cesse de
lui présenter.
Et cette pointe...
FLAMBEAU.
Pique!
METTERNICH, se relevant d’un bond.
Mais je suis réveillé!... Mais je...
FLAMBEAU.
Chut! restez coi!
METTERNICH, avec, une seconde, l’angoisse d’un homme qui se demande s’il
a rêvé quinze ans d’histoire.
Mais Sainte-Hélène, alors?... Waterloo?...
FLAMBEAU, tombant sincèrement des nues.
Water... quoi?
(On entend bouger dans la chambre du duc.)
L’Empereur a bougé!
METTERNICH.
Lui!
FLAMBEAU.
Saperlipopette!
Vous devenez plus blanc qu’un cheval de trompette!
(Prêtant l’oreille au pas qui s’est rapproché de la porte.)
C’est lui! Sa main tâtonne au battant verrouillé...
Il va sortir. Voilà!
(Avec désespoir.)
Vous l’avez réveillé.
METTERNICH.
Non, il ne se peut pas que ce soit lui qui sorte!
Il ne va pas ouvrir lentement cette porte!...
C’est le duc de Reichstadt, voyons! je n’ai pas peur!
Je sais que c’est le duc! j’en suis sûr.