LE DUC, allant et venant avec agitation.

Soit!... Je partirais bien!... mais la preuve! la preuve

Que de mon père encor la France se sent veuve!

Elles ont dû mourir, Flambeau, depuis le temps,

Les tendresses pour nous de tous ces braves gens!

FLAMBEAU, lyrique.

Leurs tendresses pour vous?... Elles sont immortelles!

(Et de sa poche il tire quelque chose de long et de tricolore qu’il fait

tournoyer glorieusement au-dessus de sa tête, puis remet dans les mains

du duc.)

LE DUC.

Qu’est-ce que c’est que ça, Flambeau?

FLAMBEAU, tranquillement.

C’est des bretelles.

LE DUC.

Es-tu fou?

FLAMBEAU.

Regardez ce qu’il y a dessus.

LE DUC.

Mon portrait!

FLAMBEAU.

Ça se porte assez. Les gens cossus.

LE DUC.

Mais, Flambeau!...

FLAMBEAU, lui présentant une tabatière qu’il tire de son gousset.

Voulez-vous accepter une prise?

LE DUC, interdit.

Je...

FLAMBEAU, lui faisant signe de regarder.

Sur la tabatière, une tête... qui frise.

LE DUC.

C’est moi!

FLAMBEAU, déployant un grand mouchoir de soie comme en vendent les

colporteurs.

Que pensez-vous de ce grand mouchoir bleu?

Hein! ça fait bien, le Roi de Rome, au beau milieu?

(Il étale le mouchoir au dossier d’un fauteuil.)

LE DUC.

Mais...

FLAMBEAU, dépliant une sorte d’image d’Épinal.

Image en couleur, pour les murs. Ça se colle.

LE DUC.

C’est encor moi, sur un cheval...

FLAMBEAU.

Qui caracole!

--Et comment trouvez-vous la pipe?

(Il lui présente une pipe.)

LE DUC, se reconnaissant dans la tête de pipe.

Mais, Flambeau!...

FLAMBEAU.

Ah! vous ne direz pas que vous n’êtes pas beau!

LE DUC, partagé entre l’émotion et le rire.

Je...

FLAMBEAU, sortant toujours de ses poches d’autres petits objets.

Cocarde!--On la met pour qu’elle soit saisie!

LE DUC.

Qu’est-ce encor?

FLAMBEAU.

Médaillon. Petite fantaisie!

LE DUC.

C’est toujours moi!

FLAMBEAU.

Toujours!... Et sur ce verre, en mat,

Quels mots a-t-on gravés?

(Il a tiré un verre des basques de sa livrée.)

LE DUC, lisant sur le verre.

«François, duc de Reichstadt!»

FLAMBEAU, sortant de sous son gilet une assiette peinte.

Vous ne voudriez pas qu’il n’y eût pas l’assiette...

LE DUC, de plus en plus stupéfait.

L’assiette?

FLAMBEAU, disposant tout sur la table à mesure que ça sort de ses

poches.

Le couteau!--Le rond de serviette!

--Ah! sur le coquetier, vous avez l’air ravi!

(Il avance un fauteuil.)

Le couvert est complet: Monseigneur est servi.

LE DUC, tombant assis.

Flambeau!

FLAMBEAU, avec un enthousiasme croissant.

Enfin, de tout!--Et des cravates roses

Où l’on vous voit brodé dans des apothéoses!

--Des cartes à jouer dont vous êtes l’atout!

LE DUC, éperdu, au milieu des objets qui pleuvent autour de lui sur la

table.

Flambeau!

FLAMBEAU.

Des almanachs!

LE DUC.

Flambeau!

FLAMBEAU.

De tout! de tout!

LE DUC, éclatant en sanglots.

Flambeau!

FLAMBEAU.

Hein? vous pleurez? Nom d’un petit bonhomme!

(Il saisit le foulard qu’il a mis au dossier du fauteuil.)

Essuyez-vous les yeux avec le Roi de Rome!

(Agenouillé près du duc et lui essuyant les yeux avec le mouchoir.)

Moi, je vous dis qu’on bat les fers lorsqu’ils sont chauds;

Que vous avez le peuple avec les maréchaux;

Que le roi, le roi même, à cette heure n’existe

Qu’à la condition d’être bonapartiste;

Qu’en vain, ils ont un coq qui se donne du mal

Pour ressembler, de loin, à l’aigle impérial;

Qu’on trouve irrespirable, en France, un air sans gloire;

Qu’une couronne ne tient pas sur une poire;

Que la jeunesse, autour de vous, va se ranger,

En fredonnant une chanson de Béranger;

Que la rue a frémi, que le pavé tressaille,

--Et que Schœnbrunn est bien moins joli que Versailles.

LE DUC, debout.

J’accepte... je fuirai...

(On entend une musique militaire, dehors. Le duc tressaille.)

FLAMBEAU, qui a couru à la fenêtre.

Sur l’escalier d’honneur,

C’est la musique de la garde.--L’Empereur

Doit rentrer au château.

LE DUC, dégrisé.

Mon grand-père qui rentre!

Ma promesse!...

(A Flambeau.)

Non! non! avant d’accepter...

FLAMBEAU, inquiet.

Diantre!

LE DUC.

Je dois tenter auprès de lui...! Mais si ce soir,

Quand tu viendras ici me garder, tu peux voir

Quelque chose... que tu n’y vois pas d’habitude,

C’est que j’accepte alors de m’enfuir!...

FLAMBEAU, en gamin de Paris.

O Latude!

--Que sera ce signal?

LE DUC.

Tu le verras!

FLAMBEAU.

Oui, mais...

(La porte s’ouvre. Il s’éloigne vivement du duc et a l’air de ranger

dans la pièce. On voit paraître sur le seuil un garde-noble hongrois,

rouge et argent, botté de jaune, la peau de panthère sur l’épaule, et le

bonnet de fourrure surmonté d’un long plumet blanc à monture d’argent.)

SCÈNE XI

LE DUC, FLAMBEAU, UN GARDE-NOBLE.

LE GARDE-NOBLE.

Monseigneur...

FLAMBEAU, à part, regardant le Hongrois.

Les mâtins, ont-ils de beaux plumets!

LE DUC.

Qu’est-ce donc?

LE GARDE-NOBLE.

L’Empereur rentrait. On vint lui dire:

«C’est aujourd’hui le jour de la semaine, Sire,

Où Votre Majesté reçoit tous ses sujets...

Bien des gens sont venus de très loin.»--«J’y songeais!»

Répondit l’Empereur, toujours simple... «et j’espère

Les recevoir. Je suis à Schœnbrunn en grand-père;

Je serai chez le duc, tantôt, de cinq à six;

Que mes autres enfants soient chez mon petit-fils!»

--Peut-on monter?

LE DUC.

Ouvrez toutes les portes closes!

(L’officier sort. Jusqu’à la fin de l’acte on entend jouer la musique de

la garde dans le parc.)

SCÈNE XII

LE DUC, FLAMBEAU.

LE DUC, vivement, dès qu’il voit qu’ils sont seuls, montrant les objets

épars sur la table.

Maintenant, fais-moi vite un paquet de ces choses;

Dans ma chambre, à loisir, je compte les revoir!

FLAMBEAU, entassant rapidement tous les petits objets dans le foulard.

J’en fais un baluchon, tenez, dans le mouchoir!

--Mais dites-moi ce que ce signal peut bien être?

LE DUC.

Flambeau, tu ne peux pas ne pas le reconnaître!

--Les entends-tu jouer, en bas, l’air autrichien?

FLAMBEAU, ramenant les bouts du foulard pour terminer le paquet.

Ça ne vaut pas la _Marseillaise_, nom d’un chien!

LE DUC.

_La Marseillaise_!...--Eh bien! les bouts, tu les attaches?--

Oui, mon père disait: «Cet air a des moustaches!»

FLAMBEAU, nouant et serrant.

Il a des favoris, leur air national!

LE DUC, passant dans le paquet une badine qu’il vient de prendre sur la

table, et la mettant sur son épaule.

Rentrer en France, à pied, ce ne serait pas mal,

Avec son baluchon, comme ça, sur l’épaule!

(Il remonte vers sa chambre, d’un petit air crâne de conscrit, le paquet

bleu se balançant derrière lui.)

FLAMBEAU, le suivant des yeux, brusquement attendri.

Que vous êtes gentil et que vous êtes drôle!

--C’est la première fois que je vous vois ainsi.

LE DUC, qui va entrer dans sa chambre, se retourne.

Un peu jeune? un peu gai?... C’est vrai, Flambeau!

(Et avec émotion.)

Merci!

Rideau.

ACTE III

LES AILES QUI S’OUVRENT

Le même décor.

La fenêtre est toujours ouverte sur le parc. Mais la coloration du parc

a changé avec l’heure. Ce sont maintenant les somptueuses teintes de la

fin du jour. La Gloriette est en or.

On a repoussé la table chargée de livres vers la droite pour laisser un

grand espace libre. On a apporté non pas un trône, mais une vaste

bergère, pour que le vieil Empereur y soit à la fois majestueux et

paternel.

Au lever du rideau, les gens que doit recevoir l’Empereur ont été

introduits. Ils attendent, debout, causant à voix basse. Chacun tient à

la main un petit papier où sa demande est écrite. Bourgeois endimanchés,

veuves de militaires en deuil. Paysans et paysannes venus de tous les

coins de l’Empire: Bohémiens, Tyroliens, etc. Bariolage de costumes

nationaux.

Des arcières, un peu pareils à des suisses d’église (habit rouge

galonné, parements et ceinturon de velours noir, culotte blanche, hautes

bottes, bicorne à demi recouvert d’une retombée de plumes de coq) sont

immobiles aux portes de droite. Un garde-noble hongrois va et vient,

faisant des effets de pelisse.

Il refoule tout le monde vers le fond, devant la fenêtre, et à gauche,

contre les portes fermées de la chambre du Duc.

SCÈNE PREMIÈRE

UN GARDE-NOBLE, DES ARCIÈRES, DES PAYSANS, DES BOURGEOIS, DES FEMMES,

DES ENFANTS, etc., puis L’EMPEREUR FRANZ.

LE GARDE-NOBLE.

Rangez-vous!--Chut, le vieux!--Toi, le petit, sois sage!

(Il montre la porte du second plan, à droite.)

L’Empereur vient par là.--Laissez-lui le passage!

--Le géant montagnard, ne râclez pas vos pieds!

UN HOMME, timidement.

Il passe devant nous?

LE GARDE-NOBLE.

En prenant les papiers.

--Tenez bien vos petits papiers en évidence!

(Tous les petits papiers palpitent au bout des doigts.)

Ne lui racontez pas d’histoires!

(Tout le monde est rangé. Il va se placer près de la table,--puis se

rappelant une recommandation à faire.)

Ah!... défense

De se mettre à genoux quand il entre!

UNE FEMME, à part.

Défends!

Ça n’empêchera pas...

(La porte s’ouvre. L’Empereur paraît. Tout le monde se met à genoux.)

L’EMPEREUR, très simplement.

Levez-vous, mes enfants.

(Il descend. Les petits papiers palpitent de plus en plus. Il a sa

longue tête triste des portraits. Mais un grand air de bonté. Il est

vêtu, avec une bonhomie voulue, du costume bourgeois qu’il affectionne:

redingote de drap gris s’ouvrant sur un gilet paille; culotte de drap

gris entrant dans des bottes. Il prend la supplique que lui tend une

femme, la lit, et la passe au chambellan qui le suit, en disant:)

La pension doublée.

LA FEMME, se prosternant.

Ah! Sire!

L’EMPEREUR, après avoir lu la supplique que lui tend un paysan.

Hé! hé! la paire

De bœufs! diable! c’est cher!...

(Il passe le papier au chambellan en disant:)

Accordé!

LE PAYSAN, avec effusion.

Notre père!

L’EMPEREUR, passant au chambellan la supplique d’une paysanne, qu’il

vient de lire.

Accordé!

LA PAYSANNE, le bénissant.

Père Franz!...

L’EMPEREUR, s’arrêtant devant un pauvre homme qu’il reconnaît.

Encor toi?... Ça va bien

A la maison?

L’HOMME, tournant son bonnet dans ses mains.

Pas mal.

L’EMPEREUR, après avoir passé la pétition au chambellan, arrive devant

une vieille villageoise.

Eh bien? la vieille, eh bien?

LA VIEILLE, pendant que l’Empereur lit sa supplique.

Oui, tu comprends, le vent a fait mourir les poules...

L’EMPEREUR, passant la supplique.

Allons, soit!...

(Il prend un autre papier que lui tend un Tyrolien et, après avoir lu.)

Un chanteur?...

LE TYROLIEN.

Je sais iouler.

L’EMPEREUR, souriant.

Tu ioules?

--Viens à Baden, demain, chanter chez nous.

LE CHAMBELLAN, annotant la supplique que lui passe l’Empereur.

Le nom?

LE TYROLIEN, vivement.

Schnauser.

L’EMPEREUR, arrêté devant un grand gaillard aux jambes nues.

Un montagnard?

LE MONTAGNARD.

Là-bas, à l’horizon

J’habite le mont bleu qui jusqu’au ciel s’élève:

Être cocher de fiacre, à Vienne, c’est mon rêve.

L’EMPEREUR, haussant les épaules.

Allons! tu le seras!

(Il passe la supplique au chambellan, et prend des mains d’un fermier

cossu la suivante, qu’il lit à mi-voix.)

_Un grand cultivateur

Voudrait que Franz lui fît restituer le cœur

De sa fille, que prit un verrier de Bohême..._

(Lui rendant son placet.)

--Tu marieras ta fille au Bohémien qu’elle aime.

LE FERMIER, désappointé.

Mais...

L’EMPEREUR.

Je le doterai.

(La figure du fermier s’éclaire.)

LE CHAMBELLAN, prenant note.

Le nom?

LE FERMIER, vivement.

Johannès Schmoll.

(Se courbant devant l’Empereur.)

Je te baise les mains!

L’EMPEREUR, lisant le papier qu’il a pris des mains d’un jeune berger

profondément incliné et enveloppé d’un grand manteau.

_Un pâtre du Tyrol,

Orphelin, sans appui, dépouillé de sa terre,

Chassé par des bergers ennemis de son père,

Voudrait revoir ses bois et son ciel..._--Très touchant!

_Et le champ paternel!..._ On lui rendra son champ.

(Il passe la supplique au chambellan, qui l’annote.)

LE CHAMBELLAN.

Le nom de ce berger qui demande assistance?

LE PATRE, se redressant.

C’est le duc de Reichstadt, et le champ, c’est la France!

(Il jette son manteau, et l’uniforme blanc apparaît. Mouvement. Silence

effrayé.)

L’EMPEREUR, d’une voix brève.

Sortez tous.

(Les officiers font rapidement sortir tout le monde. Les portes se

referment. Le grand-père et le petit-fils sont seuls.)

SCÈNE II

L’EMPEREUR, LE DUC.

L’EMPEREUR, d’une voix qui tremble de colère.

Qu’est ceci?

LE DUC, immobile et tenant encore à la main son petit chapeau de

montagnard.

Donc, si je n’étais rien,

Sire, vous le voyez, qu’un pauvre Tyrolien,

N’ayant pour attirer vos yeux, chasseur ou pâtre,

Qu’une plume de coq à son feutre verdâtre,

Vous vous seriez penché sur mon cœur ébloui.

L’EMPEREUR.

Mais, Franz!...

LE DUC.

Ah! je comprends que tous vos sujets,--oui,

Que tous les malheureux,--toujours, puissent se dire

Vos fils autant que nous! Mais est-il juste, Sire,

Est-il juste que moi, quand je suis malheureux,

Je sois moins votre fils que le moindre d’entre eux?

L’EMPEREUR, avec humeur.

Mais pourquoi donc--il faut, Monsieur, que je vous gronde!--

Là, quand je m’occupais de tout ce pauvre monde,

M’être venu parler, et non pas en secret?

LE DUC.

Pour vous prendre au moment où votre cœur s’ouvrait.

L’EMPEREUR, bourru, se jetant dans le fauteuil.

Mon cœur!... Mon cœur!... Sais-tu que ton audace est grande.

LE DUC.

Je sais que vous pouvez ce que je vous demande,

Que je suis malheureux, que je me sens à bout,

Et que vous êtes mon grand-père, voilà tout!

L’EMPEREUR, s’agitant.

Mais il y a l’Europe!--Il y a l’Angleterre!--

Il y a Metternich!

LE DUC.

Vous êtes mon grand-père.

L’EMPEREUR.

Mais vous ne savez pas quelle difficulté!...

LE DUC.

Je suis le petit-fils de Votre Majesté.

L’EMPEREUR.

Mais...

LE DUC, se rapprochant.

Sire, vous avez, Sire, en qui seul j’espère,

Bien le droit d’être un peu grand-père?...

L’EMPEREUR, plus faiblement.

Mais...

LE DUC, plus près.

Grand-père,

Tu peux bien un moment ne pas être empereur?

L’EMPEREUR.

Ah!... vous avez été toujours un enjôleur!

LE DUC.

Je ne vous aime pas, d’abord, lorsque vous êtes

Comme dans le portrait de la Salle des Fêtes,

Avec le grand manteau, la Toison d’or au cou!

(Il se rapproche encore.)

Mais comme ça, tenez, vous me plaisez beaucoup.

Avec le doux argent de tes cheveux, qui flotte,

Tes bons yeux, ton gilet, ta longue redingote,

Tu n’as l’air que d’un simple aïeul, en vérité,

--Par lequel on pourrait être gâté!...

L’EMPEREUR, bougonnant.

Gâté!

LE DUC, s’agenouillant aux pieds du vieil empereur.

Ne peux-tu te passer de voir Louis-Philippe,

Sur les écus français faire toujours sa lippe?

L’EMPEREUR, ne voulant pas sourire.

Chut!... chut!

LE DUC.

Adores-tu ces gros Bourbons caducs?

L’EMPEREUR, lui caressant les cheveux, passivement.

Vous ne ressemblez pas aux autres archiducs!

LE DUC.

Tu crois?

L’EMPEREUR.

D’où tenez-vous l’art des gamineries?

LE DUC.

Mais c’est d’avoir joué, petit, aux Tuileries.

L’EMPEREUR, le menaçant du doigt.

Ah! vous y revenez?

LE DUC.

J’y voudrais revenir.

L’EMPEREUR, fixant gravement l’enfant agenouillé.

En avez-vous gardé, vraiment le souvenir?

LE DUC.

Vague...

L’EMPEREUR, après une seconde d’hésitation.

Et de votre père?

LE DUC, fermant les yeux.

Il me souvient d’un homme

Qui me serrait, très fort,--sur une étoile. Et comme

Il serrait, je sentais, en pleurant de frayeur,

L’étoile en diamants qui m’entrait dans le cœur.

(Il se lève et fièrement.)

--Sire, elle y est restée.

L’EMPEREUR, lui tendant la main.

Est-ce que je t’en blâme?

LE DUC, avec chaleur.

Oui, oui, laissez parler la bonté de votre âme!

Lorsque j’étais petit, vous m’aimiez, n’est-ce pas?

Vous vouliez avec moi prendre tous vos repas.

Nous dînions tous les deux, tout seuls...

L’EMPEREUR, rêvant.

C’était un charme!

LE DUC.

J’avais de longs cheveux. J’étais prince de Parme.

(Il s’assied sur le bras du fauteuil.)

Quand on me punissait, toi, tu me pardonnais!

L’EMPEREUR, souriant.

Et te rappelles-tu ton horreur des poneys?

LE DUC.

Un jour qu’on m’en montrait un blanc comme la neige,

Je trépignais de rage au milieu du manège.

L’EMPEREUR, riant.

Dame! un poney pour toi, tu prenais ça très mal!

LE DUC.

Furieux, je criais: «Je veux un grand cheval!»

L’EMPEREUR, secouant la tête.

Et c’est un grand cheval, encor, que tu demandes!

LE DUC.

Et lorsque je battais mes bonnes allemandes!

L’EMPEREUR, entraîné par ces souvenirs.

Et lorsque, avec Colin, vous creusiez, sans façon,

Des grands trous dans mon parc!...

LE DUC.

On faisait Robinson.

L’EMPEREUR, grossissant sa voix.

C’était vous, Robinson!

LE DUC.

J’entrais dans ces cachettes,

Et j’avais un fusil, deux arcs et trois hachettes!

L’EMPEREUR, s’animant de plus en plus.

Puis, tu montais la garde à ma porte!...

LE DUC.

En hussard!

L’EMPEREUR.

Et les dames, chez moi, n’entraient plus qu’en retard,

Et trouvaient cette excuse, en entrant, naturelle:

«Pardon, Sire, mais j’embrassais la sentinelle!»

LE DUC.

Tu m’aimais bien.

L’EMPEREUR, l’entourant de ses bras.

Je t’aime encor!

LE DUC, se laissant glisser sur les genoux de son grand-père.

Prouve-le-moi!

L’EMPEREUR, tout à fait attendri.

Mon petit-fils, mon Franz!

LE DUC.

Est-il vrai que le roi,

Si moi je paraissais, n’aurait qu’à disparaître?

L’EMPEREUR.

Mais...

LE DUC.

Dis la vérité!

L’EMPEREUR.

Je...

LE DUC, lui mettant un doigt sur les lèvres.

Ne mens pas!

L’EMPEREUR.

Peut-être!

LE DUC, l’embrassant avec un cri de joie.

Ah! je t’aime!

L’EMPEREUR, conquis et oubliant tout.

Eh bien! oui, sur le pont de Strasbourg,

Si toi tu paraissais, tout seul, sans un tambour,

C’en serait fait du roi!

LE DUC, l’embrassant encore plus fort.

Je t’adore, grand-père!

L’EMPEREUR.

Mais tu m’étouffes!

LE DUC.

Non!

L’EMPEREUR, riant et se débattant.

J’aurais bien dû me taire!

LE DUC, très sérieusement.

D’ailleurs le vent de Vienne est mauvais pour ma toux.

On m’ordonne Paris.

L’EMPEREUR.

Vraiment?

LE DUC.

L’air est plus doux.

Et s’il faut qu’à Paris pour moi la saison s’ouvre,

Je ne peux pourtant pas descendre ailleurs qu’au Louvre.

L’EMPEREUR.

Ah! bah!

LE DUC.

Si tu voulais!

L’EMPEREUR, très tenté.

Certes, on nous proposa

Souvent de vous laisser enfuir!...

LE DUC, vivement.

Oh! fais donc ça!

L’EMPEREUR.

Mon Dieu! je voudrais bien...

LE DUC.

Tu peux!

L’EMPEREUR.

Ce qui m’arrête...

LE DUC.

N’ayez pas de pensers de derrière la tête.

Ayez des sentiments, là, de devant le cœur.

Ce serait si joli qu’un jour un empereur

Pour gâter son enfant bouleversât l’histoire;

Et puis c’est quelque chose, et c’est un peu de gloire,

De pouvoir quelquefois,--sans avoir l’air, tu sais,--

Dire: «Mon petit-fils, l’empereur des Français!»

L’EMPEREUR, de plus en plus charmé.

Certes!

LE DUC, impétueusement.

Tu le diras! Dis que tu vas le dire!

L’EMPEREUR, après une dernière hésitation.

Eh bien! mais...

LE DUC, suppliant.

Sire!

L’EMPEREUR, ne résistant plus et lui ouvrant les bras.

Oui, sire!

LE DUC, avec un cri de joie.

Ah! sire!

L’EMPEREUR.

Sire!

LE DUC.

Sire!

(Ils sont dans les bras l’un de l’autre, pleurant et riant à la fois. La

porte s’ouvre. Metternich paraît. Il est en grand costume: habit vert

chamarré d’or, culotte courte et bas blancs; la Toison d’or jaillit de

sa cravate. Il reste immobile une seconde, contemplant d’un œil de

ministre ce tableau de famille.)

L’EMPEREUR l’aperçoit, et vivement, au duc.

Metternich!...

(Le grand-père et le petit-fils se séparent, comme pris en faute.)

SCÈNE III

L’EMPEREUR, LE DUC, METTERNICH.

L’EMPEREUR, peu rassuré, au duc.

Ne crains rien.

(Il se lève, et posant sa main sur la tête du prince qui est resté à

genoux, il dit à Metternich d’une voix qu’il essaye de rendre ferme.)

Je veux...

LE DUC, à part.

Tout est perdu!

L’EMPEREUR, avec beaucoup de force et de majesté.

Je veux que cet enfant règne.

METTERNICH, s’inclinant profondément.

C’est entendu.

(Se tournant vers le duc.)

Avec vos partisans, Prince, je vais me mettre

En rapport...

LE DUC, étonné.

Je craignais...

L’EMPEREUR, un peu étonné aussi, mais se redressant fièrement.

Quoi donc?... C’est moi le maître!

LE DUC, gaiement, prenant le bras de son grand-père.

Qui vas-tu m’envoyer, dis, comme ambassadeur?

METTERNICH, descendant.

... Entendu!...

L’EMPEREUR, au duc, lui donnant une tape sur la joue.

Tu viendras me voir en empereur?

LE DUC, avec importance.

Oui, peut-être,--quand mes Chambres seront sorties!

METTERNICH, immobile, près de la table, à droite.

Nous ne demanderons que quelques garanties.

LE DUC, rayonnant.

Tout ce que vous voudrez!

L’EMPEREUR, qui s’est rassis.

Es-tu content?

(Le duc lui baise la main.)

METTERNICH, négligemment.

D’abord,

Sur des points de détail nous nous mettrons d’accord.

Je crois que vous aurez des groupes à dissoudre...

Nous craignons les voisins qui cultivent la foudre.

LE DUC, qui écoute à peine, à l’Empereur.

Cher grand-père!

METTERNICH.

Ah! et puis... dame! on nous ennuyait

Un peu beaucoup, avec les héros de Juillet!

LE DUC, dressant l’oreille.

Mais...

METTERNICH, continuant froidement.

Le libéralisme et le bonapartisme

Se tenant... il faudra couper le petit isthme;

Craindre l’esprit nouveau, dangereux et brillant...

Expulser Lamennais...

LE DUC, s’éloignant d’un pas de son grand-père.

Mais...

METTERNICH, impassible.

Et Chateaubriand.

Ah! et puis... se résoudre à museler la presse...

LE DUC.

Oh! ça ne presse pas...

L’EMPEREUR.

Mais si, mais si, ça presse!

LE DUC, reculant encore d’un pas.

J’en demande pardon à Votre Majesté,

Mais c’est blesser la Liberté.

L’EMPEREUR, choqué.

La Liberté...

METTERNICH.

Ah! et puis... nous laisser opérer à Bologne.

Ah! et puis... se calmer un peu sur la Pologne.

LE DUC, le regardant.

Ah!... et puis?

METTERNICH.

Eh bien! mais, nous solutionnons

La question des noms... vous savez bien, les noms

Des batailles,

(S’inclinant d’un air de condoléances vers l’Empereur.)

... mon Dieu, Sire, que vous perdîtes!--

Il faudra les ôter aux maréchaux.

LE DUC, avec hauteur.

Vous dites?

L’EMPEREUR, conciliant.

Oh! peut-être...

METTERNICH, sèchement.

Pardon, mais ces gens-là sont fous

De se croire seigneurs de lieux qui sont à vous,

Et vous n’approuvez pas cette façon, je pense,

D’emporter, dans leurs noms, nos villages en France!

LE DUC.

Ah! grand-père! grand-père!

(Il est maintenant tout à fait loin de l’Empereur.)

L’EMPEREUR, baissant la tête.

Il est bien évident...

LE DUC, douloureusement.

Nous étions dans les bras l’un de l’autre, pourtant!

(Et se tournant vers Metternich.)

Avez-vous quelque chose à demander encore?

METTERNICH, tranquillement.

Oui. La suppression du drapeau tricolore.

LE DUC.

(Un silence. Le duc fait lentement quelques pas et s’arrête devant

Metternich.)

Votre Excellence veut que lavant ce drapeau

Plein de sang dans le bas et de ciel dans le haut,

--Puisque le bas trempa dans une horreur féconde,

Et que le haut baigna dans les espoirs du monde,--

Votre Excellence veut, n’est-ce pas? qu’effaçant

Cette tache de ciel, cette tache de sang,

Et n’ayant plus aux mains qu’un linge sans mémoire,

J’offre à la Liberté ce linceul dérisoire?

L’EMPEREUR, avec colère.

Encor la Liberté!

LE DUC.

J’y suis apparenté

Du côté paternel, sire, à la Liberté!

METTERNICH, ricanant.

Oui, le duc pour grand-père a le Dix-huit Brumaire!

LE DUC.

La Révolution Française pour grand-mère!

L’EMPEREUR, debout.

Malheureux!

METTERNICH, triomphant.

L’empereur républicain!... Voilà

L’utopie!... Attaquer la _Marseillaise_ en _la_

Sur les cuivres, pendant que la flûte soupire

En _mi bémol_: _Veillons au salut de l’Empire!_

LE DUC.

On peut très bien jouer ces deux airs à la fois,

Et cela fait un air qui fait sauver les rois!

L’EMPEREUR, hors de lui.

Comment là, devant moi, vous osez dire?... Il ose!

LE DUC.

Ah! je sais maintenant ce que l’on me propose!

L’EMPEREUR.

Mais qu’a-t-il aujourd’hui? d’où lui vient cet accès?...

LE DUC.

C’est d’être un archiduc sur le trône français!

L’EMPEREUR, levant au ciel des mains tremblantes.

Qu’a-t-il lu? qu’a-t-il vu?... Cet oubli des principes!...

LE DUC.

J’ai vu des coquetiers, des mouchoirs et des pipes!

L’EMPEREUR.

Il est fou!--Les propos que le duc tient sont fous!

LE DUC.

Fou d’avoir pu penser à revenir par vous!

METTERNICH.

Mais ce retour, c’est Votre Altesse qui l’empêche!

LE DUC.

Certes, au lieu des fourgons, vous m’offrez la calèche!

L’EMPEREUR.

Non! nous n’offrons plus rien!

LE DUC, les bras croisés.

La cage?

L’EMPEREUR.

C’est selon.

LE DUC.

Vous n’empêcherez pas que je ne sois l’Aiglon!

L’EMPEREUR.

Mais l’aigle des Habsbourgs a des aiglons sans nombre,

Et vous en êtes un, voilà tout!

LE DUC.

L'Aiglon: Drame en six actes, en vers · 第 5 / 12 段