Il y a sept boutons à l’habit bleu de roi!

Les collets sont exacts. Les revers sont fidèles.

Torsades, brandebourgs, trèfles, nids d’hirondelles,

Tout y est! Ce quelqu’un ne peut être indécis

Ni sur un passe-poil, ni sur un retroussis!

Les lisérés sont blancs, les pattes ont trois pointes...

Oh! toi, qui que tu sois, ami, c’est à mains jointes

Que je te remercie, ô soldat inconnu,

Qui je ne sais comment, je ne sais d’où venu,

As trouvé le moyen, dans ce bagne où nous sommes,

De repeindre pour moi tous ces petits bonshommes!

Petite armée en bois, le héros, quel est-il,

--Seul un héros peut être à ce point puéril!--

Qui vient de t’équiper afin que tu me ries

De toutes les blancheurs de tes buffleteries?

Mais comment a-t-il fait pour échapper aux yeux?

Oh! quel est le pinceau tendre et minutieux

Qui leur a mis à tous des petites moustaches,

Qui timbra de canons croisés les sabretaches,

Et qui n’oublia pas de se tremper dans l’or

Pour mettre aux officiers la grenade ou le cor!

(S’exaltant de plus en plus.)

Sortons-les tous!... La table en est toute couverte!

Voici les voltigeurs à l’épaulette verte,

Voici les tirailleurs, et voici les flanqueurs!

Sortons-les, sortons-les, tous ces petits vainqueurs!

Oh! regarde, Prokesch, dans la boîte, enfermée,

Regarde! il y avait toute la Grande Armée!

--Voici les Mamelucks!--Tiens, là, je reconnais

Les plastrons cramoisis des lanciers polonais!

Voici les éclaireurs culottés d’amarante!

Enfin, voici, guêtrés de couleur différente,

Les grenadiers de ligne aux longs plumets tremblants

Qui montaient à l’assaut avec des mollets blancs,

Et les conscrits chasseurs aux pompons verts en poires

Qui couraient à la Mort avec des jambes noires!

(Soupirant.)

Pareil au prisonnier rêveur qui se ferait

Toute une frémissante et profonde forêt

Avec l’arbre en copeaux d’un jardin de poupée,

Rien qu’avec ces soldats je me fais l’Épopée!

(Il s’éloigne à reculons de la table.)

--Mais c’est vrai! Mais déjà je ne vois plus du tout

La rondelle de bois qui les maintient debout!

Cette armée, on dirait, Prokesch, lorsqu’on recule,

Que c’est l’éloignement qui la rend minuscule!

(Il revient, d’un bond, et disposant fiévreusement les petites troupes.)

Alignons-les! Faisons des Wagram, des Eylau!

(Il saisit un sabre posé parmi les armes sur la console,--et le place en

travers de son champ de bataille.)

Tiens! ce yatagan nu va représenter l’eau!

C’est le Danube!

(Il désigne des points imaginaires.)

Essling!... Aspern, là, dans la boîte!

(A Prokesch.)

Lance un pont de papier sur l’acier qui miroite!

--Passe-moi deux ou trois grenadiers à cheval!

--Il faut une hauteur: prends le _Mémorial_!

--Là, Saint-Cyr!... Molitor, vainqueur de Bellegarde!

Et là, passant le pont...

(Depuis un instant Metternich est entré, et, debout derrière le duc qui,

dans le feu de l’action, s’est agenouillé devant la table pour mieux

arranger les soldats,--il suit les manœuvres.)

SCÈNE VII

LE DUC, PROKESCH, METTERNICH, puis UN LAQUAIS.

METTERNICH, tranquillement.

Passant le pont?

LE DUC, tressaille, et se retournant.

La Garde!

METTERNICH, regardant avec son lorgnon.

Alors, toute l’armée est française, aujourd’hui?

D’où vient qu’on ne voit pas d’Autrichiens?

LE DUC.

Ils ont fui.

METTERNICH.

Tiens! tiens!

(Il prend un des petits soldats, le retourne.)

Qui vous les a peinturlurés?

LE DUC, sèchement.

Personne.

METTERNICH.

C’est vous?... Vous abîmez les joujoux qu’on vous donne?

LE DUC, pâlissant.

Mais, Monsieur!...

(Metternich sonne. Un laquais paraît. C’est le même que tout à l’heure.)

METTERNICH, au laquais.

Emportez et jetez ces soldats!

On en rapportera de neufs.

LE DUC.

Je n’en veux pas!

Si j’en suis au joujou, du moins qu’il soit épique!

METTERNICH.

Quelle mouche, ou plutôt quelle abeille, vous pique?

LE DUC, marchant sur lui les poings crispés.

Sachez que l’ironie étant peu de mon gré...

LE LAQUAIS, qui emporte les soldats, en passant derrière le duc, bas et

vite.

Taisez-vous, Monseigneur, je vous les repeindrai.

METTERNICH, qui remontait, se retourne à la menace du duc, et avec

hauteur.

Plaît-il?

LE DUC, calmé subitement, avec une humilité forcée.

Rien.--Un moment d’humeur involontaire.

Pardonnez-moi...

(A part.)

J’ai quelqu’un là. Je peux me taire!

METTERNICH.

J’amenais justement votre ami.

LE DUC.

Mon ami?

METTERNICH.

Le maréchal Marmont.

PROKESCH, avec une indignation contenue.

Marmont!

METTERNICH, regardant Prokesch.

Il est parmi

Ceux qu’il me plaît de voir ici...

PROKESCH, entre ses dents.

J’aime à le croire.

METTERNICH.

Il est là.

LE DUC, très aimablement.

Mais qu’il vienne!

(Metternich sort. A peine la porte fermée, le duc s’abat dans le

fauteuil, et se cognant avec désespoir la tête contre la table.)

Ah! mon père!... la gloire!...

Les aigles!... le manteau!... le trône impérial!...

(On entend la porte se rouvrir. Il se redresse, immédiatement calme et

souriant, et très naturellement, à Marmont qui entre avec Metternich.)

Comment vous portez-vous, Monsieur le Maréchal?

METTERNICH, désirant emmener Prokesch.

Prokesch, venez un peu voir la chambre qu’habite

Le duc...

(Il lui prend le bras et l’emmène. Le duc et Marmont restent seuls.)

SCÈNE VIII

LE DUC, MARMONT, un instant METTERNICH et PROKESCH.

MARMONT, s’asseyant sur un signe du duc.

C’est, Monseigneur, ma dernière visite,

Car, sur lui, je n’ai plus à vous apprendre rien.

LE DUC.

C’est vraiment désolant; vous en parliez si bien!

MARMONT.

J’en ai fait un portrait fidèle à Votre Altesse.

LE DUC.

Fidèle!--Alors, plus rien?

MARMONT.

Plus rien.

LE DUC.

Sur sa jeunesse,

Plus aucun souvenir?

MARMONT.

Aucun.

LE DUC.

Résumons-nous:

Il fut très grand.

MARMONT.

Très grand.

LE DUC.

Mais, peut-être, sans vous,

Aurait-il...

MARMONT.

J’ai parfois empêché...

LE DUC.

Le désastre.

MARMONT, encouragé.

Dame! il avait le tort de trop croire...

LE DUC.

A son astre.

MARMONT, satisfait.

Nous nous rencontrons bien dans nos conclusions.

LE DUC.

Et ce fut, n’est-ce pas? comme nous le disions...

MARMONT, s’abandonnant tout à fait.

Ce fut un général, certes, considérable;

Mais enfin on ne peut pas dire...

LE DUC.

Misérable!

MARMONT, se levant.

Hein?

LE DUC.

Puisque j’ai fini de vous prendre aujourd’hui

Tout ce qui vous restait de souvenirs de lui,

Tout ce qui, malgré vous, en vous, était splendide,--

Je vous jette à présent,--puisque vous êtes vide.

MARMONT, blême.

Mais je...

LE DUC.

L’avoir trahi, duc de Raguse,--toi!

Oui vous vous disiez tous, je sais: «Pourquoi pas moi?»

En voyant empereur votre ancien camarade.

Mais toi! toi! qu’il aima depuis le premier grade!

--Car il t’aimait au point de rendre mécontents

Ses soldats!--toi qu’il fit maréchal à trente ans!...

MARMONT, rectifiant sèchement.

Trente-cinq!

LE DUC.

Et voilà! c’est le traître d’Essonnes!

Et pour dire: trahir! le peuple--tu frissonnes!--

Le peuple a fabriqué le verbe _raguser_!

(Se levant tout d’un coup et marchant sur lui.)

Ne vous laissez donc pas en silence accuser!

Répondez! Ce n’est plus le prince François-Charle,

C’est Napoléon Deux maintenant qui vous parle!

MARMONT, qui recule, bouleversé.

Mais on vient!... Metternich!... Je reconnais sa voix...

LE DUC, lui montrant la porte qui s’ouvre, fièrement.

Eh bien! trahissez-nous une seconde fois!

(Les bras croisés, il le brave du regard. Silence. Metternich reparaît

avec Prokesch.)

METTERNICH, traversant le fond avec Prokesch.

Ne vous dérangez pas. Causez! causez!... J’emmène

Prokesch, au fond du parc, voir la _Ruine Romaine_

Où j’organise un bal.--Dernier représentant

D’un monde qui mourra, dit-on, dans un instant,

J’aime assez que ce soit sur des ruines qu’on danse!

A demain...

(Ils sortent. Un temps.)

MARMONT, d’une voix sourde.

Monseigneur, j’ai gardé le silence.

LE DUC.

Il n’aurait plus manqué que vous ragusassiez!

MARMONT, saisissant une chaise.

Vous pouvez conjuguer ce verbe; je m’assieds.

LE DUC.

Comment?

MARMONT.

Je vous permets de conjuguer ce verbe,

Car vous avez été, tout à l’heure, superbe!

LE DUC.

Monsieur!...

MARMONT, haussant les épaules.

J’ai dit du mal de l’Empereur? j’en dis

Toujours... depuis quinze ans, c’est vrai: je m’étourdis!

Ne comprenez-vous pas que le duc de Raguse

Espère se trouver, à lui-même, une excuse?

--La vérité... c’est que je ne l’ai pas revu.

Si je l’avais revu, je serais revenu!

Bien d’autres l’ont trahi, croyant servir la France!

Mais ils l’ont tous revu! Voilà la différence!

Tous ils étaient repris!--et je le suis, ce soir!

LE DUC.

Pourquoi?

MARMONT, avec une brusque chaleur.

Mais parce que je viens de le revoir!

LE DUC, auquel échappe presque un cri de joie.

Comment?

MARMONT, tendant la main vers le duc.

Là, dans le front, dans la fureur du geste,

Dans l’œil étincelant!... Insultez-moi. Je reste.

LE DUC.

Ah!... tu réparerais un peu, si c’était vrai!

Et c’est toi, par ton cri, qui m’aurais délivré

De ce doute de moi, si triste, et qu’on exploite.

Quoi! malgré mon front lourd et ma poitrine étroite?...

MARMONT.

Je l’ai revu!

LE DUC.

D’espoir je suis réenvahi!

Je voudrais pardonner!--Pourquoi l’as-tu trahi?

MARMONT.

Ah! Monseigneur!...

LE DUC.

Pourquoi,--vous autres?

MARMONT, avec un geste découragé.

La fatigue!

(Depuis un instant, la porte du fond, à droite, s’est entr’ouverte sans

bruit, et on a pu apercevoir, dans l’entrebâillement, le laquais qui a

emporté les petits soldats, écoutant. A ce mot: _la fatigue_, il entre

et referme doucement la porte derrière lui, pendant que Marmont

continue, dans un accès de franchise.)

Que voulez-vous?... Toujours l’Europe qui se ligue!

Être vainqueur, c’est beau, mais vivre a bien son prix!

Toujours Vienne, toujours Berlin,--jamais Paris!

Tout à recommencer, toujours!... On recommence

Deux fois, trois fois, et puis... C’était de la démence!

A cheval sans jamais desserrer les genoux!

A la fin nous étions trop fatigués!

LE LAQUAIS, d’une voix de tonnerre.

Et nous?...

SCÈNE IX

LE DUC, MARMONT, FLAMBEAU.

LE DUC et MARMONT, se retournant et l’apercevant debout, au fond, les

bras croisés.

Hein?

LE LAQUAIS, descendant peu à peu vers Marmont.

Et nous, les petits, les obscurs, les sans-grades,

Nous qui marchions fourbus, blessés, crottés, malades,

Sans espoir de duchés ni de dotations;

Nous qui marchions toujours et jamais n’avancions;

Trop simples et trop gueux pour que l’espoir nous berne

De ce fameux bâton qu’on a dans sa giberne;

Nous qui par tous les temps n’avons cessé d’aller,

Suant sans avoir peur, grelottant sans trembler,

Ne nous soutenant plus qu’à force de trompette,

De fièvre, et de chansons qu’en marchant on répète;

Nous sur lesquels pendant dix-sept ans, songez-y,

Sac, sabre, tournevis, pierres à feu, fusil,

--Ne parlons pas du poids toujours absent des vivres!--

Ont fait le doux total de cinquante-huit livres;

Nous qui, coiffés d’oursons sous les ciels tropicaux,

Sous les neiges n’avions même plus de shakos;

Qui d’Espagne en Autriche exécutions des trottes;

Nous qui, pour arracher ainsi que des carottes

Nos jambes à la boue énorme des chemins,

Devions les empoigner quelquefois à deux mains;

Nous qui, pour notre toux n’ayant pas de jujube,

Prenions des bains de pied d’un jour dans le Danube;

Nous qui n’avions le temps, quand un bel officier

Arrivait, au galop de chasse, nous crier:

«L’ennemi nous attaque, il faut qu’on le repousse!»

Que de manger un blanc de corbeau, sur le pouce,

Ou vivement, avec un peu de neige, encor,

De nous faire un sorbet au sang de cheval mort;

Nous...

LE DUC, les mains crispées aux bras de son fauteuil, penché en avant,

les yeux ardents.

Enfin!...

LE LAQUAIS.

... qui, la nuit, n’avions pas peur des balles,

Mais de nous réveiller, le matin, cannibales;

Nous...

LE DUC, de plus en plus penché; s’accoudant sur la table, et dévorant

cet homme du regard.

Enfin!...

LE LAQUAIS.

... qui marchant et nous battant à jeun,

Ne cessions de marcher...

LE DUC, transfiguré de joie.

Enfin! j’en vois donc un!

LE LAQUAIS.

... Que pour nous battre,--et de nous battre un contre quatre,

Que pour marcher,--et de marcher que pour nous battre,

Marchant et nous battant, maigres, nus, noirs et gais...

Nous, nous ne l’étions pas, peut-être, fatigués?

MARMONT, interdit.

Mais...

LE LAQUAIS.

Et sans lui devoir, comme vous, des chandelles,

C’est nous qui cependant lui restâmes fidèles!

Aux portières du roi votre cheval dansait!...

(Au duc.)

De sorte, Monseigneur, qu’à la cantine où c’est

Avec l’âme qu’on mange et de gloire qu’on dîne...

Sa graine d’épinard ne vaut pas ma sardine!

MARMONT.

Quel est donc ce laquais qui s’exprime en grognard?

LE LAQUAIS, prenant la position militaire.

Jean-Pierre-Séraphin Flambeau, dit «le Flambard».

Ex-sergent grenadier vélite de la garde.

Né de papa breton et de maman picarde.

S’engage à quatorze ans, l’an VI, deux germinal.

Baptême à Marengo. Galons de caporal

Le quinze fructidor an XII. Bas de soie

Et canne de sergent trempés de pleurs de joie

Le quatorze juillet mil huit cent neuf,--ici,

--Car la garde habita Schœnbrunn et Sans-Souci!--

Au service de Sa Majesté Très Française.

Total des ans passés: seize; campagnes: seize.

Batailles: Austerlitz, Eylau, Somo-Sierra,

Eckmühl, Essling, Wagram, Smolensk... et cætera!

Faits d’armes trente-deux. Blessures: quelques-unes.

Ne s’est battu que pour la gloire, et pour des prunes.

MARMONT, au duc.

Vous n’allez pas ainsi l’écouter jusqu’au bout?

LE DUC.

Oui, vous avez raison, pas ainsi,--mais debout!

(Il se lève.)

MARMONT.

Monseigneur...

LE DUC, à Marmont.

Dans le livre aux sublimes chapitres,

Majuscules, c’est vous qui composez les titres,

Et c’est sur vous toujours que s’arrêtent les yeux!

Mais les mille petites lettres... ce sont eux!

Et vous ne seriez rien sans l’armée humble et noire

Qu’il faut pour composer une page d’histoire!

(A Flambeau.)

Ah! mon brave Flambeau, peintre en soldats de bois,

Quand je pense que je te vois depuis un mois,

Et que tu m’agaçais avec tes surveillances!...

FLAMBEAU, souriant.

Oh! nous sommes de bien plus vieilles connaissances!

LE DUC.

Nous?

FLAMBEAU, avançant sa bonne grosse figure.

Monseigneur ne me remet pas?

LE DUC.

Pas du tout!

FLAMBEAU, insistant.

Mais un jeudi matin! dans le parc de Saint-Cloud!...

--Le maréchal Duroc, la dame de service

Regardaient Votre Altesse user d’une nourrice

Si blanche, il m’en souvient, que j’en reçus un choc.

«Approche!» me cria le maréchal Duroc.

J’obéis. Mais j’étais troublé par trop de choses...

L’enfant impérial, les grandes manches roses

De la dame d’honneur, ce maréchal,--ce sein...

Bref, mon plumet tremblait à mon bonnet d’oursin.

Si bien qu’il intrigua les yeux de Votre Altesse.

Vous le considériez rêveusement... Qu’était-ce?

Et tout en lui faisant un rire plein de lait

Vous sembliez chercher si ce qu’il vous fallait

Admirer davantage en sa rougeur qui bouge,

C’était qu’elle bougeât, ou bien qu’elle fût rouge.

Soudain, m’étant penché, je sentis, inquiet,

Que vos petites mains tripotaient mon plumet.

Le maréchal Duroc me dit d’un ton sévère:

«Laissez faire Sa Majesté!» Je laissai faire.

J’entendais--ayant mis à terre le genou--

Rire le maréchal, la dame, et la nounou...

Et quand je me levai, toute rouge était l’herbe,

Et j’avais pour plumet un fil de fer imberbe.

«Je vais signer un bon pour qu’on t’en rende deux!»

Dit Duroc.--Je revins au quartier, radieux!

«Hé! psitt! là-bas! Qui donc m’a déplumé cet homme?»

Dit l’adjudant. Je répondis: «Le Roi de Rome.»

--Voilà comment je fis connaissance, un jeudi,

De Votre Majesté. Votre Altesse a grandi.

LE DUC.

Non, je n’ai pas grandi--c’est bien là ma tristesse!--

Puisque Sa Majesté n’est plus que Son Altesse.

MARMONT, bourru, à Flambeau.

Et qu’as-tu fait depuis que l’Empire est tombé?

FLAMBEAU, le toisant.

Je crois m’être conduit toujours comme un bon...

(Il va lâcher le mot, mais la présence du prince le retient, et il dit

seulement.)

B.

Je connais Solignac et Fournier-Sarlovèze,

Conspire avec Didier, en mai mil huit cent seize;

Complot raté; je vois exécuter Miard,

Un enfant de quinze ans, et David, un vieillard.

Je pleure. On me condamne à mort par contumace.

Bien. Je rentre à Paris sous un faux nom. Je casse,

Sous prétexte qu’il mit sa botte sur mes cors,

Un tabouret de bois sur un garde du corps.

Je préside des punchs terribles. Je dépense

Soixante sous par mois. Je garde l’espérance

Que l’Autre peut encor débarquer, dans le Var!

Je me promène, avec un chapeau bolivar.

Quiconque me regarde est traité de «vampire».

Je me bats trente fois en duel. Je conspire

A Béziers. Le coup rate. On me condamne à mort

Par contumace. Bon. Je m’affilie encor

Au complot de Lyon. On nous arrête en masse.

Je file. On me condamne à mort par contumace.

Et je rentre à Paris, où, comme par hasard,

Je me trouve fourré du complot du bazar.

Desnouettes (Lefèvre) étant en Amérique,

Je l’y joins: «Général, que fait-on?»--«On rapplique!»

Départ; naufrage; et comme un simple passager,

Voilà mon général noyé. Je sais nager,

Et je nage, en pleurant Lefèvre-Desnouettes...

Bon, très bien. Du soleil, des flots bleus, des mouettes,

Un navire, on me cueille... et je débarque, mûr

Pour aller prendre part au complot de Saumur.

Complot raté. Cour prévôtale. Je m’esbigne.

Le commandant Caron du cinquième de ligne

Conspirant à Toulon, j’y vole. Mais en vain,

Car nous bavardons trop chez un marchand de vin:

Tout rate. On me condamne à mort par contumace.

Je vais me dérouiller en Grèce la carcasse

Contre ces sales Turcs, que l’on écrabouillait!

Enfin je rentre en France, un matin de juillet;

Je vois faire un tas de pavés, j’y collabore;

Je me bats; et, le soir, le drapeau tricolore

Flotte au lieu du drapeau pâle de l’émigré.

Mais comme à ce drapeau, quelque chose, à mon gré,

Manquait encore, en haut de sa hampe infidèle,

--Vous savez, quelque chose, en or, qui bat de l’aile!--

Je pars pour un complot en Romagne. Il rata.

Une cousine à vous...

LE DUC, vivement.

Son nom?

FLAMBEAU.

Camerata!

Me prend pour professeur d’escrime...

LE DUC, comprenant tout.

Ah!...

FLAMBEAU.

En Toscane!

On conspire, en faisant du sabre et de la canne;

Un poste dangereux était à prendre ici,

On me donne de faux papiers, et me voici.

(Il se frotte les mains, rit silencieusement, et, clignant de l’œil:)

--Je suis là. Mais je vois, chaque jour, la comtesse.

J’ai trouvé, dans le parc, ce trou que votre Altesse

Creusa jadis avec son précepteur Colin

Pour jouer au petit Robinson;--moi, malin,

Je m’y cache; c’est un couloir à deux sorties,

L’une dans des fourmis, l’autre dans des orties;

J’attends; votre cousine, un album dans les mains,

Vient en touriste; et là, près des machins romains,

Elle sur un pliant, et moi dans de la glaise,

Elle ayant l’air de dessiner comme une Anglaise,

Et moi parlant du fond d’un trou comme un souffleur,--

Nous causons des moyens de vous faire empereur.

LE DUC, après un léger silence d’émotion.

Et pour un dévouement d’une suite pareille,

Que me demandes-tu?

FLAMBEAU.

De me tirer l’oreille.

LE DUC.

De?...

FLAMBEAU, gaiement.

Que peut demander un ex-grognard?

LE DUC, un peu troublé par sa familiarité soldatesque.

Un ex?...

FLAMBEAU.

J’attends!... Mais allez donc!... Oui... le pouce... et l’index...

(Le duc lui tire l’oreille, maladroitement, d’un geste, malgré lui,

hautain. Flambeau fait la moue.)

Ah! ce n’est pas ainsi, Monseigneur, qu’on la pince!

Vous, vous ne savez pas; vous,--vous êtes trop prince!

LE DUC, tressaillant.

Ah! tu crois?

MARMONT.

Maladroit, de lui dire ce mot!

FLAMBEAU.

Quand le prince est Français, c’est un demi-défaut!

LE DUC, anxieusement.

Mais... me sent-on Français dans ce palais d’Autriche?

FLAMBEAU.

Oh! oui!

(Regardant autour de lui.)

Vous n’allez pas ici. C’est lourd! C’est riche!

MARMONT.

Comment, tu vois ça, toi?

FLAMBEAU.

Mon frère est tapissier,

Et travaille, à Paris, pour Fontaine et Percier.

Ça veut nous imiter. Mais ils vous ont, tonnerre!

Un Louis-Quinze, ici,--qui n’est pas ordinaire!

Je ne suis pas un grand connaisseur, mais j’ai l’œil!

(Il saisit un fauteuil que sa large main enlève comme une plume, et

désignant le lourd bois doré, d’un goût allemand.)

Est-ce assez siroté, le bois de ce fauteuil!

(Il le repose, et montrant la tapisserie montée dans ce bois.)

Mais la tapisserie!... hein? ce goût!... ce mystère!...

Ça chante!... Ça sourit!... ça fiche tout par terre!

Pourquoi? Vous le savez: ce sont des Gobelins!

Et comme on voit que ça, c’est fait par des malins!

Ça jure, là-dedans, ce goût, cette élégance!...

--Vous aussi, Monseigneur, on vous a fait en France.

MARMONT, au duc.

Il faut y retourner!

FLAMBEAU.

Et sur la croix d’honneur

Venir faire remettre un petit empereur!

LE DUC.

Mais qui donc ont-ils mis à sa place?

FLAMBEAU.

Henri Quatre.

Dame! il fallait trouver quelqu’un qui sût se battre...

Mais, basta! l’Empereur Napoléon sourit

D’avoir, pour fausse barbe, un jour, le roi Henri!...

--Avez-vous jamais vu la croix?

LE DUC, mélancoliquement.

Dans des vitrines.

FLAMBEAU.

Monseigneur, il fallait voir ça sur des poitrines!

Là, sur le drap bombé, goutte de sang ardent

Qui descendait, et devenait, en descendant,

De l’or, et de l’émail, avec de la verdure...

C’était comme un bijou coulant d’une blessure.

LE DUC.

Ce devait être beau, mon ami, je le crois.

Sur ta poitrine, là.

FLAMBEAU.

Moi?... Je n’ai pas la croix!

LE DUC, sursautant.

Après ce que tu fis, modeste et grandiose?

FLAMBEAU.

Pour l’avoir, il fallait faire bien autre chose!

LE DUC.

Tu n’as pas réclamé?

FLAMBEAU, simplement.

Quand le petit Tondu

Ne donnait pas l’objet, c’est qu’il n’était pas dû.

LE DUC.

Eh bien! moi, sans pouvoir, sans titre, sans royaume,

Moi qui ne suis qu’un souvenir dans un fantôme!

Moi, ce duc de Reichstadt qui, triste, ne peut rien

Qu’errer sous les tilleuls de ce parc autrichien,

En gravant sur leurs troncs des N dans la mousse...

Passant qu’on ne regarde un peu que lorsqu’il tousse!

Moi qui n’ai même plus le plus petit morceau

De la moire rouge, hélas! dans mon berceau!

Moi dont ils ont en vain constellé l’infortune!

(Il montre les deux plaques de sa poitrine.)

Moi qui ne porte plus que deux croix au lieu d’Une!

Moi malade, exilé, prisonnier... je ne peux

Galoper sur le front des régiments pompeux

En jetant aux héros des astres!... mais j’espère,

J’imagine... il me semble enfin que, fils d’un père

Auquel un firmament a passé par les mains,

Je dois, malgré tant d’ombre et tant de lendemains,

Avoir au bout des doigts un peu d’étoile encore...

Jean-Pierre-Séraphin Flambeau, je te décore!

FLAMBEAU.

Vous?

LE DUC.

Dame! ce ruban n’est pas le vrai...

FLAMBEAU.

Le vrai,

C’est celui qu’on reçoit en pleurant.--J’ai pleuré.

MARMONT.

D’ailleurs, c’est à Paris que ça se légalise!

LE DUC.

Mais que faire pour y rentrer?

FLAMBEAU.

Votre valise!

LE DUC.

Hélas!

FLAMBEAU, rapidement.

Non! plus d’hélas!--C’est aujourd’hui le neuf;

Si vous voulez, le trente, être sur le Pont-Neuf,

Assistez--et, le trente, on reverra la Seine!--

Au bal que demain soir donne Népomucène.

LE DUC et MARMONT.

Qui?

FLAMBEAU.

Metternich (Clément-Lotaire-Wenceslas-

Népomucène). Allez au bal,--et plus d’hélas!

MARMONT.

Mais tu dis devant moi des choses bien secrètes!

FLAMBEAU, gaiement, l’enrôlant d’un geste.

Vous n’éventerez pas un complot--dont vous êtes!

LE DUC, avec un haut-le-corps.

Non! pas Marmont!

MARMONT.

Mais si! je m’en mets!

(A Flambeau.)

C’est égal,

Tu ne m’auras pas pris avec un madrigal!

Tu m’as fait tout à l’heure une sortie... outrée!

FLAMBEAU.

Oui, mais ça me faisait une jolie entrée.

MARMONT.

C’était très imprudent!

FLAMBEAU.

C’est vrai... mais mon défaut

C’est d’en faire toujours un peu plus qu’il ne faut!

Aux consignes, toujours, j’ajoute quelque chose:

J’aime me battre avec, à l’oreille, une rose!

Je fais du luxe!

MARMONT.

Donc, si la Camerata

Veut m’employer...

LE DUC, avec violence.

Non! pas Marmont!

FLAMBEAU.

Tara ta ta!

Laissez-le donc se racheter!

LE DUC.

Non!

MARMONT, à Flambeau.

J’ai des listes

Très bien faites!... Des mécontents, des royalistes,

L’ambassadeur Maison est un de mes amis!

FLAMBEAU, vivement.

Oh! il peut nous servir!

LE DUC, douloureusement.

Déjà des compromis!

(Avec désespoir.)

Non! non! je ne veux pas que Marmont se consacre...

MARMONT, saluant.

Je vous obéirai, Monsieur, après le sacre.

--Je vais voir de ce pas le maréchal Maison.

(Il sort.)

FLAMBEAU, fermant la porte, et redescendant.

Cette ancienne canaille a tout à fait raison.

SCÈNE X

LE DUC, FLAMBEAU.

L'Aiglon: Drame en six actes, en vers · 第 4 / 12 段