Gazan!

FANNY.

Suchet...

LE DUC.

Suchet!

FANNY.

... Faisaient remplir, par leurs canons, chaque intervalle,

Et dès le petit jour, la garde impériale...

Le rideau tombe.

ACTE II

LES AILES QUI BATTENT

Un an après, au palais de Schœnbrunn.

Le _Salon des Laques_.

Tous les murs sont couverts de vieilles laques anciennes dont les

luisants panneaux noirs illustrés de petits paysages, de kiosques,

d’oiseaux et de menus personnages d’or, s’encadrent de bois sculptés et

dorés, d’un lourd et somptueux rococo allemand. La corniche du plafond

est faite de petits morceaux de laque. Les portes sont en laque,--et les

trumeaux se composent d’un morceau de laque, plus précieux.

Au fond, entre deux panneaux de laque, une haute fenêtre à profonde

embrasure de laque. Ouverte, elle laisse voir son balcon qui découpe,

sur la clarté du parc, l’aigle noir à deux têtes, en fer forgé.

On voit largement le parc de Schœnbrunn:

Entre les deux murailles de feuillage taillé où s’enchâssent des

statues, s’étalent les dessins fleuris du jardin à la française; et

loin, tout au bout des parterres, plus loin que le groupe de marbre de

la pièce d’eau, au sommet d’une éminence gazonnée, silhouettant sur le

bleu ses arcades blanches, _la Gloriette_ monte dans le ciel.

Deux portes à droite; deux portes à gauche.

Entre les portes, deux lourdes consoles se faisant vis-à-vis. Et,

au-dessus des consoles, dans des boiseries dorées que surmonte la

couronne impériale, deux orgueilleux portraits d’ancêtres autrichiens.

Cette pièce sert de salon à l’appartement qu’habite le duc de Reichstadt

dans une aile du château. Les deux portes de gauche ouvrent sur sa

chambre, qui est celle-là même où Napoléon Ier coucha lorsque--deux

fois--il habita Schœnbrunn. Les deux portes de droite ouvrent sur

l’enfilade des salons que l’on traverse lorsqu’on vient du dehors.

Le prince s’est installé là pour travailler: grande table couverte de

livres, de papiers et de plans; une immense carte de l’Europe à moitié

déroulée. Autour de la table, plusieurs fauteuils empruntés à la

_Gobelin-zimmer_ voisine, médiocres bois dorés recouverts d’admirables

tapisseries.

Au premier plan, à gauche, un peu en biais, une psyché dont on ne voit

que le dos de laque noire.

Sur la console de gauche, pieusement rangés: un bonnet de grenadier

français, des épaulettes rouges, un sabre, une giberne, etc., et, appuyé

au mur, contre la console, un vieux fusil à bandoulière blanche, la

baïonnette au canon. Sur l’autre console, rien.

Dans un coin, sur un meuble, une énorme boîte. Un peu partout, des

livres, des armes de luxe, des cravaches, des fouets de chasse, etc.

Au lever du rideau, une dizaine de domestiques sont rangés sur une seule

ligne devant le comte de Sedlinsky. Il les interroge. Un huissier est

debout près de lui.

SCÈNE PREMIÈRE

SEDLINSKY, LES LAQUAIS, L’HUISSIER.

SEDLINSKY, assis dans un fauteuil.

C’est tout?

PREMIER LAQUAIS.

C’est tout.

SEDLINSKY.

Rien d’anormal?

DEUXIÈME LAQUAIS.

Rien d’anormal.

TROISIÈME LAQUAIS.

Il mange à peine.

QUATRIÈME LAQUAIS.

Il lit beaucoup.

CINQUIÈME LAQUAIS.

Il dort très mal.

SEDLINSKY, à l’huissier.

Es-tu sûr des valets de chambre de service?

L’HUISSIER.

Oh! ces messieurs, Monsieur le préfet de police,

Sont tous des policiers de carrière.

SEDLINSKY.

Merci.

(Il se lève pour sortir.)

Mais j’ai peur que le duc ne me surprenne ici.

PREMIER LAQUAIS.

Non. Le duc est sorti.

DEUXIÈME LAQUAIS.

Comme à son ordinaire.

TROISIÈME LAQUAIS.

En uniforme.

QUATRIÈME LAQUAIS.

Avec sa maison militaire.

L’HUISSIER.

On doit manœuvrer.

SEDLINSKY.

Donc... du flair, du tact.--Enfin,

Surveillez-le sans qu’il s’en doute.

L’HUISSIER, souriant.

Je suis fin.

SEDLINSKY.

Pas de zèle. Quand on fait du zèle, je tremble.

--Surtout, n’écoutez pas aux portes tous ensemble.

L’HUISSIER.

C’est un soin dont je n’ai chargé qu’un seul agent.

SEDLINSKY.

Lequel?

L’HUISSIER.

Le Piémontais.

SEDLINSKY.

Oui, très intelligent.

L’HUISSIER.

C’est lui que chaque soir je mets dans cette pièce,

Sitôt que dans sa chambre a passé Son Altesse.

(Il désigne à gauche, la porte de la chambre du duc.)

SEDLINSKY.

Il est là?

L’HUISSIER.

Non. La nuit ne pouvant fermer l’œil,

Le jour, quand le duc sort, il dort dans un fauteuil.

Il sera là sitôt le duc rentré.

SEDLINSKY.

Qu’il veille!

L’HUISSIER.

C’est compris.

SEDLINSKY, jetant un regard sur la table.

Les papiers?

L’HUISSIER, souriant.

Explorés.

SEDLINSKY, se penchant pour regarder sous la table.

La corbeille?

(Il s’agenouille vivement en voyant des petits bouts de papier sur le

tapis, autour de la corbeille.)

Des morceaux?...

(Il cherche à les réunir.)

C’est peut-être une lettre... De qui?

(Entraîné par la curiosité professionnelle il est tout à fait sous la

table, ramassant, cherchant à lire. A ce moment une porte, à droite,

s’ouvre, et le duc entre, suivi de sa maison militaire: général

Hartmann, capitaine Foresti, etc. Les laquais se rangent précipitamment.

Le duc est en uniforme: l’habit blanc boutonné à collet vert, les pattes

d’ours en argent sur les manches, un grand manteau blanc sur les

épaules. Bicorne noir au retroussis duquel est piquée une verte feuille

de chêne. Sur la poitrine, les deux plaques de Marie-Thérèse et de

Saint-Étienne. Se mêlant au ceinturon du sabre, la ceinture de soie,

jaune et noire, à gros glands. Bottes.)

SCÈNE II

LE DUC, SEDLINSKY, L’ARCHIDUCHESSE, LE DOCTEUR, FORESTI, DIETRICHSTEIN.

LE DUC, très naturellement, en jetant un coup d’œil sur les deux jambes

qui, seules, sortent de sous la table.

Tiens! comment allez-vous, monsieur de Sedlinsky?

SEDLINSKY, apparaissant stupéfiait, à quatre pattes.

Altesse!...

LE DUC.

Un accident. Excusez-moi. Je rentre.

SEDLINSKY, debout.

Vous m’avez reconnu, mais j’étais...

LE DUC.

A plat ventre.

Je vous ai reconnu tout de suite.

(Il voit l’archiduchesse qui entre vivement. Elle est en costume de

jardin, grand chapeau de paille; sous le bras, un album somptueusement

relié, qu’elle pose sur la table avec son ombrelle. Elle a l’air

inquiet.--Le duc, en la voyant entrer, énervé.)

Allons, bien!

On vous a dérangée...

L’ARCHIDUCHESSE.

On m’a dit...

LE DUC.

Ce n’est rien!

L’ARCHIDUCHESSE, lui prenant la main.

Cependant...

LE DUC, voyant Dietrichstein qui entre aussi, rapidement, l’air

préoccupé, amenant le docteur Malfatti.

Le docteur!... je ne suis pas malade!

(A l’archiduchesse.)

Rien. Un étouffement. J’ai quitté la parade:

J’ai trop crié, voilà!

(Au docteur, qui, pendant qu’il parle, lui tâte le pouls.)

Docteur, vous m’ennuyez!

(A Sedlinsky, qui profite de l’émotion générale pour gagner la porte.)

C’est très gentil à vous, de ranger mes papiers.

Vous me gâtez. Déjà vous m’aviez par tendresse,

Donné tous vos amis pour laquais.

SEDLINSKY, interdit.

Votre Altesse

Se figure?...

LE DUC, nonchalamment.

Et vraiment j’en serais très heureux,

Si le service était un peu mieux fait par eux,

Mais on m’habille mal, ma cravate remonte.

Enfin, je vous ferai remarquer, mon cher comte,

--Puisque c’est vous ici que regardent ces soins,--

Que depuis quelques jours mes bottes brillent moins.

(Il s’est assis, se dégantant, après avoir donné son sabre et son

chapeau à son ordonnance qui les emporte.--Un laquais a posé un plateau

de rafraîchissements sur la table.)

L’ARCHIDUCHESSE, voulant servir le duc.

Franz...

LE DUC, à Sedlinsky qui de nouveau gagnait la porte.

Vous ne prenez rien?

SEDLINSKY.

J’ai pris...

LE DOCTEUR.

Une couleuvre.

LE DUC, à un des officiers de sa maison.

Aux ordres, Foresti!

LE CAPITAINE FORESTI, s’avançant et saluant.

Mon colonel?

LE DUC.

Manœuvre

Après-demain.--Qu’on soit aux premiers feux du ciel

A Grosshofen.--Compris?--Va.

FORESTI.

Bien, mon colonel.

LE DUC, aux autres officiers.

Vous pouvez me laisser, Messieurs. Je vous salue.

(La maison militaire se retire. Sedlinsky va pour sortir avec les

officiers. Le duc le rappelle.)

Mon cher comte!...

(Sedlinsky revient. Le duc lui tend du bout des doigts une lettre qu’il

tire de son frac.)

Une encor que vous n’avez pas lue!...

(Sedlinsky remet, d’un air piqué, la lettre sur la table, et sort.)

DIETRICHSTEIN, au duc.

Je vous trouve, avec lui, d’une sévérité!

L’ARCHIDUCHESSE, à Dietrichstein.

Le duc n’a-t-il donc pas toute sa liberté?

DIETRICHSTEIN.

Oh! le prince n’est pas prisonnier, mais...

LE DUC.

J’admire

Ce _mais_! Sentez-vous tout ce que ce _mais_ veut dire?

Mon Dieu, je ne suis pas prisonnier, _mais_... Voilà.

_Mais_... Pas prisonnier, _mais_... C’est le terme. C’est la

Formule. Prisonnier?... Oh! pas une seconde!

_Mais_... il y a toujours autour de moi du monde.

Prisonnier!... croyez bien que je ne le suis pas!

_Mais_... s’il me plaît risquer, au fond du parc, un pas,

Il fleurit tout de suite un œil sous chaque feuille.

Je ne suis certes pas prisonnier, _mais_... qu’on veuille

Me parler privément, sur le bois de l’huis

Pousse ce champignon: l’oreille!--Je ne suis

Vraiment pas prisonnier, _mais_... qu’à cheval je sorte,

Je sens le doux honneur d’une invisible escorte.

Je ne suis pas le moins du monde prisonnier!

_Mais_... je suis le second à lire mon courrier.

Pas prisonnier du tout! _mais_... chaque nuit on place

A ma porte un laquais,--

(Montrant un grand gaillard grisonnant qui est venu reprendre le

plateau, et traverse le salon pour l’emporter.)

tenez, celui qui passe!--

Moi, le duc de Reichstadt, un prisonnier?... Jamais!

Un prisonnier!... Je suis un _pas-prisonnier-mais_.

DIETRICHSTEIN, un peu pincé.

J’approuve une gaieté... bien rare.

LE DUC.

Rarissime!

DIETRICHSTEIN, saluant pour prendre congé.

Votre Altesse...

LE DUC, gravement.

Sérénissime.

DIETRICHSTEIN.

Hein?

LE DUC.

... Ré-nis-sime!

On m’a donné ce titre, il m’est particulier:

Tâchez une autre fois de ne pas l’oublier!

DIETRICHSTEIN, saluant le duc.

Je vous laisse...

(Il sort.)

SCÈNE III

LE DUC, L’ARCHIDUCHESSE.

LE DUC, à l’archiduchesse, amèrement.

Sérénissime... hein? Admirable!...

(Il se jette dans un fauteuil, et remarquant l’album qu’elle a repris

sur la table.)

--Que portez-vous?

L’ARCHIDUCHESSE.

L’herbier de l’Empereur.

LE DUC.

Ah! diable!

L’herbier de mon grand-père!...

(Il le lui prend et l’ouvre sur ses genoux.)

L’ARCHIDUCHESSE.

Il me l’a, ce matin,

Prêté, Franz!

LE DUC, regardant l’herbier.

Il est beau.

L’ARCHIDUCHESSE, lui montrant une page.

Toi qui sais le latin,

Quel est ce monstre sec et noir?

LE DUC.

C’est une rose.

L’ARCHIDUCHESSE.

Franz, depuis quelque temps, vous avez quelque chose.

LE DUC, lisant.

_Bengalensis_.

L’ARCHIDUCHESSE.

Ah! oui!... du Bengale!

LE DUC, la félicitant.

Très bien.

L’ARCHIDUCHESSE.

Je vous trouve nerveux... Qu’avez-vous?

LE DUC.

Je n’ai rien.

L’ARCHIDUCHESSE.

Si! je sais! Votre ami Prokesch, l’enthousiaste

Confident d’un espoir que l’on trouve trop vaste,

Ils l’ont envoyé loin.

LE DUC.

Mais en revanche, ils m’ont

Procuré pour ami le maréchal Marmont,

Qui, méprisé là-bas, voyage... pour se faire

Complimenter ici d’avoir trahi mon père.

L’ARCHIDUCHESSE.

Chut!

LE DUC.

Et cet homme-là cherche en l’esprit du fils

A jeter sur le père...

(Avec un mouvement violent.)

Oh! je!...

(Se réprimant immédiatement, il regarde l’herbier, et dit en souriant.)

_Volubilis_.

L’ARCHIDUCHESSE.

Si je t’arrache une promesse, Ton Altesse

Est-elle résolue à tenir sa promesse?

LE DUC, lui baisant la main.

Ce que tu fus pour moi de tout temps m’y résout.

L’ARCHIDUCHESSE.

Puis, je t’ai fait un beau cadeau... pour le quinze août?

LE DUC, se levant, et désignant les objets posés sur la console, à

gauche.

Ces souvenirs, repris par vous dans un trophée

De l’archiduc...

(Il les touche, l’un après l’autre.)

... Briquet!--Bonnet dont fut coiffée

La Garde!...--Vieux fusil!...

(Mouvement d’effroi de l’archiduchesse.)

Non! il n’est pas chargé!...

Et surtout...

L’ARCHIDUCHESSE, vivement.

Chut!

LE DUC.

... surtout, cette chose que j’ai!...

(Mystérieusement.)

Je l’ai cachée...

L’ARCHIDUCHESSE, souriant.

Où donc, bandit?

LE DUC, montrant sa chambre.

Dans mon repaire.

L’ARCHIDUCHESSE. (C’est elle qui, maintenant assise, feuillette

l’herbier.)

Eh bien! donc, promets-moi...--Tu connais ton grand-père,

Sa douceur...

LE DUC, ramassant un papier tombé de l’herbier.

Qu’est-ce donc qui s’envole?... Un papier?

(Il lit:)

_Si les étudiants s’obstinent à crier

Que dans des régiments, tous, on les incorpore..._

(A l’archiduchesse.)

Vous disiez: sa douceur?...

L’ARCHIDUCHESSE, feuilletant l’herbier.

Oui, l’empereur t’adore.

Sa bonté...

LE DUC, ramassant un autre papier qui est tombé de l’herbier.

Qu’est-ce encor?...

(Il lit.)

_Puisqu’on s’est révolté,

Ordre à nos cuirassiers de charger..._

(A l’archiduchesse.)

Sa bonté?...

L’ARCHIDUCHESSE, nerveusement.

Il ne peut pas aimer l’esprit nouveau, le trouble!

Mais c’est un excellent vieil homme.

LE DUC.

Oui, c’est vrai: double!

(Refermant l’herbier.)

Fleurettes d’où pourtant, sentences, vous tombiez,

Le bon empereur Franz ressemble à ses herbiers!

--D’ailleurs on l’aime!... Il sait se rendre populaire.

--Je l’aime bien.

L’ARCHIDUCHESSE.

Il peut, pour ta cause, tout faire!

LE DUC.

Ah! s’il voulait!...

L’ARCHIDUCHESSE.

Promets de ne t’enfuir jamais

Qu’après avoir tenté près de lui...

LE DUC, lui tendant la main.

Je promets.

L’ARCHIDUCHESSE, après avoir topé, respirant, comme rassurée.

Ça, c’est gentil!...

(Et gaiement.)

Il faut que je te récompense!

LE DUC, souriant.

Vous, ma tante?

L’ARCHIDUCHESSE.

Ah! on a sa petite influence!

Cet étonnant Prokesch dont on vous a privé...

J’ai tant dit!... J’ai tant fait!... Bref,--il est arrivé!

(Elle frappe trois fois le parquet de son ombrelle. La porte s’ouvre.

Prokesch paraît.)

LE DUC, courant vers Prokesch.

Vous!--Enfin!...

(L’archiduchesse s’esquive discrètement pendant que les deux amis

s’étreignent.)

SCÈNE IV

LE DUC, PROKESCH.

PROKESCH, à mi-voix, regardant autour de lui avec méfiance.

Chut! on peut écouter!

LE DUC, tranquillement, à voix haute.

On écoute.

Mais on ne redit rien, jamais.

PROKESCH.

Quoi?

LE DUC.

Dans le doute,

J’ai proféré, pour voir, des mots séditieux:

On n’a rien répété jamais.

PROKESCH.

C’est curieux!

LE DUC.

Je crois que l’écouteur que la police paye

Lui vole son argent et qu’il est dur d’oreille.

PROKESCH, vivement.

Et la Comtesse?--Rien de nouveau?

LE DUC.

Rien!

PROKESCH.

Oh!

LE DUC, avec désespoir.

Rien!

Elle m’oublie!... ou bien, on l’a surprise!... ou bien...

--Oh! l’an passé, n’avoir pas fui, quelle folie!...

Non! j’ai bien fait... je suis plus prêt!--mais on m’oublie!...

PROKESCH.

Chut!...

(Il regarde autour de lui.)

Vous travaillez là? C’est charmant!

LE DUC.

C’est chinois.

--Oh! ces oiseaux dorés! oh! ces magots sournois

Tapissant tout le mur de sourires à claques!

Ils me logent ici, dans le Salon des Laques,

Pour que sur le fond noir de ce sombre décor,

Mon uniforme blanc ressorte mieux encor!

PROKESCH.

Prince!

LE DUC, allant et venant, avec agitation.

Ils ont composé de sots mon entourage!

PROKESCH.

Que faites-vous ici, depuis six mois?

LE DUC.

Je rage.

PROKESCH, remonté vers le balcon.

Je ne connaissais pas Schœnbrunn.

LE DUC.

C’est un tombeau!

PROKESCH, regardant.

La Gloriette, au fond, sur le ciel, c’est très beau!

LE DUC.

Oui, pendant que mon cœur de gloire s’inquiète,

J’ai ce diminutif, là-bas: la Gloriette!

PROKESCH, redescendant.

Vous avez tout le parc pour monter à cheval.

LE DUC.

Le parc est trop petit!

PROKESCH.

Vous avez tout le val!

LE DUC.

Le val est trop petit pour que l’on y galope!

PROKESCH.

Et que vous faut-il donc pour galoper?

LE DUC.

L’Europe!

PROKESCH, voulant le calmer.

Chut!

LE DUC.

Et quand je relève un front éclaboussé

De gloire par mon livre, et lorsque du passé

Je ressors ébloui, quand je ferme Plutarque,

Quand je saute, ô César, en pleurant, de ta barque,

Quand je quitte mon père, Alexandre, Annibal...

UN LAQUAIS, paraissant à une porte de gauche.

Quel habit Monseigneur mettra-t-il pour le bal?

LE DUC, à Prokesch.

Voilà!

(Au laquais, violemment.)

Je ne sors pas!

(Le laquais disparaît.)

PROKESCH, qui feuillette des livres, sur la table.

On vous laisse tout lire?...

LE DUC.

Tout!... Il est loin le temps où Fanny, pour m’instruire,

Apprenait des récits par cœur!--Plus tard j’obtins

Que quelqu’un me passât des livres clandestins.

PROKESCH, souriant.

La bonne archiduchesse?

LE DUC.

Oui. Chaque jour, un livre.

Dans ma chambre, le soir, je lisais: j’étais ivre.

Et puis, quand j’avais lu, pour cacher le délit,

Je lançais le volume en haut du ciel-de-lit!

Les livres s’entassaient dans ce creux d’ombre noire,

Si bien que je dormais sous un dôme d’Histoire.

Et, le jour, tout cela restait tranquille, mais

Tout cela s’éveillait dès que je m’endormais;

De ces pages, alors, qui les pressaient entre elles,

Les batailles sortaient en s’étirant les ailes!

Des feuilles de laurier pleuvaient sur mes yeux clos;

Austerlitz descendait tout le long des rideaux;

Iéna se suspendait au gland qui les relève,

Pour se laisser tomber, tout d’un coup, dans mon rêve!

--Or, un jour que chez moi, Metternich gravement,

Me racontait mon père, à sa guise!... au moment

Où, très doux, j’avais l’air tout à fait de le croire,

Voilà mon baldaquin qui croule sous la gloire!

Cent livres, dans ma chambre, agitent un seul nom

En battant des feuillets!

PROKESCH.

Metternich bondit?

LE DUC.

Non.

Calme, il me dit, avec son sourire d’évêque:

«Pourquoi placer si haut votre bibliothèque?»

Et sortit... Depuis lors, je lis ce que je veux.

PROKESCH, désignant un volume.

Même _Le Fils de l’homme_?

LE DUC.

Oui.

PROKESCH.

Ce livre odieux?

LE DUC.

Oui. Ce livre français--car la haine est injuste!--

Prétend qu’on m’empoisonne, et parle de Locuste.

Mais, France, s’il se meurt, ton prince impérial,

Pourquoi diminuer la beauté de son mal?

Ce n’est pas d’un poison grossier de mélodrame

Que le duc de Reichstadt se meurt: c’est de son âme!

PROKESCH.

Monseigneur!

LE DUC.

De mon âme et de mon nom!... ce nom

Dans lequel il y a des cloches, du canon,

Et qui tonne, sans cesse, et sonne des reproches

A ma langueur, avec son canon et ses cloches!

Salves et carillons, taisez-vous!--Du poison?

Comme si j’en avais besoin dans ma prison!

(Il est remonté vers la fenêtre.)

Oh! vouloir à l’histoire ajouter des chapitres,

Et puis n’être qu’un front qui se colle à des vitres!

(Il redescend vers Prokesch.)

Je tâche d’oublier, quelquefois.--Quelquefois

Je m’élance à cheval, éperdument. Je bois

Le vent; je ne suis plus qu’un désir d’aller vite,

De crever mon cheval et mon rêve; j’évite

De regarder courir au loin les peupliers

Pareils à des bonnets penchés de grenadiers;

Je vais; je ne sais plus quel est mon nom; je hume

Avec enivrement la forte odeur d’écume,

De poussière, de cuir, de gazon écrasé;

Enfin, vainqueur du rêve, heureux, brisé, grisé,

J’arrête mon cheval au bord d’un champ de seigle,

Lève les yeux au ciel,--et vois passer un aigle!

(Il tombe assis,--reste un instant accoudé sur la table, la tête dans

ses mains.--Puis, d’une voix plus sourde:)

--Encor, si je pouvais en moi-même avoir foi!

(Il lève sur Prokesch un regard d’angoisse.)

Vous qui me connaissez, que pensez-vous de moi?

Ah! Prokesch! Si j’étais ce qu’on dit que nous sommes,

Que nous sommes souvent, nous, les fils de grands hommes!

Ce doute, avec des mots, Metternich l’entretient!

Il a raison,--et c’est son devoir d’Autrichien!--

J’ai froid quand, pour y prendre un mot de sa manière,

Il ouvre son esprit comme une bonbonnière!

--Vous, dites-moi quelle est au juste ma valeur?

Vous qui me connaissez... puis-je être un empereur?

(Avec désespoir.)

Que de ce front, mon Dieu, la couronne s’écarte,

Si sa pâleur n’est pas celle d’un Bonaparte!

PROKESCH, ému.

Prince...

LE DUC.

Répondez-moi! Dois-je me dédaigner?

Parlez-moi franchement: que suis-je?--Pour régner,

Ai-je le front trop lourd et les poignets trop minces?--

Que pensez-vous de moi?

PROKESCH, gravement, lui prenant les deux mains.

Prince, si tous les princes

Connaissaient ces tourments, ces doutes, ces effrois,

Il n’y aurait jamais que d’admirables rois.

LE DUC, avec un cri de joie, l’embrassant.

Merci, Prokesch!--Ah! ce seul mot me réconforte!

--Travaillons, mon ami!

SCÈNE V

LE DUC, PROKESCH, puis THÉRÈSE.

(Un laquais entre, pose sur la table un plateau avec des lettres, et

sort. C’est celui que le duc a désigné tout à l’heure comme le gardant

la nuit, l’homme que l’huissier a appelé le Piémontais.)

PROKESCH.

Le courrier qu’on apporte.

(Il montre les lettres au duc.)

Beaucoup de lettres.

LE DUC.

Oui... de femmes. Celles-là,

On les laisse arriver.

PROKESCH.

Que de succès!

LE DUC.

Voilà

Ce que c’est que d’avoir l’auréole fatale!

(Il prend une lettre que Prokesch lui passe, décachetée.)

«_Dans votre loge, hier, comme vous étiez pâle!..._»

Je déchire.

(Il déchire, et en prend une autre.)

«_Oh! ce front qui..._» Je déchire.

(Il déchire, et Prokesch lui en passe une troisième.)

«_Hier

Je vous vis, à cheval, passer sur le Prater..._»

Je déchire.

(Même jeu.)

PROKESCH.

Toujours?

LE DUC, prenant encore une lettre.

«_Prince, votre jeunesse,

Votre inexpérience..._» Ah! c’est la chanoinesse!

--Je déchire.

(La porte s’ouvre doucement, et Thérèse paraît.)

THÉRÈSE, timidement.

Pardon...

LE DUC, se retournant à sa voix.

Petite Source, vous?

THÉRÈSE.

Mais pourquoi donc toujours ce surnom?

LE DUC.

Il est doux.

Il est pur. Il vous va.

THÉRÈSE.

Je pars demain pour Parme.

Votre mère m’emmène.

LE DUC, avec un sourire forcé.

Essuyons une larme!

THÉRÈSE, tristement.

Parme!...

LE DUC.

C’est le pays des violettes.

THÉRÈSE.

Oui...

LE DUC.

Si ma mère ne le sait pas, dites-le-lui!

THÉRÈSE.

Oui, Monseigneur.--Adieu.

(Elle remonte lentement pour sortir.)

LE DUC.

Reprenez votre course,

Petite Source!

THÉRÈSE, s’arrêtant.

Mais... pourquoi «Petite Source»?

LE DUC.

Mais parce qu’elle m’a rafraîchi bien des fois,

L’eau qui dort dans vos yeux et court dans votre voix.

--Adieu...

THÉRÈSE remonte, puis, sur le seuil, comme attendant, espérant encore.

Vous n’avez pas autre chose à me dire?

LE DUC.

Pas autre chose.

THÉRÈSE.

Adieu, Monseigneur...

(Elle sort.)

LE DUC.

Je déchire.

SCÈNE VI

LE DUC, PROKESCH.

PROKESCH.

Oh! je vois!

LE DUC, rêveur.

Elle m’aime... et j’aurais pu vraiment...

(Changeant de ton.)

--Mais faisons de l’histoire et non pas du roman!

Travaillons... Reprenons notre cours de tactique.

PROKESCH, déroulant un papier qu’il a apporté et l’appliquant sur la

table.

Je vous soumets un plan. Faites-m’en la critique.

LE DUC, débarrassant la grande table, écartant les livres et les armes

pour ménager un champ de bataille.

Attends! Prends-moi d’abord--là, dans ce coin, tu vois?--

La grande boîte où sont tous mes soldats de bois!

Ma démonstration, je vais bien mieux la faire

Avec notre petit échiquier militaire.

PROKESCH, apportant au duc la boîte de soldats.

Prouvez-moi que ce plan est des plus hasardeux.

LE DUC, posant la main sur la boîte, dans un retour de mélancolie.

Voilà donc les soldats de Napoléon Deux!

PROKESCH, avec reproche.

Prince!...

LE DUC.

La surveillance est tellement étroite,

Que même mes soldats--tu peux ouvrir la boîte!--

Que même mes soldats de bois sont Autrichiens!

--Passe-m’en un.--Posons notre aile gauche...

(Il prend sans le regarder le soldat que lui passe Prokesch, cherchant

de l’œil sa place sur la table, le pose, et, brusquement, le voyant.)

Tiens!

PROKESCH.

Quoi donc?

LE DUC, avec stupeur, reprenant le soldat et le regardant.

Un grenadier de la garde!

(Prokesch lui en passe un autre.)

Un vélite!

(A chaque soldat que lui passe Prokesch.)

Un guide!--Un cuirassier!--Un gendarme d’élite!

--Ils sont tous devenus Français! On a repeint

Chacun de ces petits combattants de sapin!

(Il se précipite vers la boîte, et les sort lui-même avec un

émerveillement croissant.)

Français!--Français!--Français!

PROKESCH.

Quel est donc ce prodige?

LE DUC.

Quelqu’un les a repeints et resculptés, te dis-je!

PROKESCH.

Quelqu’un?

LE DUC.

Et ce quelqu’un... est un soldat!

PROKESCH.

Pourquoi?

LE DUC, lui faisant regarder de près les petits soldats.

L'Aiglon: Drame en six actes, en vers · 第 3 / 12 段