(Il la regarde encore.)

C’est une Bonaparte... et nous nous ressemblons.

--Oui, mais elle n’a pas, elle, les cheveux blonds!...

MARIE-LOUISE, se dirigeant vers son appartement, à l’essayeuse.

Nous allons essayer par là. Venez ma fille.

(A son fils, avec enthousiasme.)

--Ah! Franz, c’est à Paris seulement qu’on habille!

LE DUC.

Oui, ma mère.

MARIE-LOUISE, avant de sortir, toute frémissante.

Aimez-vous le goût parisien?

LE DUC, très gravement.

A Paris, en effet, on vous habillait bien.

(Marie-Louise, Scarampi et la demoiselle entrent dans l’appartement de

Marie-Louise emportant les robes à essayer.)

SCÈNE X

LE DUC, LE JEUNE HOMME; puis, un instant, LA COMTESSE CAMERATA.

LE DUC, dès que la porte s’est refermée, se tournant vers le jeune

homme, avidement.

Vous, qui donc êtes-vous?

LE JEUNE HOMME, très romantique.

Qu’importe? un anonyme...

Las de vivre en un temps qui n’a rien de sublime,

Et de fumer sa pipe en parlant d’idéal.

Ce que je suis? Je ne sais pas. Voilà mon mal.

Suis-je? Je voudrais être,--et ce n’est pas commode.

Je lis Victor Hugo. Je récite son _Ode

A la Colonne_. Je vous conte tout cela

Parce que tout cela, mon Dieu, c’est toute la

Jeunesse! Je m’ennuie avec extravagance;

Et je suis, Monseigneur, artiste et Jeune France.

De plus, carbonaro, pour vous servir. L’ennui

Ne me laissant jamais deux minutes sans lui,

J’ai porté des gilets plus ou moins écarlates,

Et je me suis distrait avec ça: les cravates,

J’y fus très compétent. Voilà pourquoi d’ailleurs

On me charge aujourd’hui de jouer les tailleurs.

J’ajoute, pour poser en pied mon personnage,

Que je suis libéral et basiléophage.

--Ma vie et mon poignard, Altesse, sont à vous.

LE DUC, un peu surpris.

Monsieur, vous me plaisez, mais vos propos sont fous.

LE JEUNE HOMME, après un sourire, plus simple.

Ne me jugez pas trop sur ce qu’ils ont d’étrange;

Un besoin d’étonner, malgré moi, me démange;

Mais sincère est le mal dont je me sens ronger,

Et qui me fait chercher cet oubli: le danger!

LE DUC, rêveur.

Un mal?

LE JEUNE HOMME.

Un grand dégoût frémissant...

LE DUC.

L’âme lourde...

LE JEUNE HOMME.

Des élans retombants...

LE DUC.

L’inquiétude sourde...

La mauvaise fierté de ce que nous souffrons...

L’orgueil de promener le plus pâle des fronts...

LE JEUNE HOMME.

Monseigneur!

LE DUC.

Le dédain de ceux qui peuvent vivre

Satisfaits...

LE JEUNE HOMME.

Monseigneur!

LE DUC.

Le doute...

LE JEUNE HOMME.

Dans quel livre,

Vous si jeune, avez-vous appris le cœur humain?

C’est là ce que je sens!

LE DUC.

Donne-moi donc la main.

Puisque comme un jeune arbre, ami, que l’on transplante,

Emporte sa forêt dans sa sève ignorante,

Et, quand souffrent au loin ses frères, souffre aussi,

Sans rien savoir de vous, moi, j’ai tout seul, ici,

Senti monter du fond de mon sang le malaise

Dont souffre en ce moment la jeunesse française!

LE JEUNE HOMME.

Je crois que notre mal est le vôtre plutôt;

Car d’où tombe sur vous ce trop pesant manteau?

--Enfant à qui d’avance on confisqua la gloire,

Prince pâle, si pâle en la cravate noire,

De quoi donc êtes-vous pâle?

LE DUC.

D’être son fils!

LE JEUNE HOMME.

Eh bien! faibles, fiévreux, tourmentés par jadis,

Murmurant comme vous: Que reste-t-il à faire?...

Nous sommes tous un peu les fils de votre père.

LE DUC, lui mettant la main sur l’épaule.

Vous êtes ceux de ses soldats: c’est aussi beau!

Et ce n’est pas un moins redoutable fardeau...

Mais cela m’enhardit. Je peux parfois me dire:

Ils ne sont que les fils des héros de l’Empire,

Ils se contenteront du fils de l’Empereur.

(A ce moment, la porte de l’appartement de Marie-Louise s’ouvre, et la

comtesse Camerata entre, feignant de chercher quelque chose.)

LA COMTESSE, à voix très haute.

Pardon! L’écharpe?...

(Bas.)

Chut! Je vends avec fureur!

LE DUC, à mi-voix, rapidement.

Merci!

LA COMTESSE, de même.

Mais j’aimerais mieux vendre des épées!

C’est vexant de parler la langue des poupées!

LE DUC.

Belliqueuse, je sais!

LA VOIX DE MARIE-LOUISE, dehors.

Cette écharpe?

LA COMTESSE, haussant la voix.

Je la

Cherche!

LE DUC, lui prenant la main, bas.

Il paraît que dans cette fine main-là

La cravache...

LA COMTESSE, de même, riant.

J’adore un cheval qui se cabre!

LE DUC.

Vous faites du fleuret, paraît-il?

LA COMTESSE.

Et du sabre!

LE DUC.

Prête à tout?

LA COMTESSE, criant, vers la porte restée entr’ouverte.

Mais vraiment je la cherche partout!

(Bas, au duc.)

Prête pour Ton Altesse Impériale, à tout!

LE DUC.

Cousine, vous avez le cœur d’une lionne!

LA COMTESSE.

Et je porte un beau nom.

LE DUC.

Lequel?

LA COMTESSE.

Napoléone!

LA VOIX DE SCARAMPI, dehors.

Vous ne la trouvez pas?

LA COMTESSE, haut.

Non!

LA VOIX DE MARIE-LOUISE, impatientée.

Sur le clavecin!

LA COMTESSE, vite, bas, s’éloignant du duc.

Je me sauve! Causez de notre grand dessein!

(Poussant un cri comme si elle trouvait l’écharpe, qu’elle tire de son

corsage où elle l’avait cachée.)

Ah! enfin!

(La voix de SCARAMPI.)

Vous l’avez?

LA COMTESSE.

Elle était sur la harpe!

(Elle entre dans la chambre, en disant:)

Alors, vous comprenez, on fronce cette écharpe...

(La porte se ferme.)

LE JEUNE HOMME, ardemment, au duc.

Eh bien! acceptez-vous?

LE DUC, calme.

Ce que je comprends mal,

C’est ce bonapartisme aigu d’un libéral.

LE JEUNE HOMME, riant.

C’est vrai, républicain...

LE DUC.

Vous m’arrivez, en somme,

Par un détour!

LE JEUNE HOMME.

Tout chemin mène au Roi de Rome!

Mon rouge, que j’ai cru solidement vermeil,

A déteint...

LE DUC, ironique.

Ce fut un déjeuner de soleil.

LE JEUNE HOMME.

D’Austerlitz!--Oui, l’histoire à la tête nous monte.

Les batailles qu’on ne fait plus, on les raconte;

Et le sang disparaît, la gloire seule luit!

Si bien qu’avec un I majuscule, Il, c’est Lui!

C’est maintenant qu’il fait ses plus belles conquêtes:

Il n’a plus de soldats, mais il a les poètes!

LE DUC.

Bref?

LE JEUNE HOMME.

Bref,--les temps bourgeois,--ce dieu qu’on exila,

Vous,--votre sort touchant,--notre ennui,--tout cela...

Je me suis dit...

LE DUC.

Vous vous êtes dit, en artiste,

Que ce serait joli d’être bonapartiste.

LE JEUNE HOMME, démonté.

Hein?--Mais... vous acceptez?

LE DUC.

Non.

LE JEUNE HOMME.

Quoi?

LE DUC.

J’écoutais bien.

Et vous étiez charmant quand vous parliez, mais rien

Ne fut dans votre voix la France toute pure:

Il y avait la mode et la littérature!

LE JEUNE HOMME, se désolant.

J’ai maladroitement rempli ma mission!

Si la comtesse, là, pouvait vous parler...

LE DUC.

Non!

J’aime dans son regard cette audace qui brille,

Mais ce n’est pas la France, elle,--c’est ma famille!

--Quand vous me revoudrez... plus tard... une autre fois...

Que votre appel soit fait par une de ces voix

Où l’âme populaire, avec rudesse, tremble!

Mais, jeune byronien,--âme qui me ressemble!--

Rien ne m’eût décidé, ce soir; sois sans regret:

Car, pour être empereur, je ne me sens pas prêt!

SCÈNE XI

LES MÊMES, LA COMTESSE, puis DIETRICHSTEIN.

LA COMTESSE, qui sort de chez Marie-Louise et entend ces derniers mots,

saisie.

Vous, pas prêt?

(Elle se retourne et, vivement, parlant par la porte entre-bâillée à

Marie-Louise et Scarampi invisibles.)

C’est compris!... non! restez!... Je me sauve...

Pour le bal de ce soir, la blanche, pas la mauve!

(Fermant la porte et descendant vers le duc.)

Pas prêt! Que vous faut-il?

LE DUC.

Un an de rêve obscur,

De travail.

LA COMTESSE, farouche.

Viens régner!

LE DUC.

Non! mon front n’est pas mûr!

LA COMTESSE.

La couronne suffit pour mûrir une tempe!

LE DUC, montrant sa table de travail.

Oui, la couronne d’or qui tombe d’une lampe!

LE JEUNE HOMME.

C’est que l’occasion...

LE DUC, se retournant, avec hauteur.

Plaît-il? l’occasion?

Serait-ce le tailleur qui reparaît?

LA COMTESSE.

Mais...

LE DUC, fermement.

Non!

J’aurai la conscience à défaut de génie:

Je vous demande encor trois cents nuits d’insomnie!

LE JEUNE HOMME, désespéré.

Mais il va confirmer tous les bruits, ce refus!

LA COMTESSE.

On prétend que jamais avec nous tu ne fus!

LE JEUNE HOMME.

Vous êtes Jeune France, on vous croit Vieille Autriche.

LA COMTESSE.

On dit qu’on affaiblit ton esprit!

LE JEUNE HOMME.

Qu’on vous triche

Sur ce qu’on vous apprend!

LA COMTESSE.

Et que tu ne sais pas

L’histoire de ton père!...

LE DUC, sursautant.

On dit cela, là-bas?

LE JEUNE HOMME.

Que leur répondrons-nous?

LE DUC, violemment.

Répondez-leur...

(A ce moment une porte s’ouvre. Dietrichstein paraît. Le duc, se

retournant vers lui très naturellement:)

Cher comte?

DIETRICHSTEIN.

C’est d’Obenaus.

LE DUC.

Pour mon cours d’histoire?--Qu’il monte.

(Dietrichstein sort. Le duc montrant au jeune homme et à la comtesse les

vêtements épars.)

Mettez le plus de temps possible à tout plier,

Et tâchez dans ce coin de vous faire oublier!

(Voyant Dietrichstein rentrer avec d’Obenaus, à d’Obenaus:)

Bonjour, mon cher baron.

(Négligemment, à la comtesse et au jeune homme, en leur montrant un

paravent.)

Achevez, là derrière,

Vos paquets!...

(A d’Obenaus.)

Mon tailleur...

D’OBENAUS.

Ah!

LE DUC.

Et la couturière

De la duchesse...

D’OBENAUS.

Ah! ah!

LE DUC.

Vous gênent-ils?

D’OBENAUS, qui s’est assis derrière la table avec Dietrichstein.

Non, non!

SCÈNE XII

LE DUC DIETRICHSTEIN, D’OBENAUS, et, derrière le paravent, LA COMTESSE

et LE JEUNE HOMME, qui, tout en refaisant silencieusement leurs paquets,

écoutent.

LE DUC, s’asseyant en face des professeurs.

Messieurs, je suis à vous. Je taille mon crayon

Pour noter quelque date ou bien quelque pensée.

D’OBENAUS.

Reprenons la leçon où nous l’avons laissée.

--Nous étions en mil huit cent cinq.

LE DUC, taillant son crayon.

Parfaitement.

D’OBENAUS.

Donc, en mil huit cent six...

LE DUC.

Aucun événement

N’avait marqué l’année, alors?

D’OBENAUS.

Hein? quelle année?

LE DUC, soufflant la poudre de mine de plomb tombée sur son papier.

Mil huit cent cinq.

D’OBENAUS.

Pardon... J’ai cru... La Destinée

Fut cruelle au bon droit. Sur ces heures de deuil,

Nous ne jetterons donc qu’un rapide coup d’œil.

(Se lançant vite dans une grande phrase.)

--Quand le penseur s’élève aux sommets de l’Histoire...

LE DUC.

Donc, en mil huit cent cinq, Monsieur, rien de notoire?

D’OBENAUS.

Un grand fait, Monseigneur, que j’allais oublier:

La restauration du vieux calendrier.

--Un peu plus tard, ayant provoqué l’Angleterre,

L’Espagne...

LE DUC, doucement.

Et l’Empereur, Monsieur?

D’OBENAUS.

Lequel?

LE DUC.

Mon père.

D’OBENAUS, évasif.

Il...

LE DUC.

Il n’avait donc pas quitté Boulogne?

D’OBENAUS.

Oh! Si!

LE DUC.

Où donc était-il?

D’OBENAUS.

Mais... justement... par ici.

LE DUC, l’air étonné.

Tiens!

DIETRICHSTEIN, vivement.

Il s’intéressait beaucoup à la Bavière...

D’OBENAUS, voulant continuer.

Au traité de Presbourg, le vœu de votre père

Fut en cela conforme à celui des Habsbourg...

LE DUC.

Qu’est-ce que c’est que ça, le traité de Presbourg?

D’OBENAUS, doctoralement vague.

C’est l’accord, Monseigneur, par lequel se termine

Toute une période...

LE DUC.

Ah!

(Regardant son crayon.)

J’ai cassé ma mine!

D’OBENAUS.

En l’an mil huit cent sept...

LE DUC.

Déjà?

(Il a retaillé tranquillement son crayon.)

Là, ça va bien.

--Quelle drôle d’époque!... il ne se passe rien.

D’OBENAUS.

Si, Monseigneur! Prenons la maison de Bragance:

Le roi...

LE DUC, de plus en plus doux.

Mais l’Empereur, Monsieur?

D’OBENAUS.

Lequel?

LE DUC.

De France.

D’OBENAUS.

Rien de très important jusqu’en mil huit cent huit;

Signalons en passant le traité de Tilsitt...

LE DUC, ingénument.

Mais on ne faisait donc que des traités?

D’OBENAUS, voulant continuer.

L’Europe...

LE DUC.

Ah! oui, vous résumez!

D’OBENAUS.

Oh! je ne développe

Que lorsque...

LE DUC.

Il y eut donc autre chose?

D’OBENAUS.

Mais...

LE DUC.

Quoi?

D’OBENAUS.

Je...

LE DUC.

Quoi? Qu’arriva-t-il d’autre? dites-le-moi!

D’OBENAUS, balbutiant.

Mais je... je ne sais pas... Votre Altesse veut rire...

LE DUC.

Vous ne le savez pas? Moi, je vais vous le dire.

(Il se lève.)

Le six octobre mil huit cent cinq...

DIETRICHSTEIN et D’OBENAUS, se levant.

Hein?--Comment?

LE DUC.

... Quand nul ne s’attendait à le voir, au moment

Où regardant planer un aigle prêt à fondre,

Vienne se rassurait en disant: «C’est sur Londre!...»

Ayant quitté Strasbourg, franchi le Rhin à Kehl,

L’Empereur...

D’OBENAUS.

L’Empereur?...

LE DUC.

Et vous savez lequel!

Gagne le Wurtemberg, le grand-duché de Bade...

DIETRICHSTEIN, épouvanté.

Ah! mon Dieu!

LE DUC.

Fait donner à l’Autriche une aubade

De clairons par Murat, et par Soult, de tambour;

Laisse ses maréchaux à Wertingen, Augsbourg,

Remporter deux ou trois victoires,--les hors-d’œuvre!...

D’OBENAUS.

Mais, Monseigneur...

LE DUC.

... Poursuit l’admirable manœuvre,

Arrive devant Ulm sans s’être débotté,

Ordonne qu’Elchingen par Ney soit emporté,

Rédige un bulletin joyeux, terrible et sobre,

Fait préparer l’assaut... et, le dix-sept octobre,

On voit se désarmer aux pieds de ce héros

Vingt-sept mille Autrichiens et dix-huit généraux!

--Et l’Empereur repart!

DIETRICHSTEIN.

Monseigneur!

LE DUC, d’une voix de plus en plus forte.

En novembre,

Il est à Vienne, il couche à Schœnbrunn, dans ma chambre!

D’OBENAUS.

Mais...

LE DUC.

Il suit l’ennemi; sent qu’il l’a dans la main;

Un soir il dit au camp: «Demain!» Le lendemain,

Il dit en galopant sur le front de bandière:

«Soldats, il faut finir par un coup de tonnerre!»

Il va, tachant de gris l’état-major vermeil;

L’armée est une mer; il attend le soleil;

Il le voit se lever du haut d’un promontoire;

Et, d’un sourire, il met ce soleil dans l’Histoire!

D’OBENAUS, regardant Dietrichstein avec désespoir.

Dietrichstein!

LE DUC.

Et voilà!

DIETRICHSTEIN, consterné.

D’Obenaus!

LE DUC, allant et venant, avec une fièvre croissante.

La terreur!

La mort! Deux empereurs battus par l’Empereur!

Vingt mille prisonniers!

D’OBENAUS, le suivant.

Mais je vous en supplie!...

DIETRICHSTEIN, de même.

Songez que si quelqu’un!...

LE DUC.

La campagne finie!

Des cadavres flottant sur les glaçons d’un lac!

Mon grand-père venant voir mon père au bivouac!...

DIETRICHSTEIN.

Monseigneur!

LE DUC, scandant implacablement.

Au bi-vouac!

D’OBENAUS.

Voulez-vous bien vous taire!

LE DUC.

Et mon père accordant la paix à mon grand-père!

DIETRICHSTEIN.

Si quelqu’un entendait...

LE DUC.

Et puis, les drapeaux pris

Distribués!--Huit à la ville de Paris!

(La comtesse et le jeune homme sont peu à peu sortis de derrière le

paravent, pâles et frémissants. Leurs paquets refaits, ils essayent sur

la pointe du pied, de gagner la porte, tout en écoutant le duc. Mais,

dans leur émotion, les boîtes et les cartons, leur échappant des mains,

s’écroulent avec fracas.)

D’OBENAUS, se retournant et les apercevant.

Oh!

LE DUC, continuant.

Cinquante au Sénat!

D’OBENAUS.

Cet homme et cette femme!...

DIETRICHSTEIN, se précipitant vers eux.

Voulez-vous vous sauver!

LE DUC, d’une voix éclatante.

Cinquante à Notre-Dame!

D’OBENAUS.

Ah! mon Dieu!

LE DUC, hors de lui, avec un geste qui distribue des milliers

d’étendards.

Des drapeaux!

DIETRICHSTEIN, bousculant la comtesse et le jeune homme, qui ramassent

leurs paquets.

Vos robes, vos chapeaux!

(Il les pousse dehors.)

Plus vite! Allez-vous-en!

LE DUC, tombant épuisé sur un fauteuil.

Des drapeaux! des drapeaux!

(La comtesse et le jeune homme sont sortis.)

DIETRICHSTEIN.

Ils étaient encor là!

LE DUC, dans une quinte de toux.

Des drapeaux!

DIETRICHSTEIN.

Quelle affaire!

Monseigneur...

LE DUC.

Je me tais.

DIETRICHSTEIN.

C’est bien tard pour se taire...

Que dira Metternich?... Ces gens dans ce salon!...

LE DUC, essuyant son front en sueur.

D’ailleurs pour aujourd’hui, je n’en sais pas plus long.

(Il tousse encore.)

Monsieur le professeur...

DIETRICHSTEIN, lui versant un verre d’eau.

Vous toussez?... Vite, à boire!

LE DUC, après avoir bu une gorgée.

N’est-ce pas que j’ai fait des progrès en histoire?

DIETRICHSTEIN.

Nul livre n’est entré, pourtant, je le sais bien!

D’OBENAUS.

Quand Metternich saura...

LE DUC, froidement.

Vous ne lui direz rien.

Il s’en prendrait à vous, d’ailleurs.

DIETRICHSTEIN, bas à d’Obenaus.

Mieux vaut nous taire,

Et faire, auprès du prince, intervenir sa mère.

(Il frappe à la porte de Marie-Louise.)

La duchesse?

SCARAMPI, paraissant.

Elle est prête. Entrez.

(Dietrichstein entre chez Marie-Louise. La nuit commence à venir. Un

domestique vient poser une lampe sur la table du duc.)

LE DUC, à d’Obenaus.

Il est fini,

J’espère, votre cours _ad usum delphini_?...

D’OBENAUS, les bras au ciel.

Comment avez-vous su?... Je ne peux pas comprendre!

SCÈNE XIII

LE DUC, MARIE-LOUISE.

MARIE-LOUISE, entrant, très agitée, dans une superbe toilette de bal, le

manteau sur les épaules.--D’Obenaus et Dietrichstein s’éclipsent.

Ah! mon Dieu! Qu’est-ce encor? Que vient-on de m’apprendre?

Vous allez m’expliquer...

LE DUC, lui montrant, par la fenêtre ouverte, le crépuscule.

Ma mère, regardez!

L’heure est belle de calme et d’oiseaux attardés.

Oh! comme avec douceur le soir perd sa dorure!

Les arbres...

MARIE-LOUISE, s’arrêtant, étonnée.

Comment, toi, tu comprends la nature?

LE DUC.

Peut-être.

MARIE-LOUISE, voulant revenir à sa sévérité.

Vous allez m’expliquer!...

LE DUC.

Respirez,

Ma mère, ce parfum! Tous les bois sont entrés,

Avec lui, dans la chambre...

MARIE-LOUISE, se fâchant.

Expliquez-moi, vous dis-je!...

LE DUC, continuant, avec douceur.

Chaque bouffée apporte une branche, et prodige

Bien plus beau que celui dont Macbeth s’effarait,

Ce n’est plus seulement, ma mère, la forêt

Qui marche, la forêt qui marche comme folle:

Ce parfum dans le soir, c’est la forêt qui vole.

MARIE-LOUISE, le regardant avec stupeur.

Comment, toi, maintenant, poétique?

LE DUC.

Il paraît.

(On entend la musique lointaine d’un bal.)

Écoutez!... une valse!... et banale, on dirait!

Mais elle s’ennoblit en voyageant... Peut-être

Qu’en traversant ces bois que fréquenta le Maître,

Autour d’une fougère ou près d’un cyclamen,

Elle aura rencontré l’âme de Beethoven!

MARIE-LOUISE, qui n’en croit pas ses oreilles.

Quoi! la musique aussi?

LE DUC.

Quand je veux.--Mais, ma mère,

Je ne veux pas. Je hais les sons et leur mystère;

Et devant un beau soir je sens avec effroi

Quelque chose de blond qui s’attendrit en moi.

MARIE-LOUISE.

Ce quelque chose en toi, mon enfant, c’est moi-même!

LE DUC.

Je ne l’aurais pas dit.

MARIE-LOUISE.

Tu le hais?

LE DUC.

Je vous aime.

MARIE-LOUISE, avec humeur.

Alors... songe un peu plus au tort que tu me fais!

--Mon père et Metternich pour nous furent parfaits!

Ainsi, quand le décret devait te faire comte,

J’ai dit: «Non! Comte, non! Au moins duc! Duc, ça compte!»

--Tu es duc de Reichstadt.

LE DUC, récitant.

Seigneur de Gross-Bohen,

Buchtierad, Tirnovan, Schwaben, Kron-Pornitz... chen

(Il affecte de prononcer difficilement, comme un Français.)

Si je prononce mal, pardon!

MARIE-LOUISE, avec humeur.

Encore était-ce

Malaisé de régler le rang de Votre Altesse,

D’être, dans un décret, courtois, prudent, exact;

Rappelez-vous combien ces gens ont eu de tact!

Tout s’est passé de la façon la plus légère;

On n’a pas prononcé le nom de votre père.

LE DUC.

Pourquoi n’a-t-on pas mis: né de père inconnu?

MARIE-LOUISE.

Tu peux être le prince--avec ton revenu--

Le plus aimable de l’Autriche--et le plus riche!

LE DUC.

Le plus riche...

MARIE-LOUISE.

Et le plus aimable...

LE DUC.

De l’Autriche!

MARIE-LOUISE.

Goûtez votre bonheur!

LE DUC.

J’en exprime les sucs!

MARIE-LOUISE.

Vous êtes le premier après les archiducs!

Et vous épouserez un jour quelque princesse

Ou quelque archiduchesse ou bien quelque...

LE DUC, d’une voix tout à coup profonde.

Sans cesse

Je revois, tel qu’enfant je l’entrevis un jour,

Son petit trône au dossier rond comme un tambour,

Et, d’un or qu’a rendu plus divin Sainte-Hélène,

Au milieu du dossier, petite et simple, l’N,

--La lettre qui dit: «Non!» au temps!

MARIE-LOUISE, interdite.

Mais...

LE DUC, farouchement.

Je revois

L’N dont il marquait à l’épaule les rois!

MARIE-LOUISE, se redressant.

Les rois dont vous avez du sang par votre mère!

LE DUC.

Je n’en ai pas besoin de leur sang! Pourquoi faire?

MARIE-LOUISE.

Ce fameux héritage?...

LE DUC.

Il me semble mesquin!

MARIE-LOUISE, indignée.

Quoi! vous n’êtes pas fier du sang de Charles-Quint?

LE DUC.

Non! car d’autres que moi le portent dans leurs veines;

Mais lorsque je me dis que j’ai là, dans les miennes,

Celui d’un lieutenant qui de Corse venait...

Je pleure en regardant le bleu de mon poignet!

MARIE-LOUISE.

Franz!

LE DUC, s’exaltant de plus en plus.

A ce jeune sang le vieux ne peut que nuire.

Si j’ai du sang des rois, il faut qu’on me le tire!

MARIE-LOUISE.

Taisez-vous!

LE DUC.

Et d’ailleurs, que dis-je?... Si j’en eus,

Je suis sûr que depuis longtemps je n’en ai plus!

Les deux sangs ont en moi dû se battre, et le vôtre

Aura, comme toujours, été chassé par l’autre!

MARIE-LOUISE, hors d’elle.

Tais-toi, duc de Reichstadt!

LE DUC, ricanant.

Oui, Metternich, ce fat,

Croit avoir sur ma vie écrit: «Duc de Reichstadt!»

Mais haussez au soleil la page diaphane:

Le mot «Napoléon» est dans le filigrane!

MARIE-LOUISE, reculant épouvantée.

Mon fils!

LE DUC, marchant sur elle.

Duc de Reichstadt, avez-vous dit? Non, non!

Et savez-vous quel est mon véritable nom?

C’est celui qu’au Prater la foule qui s’écarte

Murmure autour de moi: «Le petit Bonaparte!»

(Il l’a saisie par les poignets, et il la secoue.)

Je suis son fils! rien que son fils!

MARIE-LOUISE.

Tu me fais mal!

LE DUC, lui lâchant les poignets, et la serrant dans ses bras.

Ah! ma mère! pardon, ma mère...

(Avec la plus tendre et la plus douloureuse pitié.)

Allez au bal!

(On entend l’orchestre, au loin, jouer légèrement.)

Oubliez ce que j’ai dit là! C’est du délire!

Vous n’avez pas besoin même de le redire,

Ma mère, à Metternich...

MARIE-LOUISE, déjà un peu rassurée.

Non, je n’ai pas besoin?...

LE DUC.

La valse avec douceur vient de reprendre au loin...

Non! ne lui dites rien. Et cela vous évite

Des ennuis. Oubliez! Vous oubliez si vite!

MARIE-LOUISE.

Mais je...

LE DUC, lui parlant comme à une enfant, et la poussant insensiblement

vers la porte.

Pensez à Parme! au palais de Salla!

A votre vie heureuse! Est-ce que ce front-là

Est fait pour qu’il y passe une ombre d’aile noire?

--Ah! je vous aime plus que vous n’osez le croire!--

Et ne vous occupez de rien! pas même--ô dieux!--

D’être fidèle! Allez, je le serai pour deux!

Souffrez que vers ce bal, tendrement, je vous pousse.

Bonsoir. Ne mouillez pas vos souliers dans la mousse.

(Il la baise au front.)

Voici, par des baisers, les soucis enlevés,

--Et vous êtes coiffée à ravir!

MARIE-LOUISE, vivement.

Vous trouvez?

LE DUC.

La voiture est en bas. Il fait beau. L’ombre est claire.

Bonsoir, maman. Amusez-vous!

(Marie-Louise sort. Il descend en chancelant et tombant assis devant sa

table, la tête dans ses mains.)

Ma pauvre mère!

(Changeant de ton et attirant à lui des livres et des papiers, sous la

lampe.)

Travaillons!

(On entend le roulement d’une voiture qui s’éloigne. La porte du fond se

rouvre mystérieusement et l’on aperçoit Gentz introduisant une femme

emmitouflée.)

SCÈNE XIV

LE DUC, puis FANNY ELSSLER et GENTZ un instant.

GENTZ, à mi-voix, après avoir écouté.

La voiture est loin.

(Il appelle le duc.)

Prince!

LE DUC, se retournant et apercevant la femme.

Fanny!

FANNY ELSSLER, rejetant le manteau qu’elle a jeté hâtivement sur son

costume de théâtre, apparaît, splendide et rose, en danseuse, et dressée

sur les pointes, ouvrant les bras.

Franz!

GENTZ, à part, en se retirant.

Tout rêve d’Empire est pour l’instant banni!

FANNY, dans les bras du duc.

Franz!

GENTZ, sortant.

C’est parfait!

FANNY, amoureusement.

Mon Franz!

(La porte s’est refermée sur Gentz. Fanny s’éloigne vivement du duc et

respectueusement, après une révérence.)

Monseigneur!

LE DUC, s’assurant du départ de Gentz.

Parti!

(A Fanny.)

Vite!

FANNY, d’un bond léger de danseuse, tombant, après une pirouette, assise

sur la table de travail du prince.

J’en ai beaucoup appris pour aujourd’hui.

LE DUC, s’asseyant devant la table, et avec impatience.

La suite!

FANNY, pose sa main sur les cheveux du duc, et lentement, fronçant ses

jolis sourcils pour se rappeler les choses difficiles, elle commence, du

ton de quelqu’un qui continue un récit.

... Alors, pendant que Ney, toute la nuit, marchait,

Les généraux Gazan...

LE DUC, répétant passionnément, pour se graver ces noms dans l’âme.

L'Aiglon: Drame en six actes, en vers · 第 2 / 12 段