EDMOND ROSTAND
L’AIGLON
DRAME EN SIX ACTES, EN VERS.
Représenté pour la première fois au Théâtre Sarah Bernhardt,
le 15 mars 1900.
On ne peut se figurer l’impression produite... par la mort du
jeune Napoléon... J’ai même vu pleurer de jeunes républicains.
Henri Heine.
QUATRE CENT ONZIÈME MILLE
PARIS
Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1922
Tous droits réservés
Entered according to act of Congress, in the year 1900, by E. Fasquelle,
in the office of the Librarian of Congress, at Washington. All Rights
reserved.
IL A ÉTÉ TIRÉ
180 exemplaires numérotés à la presse sur papier du Japon.
Tous droits de traduction, de reproduction et de représentation réservés
pour tous pays compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la
Norvège.
Entered according to act of Congress, in the year 1900, by E. FASQUELLE,
in the office of the Librarian of Congress, at Washington. All Rights
reserved.
A mon fils MAURICE, et à la mémoire de son héroïque arrière-grand-père
MAURICE, comte Gérard, Maréchal de France.
_Grand Dieu! ce n’est pas une cause
Que j’attaque ou que je défend...
Et ceci n’est pas autre chose
Que l’histoire d’un pauvre enfant._
PERSONNAGES
Mme
FRANZ, Duc de REICHSTADT Sarah Bernhardt.
MM.
Séraphin FLAMBEAU Guitry
Le Prince de METTERNICH André Calmettes.
L’Empereur FRANZ Ripert
Le Maréchal MARMONT M. Luguet.
Le Tailleur E. Magnier.
Frédéric de GENTZ Laroche.
L’Attaché français Schutz.
Le Chevalier de PROKESCH-OSTEN Deneubourg.
Tiburce de LORGET Scheller.
Le Comte de DIETRICHSTEIN, précepteur du Duc Rebel.
Le Baron d’OBENAUS Chameroy.
Le Comte de BOMBELLES J. Volnys.
Le Général HARTMANN Teste.
Le Docteur Lacroix
Le Comte de SEDLINSKY, Directeur de la Police Jean Dara.
Un Garde-noble Lemarchand.
Lord COWLEY, ambassadeur d’Angleterre Krauss.
THALBERG Laurent.
FURSTENBERG Gauroy.
MONTENEGRO Deneuville.
Un Sergent du régiment du Duc Tastu.
Le Capitaine FORESTI Fauchois.
Un Vieux Paysan Guiraud.
Le Vicomte D’OTRANTE Durec.
PIONNET Bart.
GOUBEAUX Royau.
MORCHAIN Pirou.
BOROKOWSKI Larmandie.
Le Valet de chambre du Duc Ridar.
L’Huissier Stebler.
Un Montagnard Réqui.
Un Tyrolien Villeneuve.
Un Fermier Magnin.
Le Prélat Bacque.
Mmes
MARIE-LOUISE, Duchesse de Parme Maria Legault.
La Comtesse CAMERATA Blanche Dufrêne.
Thérèse de LORGET, sœur de Tiburce Renée Parny.
L’Archiduchesse Christiane Préval.
Fanny ELSSLER Lucy Gérard.
La Grande-Maîtresse Canti.
Princesse GRAZALCOWITCH Grandet.
Quelques Belles Dames de la Cour Saryta.
Bl. Boulanger.
Marie Royer.
Tasny.
Lady COWLEY Solters.
Les Demoiselles d’honneur de Marie-Louise Redzé.
L. Picquel.
A. Picquel.
Brenneville.
Une Vieille Paysanne Fortis.
La Famille impériale
La Maison militaire du Duc
Gardes de l’Empereur: Arcières, Gardes-nobles, Trabans, etc.
Masques et Dominos: Polichinelle, Mezzetins, Bergères, etc.
Paysans et Paysannes
Le Régiment du Duc
1830-1832
NOTA.--Il ne faudra pas que le Lecteur s’étonne de trouver ici quelques
vers que le Spectateur n’a pas entendus. Au Théâtre, il faut finir à une
certaine heure. Alors on coupe un peu, et l’auteur fait semblant de ne
pas s’en apercevoir.
Pour tous les détails de mise en scène, s’adresser au Théâtre
Sarah-Bernhardt.
PREMIER ACTE
LES AILES QUI POUSSENT
A Baden, près de Vienne, en 1830.
Le salon de la villa qu’occupe Marie-Louise. Vaste pièce au milieu de
laquelle s’élève la montgolfière de cristal d’un lustre Empire.
Boiseries claires, murs peints à fresque, d’un vert pompéien. Frise de
sphinx courant autour du plafond.
A gauche, deux portes. Celle du premier plan est celle de la chambre de
Marie-Louise. Celle du second plan ouvre sur les appartements des dames
d’honneur.--A droite, au premier plan, une autre porte; au second plan,
dans une niche, un énorme poêle de faïence, lourdement historié.--Au
fond, entre deux fenêtres, une large porte-fenêtre, par laquelle on
aperçoit les balustres d’un perron formant balcon, qui descend dans le
jardin. Vue sur le parc de Baden: tilleuls et sapins, profondes allées,
lanternes suspendues à des potences en arceaux. Magnifique journée des
premiers jours de septembre.
On a apporté dans cette banale villa de location un précieux mobilier. A
gauche, près de la fenêtre, une belle psyché en citronnier chargé de
bronzes; au premier plan, une vaste table d’acajou, couverte de papiers;
contre le mur, une table étagère à dessus de laque, garnie de livres.--A
droite, vers le fond, un petit piano Érard de l’époque, une harpe; plus
bas, une chaise longue Récamier auprès d’un grand guéridon. Fauteuils et
tabourets en X. Beaucoup de fleurs dans des vases. Au mur, gravures
encadrées représentant les membres de la famille impériale d’Autriche;
portraits de l’empereur François, du duc de Reichstadt enfant, etc.
Au lever du rideau, au fond du salon, un groupe de femmes très
élégantes. Deux d’entre elles, assises au piano, dos au public, jouent à
quatre mains.--Une autre est à la harpe. On déchiffre. Rires;
interruptions.
Un laquais introduit, par le perron, une jeune fille de mine modeste,
qu’accompagne un officier de cavalerie autrichienne, un merveilleux
hussard bleu et argent. Les deux nouveaux venus, voyant qu’on ne les
remarque pas, restent un moment debout dans un coin du salon.--A ce
moment, par la porte de droite, entre le comte de Bombelles, attiré par
la musique. Il se dirige vers le piano, en battant la mesure. Mais il
aperçoit la jeune fille, s’arrête, sourit, va vivement à elle.
SCÈNE PREMIÈRE
THÉRÈSE, TIBURCE, BOMBELLES, MARIE-LOUISE, LES DAMES D’HONNEUR.
LES DAMES, au clavecin, parlant toutes à la fois, et riant comme des
folles.
Elle manque tous les bémols.--C’est un scandale!
--Je prends la basse.--Un, deux!--Harpe!--La... la!...--Pédale!
BOMBELLES, à Thérèse.
C’est vous?
THÉRÈSE.
Bonjour, Monsieur de Bombelles.
UNE DAME, au clavecin.
Mi... sol...
THÉRÈSE.
J’entre comme lectrice aujourd’hui.
UNE AUTRE DAME, au clavecin.
Le bémol!
THÉRÈSE.
Et grâce à vous: merci.
BOMBELLES.
C’est tout simple, Thérèse:
Vous êtes ma parente et vous êtes Française.
THÉRÈSE, lui présentant l’officier.
Tiburce.
BOMBELLES.
Ah! votre frère!
(Il lui tend la main, et montrant un fauteuil à Thérèse.)
Asseyez-vous un peu.
THÉRÈSE.
Oh!--je suis très émue!
BOMBELLES, souriant.
Et de quoi donc, mon Dieu?
THÉRÈSE.
Mais d’approcher tout ce qui reste sur la terre.
De l’Empereur!...
BOMBELLES, s’asseyant auprès d’elle.
Vraiment? C’est de cela, ma chère?
TIBURCE, d’un ton agacé.
Les nôtres détestaient Bonaparte jadis!
THÉRÈSE.
Je sais... mais voir...
TIBURCE, un peu dédaigneux.
Sa veuve!...
THÉRÈSE, à Bombelles.
Et peut-être... son fils?
BOMBELLES.
Sûrement.
THÉRÈSE.
Ce serait n’avoir pas plus, je pense,
D’âme... que de lecture, et n’être pas de France,
Et n’avoir pas mon âge, enfin, que de pouvoir
Ne pas trembler, Monsieur, au moment de les voir.
--Est-elle belle?
BOMBELLES.
Qui?
THÉRÈSE.
La duchesse de Parme!
BOMBELLES, surpris.
Mais...
THÉRÈSE, vivement.
Elle est malheureuse, et c’est un bien grand charme!
BOMBELLES.
Mais je ne comprends pas! Vous l’avez vue?
THÉRÈSE.
Oh! non!
TIBURCE.
Non! on nous introduit à peine en ce salon.
BOMBELLES, souriant.
Oui, mais...
TIBURCE, lorgnant du côté des musiciennes.
Nous avons craint de déranger ces dames,
Dont le rire ajoutait au clavecin des gammes!
THÉRÈSE.
J’attends Sa Majesté, là, dans mon coin.
BOMBELLES, se levant.
Comment?
Mais c’est elle qui fait la basse en ce moment!
THÉRÈSE, se levant, saisie.
L’Imp...
BOMBELLES.
Je vais l’avertir.
(Il va vers le piano et parle bas à une des dames qui jouent.)
MARIE-LOUISE, se retournant.
Ah! c’est cette petite?...
Histoire très touchante... oui... vous me l’avez dite...
Un frère qui...
BOMBELLES.
Fils d’émigré, reste émigré.
TIBURCE, s’avançant, d’un ton dégagé.
L’uniforme autrichien est assez de mon gré;
Puis, il y a la chasse au renard, que j’adore.
MARIE-LOUISE, à Thérèse.
Le voilà, ce mauvais garnement qui dévore
Tout le peu qui vous reste!
THÉRÈSE, voulant excuser Tiburce.
Oh! mon frère...
MARIE-LOUISE.
Un vaurien,
Qui vous ruina! Mais vous l’excusez, c’est très bien.
--Thérèse de Lorget, je vous trouve charmante.
(Elle lui prend les mains et la fait asseoir près d’elle sur la chaise
longue. Bombelles et Tiburce se retirent, en causant, vers le fond.)
Vous voilà donc parmi ces dames. Je me vante
D’être assez agréable... un peu triste depuis...
--Hélas!
(Silence.)
THÉRÈSE, émue.
Je suis troublée au point que je ne puis
Exprimer...
MARIE-LOUISE, s’essuyant les yeux.
Oui, ce fut une bien grande perte!
On a trop peu connu cette belle âme!
THÉRÈSE, frémissante.
Oh! certe!
MARIE-LOUISE, se retournant, à Bombelles.
Je viens d’écrire pour qu’on garde son cheval!
(A Thérèse.)
Depuis la mort du général...
THÉRÈSE, étonnée.
Du général?
MARIE-LOUISE, s’essuyant les yeux.
Il conservait ce titre.
THÉRÈSE.
Ah! Je comprends!
MARIE-LOUISE.
... je pleure!
THÉRÈSE, avec sentiment.
Ce titre n’est-il pas sa gloire la meilleure?
MARIE-LOUISE.
On ne peut pas savoir d’abord tout ce qu’on perd:
J’ai tout perdu, perdant le général Neipperg!
THÉRÈSE, stupéfaite.
Neipperg?
MARIE-LOUISE.
Je suis venue à Baden me distraire.
C’est bien. Tout près de Vienne. Une heure.--Ah! Dieu! ma chère,
J’ai les nerfs!... On prétend, depuis que j’ai maigri
Que je ressemble à la duchesse de Berry.
Vitrolles m’a dit ça. Maintenant je me frise
Comme elle.--Pourquoi Dieu ne m’a-t-il pas reprise?
(Regardant autour d’elle.)
C’est petit, mais ce n’est pas mal, cette villa.
--Metternich est notre hôte en passant.--Il est là.
Il part ce soir.--La vie à Baden n’est pas triste.
Nous avons les Sandor, et Thalberg, le pianiste.
On fait chanter, en espagnol, Montenegro;
Puis Fontana nous hurle un air de _Figaro_;
L’archiduchesse vient avec l’ambassadrice
D’Angleterre; et l’on sort en landau... Mais tout glisse
Sur mon chagrin!--Ah! Si ce pauvre général!...
--Est-ce que vous comptez ce soir venir au bal?
THÉRÈSE, qui la regarde avec une stupéfaction croissante.
Mais...
MARIE-LOUISE, impétueusement.
Chez les Meyendorff. Strauss arrive de Vienne.
--Bombelles, n’est-ce pas, il faudra qu’elle vienne?
THÉRÈSE.
Pourrai-je demander à Votre Majesté
Des nouvelles du duc de Reichstadt?
MARIE-LOUISE.
Sa santé
Est bonne. Il tousse un peu... Mais l’air est si suave
A Baden!... Un jeune homme! Il touche à l’heure grave:
Les débuts dans le monde!--Et quand je pense, ô ciel!
Que le voilà déjà lieutenant-colonel!
Mais croiriez-vous--pour moi c’est un chagrin énorme!--
Que je n’ai jamais pu le voir en uniforme!
(Entrent deux Messieurs portant des boîtes vitrées. Avec un cri de
joie.)
Ah! c’est pour lui, tenez!
SCÈNE II
LES MÊMES, LE DOCTEUR et son fils, portant de longues boîtes vitrées,
puis METTERNICH.
LE DOCTEUR, saluant.
Oui. Les collections.
MARIE-LOUISE.
Déposez-les, docteur!
BOMBELLES.
Qu’est-ce?
MARIE-LOUISE.
Des papillons.
THÉRÈSE.
Des papillons?
MARIE-LOUISE.
J’étais chez ce vieillard aimable,
Le médecin des eaux. Ayant sur une table,
Vu ces collections que son fils achevait,
J’ai soupiré tout haut: «Ah! si le mien pouvait
S’intéresser à ça, lui que rien n’intéresse!...»
LE DOCTEUR.
Alors, j’ai dit à Sa Majesté la Duchesse:
«Mais on ne sait jamais. Pourquoi pas? Essayons!»
Et j’apporte mes papillons.
THÉRÈSE, à part.
Des papillons!
MARIE-LOUISE, soupirant, au docteur.
S’il s’arrachait à ses tristesses solitaires
Pour s’occuper un peu de vos...
LE DOCTEUR.
Lépidoptères.
MARIE-LOUISE.
Laissez-les-nous, et revenez. Il est sorti.
(Le docteur et son fils sortent après avoir disposé les collections sur
la table. Marie-Louise se retournant vers Thérèse.)
Vous, venez, que je vous présente à Scarampi.
C’est la grande maîtresse.
(Apercevant Metternich qui entre à droite.)
Ah! Metternich!... Cher prince.
Le salon est à vous.
METTERNICH.
Il fallait que j’y vinsse,
Ayant à recevoir cet envoyé...
MARIE-LOUISE.
Je sais.
METTERNICH.
Du général Belliard, l’ambassadeur français,
Et le conseiller Gentz, et quelques estafettes.
(A un laquais qu’il vient de sonner, et qui paraît au fond sur le
perron.)
Monsieur de Gentz, d’abord.
(A Marie-Louise.)
Vous me permettez?
MARIE-LOUISE.
Faites!
(Elle sort avec Thérèse. Tiburce et Bombelles les suivent.--Gentz paraît
au fond, introduit par le laquais. Très élégant. Figure de vieux viveur
fatigué. Les poches pleines de bonbonnières et de flacons, il est
toujours en train de mâchonner un bonbon ou de respirer un parfum.)
SCÈNE III
METTERNICH, GENTZ, puis un officier français attaché à l’ambassade de
France.
METTERNICH.
Bonjour, Gentz.
(Il s’assied devant le guéridon à droite et se met à signer, tout en
causant, les papiers que Gentz tire d’un grand portefeuille.)
Vous savez que je rentre aujourd’hui.
L’empereur me rappelle à Vienne.
GENTZ.
Ah?
METTERNICH.
Quel ennui!
Vienne en cette saison!
GENTZ.
Vide comme ma poche!
METTERNICH.
Oh! ça, ce n’est pas vrai, car, soit dit sans reproche...
Le gouvernement russe a dû...
(Il fait, du bout des doigts, le geste de glisser de l’argent.)
GENTZ, avec une indignation comique.
Moi?
METTERNICH.
Soyez franc:
Vous venez de vous vendre encore.
GENTZ, très tranquillement, croquant un bonbon.
Au plus offrant.
METTERNICH.
Mais pourquoi cet argent?
GENTZ, respirant un flacon de parfum.
Pour faire la débauche.
METTERNICH.
Et vous passez pour mon bras droit!
GENTZ.
Votre main gauche
Doit ignorer ce que votre droite reçoit.
METTERNICH, apercevant les bonbonnières et les flacons.
Des bonbons! des parfums! Oh!
GENTZ.
Cela va de soi.
J’ai de l’argent: bonbons, parfums. Je les adore.
Je suis un vieil enfant faisandé.
METTERNICH, haussant les épaules.
Pose encore,
Fanfaron du mépris de soi-même!
(Brusquement.)
Et Fanny?
GENTZ.
Elssler?... Ne m’aime pas. Oh! je n’ai pas fini
D’être grotesque.
(Montrant un portrait du duc de Reichstadt.)
C’est le duc dont elle est folle.
Je suis un paravent qui souffre,--et se console
En songeant qu’après tout il vaut mieux, pour l’État,
Que le duc soit distrait. Je fais donc le bêta:
J’escorte la danseuse en ville, à la campagne.
Elle veut que, ce soir, ici, je l’accompagne
Pour surprendre le duc.
METTERNICH, qui pendant ce temps continue à donner des signatures.
Vous me scandalisez!
GENTZ.
Ce soir la mère sort. Il y a bal.
(Il lui tend une lettre prise dans son portefeuille.)
Lisez.
C’est du fils de Fouché.
METTERNICH, lisant.
_Vingt août, mil huit cent trente..._
GENTZ.
Il s’offre à transformer...
METTERNICH, souriant.
Bon vicomte d’Otrante!
GENTZ.
... Notre duc de Reichstadt en Napoléon Deux.
METTERNICH, parcourant la lettre.
Des noms de partisans...
GENTZ.
Oui.
METTERNICH.
Se souvenir d’eux.
(Il lui rend la lettre.)
--Notez!
GENTZ.
Nous refusons?
METTERNICH.
Sans tuer l’espérance!
Ah! mais c’est qu’il me sert à diriger la France,
Mon petit colonel! Car de sa boîte--cric!--
Je le sors aussitôt qu’oubliant Metternich
On penche à gauche, et--crac!--dès qu’on revient à droite,
Je rentre mon petit colonel dans sa boîte.
GENTZ, amusé.
Quand peut-on voir jouer le ressort?
METTERNICH.
Pas plus tard
Qu’à l’instant.
(Il sonne, un laquais paraît.)
L’envoyé du général Belliard!
(Le laquais introduit un officier français en grande tenue.)
Bonjour, Monsieur. Voici les papiers.
(Il lui tend des documents.)
En principe,
Nous avons reconnu le roi Louis-Philippe.
Mais ne donnez pas trop dans le quatre-vingt-neuf,
Ou bien nous briserions la coquille d’un œuf...
L’ATTACHÉ, immédiatement effrayé.
Est-ce une allusion au prince François-Charle?...
METTERNICH.
Duc de Reichstadt?... Je n’admets pas, moi qui vous parle,
Que son père ait jamais régné!
L’ATTACHÉ, avec une générosité ironique.
Moi, je l’admets.
METTERNICH.
Je ne ferai donc rien pour le duc. Mais... mais...
L’ATTACHÉ.
Mais?
METTERNICH, se renversant dans son fauteuil.
Mais si la liberté chez vous devient trop grande,
Si vous vous permettez la moindre propagande,
Mais si vous laissez trop Monsieur Royer-Collard
Venir devant le roi déplier son foulard;
Si votre royauté fait trop la République;
Nous pourrons--n’étant pas d’une humeur angélique!--
Nous souvenir que Franz est notre petit-fils...
L’ATTACHÉ, vivement.
Nous ne laisserons pas rougir nos lys.
METTERNICH, gracieux.
Vos lys,
S’ils savent rester blancs, ignoreront l’abeille.
L’ATTACHÉ, se rapprochant et baissant la voix.
On craint que malgré vous l’espoir du duc s’éveille.
METTERNICH.
Non.
L’ATTACHÉ.
Les événements?
METTERNICH.
Je les lui filtre.
L’ATTACHÉ.
Quoi?
Ignore-t-il qu’en France on a changé de roi?
METTERNICH.
Oh! non! Mais le détail qu’il ne sait pas encore
C’est qu’on a rétabli le drapeau tricolore.
Il sera toujours temps...
L’ATTACHÉ.
Cela pourrait, c’est vrai,
L’enivrer!
METTERNICH.
Oh! le duc n’est jamais enivré.
L’ATTACHÉ, un peu inquiet.
Je trouve qu’à Baden sa garde est moins sévère.
METTERNICH, très tranquille.
Oh! ici, rien à craindre: il est avec sa mère.
L’ATTACHÉ.
Comment?
METTERNICH.
Quel policier aurait plus d’intérêt
Qu’elle à le surveiller? Tout complot troublerait
Son beau calme...
L’ATTACHÉ.
Ce calme est peut-être une embûche!
Elle ne doit penser qu’à l’aiglon!...
(La porte des appartements de Marie-Louise s’ouvre.)
MARIE-LOUISE, entrant en coup de vent, avec un cri de désespoir.
Ma perruche!
SCÈNE IV
LES MÊMES, MARIE-LOUISE, un instant, et LES DAMES D’HONNEUR qui la
suivent affolées, puis BOMBELLES et TIBURCE.
L’ATTACHÉ.
Hein?
MARIE-LOUISE, à Metternich.
Margharitina, prince, qui s’envola!
METTERNICH, désolé.
Oh!
MARIE-LOUISE.
Margharitina! Ma perruche!
(Elle remonte vers le perron. Les dames d’honneur se dispersent dans le
parc à la poursuite de l’oiseau.)
METTERNICH, froidement, à l’attaché qui le regarde avec stupeur.
Voilà.
L’ATTACHÉ, remontant vers Marie-Louise et faisant l’empressé.
Si Son Altesse veut que je cherche?
MARIE-LOUISE, s’arrête, le toise, et sèchement.
Non!
(Elle rentre dans son appartement après l’avoir foudroyé du regard. La
porte claque.)
L’ATTACHÉ, de plus en plus ahuri, à Metternich.
Qu’est-ce?
METTERNICH, réprimant un sourire.
On dit «Sa Majesté»; vous dites «Son Altesse»!
L’ATTACHÉ.
L’empereur n’ayant pas régné, «Sa Majesté»
Ne peut rester à la Duchesse!
METTERNICH.
C’est resté.
L’ATTACHÉ.
Alors, voilà pourquoi ce regard de colère?
METTERNICH.
C’est une question toute... protocolaire!
L’ATTACHÉ, salue pour prendre congé; puis, avant de sortir, demande.
Est-ce que l’ambassade, à partir d’aujourd’hui,
Peut prendre la cocarde aux trois couleurs?
METTERNICH, avec un soupir.
Mais oui...
Puisqu’on est d’accord...
(Aussitôt l’attaché jette sans rien dire la cocarde blanche de son
chapeau et la remplace par une tricolore qu’il sort de sa poche.
Metternich se lève en disant:)
Oh!... sans perdre une seconde!
(Bruits de grelots au dehors.)
Qu’est-ce?
GENTZ, qui est sur le balcon.
L’archiduchesse arrive avec du monde:
Les Meyendorf, Cowley, Thalberg!...
BOMBELLES, qui, au bruit des grelots, est vivement entré par la gauche,
suivi de Tiburce.
Recevons-les!
(Au moment ou il se précipite vers la porte, l’archiduchesse paraît sur
le perron, entourée d’un flot d’élégants et d’élégantes en costume de
ville d’eau.--Des Grévedon et des Deveria.--Robes claires. Ombrelles.
Grands chapeaux.--Un petit archiduc, de cinq à six ans, en uniforme de
hussard, une minuscule pelisse sur l’épaule, deux petites archiduchesses
dans ces extraordinaires robes de petites filles de l’époque.--Tumulte
de voix et de rires.--Tourbillon de frivolités.)
SCÈNE V
LES MÊMES, L’ARCHIDUCHESSE, DES BELLES DAMES, DES BEAUX MESSIEURS, LORD
et LADY COWLEY, THALBERG, SANDOR, MONTENEGRO, etc., puis THÉRÈSE,
SCARAMPI, UNE DAME D’HONNEUR.
L’ARCHIDUCHESSE, à Bombelles, Metternich, Gentz, Tiburce qui s’avancent
cérémonieusement.
Non! c’est une villa, ce n’est pas un palais!
Pas de façons!
(Le salon est envahi. A un jeune homme.)
Thalberg! vite, ma tarentelle!
(Thalberg se met au piano et joue. A Metternich, gaiement.)
Sa Majesté ma belle-sœur, où donc est-elle?
UNE DAME.
Nous venions l’enlever en passant!
UNE AUTRE.
Nous allons
Courir en char à bancs à travers les vallons;
C’est Sandor qui conduit!
UNE VOIX D’HOMME, continuant une conversation commencée.
Il faut, dans son cratère,
Lui renfoncer sa lave!
L’ARCHIDUCHESSE, se tournant vers le groupe des causeurs.
Oh! voulez-vous vous taire!
(A Metternich, en riant.)
Ces Messieurs ont parlé tout le temps de volcan!
BOMBELLES.
Ce volcan, quel est-il?
UNE DAME, à une autre, parlant chiffons.
Cet hiver, l’astrakan?
(Elles chuchotent.)
SANDOR, répondant à Bombelles.
Mais le libéralisme!
BOMBELLES.
Ah!...
LORD COWLEY.
Ou plutôt la France!
METTERNICH, à l’attaché français, d’un air sévère.
Vous l’entendez?
UNE DAME, à un jeune homme qu’elle entraîne par le bras vers le
clavecin.
Montenegro, votre romance!
Tout bas, rien que pour moi!...
MONTENEGRO, que Thalberg accompagne, chantant tout bas.
... _Corazon_...
(Il continue très doucement.)
UNE AUTRE DAME, à Gentz.
Gentz, bonjour!
(Elle fouille dans son réticule.)
J’ai des bonbons pour vous.
(Elle lui donne une petite boîte.)
GENTZ.
Vous êtes un amour!
UNE AUTRE, même jeu.
Un parfum de Paris!
(Elle tire un petit flacon et le lui donne.)
METTERNICH, qui a vu le flacon, vivement à Gentz.
Arrachez l’étiquette!
_Eau du duc de Reichstadt!_
GENTZ, respirant le parfum.
Ça sent la violette!
METTERNICH, lui arrachant le flacon et le grattant avec des ciseaux pris
sur la table.
Si le duc survenait, il verrait qu’à Paris...
UNE VOIX, dans le groupe d’hommes au fond.
Elle redresse encor la tête!
LADY COWLEY.
Nos maris
Parlent de l’hydre!
LORD COWLEY.
Il faut qu’elle soit étouffée!
L’ARCHIDUCHESSE, riant.
C’est un volcan... ou bien c’est une hydre!
UNE DAME D’HONNEUR DE MARIE-LOUISE, suivie par un domestique qui porte
sur un plateau de grands verres de café au lait glacé.
_Eis-Kaffee_?
(Un autre domestique a posé sur la table un plateau de
rafraîchissements: bière, champagne, etc.)
L’ARCHIDUCHESSE, assise, à une jeune femme.
Dis-nous des vers, Olga.
GENTZ.
Si vous lui demandiez
De l’Henri Heine?
TOUTES LES FEMMES.
Oui! oui!
OLGA, se levant pour déclamer.
Quoi?--_Les Deux Grenadiers_?
METTERNICH, vivement.
Oh! non!
SCARAMPI, sortant de l’appartement de Marie-Louise.
Sa Majesté vient dans une minute.
PLUSIEURS VOIX.
Scarampi!
(Salutations.--Rires.--Conversations et froufrous.)
LA VOIX DE SANDOR, au fond, dans un groupe.
Nous irons jusqu’à la Krainerhütte,
Et ces dames prendront sur l’herbe leurs ébats!
METTERNICH, à Gentz, qui parcourt un journal pris sur la table.
Gentz, qu’est-ce que tu lis, dans ton coin?
GENTZ.
Les _Débats_.
LORD COWLEY, nonchalamment.
La politique?
GENTZ.
Les théâtres.
L’ARCHIDUCHESSE.
Bien futile!
GENTZ.
Savez-vous ce qu’on va jouer au Vaudeville?
METTERNICH.
Non.
GENTZ.
_Bonaparte_.
METTERNICH, avec indifférence.
Ah! ah!
GENTZ.
Aux Nouveautés?
METTERNICH.
Mais non!
GENTZ.
_Bonaparte_.--Aux Variétés?... _Napoléon_.
Le Luxembourg promet: _Quatorze ans de sa vie_.
Le Gymnase reprend: _Le Retour de Russie_.
Qu’est-ce que la Gaîté jouera cette saison?
_Le Cocher de Napoléon_.--_La Malmaison_.
Un jeune auteur vient de terminer: _Sainte-Hélène_.
La Porte Saint-Martin commence à mettre en scène:
_Napoléon_.
LORD COWLEY, vexoté.
C’est une mode!
TIBURCE, haussant les épaules.
Une fureur!
GENTZ.
A l’Ambigu: _Murat_; au Cirque: _l’Empereur_.
SANDOR, pincé.
Une mode!
BOMBELLES, dédaigneux.
Une mode!
GENTZ.
Une mode, je pense,
Qu’on verra revenir de temps en temps en France.
UNE DAME, lisant le journal par-dessus l’épaule de Gentz avec son face à
main.
On veut faire rentrer les cendres!
METTERNICH, sec.
Le phénix
Peut en renaître,--mais pas l’aigle!
TIBURCE.
Quel grand X
Que l’avenir de cette France!
METTERNICH, supérieur.
Non, jeune homme.
Moi, je sais.
UNE DAME.
Parlez donc, prophète qu’on renomme!
L’ARCHIDUCHESSE, faisant le geste de l’encenser.
Ses arrêts sont coulés en bronze!
GENTZ, entre ses dents.
Ou bien en zinc!
LORD COWLEY.
Qui sera le sauveur de la France?
METTERNICH.
Henri V.
(Avec un geste de pitié.)
Le reste, mode!
THÉRÈSE, debout, dans un coin, doucement.
C’est un nom qu’il est commode
De donner quelquefois, à la gloire, la mode!
METTERNICH, se versant un verre de champagne.
Tant que l’on ne criera d’ailleurs qu’à l’Odéon,
Je crois qu’il n’y a pas...
UN GRAND CRI, au dehors.
Vive Napoléon!
(Tout le monde se lève.--Panique.--Lord Cowley s’étrangle dans son café
glacé.--Les femmes, affolées, courent dans tous les sens.)
TOUT LE MONDE, prêt à fuir.
Hein?--A Baden!--Comment?--Ici?
METTERNICH.
C’est ridicule!
N’ayez pas peur!
LORD COWLEY, furieux.
Si tout le monde se bouscule
Parce qu’on crie un nom!
GENTZ, criant gravement.
Il est mort!
(On se rassure.)
TIBURCE, qui était sur le balcon, redescendant.
Ce n’est rien!
METTERNICH.
Mais quoi?
TIBURCE.
C’est un soldat autrichien.
METTERNICH, stupéfait.
Autrichien?
TIBURCE.
Même deux. J’étais là. J’ai tout vu.
METTERNICH.
Regrettable!
(A ce moment, la porte de gauche s’ouvre. Marie-Louise apparaît, toute
pâle.)
SCÈNE VI
LES MÊMES, MARIE-LOUISE, puis un soldat autrichien.
MARIE-LOUISE, d’une voix entrecoupée.
Avez-vous entendu? Ho! c’est épouvantable!
Ça me rappelle--un jour--la foule s’amassa
Autour de ma voiture--à Parme--
(Elle tombe défaillante sur la chaise longue.)
en criant ça!
On veut troubler ma vie!
METTERNICH, nerveux, à Tiburce.
Enfin, ce cri, qu’était-ce?
TIBURCE.
Servant tous deux au régiment de Son Altesse,
Deux hommes en congé, marchaient d’un pas distrait,
Quand ils ont vu le duc de Reichstadt qui rentrait;
Vous savez qu’un fossé profond longe la rue:
Le duc veut le franchir; son cheval pointe, rue,
Se dérobe; le duc le ramène... et, hop là!
Alors, pour l’applaudir, ils ont crié. Voilà.
METTERNICH.
Faites-m’en monter un, vite!
(Tiburce, du perron, fait un signe au dehors.)
MARIE-LOUISE, à qui on fait respirer des sels.
On veut que je meure!
(Entre un sergent du régiment du duc. Il salue gauchement, intimidé par
tout ce beau monde.)
METTERNICH, avec indignation.
Un sergent!--Pourquoi donc avez-vous, tout à l’heure,
Poussé ce cri?
LE SERGENT.
Je ne sais pas.
METTERNICH.
Tu ne sais pas?
LE SERGENT.
Le caporal non plus, avec lequel, en bas,
J’ai crié, ne sait pas. Ça nous a pris. Le prince
Était si jeune sur son cheval, et si mince!...
Et puis on est flatté d’avoir pour colonel
Le fils de...
METTERNICH, vivement.
Bien, c’est bien!
LE SERGENT.
Ce calme avec lequel
Il a franchi l’obstacle! Et blond comme un saint George!...
Alors, ça nous a pris, tous les deux, à la gorge,
Un attendrissement... une admiration...
Et nous avons crié: «Vive...»
METTERNICH, précipitamment.
C’est bon! c’est bon!
--Et: «Vive le duc de Reichstadt!», triple imbécile,
C’est donc plus difficile à crier?
LE SERGENT, naïvement.
Moins facile.
METTERNICH.
Hein?
LE SERGENT, essayant.
«Vive le duc de Reichstadt!»... Ça fait moins bien
Que: «Vive...»
METTERNICH, hors de lui, le congédiant du geste.
Allons, c’est bon, va-t’en! ne criez rien!
TIBURCE, au soldat quand il passe près de lui pour sortir.
Idiot!
SCÈNE VII
LES MÊMES, moins LE SERGENT. DIETRICHSTEIN, entré depuis un moment.
MARIE-LOUISE, aux dames qui l’entourent.
Je vais mieux. Merci!
THÉRÈSE, la regardant, tristement.
L’Impératrice!
MARIE-LOUISE, à Dietrichstein, lui désignant Thérèse.
Monsieur de Dietrichstein,--ma nouvelle lectrice.
(A Thérèse, lui présentant Dietrichstein.)
Le précepteur du duc!--Mais j’y pense, pardon!
Lisez-vous bien?
TIBURCE, répondant pour elle.
Très bien!
THÉRÈSE, modestement.
Je ne sais...
MARIE-LOUISE.
Prenez donc
Un des livres de Franz... sur la table de laque.
Ouvrez, et lisez-nous, au hasard!
THÉRÈSE, prenant un livre.
_Andromaque_.
(Grand silence. Tout le monde s’installe pour écouter. Elle lit.)
_Et quelle est cette peur dont leur cœur est frappé,
Seigneur? Quelque Troyen vous est-il échappé?
--Leur haine pour Hector n’est pas encore éteinte:
Ils redoutent son fils._
(Tout le monde se regarde. Froid.)
--_Digne objet de leur crainte!
Un enfant malheureux, qui ne sait pas encor
Que Pyrrhus est son maître et qu’il est fils d’Hector!..._
(Murmure et embarras général.)
TOUT LE MONDE.
Hum!... Heu...
GENTZ.
Charmante voix!...
MARIE-LOUISE, s’éventant nerveusement, à Thérèse.
Prenez une autre page.
THÉRÈSE, ouvrant le livre à un autre endroit.
_Hélas! je m’en souviens, le jour que son courage
Lui fit chercher Achille, ou plutôt le trépas,
Il demanda son fils,_
(Les visages se rembrunissent.)
_et le prit dans ses bras:
Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes,
J’ignore quel succès le sort garde à mes armes;
Je te laisse mon fils..._
(Murmure et embarras général.)
TOUT LE MONDE.
Hum!... Oui!
MARIE-LOUISE, de plus en plus gênée.
Si nous passions
A quelque autre... Prenez...
THÉRÈSE, prenant un autre livre sur la table.
_Les Méditations_.
MARIE-LOUISE, rassurée.
Ah! je connais l’auteur!--Ce sera moins maussade!--
Il a dîné chez nous.
(A Scarampi, avec ravissement.)
L’attaché d’ambassade!
THÉRÈSE, lisant.
_Jamais des séraphins les chants mélodieux
De plus divins accords n’avaient ravi les cieux:
Courage, enfant déchu d’une race divine..._
(Au moment où elle dit ce vers, le duc paraît dans la porte du fond.
Thérèse sent que quelqu’un entre, quitte le livre des yeux, voit le duc
pâle et immobile sur le seuil, et, bouleversée, se lève. Au mouvement
qu’elle fait, tout le monde se retourne et se lève.)
SCÈNE VIII
LES MÊMES, LE DUC.
LE DUC.
Je demande pardon, ma mère, à Lamartine.
MARIE-LOUISE.
Franz, bonne promenade?
LE DUC, descendant. Il est en costume de cheval, la cravache à la main,
très élégant, la fleur à la boutonnière, et ne sourit jamais.
--Exquise. Un temps très doux.
(Se tournant vers Thérèse.)
--Mais à quel vers, Mademoiselle, en étiez-vous?
THÉRÈSE, hésite une seconde à répéter le vers; puis, regardant le duc
avec une émotion profonde.
_Courage, enfant déchu d’une race divine,
Tu portes sur ton front ta superbe origine;
Tout homme en te voyant..._
MARIE-LOUISE, sèchement, se levant.
C’est bien. Cela suffit!
L’ARCHIDUCHESSE, aux enfants, leur montrant le duc.
Allez dire bonjour à votre cousin.
(Les enfants se rapprochent du duc qui s’est assis, l’entourent. Une
petite fille et un petit garçon grimpent sur ses genoux.)
SCARAMPI, bas, avec colère, à Thérèse.
Fi!
THÉRÈSE.
Quoi donc?
UNE DAME, regardant le duc.
Comme il est pâle!
UNE AUTRE, de même.
Il n’a pas l’air de vivre!
SCARAMPI, à Thérèse.
Quels passages toujours choisissez-vous?
THÉRÈSE.
Le livre
S’ouvrait toujours tout seul... jamais je ne voulus...
(Scarampi s’éloigne en haussant les épaules.)
GENTZ, qui a entendu, hochant la tête.
Le livre s’ouvre seul aux feuillets souvent lus!
THÉRÈSE, à part, regardant mélancoliquement le duc.
Des archiducs sur ses genoux!...
L’ARCHIDUCHESSE, au duc, se penchant au dossier de son fauteuil.
Je suis contente
De te voir.--Je suis ton amie.
(Elle lui tend la main.)
LE DUC, lui baisant la main.
Oui, toi, ma tante.
GENTZ, à Thérèse, qui ne quitte pas le prince des yeux.
Comment le trouvez-vous, avec son petit air
De Chérubin qui lit en cachette Werther?
(Les enfants, autour du duc, admirent l’élégance de leur grand cousin,
jouent avec sa chaîne, ses breloques, contemplent sa haute cravate.)
LA PETITE FILLE, qui est sur ses genoux, éblouie.
Tes cols sont toujours beaux!
LE DUC, saluant.
Votre Altesse est bien bonne.
THÉRÈSE, à part, avec un petit sourire douloureux.
Ses cols!...
UN PETIT GARÇON, qui a pris la cravache du prince et en fouette l’air.
Personne n’a des sticks pareils!
LE DUC, gravement.
Personne.
THÉRÈSE, à part, de même.
Ses sticks!...
UN AUTRE PETIT GARÇON, touchant les gants que le duc vient de retirer et
de jeter sur une table.
Oh! et tes gants!...
LE DUC.
Superbes, mon chéri.
LA PETITE FILLE, le doigt sur l’étoffe de son gilet.
C’est en quoi, ton gilet?
LE DUC.
C’est en Pondichéry.
THÉRÈSE, prise d’une envie de pleurer.
Oh!
L’ARCHIDUCHESSE, caressant du bout des doigts la rose qui fleurit la
redingote du prince.
Tu portes ta fleur à la mode dernière!
LE DUC, se levant, avec une frivolité amère et forcée.
Vous remarquez? Dans la troisième boutonnière!
(A ce moment, Thérèse éclate en sanglots.)
DES DAMES, autour d’elle.
Hein?--Qu’a-t-elle?
THÉRÈSE.
Pardon!... je ne sais pas... c’est fou!
Seule ici... loin des miens... brusquement...
MARIE-LOUISE, qui s’est approchée, avec un attendrissement bruyant.
Pauvre chou!
THÉRÈSE.
Mon cœur s’est si longtemps contenu...
MARIE-LOUISE, l’embrassant.
Qu’il s’épanche!
LE DUC, qui a fait quelques pas, sans avoir l’air de remarquer ces
larmes, s’arrête, poussant du pied quelque chose sur le tapis.
Tiens! qu’est-ce que j’écrase?--Une cocarde blanche?
(Il se penche et la ramasse.)
METTERNICH, s’avançant avec embarras.
Heu!...
LE DUC, cherche un instant des yeux et voyant l’attaché français.
Ce doit être à vous, Monsieur!--Votre chapeau?
(L’attaché lui montre son chapeau. Le duc aperçoit la cocarde
tricolore.)
Ah!
(A Metternich.)
Je ne savais pas. Mais alors... le drapeau?
METTERNICH.
Altesse...
LE DUC.
Il l’est aussi?
METTERNICH.
Oui... c’est sans importance...
LE DUC, flegmatiquement.
Aucune.
METTERNICH.
Question de couleur...
LE DUC.
De nuance.
(Il a pris le chapeau de l’attaché, et, sur le feutre noir, rapproche
les deux cocardes; il les compare, en artiste, éloignant le chapeau, la
tête penchée...)
Je crois--voyez vous-même, hein? en clignant les yeux--
Que c’est décidément...
(Il montre la tricolore.)
celle-ci qui fait mieux.
(Il jette la blanche, et passe nonchalamment.--Sa mère le prend sous le
bras et le mène devant les boîtes de papillons que le docteur, rentré
depuis un instant, vient d’étaler sur la grande table.)
LE DUC.
Des papillons?
MARIE-LOUISE, cherchant à l’intéresser.
C’est ce grand noir que tu préfères?
LE DUC.
Il est gentil.
LE DOCTEUR.
Il naît sur les ombellifères!
LE DUC.
Il me regarde avec ses ailes.
LE DOCTEUR, souriant.
Tous ces yeux?
Nous appelons cela des lunules.
LE DUC.
Tant mieux.
LE DOCTEUR.
Vous regardez ce gris qui de bleu se ponctue?
LE DUC.
Non.
LE DOCTEUR.
Que regardez-vous?
LE DUC.
L’épingle qui le tue.
(Il s’éloigne.)
LE DOCTEUR, désespéré, à Marie-Louise.
Tout l’ennuie!
MARIE-LOUISE, à Scarampi.
Attendons... je compte sur l’effet...
SCARAMPI, mystérieusement.
Oui, de notre surprise.
GENTZ, qui s’est approché du duc, lui présentant une bonbonnière.
Un bonbon?
LE DUC, prenant un bonbon et le goûtant.
Oh! parfait!
Un goût tout à la fois de poire et de verveine.
Et puis... attendez... de...
GENTZ.
Non, ce n’est pas la peine.
LE DUC.
Pas la peine de quoi?
GENTZ.
D’avoir l’air d’être là.
J’y vois plus clair que Metternich.--Un chocolat?
LE DUC, avec hauteur.
Que voyez-vous?
GENTZ.
Quelqu’un qui souffre, au lieu de prendre
Le doux parti de vivre en prince jeune et tendre.
Votre âme bouge encore: on va dans cette cour
L’endormir de musique et l’engourdir d’amour.
J’avais une âme aussi, moi, comme tout le monde...
Mais pfft!... et je vieillis, doucettement immonde,
Jusqu’au jour où, vengeant sur moi la Liberté,
Un de ces jeunes fous de l’Université,
Dans mes bonbons, dans mes parfums, et dans ma boue,
Me tuera... comme Sand a tué Kotzebue!
Oui, j’ai peur--voulez-vous quelques raisins sucrés?--
D’être tué par l’un d’entre eux!
LE DUC, tranquillement, prenant un raisin.
Vous le serez.
GENTZ, reculant.
Hein? Comment?
LE DUC.
Vous serez tué par un jeune homme.
GENTZ.
Mais...
LE DUC.
Que vous connaissez.
GENTZ, stupéfait.
Monseigneur...
LE DUC.
Il se nomme
Frédéric: c’est celui que vous avez été.
Puisqu’en vous maintenant il est ressuscité,
Puisque comme un remords, il vous parle à voix basse,
C’est fini: celui-là ne vous fera pas grâce.
GENTZ, pâlissant.
C’est vrai que ma jeunesse, en moi, lève un poignard!
... Ah! je ne m’étais pas trompé sur ce regard:
C’est celui de quelqu’un qui s’exerce à l’Empire!
LE DUC.
Monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez dire.
(Il s’éloigne.--Metternich rejoint Gentz.)
METTERNICH, à Gentz, en souriant.
Tu causais avec...
GENTZ.
Oui.
METTERNICH.
Très gentil.
GENTZ.
En effet.
METTERNICH.
Je le tiens tout à fait dans ma main.
GENTZ.
Tout à fait.
LE DUC est arrivé devant Thérèse qui, assise, dans un coin, devant un
guéridon, feuillette un livre. Il la regarde un instant puis à mi-voix:
Pourquoi donc pleuriez-vous?
THÉRÈSE, qui ne l’a pas vu venir, tressaillant, et se levant toute
troublée.
Parce que...
LE DUC.
Non.
THÉRÈSE, interdite.
Altesse!
LE DUC.
Je sais pourquoi.--Ne pleurez pas.
(Il s’éloigne rapidement, et se trouve devant Metternich qui vient de
prendre son chapeau et ses gants pour sortir.)
METTERNICH, saluant le duc.
Duc, je vous laisse.
(Le duc répond par une inclinaison de tête. Metternich sort, emmenant
l’attaché.)
LE DUC, à Marie-Louise et à Dietrichstein qui regardent des papiers sur
la table.
Vous lisez mon dernier travail?
DIETRICHSTEIN.
Il est charmant.
Mais pourquoi faire exprès des fautes d’allemand?
C’est une espièglerie!
MARIE-LOUISE, choquée.
A votre âge, être espiègle,
Mon fils!
LE DUC.
Que voulez-vous? je ne suis pas un aigle!
DIETRICHSTEIN, soulignant de l’ongle une faute.
Vous mettez encor «France» au féminin!
LE DUC.
Hélas!
Moi je ne sais jamais si c’est _der_, _die_ ou _das_!
DIETRICHSTEIN.
Le neutre seul, ici, serait correct!
LE DUC.
Mais pleutre.
--Je n’aime pas beaucoup que la France soit neutre.
MARIE-LOUISE, interrompant Thalberg qui pianote.
Mon fils a la musique en horreur!
LE DUC.
En horreur.
LORD COWLEY, s’avançant vers le duc.
Altesse...
DIETRICHSTEIN, bas au duc.
Un mot aimable!
LE DUC.
Hein?
DIETRICHSTEIN, bas au duc.
C’est l’ambassadeur
D’Angleterre.
LORD COWLEY.
Tantôt galopant, hors d’haleine,
D’où reveniez-vous donc, prince?
LE DUC.
De Sainte-Hélène.
LORD COWLEY, interloqué.
Plaît-il?
LE DUC.
C’est un coin vert, gai, sain,--et beau, le soir!
On y est à ravir. Je voudrais vous y voir.
(Il salue, et passe.)
GENTZ, vivement à l’ambassadeur d’Angleterre, tandis que le duc
s’éloigne.
Sainte-Hélène est le nom du principal village
D’Helenenthal, ce site exquis du voisinage.
L’AMBASSADEUR.
Ah! oui!--Je crois, soit dit sans le lui reprocher,
Que c’est, dans mon jardin, une pierre.
GENTZ.
Un rocher!
DES VOIX, au fond.
On part!
L’ARCHIDUCHESSE, à Marie-Louise.
Viens-tu, Louise?
MARIE-LOUISE.
Oh! moi, non!
CRIS.
En voiture!
L’ARCHIDUCHESSE, au duc.
Et toi, Franz?
MARIE-LOUISE.
Non! mon fils déteste la nature!
(Avec pitié.)
Il galope lorsqu’il traverse Helenenthal!
LE DUC, sombre.
Oui, je galope.
MARIE-LOUISE.
Ah! tu n’es pas sentimental!
(Brouhaha.--Saluts.--Toute la compagnie sort dans un tumulte de voix.)
MONTENEGRO, déjà sur le perron.
Je connais un endroit pour goûter, où le cidre...
(Sa voix se perd.)
CRIS, au dehors.
Au revoir! au revoir!
GENTZ, sur le balcon, criant.
Ne parlez pas de l’hydre!...
(Éclats de rires.--Grelots des voitures qui s’éloignent.)
THÉRÈSE, à Tiburce, qui prend congé.
Adieu, mon frère.
TIBURCE, l’embrassant au front.
Adieu!
(Il s’incline devant Marie-Louise, et sort avec Bombelles.)
MARIE-LOUISE, aux dames d’honneur, leur confiant Thérèse.
Menez-la maintenant
Chez elle...
(Thérèse sort, emmenée par les dames.--Le duc s’est assis, remuant
distraitement des livres sur une table.--Marie-Louise fait signe en
souriant à Scarampi, qui est restée, puis s’avance vers le duc.)
SCÈNE IX
LE DUC, MARIE-LOUISE, SCARAMPI, puis UN TAILLEUR et UNE ESSAYEUSE.
MARIE-LOUISE, au duc.
Franz...
(Il se retourne...)
Je vais vous égayer!
LE DUC.
Vraiment?
(Scarampi ferme soigneusement toutes les portes.)
MARIE-LOUISE.
Chut!--J’ai fait un complot!...
LE DUC, dont l’œil s’allume.
Vous! un complot?
MARIE-LOUISE.
Immense;
Chut!--On nous interdit tout ce qui vient de France;
Mais moi, j’ai fait venir, en secret, de Paris,
De chez deux grands faiseurs...
(Elle lui donne une petite tape sur la joue.)
Allons, coquet, souris!
Chut!... pour vous, un tailleur...
(Montrant Scarampi.)
Pour nous une essayeuse!
Je crois que mon idée est vraiment!...
LE DUC, glacial.
Merveilleuse.
SCARAMPI, allant ouvrir la porte de l’appartement de Marie-Louise.
Entrez!
(Entrent une demoiselle--élégance de mannequin--qui porte de grands
cartons à robes et à chapeaux, puis un jeune homme habillé comme une
gravure de mode 1830, les bras chargés de vêtements pliés et de boîtes.
Le tailleur descend vers le duc, tandis qu’au fond, l’essayeuse déballe
les robes sur un canapé. Après un profond salut, il s’agenouille
vivement, ouvrant les boîtes, défaisant les paquets, faisant bouffer des
cravates, dépliant des vêtements.)
LE TAILLEUR.
Si Monseigneur daigne jeter les yeux...
J’ai là des nouveautés charmantes! Ces messieurs
Ont assez confiance en mon goût. Je les guide.
Les cravates d’abord.--Un violet languide.--
Un marron sérieux.--On porte le foulard.--
(Regardant la cravate du duc.)
Je vois avec plaisir que Son Altesse a l’art
De nouer son écharpe.
(Lui présentant un autre modèle.)
Un dessin en quinconce!
(Regardant de nouveau la cravate du duc.)
Oui, le nœud est parfait, il est noble, il engonce.
--Et comment Monseigneur trouve-t-il ce gilet
Sur lequel des bouquets s’effeuillèrent?
LE DUC, impassible.
Très laid.
LE TAILLEUR, continuant à faire un étalage sur le tapis.
Ceux-ci laisseront-ils Son Altesse de marbre?
Poil de chèvre, pourtant! Tissu d’écorce d’arbre!
--Redingote vert nuit. Les poignets très étroits.
Est-ce hautain?--Gilet à six boutons, dont trois
Restent déboutonnés en haut (grande élégance!)
Est-ce spirituel, cette petite ganse?
--Et ce frac par nos soins artistement râpé,
Bleu, sur un pantalon de fin coutil jaspé:
C’est tout à fait coquet, léger, garde-française!
--Laissons cette jaunâtre et lourde polonaise
(Hamlet peut-il porter le pourpoint de Falstaff?)
Et venons aux manteaux, prince. Grand plaid en staff,
Demi-collet figurant manches par derrière.
Trop excentrique? Soit.--Cet autre, dit Roulière,
Sobre, a je ne sais quoi de large et d’espagnol,
Bon pour rendre visite à quelque doña Sol!
(Il le jette sur ses épaules, et marche superbement.)
Travail soigné, chaînette en argent, col en martre;
Fait dans nos ateliers du boulevard Montmartre.
Simple, mais d’une coupe!... Et la coupe, c’est tout!
MARIE-LOUISE, qui est restée debout près du duc, le voyant plus pâle, et
les yeux fixes, comme s’il n’écoutait plus,--au tailleur.
Vous fatiguez le duc avec votre bagout!
LE DUC, se réveillant.
Non, laissez, je rêvais... car je n’ai pas coutume,
Quand mon tailleur viennois vient m’offrir un costume,
D’entendre tous ces mots pittoresques et vifs...
Tout cela... tout ce choix amusant d’adjectifs,
Tout cela, qui pour vous n’est qu’un bagout vulgaire,
Cela me... cela m’a...
(Ses yeux se sont remplis de larmes, et brusquement:)
Non, rien, laissez, ma mère.
MARIE-LOUISE, remontant vers Scarampi et l’essayeuse.
Regardons nos chiffons!... Des manches à gigot?
L’ESSAYEUSE.
Toujours!
LE TAILLEUR, au duc, lui montrant des échantillons collés sur une
feuille.
Drap... Casimir... Marengo...
LE DUC.
Marengo?
LE TAILLEUR, froissant l’échantillon entre ses doigts.
C’est un bon cuir de laine et défiant l’usure.
LE DUC.
Je suis de votre avis: Marengo, cela dure.
LE TAILLEUR.
Que nous commandez-vous?
LE DUC.
Je n’ai besoin de rien.
LE TAILLEUR.
On a toujours besoin d’un habit allant bien!
LE DUC.
J’aimerais combiner...
LE TAILLEUR.
A votre fantaisie?
Que toujours ta pensée, ô client, soit saisie!
Dites! nous saisirons; c’est l’art de ce métier!
--Nous habillons Monsieur Théophile Gautier.
LE DUC, ayant l’air de chercher.
Voyons...
L’ESSAYEUSE, au fond, exhibant d’énormes chapeaux, que Marie-Louise
essaye, devant la psyché.
Paille de riz--recouverte de blonde.
Ce n’est pas le chapeau, dame, de tout le monde!
LE DUC, rêvant.
Pouvez-vous faire?...
LE TAILLEUR, précipitamment.
Tout!...
LE DUC.
... un...
LE TAILLEUR.
Tout ce que voudra
Son Altesse!
LE DUC.
... un habit...
LE TAILLEUR.
Parfaitement!
LE DUC.
... d’un drap...
Ah! au fait, de quel drap?... uni, tout simple!...
LE TAILLEUR.
Certe!
LE DUC.
Et la couleur, voyons, que diriez-vous de... verte?
LE TAILLEUR.
L’idée est excellente!
LE DUC, rêveusement.
Un petit habit vert...
Laissant peut-être voir le gilet...
LE TAILLEUR, prenant des notes.
Très ouvert!
LE DUC.
Pour animer la basque, un peu, quand elle bouge,
Si la patte avait un... liséré rouge?
LE TAILLEUR, étonné un instant.
Rouge?
--Ce sera ravissant.
LE DUC.
Eh bien! et le gilet?
Comment est le gilet à votre avis?
LE TAILLEUR, cherchant.
Il est...
LE DUC.
Il est blanc.
LE TAILLEUR.
Son Altesse a du goût.
LE DUC.
Puis je pense
Qu’une culotte courte...
LE TAILLEUR.
Ah?
LE DUC.
Oui.
LE TAILLEUR.
Quelle nuance?
LE DUC.
Je la vois assez blanche, en casimir soyeux.
LE TAILLEUR.
Oh! le blanc, c’est toujours ce qu’il y a de mieux!
LE DUC.
Boutons gravés...
LE TAILLEUR.
Gravés?... ce n’est pas dans les règles!
LE DUC.
Si... quelque chose... un rien, dessus!... des petits aigles.
LE TAILLEUR, comprenant tout d’un coup quel est le petit habit vert que
se commande le prince,--tressaille, et d’une voix étouffée.
Des petits?...
LE DUC, changeant de ton, brusquement.
Eh bien! Quoi? qu’est-ce qui te fait peur?
Et pourquoi donc ta main tremble-t-elle, tailleur?
Qu’est-ce que cet habit a d’extraordinaire?
Tu ne te vantes plus de pouvoir me le faire?
L’ESSAYEUSE, au fond.
Chapeau cabriolet, garniture pavots!
LE DUC, se levant.
Remporte donc, tailleur, tes modèles nouveaux,
Et tes échantillons grotesques sur leur feuille,
Car ce petit habit, c’est le seul que je veuille!
LE TAILLEUR, se rapprochant.
Mais je...
LE DUC.
C’est bon! Va-t’en! Ne sois pas indiscret!
LE TAILLEUR.
Mais...
LE DUC, avec un geste mélancolique.
Il ne m’irait pas, d’ailleurs!
LE TAILLEUR, quittant brusquement son ton de fournisseur.
Il vous irait.
LE DUC, se retournant, avec hauteur.
Tu dis?
LE TAILLEUR, tranquillement.
Il vous irait très bien.
LE DUC.
L’audace est grande.
LE TAILLEUR, s’inclinant.
Et j’ai les pleins pouvoirs pour prendre la commande.
LE DUC.
Ah?
(Silence. Ils se regardent dans les yeux.)
LE TAILLEUR.
Oui!
L’ESSAYEUSE, au fond, passant un manteau à Marie-Louise qui se regarde
dans la psyché.
Manteau de gros de la Chine, bouffant:
Revers brodé, manche en oreille d’éléphant.
LE DUC, un peu ironique.
Ah? ah?
LE TAILLEUR.
Oui, Monseigneur.
LE DUC.
Très bien. Monsieur conspire.
Je ne m’étonne plus que vous citiez Shakspeare.
LE TAILLEUR, bas et vite, lui désignant un des vêtements étalés.
La redingote olive a des noms sous son shall
Écoles... Députés... Un pair... Un maréchal.
L’ESSAYEUSE, au fond.
Spencer en jaconas; jupe en caroléide.
LE TAILLEUR.
On peut vous faire fuir...
LE DUC, froidement.
Pour que je me décide,
Il faut qu’auparavant j’aille, voilà le hic,
Consulter mon ami Monsieur de Metternich.
LE TAILLEUR, souriant.
Vous vous méfierez moins quand vous saurez, Altesse,
Que c’est une cousine à vous...
LE DUC.
Hein?
LE TAILLEUR.
La comtesse
Camerata, la fille...
LE DUC.
Ah! je sais... d’Élisa!
LE TAILLEUR.
Oui, celle qui toujours se singularisa,
Qui toujours, dans la vie, Amazone sans casque,
Portant avec orgueil sa race sur son masque,
Brave un péril, tient un fleuret, dompte un pur sang!...
L’ESSAYEUSE, au fond.
Un petit canezou d’organdi, ravissant!
LE TAILLEUR.
Quand vous saurez que c’est cette Penthésilée...
L’ESSAYEUSE.
Le col n’est qu’épinglé, la manche faufilée!
LE TAILLEUR.
... Qui mène le complot dont je vous parle...
LE DUC, hésitant encore à se livrer.
Dieu!
--La preuve de cela?
LE TAILLEUR.
Tournez la tête un peu.
Regardez, sans en avoir l’air, la demoiselle
Qui déballe, à genoux, des toilettes...
LE DUC a tourné la tête. Ses yeux rencontrent ceux de l’essayeuse, qui
le regarde à la dérobée.
C’est elle!
--A Vienne, un soir déjà, brusque, sur mon chemin,
Elle sortit d’un grand manteau, baisa ma main,
Et s’enfuit en criant: «J’ai bien le droit, peut-être,
De saluer le fils de l’Empereur mon maître...»