CHAPITRE XXX.

Perplexité de l'empereur.--À quoi se réduit la question.--L'empereur

fait demander une entrevue à Alexandre.--Elle est fixée à

Erfurth.--Napoléon va à la rencontre d'Alexandre.--Protestations de

l'empereur d'Autriche.--Fêtes, spectacles.

L'armée était encore en Prusse, où elle devait séjourner et vivre

jusqu'à l'entier paiement des contributions dont ce pays avait été

frappé. L'empereur aurait bien voulu l'y laisser encore, d'abord parce

que c'était une manière commode de l'entretenir, et, en second lieu,

parce que la position dans laquelle il se trouvait était un moment

d'épreuve pour la sincérité des sentimens que paraissait lui avoir voués

l'empereur de Russie. Son alliance avec cette puissance pouvait n'être

basée que sur la nécessité, et dès-lors la présence de l'armée en

Allemagne en était la garantie; mais si elle l'était sur un retour franc

à la paix, et une renonciation à toute espèce d'entreprises semblables à

celles qui nous avaient ramenés en Allemagne en 1805 et 1806, il

pouvait, sans inconvénient, prendre cette armée pour la transporter en

Espagne; l'on ne pouvait qu'en concevoir de la sécurité en Allemagne. La

question, pour l'empereur, était donc celle-ci: «Si je puis laisser mon

armée en Allemagne, je n'aurai pas la guerre; mais comme je suis dans

l'obligation de la retirer presque en totalité, aurai-je pour cela la

guerre? Voilà, disait-il, le moment de juger de la solidité de mon

ouvrage de Tilsit.»

Il me fit l'honneur de me communiquer ses inquiétudes, et je persistai

dans l'opinion que les autres puissances ne cherchaient qu'une occasion

favorable pour entreprendre de nouveau de le détruire; j'ajoutai que si

la Russie ne s'en mêlait pas, cela deviendrait impossible, mais que,

d'un autre côté, si cette puissance n'était pas d'accord avec nous sur

l'entreprise d'Espagne, je ne faisais nul doute qu'on ne manquerait pas

de lui faire saisir ce motif pour éclater. L'empereur eut l'air rassuré

là-dessus; il me dit cependant que les affaires d'Espagne l'avaient

engagé plus loin qu'il ne croyait d'abord, mais que cela serait facile à

expliquer. Cette dernière observation me confirma encore dans l'opinion

où j'étais que l'empereur de Russie avait eu connaissance du premier

projet, et qu'il n'y avait qu'à s'expliquer sur la différence entre le

premier et le second; en même temps, je devinai le motif qui nous avait

fait abandonner les Turcs.

L'empereur me disait: «En retirant l'armée de Prusse, je vais faire

rapidement les affaires d'Espagne; mais aussi qui est-ce qui me

garantira de l'Allemagne? Nous allons le voir.»

Il venait de recevoir un courrier de Saint-Pétersbourg; quelques nuages

s'étaient déjà élevés; sans me dire en quoi consistait la difficulté, il

se plaignit de la manière dont on menait ses affaires en Russie; il

disait: «Caulaincourt m'a créé là des embarras, au lieu de m'en éviter.

Je ne sais où il a été engager une explication sur la Pologne, et se

laisser présenter une proposition par laquelle je m'engagerais à ne

jamais la rétablir; cette idée-là porte son ridicule avec elle. Comment!

j'irais entreprendre de rétablir la Pologne, lorsque j'ai la guerre en

Espagne, pour laquelle je suis obligé de retirer mon armée d'Allemagne!

C'est par trop absurde. Et si je ne puis songer à la Pologne, pourquoi

m'en faire une question? Je ne suis pas le Destin, je ne puis prédire ce

qui arrivera. Est-ce parce que je suis embarrassé, que l'on soulève

cette question? C'était au contraire le moment de l'éloigner: il y a là

quelque chose que je ne puis expliquer. Au reste, l'on me parle d'une

entrevue dans laquelle je pourrai régler mes affaires: j'aime encore

mieux l'accepter que de m'exposer à les voir gâter; au moins cela aura

l'avantage d'en imposer par un grand spectacle, et de me donner le temps

de finir avec cette Espagne.»

Telle était la situation d'esprit dans laquelle se trouvait l'empereur

vers la fin d'août 1808; elle était bien différente de celle dans

laquelle il s'était trouvé à la même époque l'année précédente.

Je crois que c'est alors qu'il ordonna à son ambassadeur en Russie de

fixer, avec l'empereur Alexandre, l'entrevue à Erfurth. Elle avait été

convenue à la paix de Tilsit, mais on n'en avait indiqué ni l'époque ni

le lieu.

Il fallut tout le mois de septembre pour s'entendre sur le jour des

départs de Saint-Pétersbourg et de Paris, afin que chacun réglât sa

marche, de manière à n'arriver ni trop tôt ni trop tard.

Ce fut l'empereur Napoléon qui fournit aux détails des gardes, logemens,

tables et menus frais de représentation, non seulement pour l'empereur

de Russie, mais encore pour les autres souverains qui vinrent à cette

entrevue. De sorte qu'il partit du service du grand-maréchal une troupe

de cuisiniers, de maîtres d'hôtel et de gens de livrées.

On envoya les sociétaires du Théâtre-Français pour jouer nos

chefs-d'oeuvre tragiques et nos meilleures comédies; enfin, on soigna,

dans les plus petits détails, tout ce qui devait contribuer aux

amusemens des souverains pendant leur séjour à Erfurth.

L'empereur partit de Paris dans les derniers jours de septembre, ou même

dans les premiers d'octobre[54]. Il alla jusqu'à Metz sans s'arrêter, et

passa, pendant cette course, la revue de tous les corps qui revenaient

de la grande armée pour se rendre en Espagne. Il les arrêtait même sur

le grand chemin, les examinait homme par homme, et leur faisait ensuite

continuer leur route. Il en agit ainsi jusqu'à Francfort.

Le mouvement qu'il faisait faire sur l'Espagne était considérable,

puisque de toute cette immense armée, il ne laissa en Allemagne que

quatre divisions d'infanterie, avec les cuirassiers et quelques régimens

de troupes légères, c'est-à-dire un quart de ce qu'il y avait

auparavant.

La nouvelle de l'entrevue d'Erfurth avait fait tant de bruit en

Allemagne, que de tous côtés l'on y arrivait; il y avait, chez le prince

primat à Francfort, un nombre prodigieux de princes d'Allemagne, qui s'y

étaient réunis pour rendre leurs hommages à l'empereur à son passage. Il

coucha chez le prince primat, où étaient, entre autres, le prince et la

princesse de Bade, ceux de Darmstadt, de Nassau, ainsi que beaucoup

d'autres. La contenance de chacun d'eux devant l'empereur était celle

qu'ils devaient avoir devant le protecteur de la confédération du Rhin,

et c'était à qui lui marquerait plus de respect et de soumission.

Il partit le lendemain, et alla sans s'arrêter jusqu'à Erfurth; il vit

en chemin le roi de Westphalie, qui était venu à sa rencontre depuis

Cassel jusqu'à la frontière de ses États. M. de Caulaincourt,

ambassadeur de France en Russie, était venu à la rencontre de

l'empereur, et nous rejoignit entre Erfurth et Gotha. Il nous apprit que

l'empereur de Russie attendait à Weimar l'arrivée de l'empereur à

Erfurth, en sorte que l'on se hâta, et nous arrivâmes à Erfurth de très

grand matin. On y avait fait venir quelques troupes, et le 1er régiment

de hussards, qui en faisait partie, avait été placé en plusieurs

détachemens, depuis Erfurth jusque près de Weimar, pour rendre honneur à

l'empereur Alexandre.

D'après des arrangemens, pris sans doute à l'avance, l'empereur monta à

cheval avec tout ce qui l'accompagnait. On avait fait suivre un cheval

pour l'empereur de Russie, et on avait poussé la recherche jusqu'à

envoyer prendre à Weimar la selle dont il avait coutume de se servir; on

l'avait apportée de Saint-Pétersbourg pour la mettre sur ce cheval.

Il alla ainsi jusqu'à trois lieues d'Erfurth, où l'on découvrit enfin le

cortége de l'empereur Alexandre, qui arrivait en voiture, suivi de douze

ou quinze calèches. L'empereur Napoléon arriva au galop, et mit pied à

terre, pour embrasser l'empereur de Russie, à la sortie de sa voiture.

La rencontre fut amicale, et l'abord franc, autant que peuvent l'être

les sentimens des souverains les uns envers les autres. Ils remontèrent

tous deux à cheval, et revinrent en conversant jusqu'à Erfurth. Toute la

population des campagnes bordait le grand chemin. Le temps était

magnifique et souriait à cet événement. L'artillerie des remparts les

salua, les troupes bordaient la haie, et toutes les personnes de marque

qui étaient venues à Erfurth, dans cette occasion, se trouvèrent au

logement qui avait été préparé pour l'empereur Alexandre, au moment où

il venait y mettre pied à terre, accompagné de l'empereur Napoléon.

Ce jour-là, ils dînèrent ensemble, ainsi que le grand-duc Constantin,

qui accompagnait son frère. Le grand-maréchal avait soin de faire tenir

dans la rue un homme qui revenait à toutes jambes prévenir, lorsque la

voiture de l'empereur Alexandre paraissait, et chaque fois qu'il est

venu chez l'empereur Napoléon, celui-ci s'est toujours trouvé au bas de

l'escalier pour le recevoir. La même chose avait lieu, lorsque c'était

l'empereur Napoléon qui allait chez l'empereur de Russie. Pendant tout

le séjour qu'ils firent à Erfurth, ils mangèrent presque tous les jours

ensemble, hormis ceux où ils avaient affaire chacun chez eux. Ensuite

vinrent les rois de Saxe, de Bavière, de Wurtemberg, de Westphalie, le

prince primat, les princes d'Anhalt, de Cobourg, de Saxe, de Weimar, de

Darmstadt, Baden, Nassau, et en général tout ce qui crut devoir venir

rendre hommage à une réunion de tant de puissances.

Le roi de Prusse n'y était pas; il s'y trouvait représenté par son frère

le prince Guillaume, qui avait résisté tout un hiver, à Paris, aux

désagrémens de la plus horrible situation dans laquelle un prince de son

rang puisse jamais se trouver, et qui sut s'en tirer avec l'estime et

l'intérêt de la société. C'est lui qui avait été chargé, près de

l'empereur, des affaires de la Prusse pendant l'hiver qui suivit le

traité de Tilsit.

L'empereur d'Autriche ne parut pas à l'entrevue. Les dispositions qu'il

avait prises, les levées, les réquisitions de tout genre qu'il pressait

dans ses États, avaient excité les réclamations de la France: ses

préparatifs n'étaient pas achevés; les protestations lui coûtaient peu,

il résolut d'essayer encore de donner le change à l'empereur Napoléon.

Il chargea le général Vincent, qu'il savait lui être agréable, d'aller

rendre à ce prince une lettre où il repoussait les doutes qu'on avait

élevés sur la persévérance de ses sentimens[55].

Il y avait aussi à Erfurth les princes héréditaires de Mecklenbourg,

Schwerin et Strélitz.

L'empereur Napoléon avait emmené le ministre des relations extérieures,

M. de Champagny; il avait, en outre, M. de Talleyrand, et comme

d'habitude, M. Maret et le prince de Neuchâtel.

Le général Oudinot avait été envoyé comme gouverneur à Erfurth, et le

maréchal Soult, dont le corps d'armée se rendait en Espagne, passa à

Erfurth tout le temps du séjour de l'empereur, laissant ainsi prendre de

l'avance à ses troupes, qu'il rejoignit à Bayonne.

Il vint aussi des princesses d'Allemagne, celle de Bade, ainsi que

quelques unes des différens pays du voisinage, la princesse de la

Tour-Taxis, celle de Wurtemberg, née Cobourg, etc., etc. Toutes les

matinées se passaient en visites. On dînait en réunions nombreuses, et

le soir on avait un bon spectacle. Comme on savait que l'empereur de

Russie avait l'ouïe dure, on avait fait disposer la salle de manière que

tous les souverains étaient à l'orchestre. Je me rappelle qu'à une

représentation d'_Oedipe_, au moment où l'acteur dit: «L'amitié d'un

grand homme est un bienfait des dieux», l'empereur de Russie se tourna

vers l'empereur Napoléon pour lui faire l'application de ce vers. Un

murmure flatteur, qui s'éleva dans toute l'assemblée, témoigna combien

on sentait la force et la justesse de cette application. La vie était

remplie de manière à ne pas voir le temps s'écouler.

En général, cette année offrit un singulier tableau! L'empereur Napoléon

était à Venise, au mois de janvier, entouré des hommages de toutes les

cours et princes de l'Italie. Au mois d'avril, il était à Bayonne,

entouré de celle d'Espagne et des grands personnages de ce pays, et

enfin, au mois d'octobre, il se trouvait à Erfurth en communication avec

tout ce que je viens de citer.

L'observateur qui a été témoin de ces rencontres ne peut s'expliquer

comment d'aussi heureux rapprochemens n'ont pas été suivis d'une paix

éternelle; et quelque respect que l'on ait pour les gouvernemens, l'on

ne peut s'empêcher de leur attribuer tout ce qui a fait disparaître la

franchise et la probité dans les transactions politiques qu'ils ont

signées, depuis plus de vingt ans, au nom des intérêts des peuples

qu'ils administrent: il faut bien qu'il y ait eu, ou duplicité, ou

mauvaise foi, ou manque de courage, ou ignorance volontaire, au moins

dans les cabinets, pour que, après s'être vus tant de fois, avoir eu

mille occasions de s'expliquer, la malheureuse humanité ait encore eu

tant de calamités à souffrir pour consoler l'amour-propre des uns et

satisfaire l'avidité des autres. Ces pensées sont tristes, et l'on ne

peut plus dire que, si la justice et la probité étaient bannies de chez

les hommes, elles se retrouveraient dans le coeur des rois.

Si à cette réunion d'Erfurth avait pu se joindre un ministre

d'Angleterre, les querelles du monde entier auraient pu s'arranger, et,

faute de cette puissance, on ne fit que préparer les désordres

effroyables qui sont survenus depuis. Les deux empereurs de Russie et de

France avaient respectivement des affaires à régler, de l'importance

desquelles il était difficile de juger assez sainement pour déterminer

lequel des deux devait être le plus empressé à accepter l'entrevue

d'Erfurth.

La Russie était encore occupée à la campagne qu'elle avait ouverte en

Finlande contre les Suédois, auxquels elle voulait arracher cette

province pour la réunir à sa couronne. C'est même à son arrivée à

Erfurth que l'empereur Alexandre a refusé de ratifier l'armistice

convenu entre son armée de Finlande et les Suédois. La Russie avait, en

outre, sa guerre de Turquie, qu'elle voulait pousser vivement; c'était

outre-passer ce qui avait été convenu à Tilsit à cet égard.

L'empereur de Russie revint encore à la proposition du partage de cette

puissance; mais l'empereur Napoléon détourna cette question. Depuis

Tilsit, il avait fait demander à son ambassadeur à Constantinople, le

général Sébastiani, ses idées personnelles sur cette proposition de

l'empereur de Russie. Cet ambassadeur fut tout-à-fait opposé à ce

projet, et, dans un long rapport qu'il remit à l'empereur à son retour

de Constantinople, il lui démontra la nécessité, pour la France, de ne

jamais consentir au démembrement de l'empire turc; l'empereur Napoléon

avait adopté cette opinion.

La Russie avait encore à demander, je crois, quelques mots d'explication

sur les projets futurs dont la Pologne pouvait être l'objet. Voilà les

questions qui étaient toutes dans l'intérêt des Russes; puis venaient

celles qui étaient dans l'intérêt des Prussiens, leurs alliés. D'après

le traité de Tilsit, dont l'empereur Alexandre était garant, la Prusse

devait payer à la France des sommes considérables, et l'armée française

devait rester en Prusse jusqu'à l'entier paiement de ces contributions.

Le roi de Prusse, pour avoir la paix, en avait passé par où l'on avait

voulu; mais depuis quelque temps il réclamait fortement contre des

sommes aussi exorbitantes, et profitait du moment où l'empereur était

engagé dans une nouvelle entreprise pour essayer de se faire remettre le

plus possible de ces impositions.

L'empereur de Russie s'y intéressa d'autant plus volontiers, que

l'évacuation de la Prusse était une stipulation du traité de Tilsit,

dont on avait différé l'exécution en proportion du retard de

l'acquittement des contributions, tellement que le roi de Prusse était

encore à Koenigsberg, et que nous occupions à peu près tous ses États,

quoique la paix fût faite depuis un an et plus.

L'empereur Napoléon avait, de son côté, de bien grands intérêts à faire

concourir la Russie aux changemens qu'il avait amenés en Europe depuis

la paix de Tilsit. Il avait, à la suite d'un arrangement fait avec la

maison d'Espagne, pris la Toscane sur le fils de l'infant de Parme, roi

d'Étrurie; ensuite, il avait très légèrement acquis des droits à la

succession de Charles IV, qui déshéritait ses enfans. Il avait donc

besoin de s'arranger avec l'empereur de Russie, afin qu'il n'apportât

aucun empêchement à un projet dont il avait déjà été question entre eux,

mais qui finissait autrement qu'on ne l'avait pensé. De plus, à la suite

de ce même projet, le grand-duc de Berg était monté sur le trône de

Naples en remplacement du roi Joseph, qui avait été appelé à celui

d'Espagne. Ces trois questions à régler avec les Russes étaient pour le

moins aussi importantes que celles que les Russes pouvaient avoir à

régler avec nous.

Tels étaient les véritables motifs de l'entrevue d'Erfurth, de laquelle

dépendait la tranquillité de l'Europe. Les deux plus puissans souverains

du monde réglaient eux-mêmes leurs affaires, dont celles de toutes les

autres puissances devaient dépendre. Si l'on ne peut rapporter en détail

ce qui fut dit entre eux, on doit penser que, n'ayant fait chacun trois

ou quatre cents lieues que pour s'entendre, ils se seront réciproquement

dit tout ce qui les intéressait, et qu'ils se seront de même passé tout

ce qu'ils désiraient entreprendre. Or, ce qui leur était nécessaire à

tous deux, pour donner suite à leurs projets ultérieurs, c'était de se

garantir la paix dont ils avaient besoin pour l'exécution de ces mêmes

projets. On ne peut pas supposer que l'entrevue d'Erfurth se soit passée

sans que l'on y ait agité tout ce qui pouvait paraître douteux dans la

politique des deux puissances, comme dans les sentimens des deux

souverains.

On pourrait donc juger de ce qui a été dit à Erfurth entre les deux

souverains, par ce qu'ils ont entrepris tous deux à la suite de cette

conférence, de même qu'on pourra juger de celui qui a manqué à ses

engagemens, par ce qui est survenu, et qui ne devait pas arriver (la

guerre d'Autriche). Il n'est pas besoin de longs raisonnemens pour

démontrer que, s'il y avait eu le moindre nuage entre les deux

souverains, la conséquence eût été, pour les Russes, de suspendre leur

expédition de Finlande, leur guerre contre les Turcs, et de se préparer

à revoir encore sur le Niémen l'armée française, qui, dans ce cas,

n'aurait pas évacué la Prusse; de même que, pour la France, la première

conséquence aurait été d'abandonner son entreprise sur l'Espagne, et de

mettre, autant que possible, les choses au point où elles étaient avant

toute espèce de dérogation au traité de Tilsit, en reprenant les

avantages de position que l'on avait à cette époque. Mais, loin de là,

l'harmonie entre ces deux souverains a été telle que non seulement ils

se sont accordé réciproquement tout ce qu'ils avaient à se demander,

mais que la France ayant manifesté quelque désir de voir changer

l'ambassadeur de Russie à Paris contre celui de Russie à Vienne,

l'empereur Alexandre s'empressa d'y obtempérer; et le prince Alexandre

Kourakin, qui était ambassadeur de Russie à Vienne, reçut ordre de venir

occuper le même poste à Paris. Le motif de ce changement était que son

prédécesseur, le général comte Tolstoy, plus militaire que diplomate,

s'engageait souvent à Paris dans des discussions de guerre avec des

généraux qui n'étaient pas plus diplomates que lui, mais aussi bons

militaires, et qu'il pouvait en résulter des inconvéniens, en ce que ces

généraux rapportaient comme des paroles d'oracle ce que leur avait dit

l'ambassadeur de Russie.

Les conférences d'Erfurth n'eurent pas un seul jour d'ombrage; les

souverains y étaient aux petits soins l'un pour l'autre, et tout

présentait le spectacle d'une union parfaite, dont tout le monde se

réjouissait.

Le duc de Saxe-Weimar, dont le fils avait épousé une soeur de l'empereur

de Russie, et chez lequel avait lieu, en quelque sorte, cette réunion,

donna une fête pleine de magnificence. Elle commença, par un déjeuner,

sous une tente absolument pareille à celle qu'avait l'empereur la veille

de la bataille d'Iéna; elle était tendue au même endroit; les feux de

bivouac étaient allumés à la même place. Il fallait que le duc de Weimar

se fût bien fait rendre compte de toutes ces particularités pour en

avoir retracé le souvenir aussi exactement. Après le déjeuner, on monta

à cheval, et il conduisit lui-même la compagnie absolument par la même

direction qu'avait suivie la tête de nos colonnes pour attaquer la ligne

prussienne; il fit de même suivre tout le mouvement qu'avait fait notre

armée, et, arrivé sur le terrain où la bataille avait été décidée, on y

trouva, de distance en distance, des baraques sur un alignement

déterminé; elles étaient garnies de fusils et de gardes-chasse.

À peine les souverains y avaient-ils pris chacun une place, que des

traqueurs, que l'on n'apercevait pas, commencèrent à faire lever une

quantité prodigieuse de gibier, qu'ils chassèrent sur les baraques, d'où

les tireurs les tuaient à loisir: c'était une seconde bataille d'Iéna

contre des perdreaux. Après cette chasse, on vint en faire une à tir au

cerf, puis on alla dîner à Weimar chez le duc régnant.

Le grand-maréchal Duroc avait eu soin d'y envoyer la troupe des acteurs

français qui était à Erfurth, de sorte que la soirée fut complète; elle

se termina par un bal qui dura toute la nuit.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3 · 第 36 / 38 题