L'armée se retire.--Je rentre en France.--Détails de mon voyage.--Je
rejoins l'empereur à Toulouse.--Les deux ingénieurs.--Ce qui l'affectait
surtout dans la capitulation de Baylen.--Les hommes de la
révolution.--La Saint-Napoléon.--Empressement des courtisans.
Les troupes revinrent à petites journées; le premier jour, elles
couchèrent à Chamartin, à deux lieues de Madrid; le second, à deux
lieues plus loin: on allait aussi lentement que possible, pour mettre
plus facilement de l'ordre partout.
Le troisième jour, le roi Joseph vint de sa personne coucher à Buitrago.
C'est dans cette ville que je lui communiquai tout ce que je considérais
devoir être la suite du malheureux événement d'Andalousie, qui nous
obligeait à songer à notre sûreté, au lieu que nous comptions occuper ce
temps-là à conquérir par la confiance, ce à quoi il ne fallait plus
songer, et qu'enfin l'insurrection allait employer ce temps-là à
s'organiser, à faire prononcer la nation et à lui chercher des alliés.
Je lui fis observer que, n'ayant nullement besoin de moi, puisque
j'avais remis le commandement dont j'étais chargé avant son arrivée, je
croyais qu'il était urgent que j'allasse vers l'empereur, pour lui
parler de tout ce qui se passait, de manière à y attirer toute son
attention; qu'autrement les correspondances n'avaient qu'à être
interrompues, l'empereur ne saurait plus rien. Il fut de mon avis, et je
partis le soir même pour la France.
Mon voyage m'apprenait à chaque pas combien il était important de
prendre un parti. Je rencontrai partout des estafettes espagnoles
portant les détails de la capitulation de Baylen, et je voyais les têtes
s'échauffer. Je faillis, par suite d'une perfidie, être victime de cette
effervescence naissante.
Un maître de poste espagnol crut me reconnaître, et pour s'en assurer,
il me demanda si je n'étais pas passé chez lui six semaines auparavant,
allant à Madrid. Je répondis affirmativement, et je le vis aussitôt dire
quelques mots à l'oreille du postillon, qui était le guide de mon valet
de chambre, lequel courait devant moi. J'avais eu la précaution de
prendre un gendarme d'élite d'une bravoure éprouvée, et je le faisais
courir à côté de ma voiture.
En arrivant à la poste suivante, tout était en émeute; on allait se
porter sur moi, lorsque ce gendarme, qui, sans perdre de temps, avait
été seller un cheval dans l'écurie, me l'amena en me disant: «Mon
général, il n'y a pas de temps à perdre, montez mon cheval et
sauvez-vous, je vous rejoindrai hors du village.» Comme il n'était pas
homme à s'effrayer de peu de chose, je suivis son conseil, et laissai ma
voiture aux officiers qui étaient avec moi.
Heureusement la nuit approchait; je fis la course sans accident jusqu'à
la poste suivante, où le hasard fit qu'un régiment français était arrivé
le matin. Au lieu d'aller descendre à la poste, je fus chez le
commandant de ce régiment, où je payai bien mon postillon; mais je le
fis reconduire hors de la ville, et fermer la porte sur lui, sans le
laisser aller à la poste. Puis ayant ôté mon uniforme et pris le frac
d'un de mes domestiques, j'envoyai chercher des chevaux de poste de chez
le commandant même et comme pour lui; je partis de son logement et
déjouai ainsi la perfidie. Je fus bien avisé, car bien qu'il fût nuit,
en arrivant à la poste suivante, je trouvai encore la même émeute qui
attendait ma voiture. En voyant arriver des courriers, ils
s'approchèrent et me demandèrent en espagnol à moi-même: «Est-il encore
bien loin le seigneur général?» J'eus l'air de ne pas entendre malice à
cette question, et répondis en italien: «Dans un quart d'heure, il sera
ici.» J'en entendais qui se félicitaient déjà, mais je ne m'amusai pas à
la conversation; j'entrai moi-même dans l'écurie, et, glissant un double
napoléon au postillon, j'eus dans quelques minutes le meilleur bidet de
la poste, ainsi que mon fidèle gendarme. Je fis une grande civilité à la
foule, et, faisant claquer mon fouet, je gagnai des jambes. Ma voiture
arriva un quart d'heure après; mais indépendamment de ce qu'on leur dit
que je n'y étais plus, ils virent dedans trois officiers avec deux
domestiques, et quelques soldats qu'ils avaient eu la sage précaution de
prendre au régiment qu'ils avaient trouvé auparavant, et où j'avais
recommandé que l'on guettât leur passage: on les laissa passer sans leur
rien dire. Je me regardais comme hors d'affaire, parce que j'avais entre
les jambes le cheval qui devait me mener à Vittoria. Je me félicitais
d'avoir joué mes ennemis, lorsque je vis revenir à moi, à toute bride,
un cavalier que je reconnus pour mon valet de chambre. Il courait si
fort, que je pus à peine l'arrêter.
Il m'apprit qu'à chaque poste son postillon parlait au maître de poste,
mais qu'il ne savait pas ce qu'il lui disait, et qu'enfin il venait
d'être attaqué par une bande de gens armés qui attendaient sur le
chemin, et que son postillon était resté avec eux.
La position était critique; je n'étais pas tenté à retourner à la poste
d'où je venais. Je m'arrêtai un instant pour laisser prendre haleine aux
chevaux, et faire préparer les armes à mon gendarme et à mon valet de
chambre, et je préparai aussi les miennes. Le postillon qui
m'accompagnait, auquel j'avais déjà donné un double napoléon, avait
l'air d'un fort brave garçon; nous étions quatre, et mon valet de
chambre m'assurait que la bande était au moins de douze ou quinze hommes
armés; il n'y avait pas de proportion, mais nous n'avions pas d'autre
parti à prendre que d'essayer de passer à travers. Je partis donc avec
cette résolution, et après un quart d'heure de petit galop, je fus le
premier à l'apercevoir; elle avait un homme en observation sur le bord
du chemin, au sommet d'une petite élévation, et l'embuscade se trouvait
sur la pente de la colline, de l'autre côté. Il était nuit, je fis
mettre le pistolet à la main à mes hommes, et aussitôt que je vis cet
homme courir à toutes jambes pour prévenir ses camarades, je fis prendre
le grand galop, et arrivai avant lui au milieu de cette canaille, sur
laquelle nous fîmes feu; elle prit la fuite aussitôt, sans remarquer que
nous n'étions que quatre. J'arrivai ainsi à Vittoria, où ma voiture me
rejoignit. Là j'avais devancé les avis que l'on avait donnés de mon
voyage, et jusqu'à Bayonne je n'eus plus rien à redouter.
L'empereur était parti de cette ville peu après le roi Joseph, et avait
profité de la circonstance qui l'avait amené dans le Midi pour visiter
les départemens qu'il n'avait pas encore vus; il avait pris sa route par
Pau, Toulouse, Montauban, et c'est dans ce voyage qu'il forma le
département de Tarn-et-Garonne, dont Montauban est le chef-lieu, en
sorte que cette ville lui doit une nouvelle existence.
Pendant son séjour à Toulouse, il se rappela les contestations qu'avait
éprouvées un plan de travaux proposés sur un pont du canal du Languedoc,
et qui, malgré les opposans dans le conseil, avaient été exécutés, et
avaient réussi, à la gloire de l'auteur du projet.
Ces travaux avaient exigé la construction d'un pont à canal sur une
rivière.
L'empereur voulut voir par lui-même les travaux exécutés, et se
proposait d'en récompenser l'auteur sur le théâtre même de sa gloire. Il
fait prévenir le préfet, ainsi que l'ingénieur en chef des
ponts-et-chaussées (qui passait généralement pour l'auteur du projet et
pour celui de son exécution), de se rendre sur les lieux, au pont en
question. L'empereur, qui ne se faisait jamais attendre, arriva avant le
préfet, et trouva l'ingénieur en chef seul; il en était bien aise, parce
qu'il voulait lui témoigner de la bienveillance. Il se mit à causer art
avec cet ingénieur, et le mettait sur tous les points des difficultés
qu'il avait dû rencontrer dans d'aussi beaux travaux. L'ingénieur ne
répondait qu'avec embarras, et plus l'empereur lui disait de se mettre à
son aise, plus son embarras augmentait, au point que l'ingénieur trouva
un prétexte pour s'éloigner un moment.
Dans cet intervalle l'empereur dit à ceux qui l'accompagnaient: «On me
trompe, ce n'est pas cet homme qui a fait ce pont-là; il n'en est pas
capable.» Il s'étendait là-dessus, lorsque le préfet arriva (je crois
que c'était M. Trouvé); il le pressa de lui dire la vérité, qu'il était
venu pour la savoir. Le préfet avoua en effet que l'ingénieur en chef
n'était ni auteur du projet, ni exécuteur des travaux, et que c'était un
ingénieur ordinaire du département qui avait fait l'un et l'autre.
L'empereur l'envoya chercher sur-le-champ, et s'informa de lui de tout
ce qu'il voulait savoir, et pendant la conversation, il lui disait: «Je
suis bien aise d'être venu moi-même, sans quoi j'aurais ignoré que vous
étiez l'auteur d'aussi beaux travaux, et je vous aurais privé de la
récompense à laquelle vous avez droit.» Il lui ordonna de le suivre à
Toulouse, écrivit sur-le-champ une réprimande sévère au ministre de
l'intérieur, et nomma ingénieur en chef l'ingénieur ordinaire, auteur
des travaux, et le fit venir à Paris.
L'autre n'eut que le désappointement de voir lui échapper ce qu'il
croyait déjà tenir, et que ses amis lui avaient sans doute préparé.
L'empereur revint par Rochefort, Nantes, Saumur et Tours, où je le
rejoignis. Comme il n'arriva que la nuit, je ne pus l'entretenir que le
lendemain matin. On m'avait fait craindre que j'en serais mal reçu;
mais, aurait-il dû me battre, j'étais résolu à ne lui point ménager les
couleurs du tableau. Je connaissais l'empereur; il n'aimait pas plus
qu'un autre les mauvaises nouvelles, mais il méprisait le mensonge, et
c'est lorsque ce misérable esprit d'adulation eut pris racine dans ses
alentours, qu'il devint impossible et même dangereux à ses meilleurs
serviteurs de persister dans l'austère vérité qu'ils mettaient dans
leurs rapports sur les objets dont il les avait chargés de prendre
connaissance. Ces courtisans, ces perfides adulateurs, étaient parvenus
à élever une telle barrière entre l'empereur et la vérité, qu'il a
ignoré des détails qui ont amené les circonstances les plus pénibles où
il se soit trouvé. J'étais accoutumé à mépriser l'opinion des
courtisans, et à avoir confiance dans la justice de l'empereur.
D'ailleurs il n'était pas question ici d'une affaire personnelle;
aurais-je dû être sacrifié, il fallait encore que la vérité fût connue
de lui. Je dois ajouter aussi qu'il avait un tel discernement, un tel
sentiment de justice, d'attachement pour ceux dans lesquels il avait
confiance, qu'il y avait non seulement sécurité, mais avantage à tout
lui dire. Il avait beau bouder ceux de ses amis qui lui disaient la
vérité, il revenait toujours à eux avec plus de confiance et d'estime
qu'auparavant. Nous causâmes effectivement très longuement, et je voyais
bien que ma narration l'occupait fortement; à chaque moment, il me
faisait répéter, et ne pouvait comprendre ce qui était arrivé en
Andalousie. Il me gronda d'y avoir envoyé autant de monde; mais je lui
répondis que ce n'était pas pour le perdre que je l'avais fait. De tout
ce qu'on pouvait lui apprendre de fâcheux, rien ne lui faisait autant de
peine que cet événement; il ne se dissimulait aucune des conséquences
qui pouvaient en résulter. Ce qui contribuait à lui donner beaucoup
d'humeur contre les généraux qui avaient signé cette capitulation,
c'était l'article de la visite des havresacs des soldats.
«J'aurais mieux aimé apprendre qu'ils sont morts, disait-il, que de les
savoir ainsi déshonorés, et encore sans combattre; cela ne se conçoit
pas, et je ne m'explique cette insigne lâcheté que par la crainte de
compromettre ce que l'on avait volé. Enfin, voilà tout ce qui pouvait
arriver de pis; c'est à présent une grande affaire. Allez-vous-en à
Paris, et nous reparlerons de tout cela.»
Il employait tous les chevaux de poste; mais je m'arrangeai si bien, que
j'arrivai à Paris aussitôt que lui. Il avait déjà dit au maréchal Duroc
de m'envoyer chercher, et il fallut lui rendre compte des plus minces
détails. Il scrutait tout, et ne pouvait pas comprendre qu'un corps
comme celui que commandait le général Dupont, qui aurait dû prendre le
corps de Castaños, eût été pris par lui sans avoir eu d'affaire à perdre
une pièce de canon. C'est dans le cours des enquêtes qu'il fit faire à
ce sujet qu'il apprit la sottise de l'officier qui avait été avertir
Castaños à Andujar, pour l'amener à Baylen, et qui ensuite avait écrit à
ce général d'envoyer chercher les deux bataillons qui étaient au Puerto
de la Sierra-Moréna: l'empereur en levait les épaules de pitié en
faisant le signe de la croix, ce qui était chez lui une marque du peu de
cas qu'il faisait des gens; il disait: «Il vaut mieux croire que c'est
par bêtise qu'il a fait cela; autrement il n'y aurait pas de mauvais
traitement qu'il n'eût mérité: mais comme je ne veux point de lâches
autour de moi, j'ai ordonné qu'on lui demandât sa démission.»
Quand l'on considère de sang-froid l'influence malheureuse qu'a eue la
capitulation de Baylen sur l'insurrection d'Espagne, on peut n'en être
qu'affligé; mais lorsqu'on remarque à quels incidens cet événement est
dû, on en est justement indigné; et est-ce avec bonne foi qu'on a pu
reprocher à l'empereur d'avoir puni avec trop de sévérité des généraux
qui, d'une part, déshonoraient leurs propres troupes, et qui, de
l'autre, compromettaient la plus grande entreprise qu'il ait formée?
L'empereur n'a eu que le tort de ne pas les punir assez ni plus tôt: la
sévérité qu'on lui reproche a été une véritable clémence, et il n'y a
pas un de ces mêmes généraux qui n'eût condamné, un an auparavant, à la
peine capitale celui de ses camarades qui aurait été traduit devant lui
pour un cas semblable.
Il donna à ce sujet plusieurs ordres; mais tel était un des malheurs de
la situation de l'empereur, qu'il avait pris, avec l'ouvrage de la
révolution, les hommes qu'elle avait formés: il n'y avait encore que les
grades subalternes qui fussent peuplés d'hommes nouveaux; les autres,
qui avaient parcouru ensemble les phases de la révolution, avaient en
commun leurs amis et leurs ennemis; lorsqu'on voulait en atteindre un,
toute la confédération courait aux armes, et c'est ce qui arriva dans ce
cas-ci. On n'osa pas résister ouvertement à l'empereur, mais on fit tant
et si bien, que l'exemple qu'il voulait faire tourna contre lui, en ce
que chacun de ces faux serviteurs se fit un mérite d'avoir désarmé une
colère que l'on avait eu soin d'exagérer, afin de faire mieux sentir le
prix du service que l'on rendait. Mais lorsqu'il était question d'un
homme sans appui, n'ayant que son courage, ces mêmes hommes
s'empressaient de le charger encore au-delà de ce qui l'accablait déjà:
par là, ils montraient leur zèle, et se donnaient du crédit de plus pour
servir leurs amis dans une autre occasion. Ces courtisans n'osaient
jamais dire ni oui, ni non; ils ne savaient qu'être les premiers à
s'humilier et à faire suspecter les intentions de ceux qui ne voulaient
pas s'abaisser comme eux, mais qui avaient plus de dévoûment.
L'empereur ne rentra à Saint-Cloud que le 13 août; sa fête avait lieu le
15: c'était un des jours solennels de l'année, où l'on voyait tout le
monde revenir, les uns de la campagne, les autres de la province, ayant
grand soin de dire à la ronde quelques contes qui faisaient voir combien
de chemin ils avaient fait pour avoir le bonheur de présenter leurs
hommages _à notre auguste empereur_, qui avait eu l'extrême bonté de
leur demander comment ils se portaient, ainsi que leur famille,
ajoutant: «Je m'en retourne bien content de l'avoir vu en bonne santé;
que Dieu nous le conserve pour le bonheur de tous. Ah! monsieur, je le
répète bien tous les jours, disaient les plus dévoués, que
deviendrions-nous sans lui? Moi, j'ai telle place, mon frère a celle-ci,
mon fils est là: nous ne pourrons jamais acquitter notre dette de
reconnaissance envers lui.»
C'était à peu près la même antienne tous les ans au 15 août, jour de la
naissance de l'empereur, et au 2 décembre, anniversaire de son sacre.
L'empereur écoutait tout cela, mais savait ce qu'il en devait croire;
cela voulait dire: Soyez toujours heureux, riche et puissant, et vous
pourrez compter sur le plaisir avec lequel nous recevrons vos bienfaits.
Il a cependant cru à la sincérité des sentimens de plusieurs, et il
ressentit beaucoup de chagrin d'être obligé de reconnaître qu'il s'était
trompé.
Le 15 août de cette année se passa encore gaîment, parce que l'on
ignorait les affaires d'Andalousie, et que l'on croyait à la
continuation de la prospérité ordinaire. Ce ne fut que quelque temps
après qu'on en eut connaissance, et il était curieux de voir comment les
courtisans, dont le métier n'est point de se trouver aux batailles,
arrangeaient les militaires qui, dans cette occasion, avaient jeté
quelques soucis sur le front devant lequel ces messieurs venaient
s'humilier, pour solliciter un regard de bonté qu'ils étaient heureux de
voir tomber sur leurs bassesses. L'empereur n'était pas dupe de tout
cela; il laissait faire à chacun son métier, sans négliger un moment les
affaires auxquelles il lui importait de songer; et après avoir vu tout
ce dont il était menacé par cet événement de Baylen, il prit un grand
parti.