Le roi me dit: «En ce cas, vous évacueriez donc Madrid?»

Je répondis: «Oui assurément, sire, aussitôt que le général Castaños se

présenterait dans la Manche, quoique ce soit la capitale, et malgré

l'avantage que nous donne la fortification du Retiro, parce que, si

Castaños s'approche, il agira de concert avec une insurrection qui

éclatera dans la capitale, et sur toute la route depuis Madrid jusqu'à

Burgos; il a sur nous, dans ce moment-ci, un grand avantage moral: il

sait que nous n'avons pas plus de troupes à lui opposer que n'en avait

le général Dupont; il n'aura donc garde de manquer cette seconde

occasion d'acquérir une nouvelle gloire qui lui paraîtra sûre.--Mais que

dira l'empereur?--L'empereur grondera; mais cela ne tue pas. Eh! que

dirait-il, si on allait lui donner une seconde représentation de

Baylen?--Je sais bien que s'il était ici, il ne songerait pas à s'en

aller; mais aussi là où il se trouve, tout le monde obéit à l'envi,

personne ne se plaint. Ici nous sommes bien éloignés d'être dans ce

cas-là. Demandez quelque chose, tout le monde sera fatigué ou malade, au

lieu qu'un regard de l'empereur ferait relever tous ces câlins. Personne

ne peut faire ce que fait l'empereur: malheur à celui qui aura la

prétention de l'imiter! il s'y perdra.--Mon opinion est qu'il faut, sans

différer, lui écrire ce qui est arrivé; il jugera bien lui-même les

conséquences qui doivent en résulter. On aura le temps de recevoir ses

ordres, avant d'être trop loin pour les exécuter. D'ailleurs, avec les

moyens qui nous restent, et sans le secours d'aucun parti dans la

nation, les affaires d'Espagne doivent rentrer dans un cadre dont je ne

puis déterminer l'étendue; il faut adopter une autre marche, et ensuite

il est possible que le désastre de Dupont soit le signal d'un nouvel

incendie en Europe. L'empereur connaît sa position; il ne faut donc pas

l'engager plus avant qu'il n'a le projet d'aller, parce qu'à présent

c'est à lui à conquérir l'Espagne, et à voir ce qu'il veut y risquer.»

Cette conversation se termina là. Non seulement l'insurrection nous

gagnait en Espagne, mais c'était encore pis en Portugal: les Anglais

venaient d'opérer un débarquement de troupes à Cintra, près de

l'embouchure du Tage. Le général Junot, qui y commandait, ne put les

combattre avec son armée réunie, parce qu'il avait reçu ordre de faire

plusieurs détachemens, un, entre autres, d'une brigade entière qui

marchait, par l'Alentejo, pour se réunir au général Dupont. Ce mouvement

avait été ordonné en même temps qu'eut lieu le départ, de Madrid, du

corps du général Dupont. Sa première destination était Cadix, où nous

avions six vaisseaux qui y étaient restés depuis le malheureux événement

de Trafalgar.

Lorsque le général Dupont fut obligé de se retirer de Cordoue, les

communications devinrent si difficiles, que le général Junot ne put en

être prévenu. Il avait également un autre détachement très fort vers

Elvas, pour s'opposer aux entreprises du rassemblement espagnol qui se

faisait à Badajoz. Il lui devenait donc impossible d'obtenir un grand

avantage sur les troupes anglaises, dont le nombre avait été

proportionné à la force des nôtres en Portugal. Il fit rappeler de suite

tous ces détachemens; mais ils ne purent le rejoindre avant qu'il fût

forcé à un engagement avec l'armée anglaise. Il eût été bien important

pour les affaires d'Espagne que le général Junot eût eu un succès

décisif dans cette occasion, c'était le début des troupes anglaises dans

la Péninsule; mais au lieu d'avoir été battues, elles furent

victorieuses.

Le général Junot avait trouvé, en entrant à Lisbonne, l'escadre russe,

qui y était au mouillage; elle venait de la Méditerranée, et avait

appris la déclaration de guerre de la Russie à l'Angleterre, de sorte

que, n'osant pas continuer sa route pour la Baltique, elle était entrée

à Lisbonne. Si, en bon allié, l'amiral russe avait débarqué les troupes,

ainsi que les équipages qu'il avait à bord, et se fût chargé de la garde

de la ville, cela aurait donné quelques moyens de plus au général Junot;

mais, soit qu'il ne le voulût pas, ou que cela ne fût pas conforme à sa

manière particulière de voir sur une alliance qui avait plus d'un

censeur en Russie, le fait est qu'il ne le fit pas, en sorte que Junot

se trouva livré à ses propres forces. Il eut une affaire où, sans

emporter d'avantages, il n'en laissa pas prendre sur lui.

J'ai peu connu les détails qui l'ont précédée; mais le résultat fut

qu'il entra en négociation avec le général anglais, pour l'évacuation du

Portugal; il n'aurait sans doute pas obtenu d'autres conditions que

celles d'être prisonnier de guerre, sans le ton de fermeté avec lequel

il rejeta cette proposition, et ce n'est qu'à son opiniâtreté qu'il dut

d'obtenir une évacuation pure et simple, en faisant embarquer ses

troupes sur les mêmes transports qui avaient amené l'armée anglaise.

Elles furent ramenées à Rochefort et à La Rochelle.

Il eût sans doute mieux valu qu'il les ramenât par l'Espagne; mais, les

Anglais s'y refusaient, et la crainte de perdre beaucoup de monde, par

le fait de l'insurrection, lui fit accepter ce mode d'évacuation. Ce

second événement acheva de perdre les affaires du roi Joseph, car outre

qu'il diminuait considérablement nos forces, il porta un coup funeste au

moral du soldat, et ôta au roi toute confiance de la part des peuples.

Ce fut dans cette occasion qu'on eut lieu de se féliciter d'avoir fait

venir les troupes portugaises en France[52]; elles étaient peu

considérables, à la vérité; mais elles furent autant de moins contre

nous.

Peu de jours après l'arrivée à Madrid du porteur de la capitulation

d'Andalousie, les bataillons avancés sur la communication de Madrid avec

cette province, rendirent compte de l'approche de l'armée espagnole,

commandée par le général Castaños, qui venait de faire prisonniers les

deux bataillons qui gardaient le défilé du Puerto de la Sierra-Moréna.

Cela parut, à Madrid, un mouvement décidé sur la capitale, parce que M.

de Villoutray ne nous avait rien dit de la lettre qu'il avait écrite à

Castaños, en passant à la Sierra-Moréna, pour le prier d'envoyer

chercher ces deux bataillons; il avait eu soin de dire que l'armée

espagnole était très forte, mais aussi il ajoutait qu'il ne croyait pas

qu'elle vînt de si tôt à Madrid, ce qui paraissait une contradiction.

Dans tous les cas, on était déterminé à évacuer: on aurait pu attendre

encore douze ou quinze jours, mais il aurait toujours fallu en venir là.

Néanmoins nous fîmes mal, parce qu'en restant ce temps-là à Madrid, si

nous avions mieux su ce qui se passait en Andalousie, le siége de

Saragosse aurait pu se continuer; et si cette ville avait été prise, cet

événement aurait été un grand point pour la campagne suivante, au

commencement de laquelle il fallut employer un gros corps d'armée à

recommencer cette opération. D'un autre côté, les secours les plus près

que l'empereur pouvait envoyer étaient en Silésie; on jugea que, quelque

parti que l'on prît, on n'attendrait jamais, avec les moyens qui

restaient, le moment de l'arrivée de ceux qui devenaient nécessaires.

Toutes ces considérations portèrent le roi Joseph à ordonner

l'évacuation: elle commença le 3 juillet, et, le 4, tout était hors de

Madrid, sauf quelques malades que leur état ne permettait pas

d'emporter, et que l'on fut obligé de laisser dans les hôpitaux.

Le général Foy parle de cet événement à la page 118 et suivantes de son

quatrième volume. Comme il était en Portugal lorsque cet événement se

passa, il n'est pas étonnant qu'il n'en ait pas été mieux informé. C'est

moi qui fis partir de Madrid la colonne du général Lefebvre-Trevisani

pour appuyer Bessières, et cela, avant la rentrée à Madrid du corps de

Moncey et de la division Frère.

Ce fut également moi qui fis marcher le corps de Laval sur la route

d'Andalousie.

M. de Villoutray m'avait été expédié, par Dupont; mais comme il s'était

fait accompagner d'une escorte espagnole et voyageait à petites

journées, les courriers de l'insurrection l'avaient devancé, et c'est ce

qui me fit concevoir la nécessité du mouvement de Laval. Le roi avait

pris le commandement quand M. de Villoutray arriva à Madrid, et il n'y

avait plus de combinaison possible à faire en faveur de Dupont, dont les

troupes n'existaient plus; s'il en avait été autrement, on n'eût pas

attendu l'offre faite par le maréchal Moncey de marcher à son secours,

dont parle le général Foy, et que je n'ai apprise que par lui. Aller au

secours! de qui? Dupont était dans ce moment-là près d'arriver à Cadix

avec ses malheureux soldats; et puis quel moyen avait-on à employer pour

cela? L'auteur savait qu'il n'en existait aucun. Comment un homme comme

Foy a-t-il pu hasarder cette phrase? Je suis bien persuadé que si le

général Foy eût bien connu l'état des choses, il aurait été de mon

opinion. Assurément il ne devait pas être agréable à aucun maréchal de

France d'avoir à obtempérer à ce que je prescrivais d'après la position

où je me trouvais placé; mais peu importait alors aux affaires

l'amour-propre offensé de ces messieurs. Je le savais, je le voyais, et

si un seul, quel qu'il fût, avait essayé de s'affranchir de la déférence

qu'à ce titre il me devait, j'aurais su me servir de mon autorité pour

l'en faire repentir, et l'empereur m'eût approuvé, ainsi qu'il l'avait

fait en 1807. Foy est dans l'erreur. Très peu de jours après son

arrivée, le roi me fit apercevoir que ma présence le gênait autant

qu'elle contrariait les maréchaux, mes aînés en grade; mais je savais

que les troupes étaient bien loin de manquer de confiance en moi.

Néanmoins le roi m'envoya son aide-de-camp, le général Saligny, pour me

redemander la correspondance relative aux affaires militaires, ajoutant

que je n'aurais plus à m'en occuper, parce que cela devenait l'affaire

du roi.

Je rendis compte de ce fait, à l'instant même, à l'empereur; mais je ne

pus recevoir sa réponse: ce ne fut que plus tard que j'appris de

lui-même qu'il avait écrit à son frère de bonne encre, en lui disant

qu'avec des passions on ne voyait rien, et qu'il jugerait bientôt que,

de tout ce qui était en Espagne, j'étais le plus en état de comprendre

sa position et celle de ses affaires.

Je fus effectivement appelé au conseil qui eut lieu après l'arrivée de

M. de Villoutray, et je vis aisément que l'on était bien aise de pouvoir

couvrir sa responsabilité par mon vote, parce que l'on connaissait les

bontés de l'empereur pour moi. Je n'hésitai pas à être le premier à

donner mon opinion, qui était d'évacuer par la route de Burgos.

Le général Foy ne paraît pas l'approuver, mais en matière de guerre, que

je faisais à bonne école, depuis autant de temps que lui[53], son

jugement n'est pas pour moi sans appel. Dupont venait de perdre un bon

tiers des troupes en état de tenir la campagne; Garrot venait de me

faire connaître l'arrivée des Anglais en Portugal; Bessières était

fortement engagé dans les Gallices, et bien qu'il eût été rejoint par le

renfort que je lui avais envoyé, il n'était pas impossible que, vu

l'ardeur de l'insurrection, il fût bientôt dans la nécessité d'être

secouru; et c'était bien plus alors que dans le premier cas que j'aurais

mis l'armée dans une situation déplorable, si j'avais laissé battre

Bessières, surtout avant d'apprendre le sort du corps de Portugal, qui

ne put éviter d'être ramené en France par mer, ce que l'on ne pouvait

prévoir. Je savais la position du corps de Saragosse, et ses embarras

pour renvoyer l'équipage du siége.

Il y en avait pour le moins autant à Madrid, où l'on fut obligé de

doubler les attelages de l'artillerie pour ne laisser aucune voiture de

munition.

Dans cette position, un homme du métier m'eût-il conseillé d'abandonner

la ligne d'opérations de l'armée sur laquelle était le peu de magasins

qu'elle avait, où étaient ses fours, ses hôpitaux, la route d'étape de

ses renforts, pour aller en prendre une nouvelle par la Navarre? Il y

aurait eu de la folie à cela; et si je l'avais fait, et que Bessières

eût éprouvé un revers, par suite de l'abandon où je l'aurais placé, à

quoi eût abouti un mouvement sur Saragosse?

Les Espagnols auraient fait évacuer l'Ebre, en marchant à Bayonne. Voilà

les considérations qui ont motivé mon opinion dans le conseil dont parle

le général Foy, et l'empereur a été loin de me désapprouver. Il conserva

la même ligne d'opérations, en entrant en Espagne, l'automne suivante.

Assurément je ne prétends point à un suffrage unanime pour la part que

j'ai eue à la direction des affaires en Espagne; cependant j'observerai

aux critiques que toute la grande armée et les maréchaux y ont

successivement été employés, excepté le maréchal Davout, et l'on sait

comment cela a fini.

À la page 34 du même volume, le général Foy est dans une erreur plus

grande encore sur le genre de service auquel il prétend que j'étais

employé près de l'empereur: il veut sans doute désigner une police dans

l'armée; or, je donne un démenti formel à cette supposition. Pendant

tout le temps que j'ai servi l'empereur, il ne m'a jamais donné une

commission relative aux individus; souvent il m'a demandé mon opinion

sur des rapports de cette espèce, qui lui étaient adressés (de l'armée

même) par des officiers-généraux qui se servaient de ce moyen pour

capter sa confiance. C'était là sa vraie police parmi ces messieurs, et

elle ne laissait rien à faire à d'autres.

On n'entend pas, sans doute, par police, l'espionnage dans le camp

ennemi, d'où j'ai réussi souvent à tirer des renseignemens qui ont eu de

l'importance pour les opérations ultérieures.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3 · 第 34 / 38 题