CHAPITRE XXVIII.

Fâcheuse impression que fait en Espagne le désastre de Baylen.--La

Romana et Bernadotte.--Entrée de Joseph à Madrid.--Encore M.

Villoutray.--Mon opinion sur ce qu'il y avait à faire.--Événemens de

Portugal.--L'amiral Siniavin.

L'empereur venait de faire partir le roi Joseph pour Madrid, avec les

députés espagnols. Ce nombreux convoi était accompagné par deux vieux

régimens d'infanterie légère, et marchait, par conséquent, à petites

journées. Déjà l'on se flattait qu'avec de la douceur on insinuerait la

persuasion, et l'on espérait qu'arrivé à Madrid avec le cortége, l'on

pourrait commencer tout ce que l'on avait projeté pour nationaliser

l'ouvrage qui n'avait été qu'ébauché à Bayonne. Le roi ne fut reçu avec

enthousiasme nulle part, mais avec respect partout; il avait même gagné

quelque chose à se faire connaître personnellement.

Le malheur voulut qu'en passant à Burgos, les avant-coureurs de la

nouvelle de la défaite du général Dupont y arrivèrent presque aussitôt

que lui, parce que les juntes de Cordoue et de Séville étaient fort

actives dans leurs communications, et quoique le corps de Dupont ne fût

pas encore pris, on anticipait sur les événemens, en sorte que l'opinion

en était frappée, et la crainte retenait déjà beaucoup d'Espagnols qui,

comme dans tous les pays, se seraient volontiers jetés dans une

entreprise nouvelle; mais ils voulaient, auparavant, apercevoir des

espérances de réussite. On se détermina donc à attendre la confirmation

de l'événement dont on répandait le bruit, avant de prendre un

parti[50].

Le convoi des députés diminuait tous les jours, si bien que le roi

arriva à peu près seul à la maison de campagne de Chamartin, à deux

lieues de Madrid, le 21 juin au matin. Les nouvelles d'Andalousie

commençaient déjà à circuler dans la ville, où elles étaient parvenues

par des moyens extraordinaires; on n'y croyait pas, et moi

particulièrement, parce que je ne pouvais concevoir que le général

Dupont ne m'en eût rien fait dire. Néanmoins mes protestations ne

persuadaient pas. La première chose que me demanda le roi, lorsque

j'allai prendre ses ordres à Chamartin, ce fut des nouvelles

d'Andalousie, dont on lui avait déjà parlé. Je ne pouvais que lui

répondre que je ne concevrais pas qu'il y fût arrivé un malheur.

Le roi Joseph fit son entrée à Madrid le même jour, à quatre heures du

soir; il n'était escorté que par la garde à cheval de l'empereur. Je fis

mettre la garnison sous les armes, et la disposai en réserve sur toutes

les places, de manière à pouvoir agir, si cela devenait nécessaire.

Le cortége du roi était nombreux; mais aucun Espagnol, hormis le

capitaine-général de Navarre, ne l'accompagnait; les ministres, ainsi

que les députés qui étaient partis de Bayonne avec lui, l'avaient déjà

abandonné. Il y avait une assez grande curiosité parmi le peuple, même

quelques marques d'approbation; mais il y eut de la décence partout. Les

gardes wallonnes étaient sous les armes, et bordaient la haie au

château, où le roi descendit vers cinq heures du soir, le 21 juin. Il

reçut, le lendemain, les autorités de la ville de Madrid et plusieurs

Espagnols de marque, et commença de suite à prendre connaissance de

l'état des affaires du pays. Il est très probable que l'on se serait

accoutumé petit à petit à ce que cette révolution avait de choquant pour

la fierté espagnole, en considérant tout ce que les différentes classes

de la nation gagnaient à un changement qui aurait apporté plus d'égalité

dans les conditions. Malheureusement les correspondances particulières

apprirent de tous côtés le désastre du général Dupont, avec des détails

qui ne permettaient plus d'en douter; et enfin le commandant d'un des

bataillons placés sur la ligne de correspondance, depuis Madrid jusqu'à

la Sierra-Moréna, me rendit compte du passage par son poste, de M. de

Villoutray, allant à Madrid, escorté par un officier et un détachement

de cavalerie espagnole, venant de Baylen, et étant porteur de la

capitulation du général Dupont.

J'envoyai sur-le-champ ordre au commandant d'Aranjuez d'arrêter le

détachement de cavalerie espagnole, de le garder jusqu'à nouvel ordre,

et de faire partir M. de Villoutray en poste pour Madrid, où il arriva

le 29 juin, apportant l'acte conclu, à la suite de la journée du 20,

entre le général Dupont et le général Castaños.

Cet officier ne me donna d'abord que des détails obscurs, qui rendaient

ma curiosité plus impatiente. Je lui demandai pourquoi il m'avait amené

une escorte de cavaliers espagnols jusqu'à Madrid, où leur présence

aurait suffi pour encourager un soulèvement, au lieu de les laisser au

Puerto de la Sierra-Moréna, et de prendre les deux bataillons qui

gardaient ce passage, pour s'en faire escorter, puisqu'il revenait à

petites journées. Après quelques momens d'hésitation[51], il me dit

qu'il n'avait pas eu cette pensée, et qu'il s'était cru plus en sûreté

avec son escorte espagnole, pour traverser un pays qu'il me disait

insurgé. «Mais au moins, lui répondis-je, avez-vous dit à ces

bataillons, comme à ceux que vous avez dû trouver à Valdepenas, à

Manzanares et à Madrilejos, ainsi qu'à la brigade du général Laval, que

vous avez rencontrée, ce qui était arrivé au général Dupont? Puisque

vous me dites que le pays est insurgé, il va devenir très difficile de

communiquer avec eux.»

Il répliqua qu'en sa qualité de parlementaire il ne leur avait rien dit,

et plus tard, c'est-à-dire de retour à Paris, il m'avoua que du Puerto

de la Sierra-Moréna, où il avait trouvé les deux bataillons qui

gardaient ce passage, il avait écrit à Castaños de les envoyer chercher

comme faisant partie du corps d'Andalousie, tant il était loin de les

prévenir de se retirer. Les militaires qui me liront ne concevront pas

une pareille démence, et plaindront le général Dupont d'avoir été dans

le cas d'employer de tels hommes.

Castaños ne manqua pas de profiter de l'avis, et fut beaucoup mieux

servi par M. de Villoutray, dans le cours de sa campagne, qu'il ne

l'avait été par aucun officier de l'armée espagnole.

Le roi Joseph m'envoya chercher aussitôt qu'il reçut cette nouvelle,

pour avoir une opinion sur ce qu'il se proposait de faire. Je fus d'avis

de rappeler bien vite le corps du maréchal Moncey, qui était encore

entre San-Clemente et Aranjuez; d'envoyer prévenir le maréchal

Bessières, qui était en mouvement dans le royaume de Léon; de faire

également prévenir le général Verdier, qui continuait d'assiéger

Saragosse, afin qu'il prît garde à une insurrection qui devenait

probable, et enfin j'insistai fortement pour que l'on évacuât de suite,

de Madrid, les hôpitaux avec les administrations, et que l'on n'y gardât

que les troupes en état d'agir.

Le roi fit donner ses ordres de suite pour que l'on exécutât tout cela;

mais il me demandait si mon opinion était que l'on pût encore tenir en

Espagne après ce malheur. Je lui répondis franchement que je ne le

croyais pas; qu'il ne fallait compter sur aucun secours de France, où il

n'y en avait pas, à moins que l'on ne les tirât de la grande armée,

c'est-à-dire des bords de l'Oder, et qu'ayant leur arrivée, une

persévérance irréfléchie nous amenerait de nouveaux malheurs, parce que

le prestige attaché jusqu'à ce moment à nos armes venait de recevoir une

atteinte assez forte pour encourager une insurrection générale, qui

serait d'autant plus entreprenante, qu'elle ne verrait que des corps

isolés composés de très jeunes gens, qui lui présenteraient de nouveaux

succès encore plus faciles à obtenir que celui auquel nous devions si

peu nous attendre.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3 · 第 33 / 38 题