Fâcheuse impression que fait en Espagne le désastre de Baylen.--La
Romana et Bernadotte.--Entrée de Joseph à Madrid.--Encore M.
Villoutray.--Mon opinion sur ce qu'il y avait à faire.--Événemens de
Portugal.--L'amiral Siniavin.
L'empereur venait de faire partir le roi Joseph pour Madrid, avec les
députés espagnols. Ce nombreux convoi était accompagné par deux vieux
régimens d'infanterie légère, et marchait, par conséquent, à petites
journées. Déjà l'on se flattait qu'avec de la douceur on insinuerait la
persuasion, et l'on espérait qu'arrivé à Madrid avec le cortége, l'on
pourrait commencer tout ce que l'on avait projeté pour nationaliser
l'ouvrage qui n'avait été qu'ébauché à Bayonne. Le roi ne fut reçu avec
enthousiasme nulle part, mais avec respect partout; il avait même gagné
quelque chose à se faire connaître personnellement.
Le malheur voulut qu'en passant à Burgos, les avant-coureurs de la
nouvelle de la défaite du général Dupont y arrivèrent presque aussitôt
que lui, parce que les juntes de Cordoue et de Séville étaient fort
actives dans leurs communications, et quoique le corps de Dupont ne fût
pas encore pris, on anticipait sur les événemens, en sorte que l'opinion
en était frappée, et la crainte retenait déjà beaucoup d'Espagnols qui,
comme dans tous les pays, se seraient volontiers jetés dans une
entreprise nouvelle; mais ils voulaient, auparavant, apercevoir des
espérances de réussite. On se détermina donc à attendre la confirmation
de l'événement dont on répandait le bruit, avant de prendre un
parti[50].
Le convoi des députés diminuait tous les jours, si bien que le roi
arriva à peu près seul à la maison de campagne de Chamartin, à deux
lieues de Madrid, le 21 juin au matin. Les nouvelles d'Andalousie
commençaient déjà à circuler dans la ville, où elles étaient parvenues
par des moyens extraordinaires; on n'y croyait pas, et moi
particulièrement, parce que je ne pouvais concevoir que le général
Dupont ne m'en eût rien fait dire. Néanmoins mes protestations ne
persuadaient pas. La première chose que me demanda le roi, lorsque
j'allai prendre ses ordres à Chamartin, ce fut des nouvelles
d'Andalousie, dont on lui avait déjà parlé. Je ne pouvais que lui
répondre que je ne concevrais pas qu'il y fût arrivé un malheur.
Le roi Joseph fit son entrée à Madrid le même jour, à quatre heures du
soir; il n'était escorté que par la garde à cheval de l'empereur. Je fis
mettre la garnison sous les armes, et la disposai en réserve sur toutes
les places, de manière à pouvoir agir, si cela devenait nécessaire.
Le cortége du roi était nombreux; mais aucun Espagnol, hormis le
capitaine-général de Navarre, ne l'accompagnait; les ministres, ainsi
que les députés qui étaient partis de Bayonne avec lui, l'avaient déjà
abandonné. Il y avait une assez grande curiosité parmi le peuple, même
quelques marques d'approbation; mais il y eut de la décence partout. Les
gardes wallonnes étaient sous les armes, et bordaient la haie au
château, où le roi descendit vers cinq heures du soir, le 21 juin. Il
reçut, le lendemain, les autorités de la ville de Madrid et plusieurs
Espagnols de marque, et commença de suite à prendre connaissance de
l'état des affaires du pays. Il est très probable que l'on se serait
accoutumé petit à petit à ce que cette révolution avait de choquant pour
la fierté espagnole, en considérant tout ce que les différentes classes
de la nation gagnaient à un changement qui aurait apporté plus d'égalité
dans les conditions. Malheureusement les correspondances particulières
apprirent de tous côtés le désastre du général Dupont, avec des détails
qui ne permettaient plus d'en douter; et enfin le commandant d'un des
bataillons placés sur la ligne de correspondance, depuis Madrid jusqu'à
la Sierra-Moréna, me rendit compte du passage par son poste, de M. de
Villoutray, allant à Madrid, escorté par un officier et un détachement
de cavalerie espagnole, venant de Baylen, et étant porteur de la
capitulation du général Dupont.
J'envoyai sur-le-champ ordre au commandant d'Aranjuez d'arrêter le
détachement de cavalerie espagnole, de le garder jusqu'à nouvel ordre,
et de faire partir M. de Villoutray en poste pour Madrid, où il arriva
le 29 juin, apportant l'acte conclu, à la suite de la journée du 20,
entre le général Dupont et le général Castaños.
Cet officier ne me donna d'abord que des détails obscurs, qui rendaient
ma curiosité plus impatiente. Je lui demandai pourquoi il m'avait amené
une escorte de cavaliers espagnols jusqu'à Madrid, où leur présence
aurait suffi pour encourager un soulèvement, au lieu de les laisser au
Puerto de la Sierra-Moréna, et de prendre les deux bataillons qui
gardaient ce passage, pour s'en faire escorter, puisqu'il revenait à
petites journées. Après quelques momens d'hésitation[51], il me dit
qu'il n'avait pas eu cette pensée, et qu'il s'était cru plus en sûreté
avec son escorte espagnole, pour traverser un pays qu'il me disait
insurgé. «Mais au moins, lui répondis-je, avez-vous dit à ces
bataillons, comme à ceux que vous avez dû trouver à Valdepenas, à
Manzanares et à Madrilejos, ainsi qu'à la brigade du général Laval, que
vous avez rencontrée, ce qui était arrivé au général Dupont? Puisque
vous me dites que le pays est insurgé, il va devenir très difficile de
communiquer avec eux.»
Il répliqua qu'en sa qualité de parlementaire il ne leur avait rien dit,
et plus tard, c'est-à-dire de retour à Paris, il m'avoua que du Puerto
de la Sierra-Moréna, où il avait trouvé les deux bataillons qui
gardaient ce passage, il avait écrit à Castaños de les envoyer chercher
comme faisant partie du corps d'Andalousie, tant il était loin de les
prévenir de se retirer. Les militaires qui me liront ne concevront pas
une pareille démence, et plaindront le général Dupont d'avoir été dans
le cas d'employer de tels hommes.
Castaños ne manqua pas de profiter de l'avis, et fut beaucoup mieux
servi par M. de Villoutray, dans le cours de sa campagne, qu'il ne
l'avait été par aucun officier de l'armée espagnole.
Le roi Joseph m'envoya chercher aussitôt qu'il reçut cette nouvelle,
pour avoir une opinion sur ce qu'il se proposait de faire. Je fus d'avis
de rappeler bien vite le corps du maréchal Moncey, qui était encore
entre San-Clemente et Aranjuez; d'envoyer prévenir le maréchal
Bessières, qui était en mouvement dans le royaume de Léon; de faire
également prévenir le général Verdier, qui continuait d'assiéger
Saragosse, afin qu'il prît garde à une insurrection qui devenait
probable, et enfin j'insistai fortement pour que l'on évacuât de suite,
de Madrid, les hôpitaux avec les administrations, et que l'on n'y gardât
que les troupes en état d'agir.
Le roi fit donner ses ordres de suite pour que l'on exécutât tout cela;
mais il me demandait si mon opinion était que l'on pût encore tenir en
Espagne après ce malheur. Je lui répondis franchement que je ne le
croyais pas; qu'il ne fallait compter sur aucun secours de France, où il
n'y en avait pas, à moins que l'on ne les tirât de la grande armée,
c'est-à-dire des bords de l'Oder, et qu'ayant leur arrivée, une
persévérance irréfléchie nous amenerait de nouveaux malheurs, parce que
le prestige attaché jusqu'à ce moment à nos armes venait de recevoir une
atteinte assez forte pour encourager une insurrection générale, qui
serait d'autant plus entreprenante, qu'elle ne verrait que des corps
isolés composés de très jeunes gens, qui lui présenteraient de nouveaux
succès encore plus faciles à obtenir que celui auquel nous devions si
peu nous attendre.