CHAPITRE XXVII.

M. de Fénelon est enlevé.--Ses dépêches sont transmises à

Castaños.--Faux mouvemens de nos généraux.--Les Espagnols interceptent

nos communications.--Le général Vedel culbute l'ennemi.--Inaction de

Castaños.--M. Villoutray.--Singulière sollicitude de cet

officier.--Position réciproque.--Castaños impose à

Dupont.--Capitulation.--Le général Legendre.

Ici commencèrent les malheureux événemens qui ont fait manquer

l'entreprise de l'empereur sur l'Espagne: ils ont besoin d'être

détaillés.

M. de Fénelon fut pris en descendant de la Sierra-Moréna, dans

l'Andalousie; ses dépêches furent portées au général Castaños, pendant

qu'il faisait conclure aux plénipotentiaires du général Dupont la

première et la plus honteuse transaction qui ait jamais terni l'honneur

de nos armes.

Voici comment ce malheureux événement arriva.

Le général Dupont était, de sa personne, à Andujar avec une de ses

divisions, je crois que c'était celle du général Barbou; il avait un

fort poste à Mengibar, sur le Guadalquivir, à quelques lieues au-dessus

d'Andujar. Il défendait donc la tête de pont d'Andujar, en même temps

qu'il observait le bac de Mengibar, où l'on passe le Guadalquivir. Il

avait fait venir la division Vedel à Baylen, sur la route de la

Sierra-Moréna à Andujar, à quatre lieues de cette ville, et celle du

général Gobert à la Caroline, à quatre lieues plus en arrière[44],

c'est-à-dire que les trois divisions, n'étant qu'à quelques lieues l'une

de l'autre, pouvaient, au besoin, être réunies dans le même jour.

Nous étions à la mi-juin: la chaleur était excessive, surtout en

Andalousie. Les Espagnols vinrent attaquer la tête de pont d'Andujar, je

crois le 14 ou le 15 de juin, et en même temps passèrent à Mengibar avec

quelques troupes. Le général Dupont envoie ordre au général Vedel, qui

était à Baylen, de marcher à la défense du passage de Mengibar, d'où il

retirait les troupes qui y étaient postées, en ayant besoin à Andujar,

où il était attaqué; et en même temps il donna ordre à la division

Gobert de s'approcher depuis la Caroline, où elle était, jusqu'à Baylen,

d'où venait de partir la division du général Vedel. Ce mouvement fut

bien fait.

Cette première attaque des Espagnols fut insignifiante; mais le

lendemain elle se renouvela, et parut vouloir devenir sérieuse.

Le général Dupont appela à Andujar la division Vedel, qu'il avait

envoyée la veille de Baylen à Mengibar, et elle dut quitter ce dernier

point au moment où les Espagnols faisaient mine de passer le fleuve;

heureusement que Vedel y laissa environ une brigade aux ordres du

général Liger-Belair: ce fut ce dernier qui appela le général Gobert à

son secours. Le général Dupont avait donné ordre à la division Gobert,

qui se trouvait à Baylen, de venir remplacer le général Vedel à

Mengibar. Le général Gobert trouva les ennemis déjà sur la rive droite

du Guadalquivir; il voulut les charger lui-même à la tête d'un escadron

de cuirassiers dont il était accompagné, et en payant bravement de sa

personne. Il fut tué dans cette misérable affaire. Cet événement, qui

n'eût été que de peu d'importance dans toute autre occasion, devint

funeste dans celle-ci.

Il fut remplacé dans le commandement de sa division par le général de

brigade Dufour, qui se trouvait à la tête de la colonne d'infanterie à

quelque distance en arrière, lorsqu'on vint le prévenir que c'était à

lui à commander la division; celui-ci ignorait sans doute ce qu'il y

avait à faire, quelles étaient les instructions qu'avait reçues le

général Gobert, en sorte qu'il fut dupe de tous les rapports qu'on lui

fit, entre autres, de celui par lequel on lui rendait compte que les

ennemis l'avaient tourné par la gauche, ce qui était une supposition

ridicule, parce qu'il n'y avait à Mengibar qu'un bac insuffisant pour

exécuter le passage du nombre de troupes nécessaire à cette opération.

Effectivement, la division espagnole qui était à Mengibar (elle était

commandée par le général suisse Reding) ne l'effectua pas; et,

d'ailleurs, si le général Dufour avait poussé jusqu'à Mengibar, il

aurait su s'il avait passé des troupes sur la rive droite du fleuve.

Le général Dufour, abusé par ce rapport, part avec sa division,

abandonnant le projet de s'approcher du fleuve, pour aller chercher les

ennemis qu'il supposait l'avoir tourné; il reprend la route de Baylen,

où on lui apprend, dit-il, qu'ils ont paru à Linarès, se dirigeant vers

les montagnes, sans doute pour intercepter les communications avec

Madrid. Sur ce nouveau rapport, il part de Baylen pour la Caroline,

ayant soin de faire prévenir le général Dupont, qui était encore à

Andujar, de son mouvement, ainsi que du motif qui l'avait déterminé[45].

Celui-ci, toujours au dire de Dufour, non seulement l'approuve, mais il

envoie encore à Baylen la division Vedel, qui était avec lui, pour

appuyer le général Dufour, qu'il supposait être devant lui, et non pas

courant après une chimère dont un bon capitaine de chasseurs à cheval

n'aurait pas été dupe.

Le général Vedel arrive à Baylen[46], où il passe la journée, et apprend

que le général Dufour est en marche sur la Caroline, où il croit trouver

l'ennemi. Cela paraissait si positif, qu'il ne vint pas à la pensée du

général Vedel d'envoyer une reconnaissance sur Mengibar (il y eût trouvé

M. de Reding), présumant que le général Dufour avait eu cette précaution

avant de prendre la résolution de marcher à la Caroline avec toute sa

division. Comme il avait ordre d'appuyer le mouvement du général Dufour,

il prévint le général Dupont que, conformément à son instruction, il

allait partir le lendemain avec sa division pour la Caroline. Il envoya

sa lettre au général Dupont, qui était resté à Andujar avec la division

Barbou.

Cette lettre lui fut portée par un maréchal-des-logis de chasseurs à

cheval, accompagné de treize chasseurs, qui partirent le soir de Baylen

pour Andujar; ils y arrivèrent de grand matin, et firent bien leur

commission. Le général Dupont répond de suite au général Vedel qu'il

approuve sa marche pour rejoindre le général Dufour, en le prévenant que

lui-même va partir d'Andujar le lendemain 17 pour se réunir à eux. Il

envoie cette lettre par le retour du même maréchal-des-logis de

chasseurs, qui repassa à Baylen à la pointe du jour, le lendemain du

départ du général Vedel. Il n'y avait point encore d'ennemis à Baylen:

il continua son chemin vers la Caroline, où il arriva sans coup férir,

et remit au général Vedel les lettres du général Dupont.

Comment concevoir que le général Dupont, ne soit pas parti de suite le

17, au lieu de remettre son mouvement au lendemain? Il était beaucoup

plus qu'autorisé à se retirer, puisqu'il en avait reçu l'ordre de moi.

Il était informé de l'état des choses derrière lui, et, qui plus est, en

supposant qu'il ait soupçonné que le général Dufour avait été dupe de

fausses informations, devait-il ne pas songer qu'en restant à Andujar,

il allait se retrouver dans le même embarras qu'avant d'avoir été

rejoint par les deux divisions que je lui avais envoyées sur ses

instances réitérées? Je ne sais quel motif l'a porté à ne partir que le

lendemain du jour où il reçut le maréchal-des-logis de chasseurs que lui

avait envoyé le général Vedel; mais voici ce qui en arriva.

Le général espagnol Reding (Suisse de nation) était resté à Mengibar, et

n'avait pas songé à tourner le général Dufour, qui était pour le moins

aussi fort que lui, et peut-être plus; aussi se contenta-t-il d'observer

le mouvement de Dufour sur la Caroline, sans rien faire qui pût déceler

son projet; et, voyant le général Dupont resté seul à Andujar, il passe

le Guadalquivir à Mengibar, et vient se placer à Baylen sur la

communication entre Dupont et Vedel. Il eut le temps de bien s'établir

et de se préparer à recevoir le général Dupont, qui effectivement arriva

le matin, ayant marché toute la nuit pour éviter la chaleur, et qui fut

fort surpris de trouver à Baylen les mêmes Espagnols qu'il croyait

poursuivis par les deux divisions de Dufour et de Vedel.

Il n'y avait pas deux partis à prendre, il se disposa à combattre pour

forcer le passage; les Espagnols l'avaient prévu, et avaient, dans tous

les cas, leur retraite assurée sur Mengibar. La canonnade s'engagea. On

a fait sur cette action toutes sortes de contes, tant sur la manière

dont elle fut engagée et conduite, que sur des motifs que l'on avait eus

d'employer les meilleures troupes à une autre destination qu'au

combat[47]. La vérité est que les troupes étaient exténuées de fatigue,

et que la chaleur les trouva le lendemain dans cet état d'épuisement,

sans une goutte d'eau. On ne peut se faire une idée, dans un climat

tempéré, de ce que c'est que cette souffrance; il faut l'avoir éprouvée

pour en juger. Une autre circonstance à ajouter à cela, c'est que le

général Dupont était malade, et que, dans cet état, il n'avait pas la

moitié de ses facultés.

M. de Reding sentait sa position mauvaise, parce qu'il n'obtenait point

de succès sur des troupes qu'il croyait prendre aussitôt qu'il les

aurait attaquées, mais surtout parce que, pendant l'action, on vint le

prévenir que les troupes qui avaient pris le chemin de la Caroline

(c'étaient Dufour et Vedel) s'étaient mises en marche pour revenir à

Baylen, et qu'elles ne tarderaient pas à paraître. M. de Reding se tira

habilement de la mauvaise situation où cette circonstance inattendue

l'aurait jeté. Il profita du moment où le général Dupont ne pouvait pas

encore être informé de la marche des généraux Vedel et Dufour, pour lui

envoyer proposer une suspension d'armes, afin d'entrer en accommodement,

si cela était possible. Cette proposition convenait d'autant mieux au

général Dupont, que le moins qu'il pouvait y gagner était un peu de

repos pour ses troupes, qui en avaient grand besoin.

Il accepta, et envoya près du général Reding des officiers pour régler

la position des troupes, et les conditions d'un armistice qui fut conclu

de suite. Il avait eu aussi la précaution d'envoyer en observation le

plus loin possible sur la route d'Andujar, par laquelle il était venu,

afin d'être prévenu, si le corps espagnol du général Castaños

s'approchait, parce qu'il présumait bien que ce général se serait mis à

sa poursuite immédiatement après qu'il aurait été averti de son départ

d'Andujar.

Il y avait à peine quelques heures que l'on était en armistice, que le

général Vedel paraît à la vue des Espagnols de l'autre côté de Baylen,

n'ayant que cette ville, que les Espagnols défendaient, entre lui,

Vedel, et le général Dupont.

Le général Vedel, voyant les ennemis, attaque de suite, et pousse

vivement tout ce qui est devant lui; il fait mettre bas les armes au

régiment espagnol de Jaen, le chasse de sa position, en lui enlevant

deux pièces de canon qui la défendaient: encore quelques efforts, et il

consommait la perte du général Reding, qui, s'il n'avait été pris ou

détruit, aurait dû stipuler pour lui dans les conditions qui devaient

suivre l'armistice existant, et dont il tira un bien autre parti.

Il envoie, au milieu de l'action, un parlementaire au général Vedel,

pour le prévenir de ce qui s'était passé entré lui et le général Dupont,

avec lequel il était en armistice. Le général Vedel ne veut entendre à

rien, et poursuit ses avantages, lorsqu'enfin la persévérance de M. de

Reding lui suggéra d'employer le général Dupont lui-même, par lequel il

fit intimer au général Vedel de suspendre son attaque, et il le comprit

dans l'armistice, en lui envoyant un de ses aides-de-camp, M. Barbara,

pour l'obliger à se conformer à ses dispositions. Vedel reçut un second

ordre de Dupont, de rendre au général Reding le régiment de Jaen et

l'artillerie qu'il avait pris, comme l'ayant été, disait-on,

postérieurement à l'armistice conclu entre la division Barbou, avec

laquelle Vedel n'avait cependant rien de commun.

Dès que Vedel se vit en communication avec son général en chef, qui lui

envoyait des ordres par un officier de son état-major, il s'y conforma:

c'était au général en chef à profiter de cette circonstance pour rendre

au moins sa position meilleure, s'il ne voulait pas détruire le général

Reding, qui resta ainsi à Baylen entre la division Dupont et celles de

Vedel et de Dufour, c'est-à-dire au milieu de plus de trois fois autant

de monde qu'il n'en avait. Il eut la constance d'y attendre l'arrivée de

son général en chef, M. de Castaños, avec lequel il ne pouvait

communiquer que par Mengibar et la rive gauche du Guadalquivir; encore

Castaños ne serait-il pas arrivé si tôt sans la sottise la plus

incroyable qui ait jamais été faite par un officier, quelque médiocre

qu'il puisse être; si ce n'était pas une turpitude, cela ne pourrait

être qualifié que de trahison.

Dupont avait envoyé un officier d'état-major, M. de Villoutray, sur la

route d'Andujar, le plus loin possible, pour être averti de l'approche

du général Castaños. Lorsque cet officier reçut les ordres du général

Dupont, l'armistice était conclu avec le général Reding. Que croirait-on

qu'il fit? Je le donne en mille au plus fin, et vais le raconter comme

il me l'a dit lui-même, lorsqu'il est venu à Madrid me rendre compte du

malheureux sort de ce corps d'armée.

Il alla depuis Baylen jusqu'à la première poste sur la route d'Andujar,

c'est-à-dire à deux lieues du pays, qui en font à peu près trois de

France; de ce point il pousse encore une reconnaissance un peu plus

loin, il n'aperçoit personne, le plus grand silence régnait autour de

lui, lorsqu'il entend le canon qui recommence à tirer à Baylen, ainsi

que la mousqueterie. Il ne lui vient pas dans l'esprit que ce canon

pouvait être celui du général Vedel, qui serait revenu de la Caroline au

bruit de celui du général Dupont, qui avait dû s'entendre toute la

matinée de Baylen à la Caroline, et qui avait dû déterminer Vedel à

revenir sur ses pas.

Il ne lui vint pas non plus dans l'esprit que ce pouvait être le général

Dupont qui essayait de nouveau de forcer le passage, ou qui se défendait

contre une perfidie dont on aurait voulu le rendre victime dans sa

mauvaise position; et au lieu de revenir à toutes jambes à Baylen

prévenir le général Dupont de ce qu'il avait observé, et lui dire que,

dans tout état de choses, il avait au moins cinq ou six heures avant

d'entendre parler de M. de Castaños, à la rencontre duquel il aurait pu

d'ailleurs être envoyé une seconde fois, si cela eût été nécessaire, cet

officier imagine tout le contraire: il va à la rencontre de M. de

Castaños, qu'il trouve à Andujar, se disposant à partir pour Baylen.

Peut-être même avait-il déjà commencé son mouvement; mais il ignorait

complétement ce qui se passait à Baylen, il n'avait pas encore reçu la

dépêche du général Reding qui lui en rendait compte.

Ce fut cet officier du général Dupont qui le mit officieusement au

courant de tout ce qui était arrivé, et qui lui dit qu'on l'attendait

pour traiter de l'évacuation de l'Andalousie par les troupes françaises.

M. de Castaños apprenant l'état des choses et la position malheureuse du

général Dupont, ne se fait pas prier plus long-temps de partir, et il

amène son armée au plus vite pour augmenter les embarras dont le général

Dupont ne savait déjà plus comment sortir.

Je laisse le lecteur juge de cette sottise comme de ce qui aurait pu

arriver à la division Reding, si cet officier, au lieu d'aller chercher

Castaños, fût venu dire à Dupont sur combien d'heures il pouvait compter

avant d'être attaqué par la route d'Andujar, sur laquelle il avait été

jusqu'à cinq lieues sans trouver personne. Vedel et Dufour étaient

arrives, et Dupont pouvait prendre d'abord toute la division Reding, et

écraser ensuite le corps de Castaños, sur lequel il aurait eu une

supériorité numérique hors de toute proportion.

L'arrivée de M. de Castaños rendait affreuse la position de la division

Barbou, avec laquelle se trouvait Dupont. Les Espagnols s'attachèrent à

empêcher la communication entre elle et celles de Vedel et de Dufour,

parce que cette division allait devenir le gage de tout ce qu'ils se

proposaient d'exiger. Je ne fais nul doute que, si le général Dupont

avait eu ses trois divisions rassemblées, comme il pouvait et aurait dû

les avoir sans les fautes de ses généraux; je ne fais nul doute, dis-je,

que, malgré son état maladif, le général Dupont aurait mal mené Castaños

et Reding; mais dans la malheureuse position où l'avait mise l'ineptie

de ceux qui exécutaient sous lui, il ne pouvait guère faire mieux que de

chercher à traiter.

Il avait par hasard avec lui le général Marescot, premier

inspecteur-général du génie, que l'empereur avait envoyé en

reconnaissance dans l'Andalousie, et qui, pour sa sûreté personnelle,

s'était réuni au corps du général Dupont; ce fut lui qu'il chargea

d'assister aux conférences avec le général Legendre et d'autres

officiers. Elles s'ouvrirent à Baylen, chez le général Castaños, qui

avait de même avec lui quelques officiers-généraux espagnols. Les

plénipotentiaires du général Dupont demandaient le libre passage par la

Sierra-Moréna, pour revenir à Madrid avec tous les corps d'armée. Ils

n'avaient pas autre chose à demander, et les Espagnols n'avaient

d'avantage de position sur le général Dupont que de tenir la division

Barbou séparée de celles des généraux Vedel et Dufour, par la position

qu'avait prise, à Baylen, le général Reding, lequel pouvait aussi être

considéré comme coupé du général Castaños par la position même de la

division Barbou, qui le séparait de ce général. Il n'y avait donc pas

plus de motifs pour imposer à la division française du général Barbou

des conditions que l'on aurait pu imposer, et que cependant l'on

n'imposa point à la division espagnole de Reding, qui était dans le même

cas, c'est-à-dire qu'il n'y avait pas même le cas d'une négociation, et

il fallait avoir perdu la tête pour se conduire comme l'ont fait les

généraux français qui étaient là présens. Par une absurdité sans

exemple, il fut posé en principe que les Français demandaient, et que

c'était aux Espagnols à accorder ou à refuser, et pas une voix ne se fit

entendre pour faire l'observation dont je viens de parler.

Cependant M. de Castaños ne manqua pas de considérer que sa division

Reding était, pour le moins, aussi compromise que l'était la division

Barbou, et qu'en dernière analyse le combat qui avait eu lieu entre ces

deux divisions, n'avait eu aucun résultat; il n'y avait point eu de

perte d'artillerie, ni de bataillons pris[48], ni enfin aucun de ces

événemens qui marquent le succès ou l'infériorité. Il considérait, en

outre, que le corps de Dupont, réuni, lui serait supérieur par sa

nombreuse cavalerie et son artillerie, et sa réunion était infaillible

au bout d'une demi-heure d'efforts de la part du général Vedel, auquel

il ne pouvait pas s'opposer, et qui était impatient de combattre. Il n'y

avait pas cinq cents toises entre les postes de Vedel et ceux de Barbou.

Il était bien, il est vrai, de sa personne à Baylen, chez le général

Reding, mais il avait à traverser la division Barbou, pour rentrer à son

corps sur la route d'Andujar, et il craignait que, si l'on se séparait

sans rien conclure, on eût vent de la supercherie, qui n'aurait pas

manqué de tourner contre lui. Il préféra donc ne pas gâter la bonne

affaire que la fortune lui présentait, en voulant obtenir trop. En

conséquence, il consentit un libre passage par la Sierra-Moréna, de tout

le corps qui était en Andalousie; l'acte en fut dressé et signé

sur-le-champ.

Tout était terminé, lorsqu'on apporta à Castaños les dépêches prises sur

le jeune M. de Fénelon, que j'avais ordonné que l'on fît partir de

Madrid, pour porter au général Dupont la lettre dans laquelle je donnais

à ce général l'ordre impératif de quitter l'Andalousie pour ramener son

corps d'armée sur Madrid, en me faisant connaître l'itinéraire de sa

marche, et s'il était suivi par les Espagnols, afin que je pusse aller à

sa rencontre avec tout ce que j'avais de troupes disponibles.

M. de Castaños, ayant lu cette dépêche, appela successivement dans une

pièce voisine les plénipotentiaires du général Dupont, et leur ayant

fait lire la lettre que j'écrivais au général Dupont, il leur dit:

«Messieurs, je venais de vous accorder le retour à Madrid, par la

Sierra-Moréna, pour vous et les troupes sous vos ordres; je suis bien

fâché du contre-temps qui survient, mais, voilà une lettre de votre

général en chef qui ordonne au général Dupont de revenir à Madrid, et je

dois m'y opposer; en conséquence, je change de résolution, et nous

allons parler d'autres arrangemens.» M. de Villoutray, qui était

présent, m'a rapporté mot pour mot ma lettre, qu'il m'a dit avoir lue

entre les mains du général Castaños, avoir bien reconnu mon écriture, et

l'avoir certifié aux généraux Marescot, Legendre, Pannetier, et à tout

ce qui était là de Français[49].

Il n'y avait donc plus de doute que c'était moi qui avais écrit et

ordonné que l'on se retirât sur Madrid. Peu importe par quelle voie mes

intentions avaient été connues, on avait reconnu mon écriture et ma

signature, conséquemment on était obligé de faire au moins tout ce qui

aurait été possible pour exécuter ce que je commandais, à moins d'en

être empêché par une force et des événemens majeurs. Or, ce que je

prescrivais était précisément les conditions qui venaient d'être

accordées par le général Castaños. On les avait obtenues avant de

connaître ma lettre; et pourquoi? parce que le général Castaños avait

cru ne pouvoir accorder moins à un corps d'armée qui était en état de se

mesurer avec lui, et même de le battre. Ma lettre ne diminuait rien de

la force du corps du général Dupont, qui était encore, après cette

circonstance, ce qu'il était avant qu'elle survînt; elle ne changeait

donc rien à sa situation; elle lui imposait au contraire le devoir de

recourir aux armes, si le hasard avait fait qu'il eût obtenu moins que

ce que j'ordonnais que l'on fît, puisqu'il avait encore son corps

entier, lorsqu'il connut les ordres que je lui envoyais; et il faut

avoir fait un singulier raisonnement en partant de cette lettre pour

faire le contraire de ce qu'elle prescrivait.

Et en supposant que, trompé moi-même par de faux rapports, je lui eusse

donné, par cette lettre, des ordres qui l'auraient mis dans une position

moins heureuse que celle qu'il avait obtenue, il aurait encore dû ne se

relâcher en rien des avantages auxquels la supériorité de ses armes lui

donnait le droit de prétendre, surtout les ayant obtenus avant d'avoir

reçu mes ordres, que, dans ce cas, il aurait pu méconnaître.

Ce raisonnement est un axiome du métier, et je rends trop de justice au

général Dupont, pour douter que, s'il avait été assez bien portant pour

monter à cheval, et venir lui-même juger ses ennemis et plaider ses

affaires, elles n'eussent tourné tout autrement. Au lieu de cela, elles

ont été livrées à des hommes qui se sont empressés de sortir d'embarras

à ses dépens, et qui n'ont pas eu honte de trouver les observations de

M. de Castaños fondées et raisonnables. Par suite de cet incident, ils

entrèrent dans une nouvelle négociation, en annulant la première

capitulation.

Croira-t-on que, sans tirer un coup de canon ni un coup de fusil depuis

la première capitulation, ils en signèrent une autre par laquelle ils

rendirent prisonnier de guerre, pour être conduit en France par mer,

tout le corps d'armée, qui devait défiler et mettre bas les armes, avec

la sotte condition qu'on les leur rendrait au moment de leur

embarquement pour la France? Enfin on eut l'infamie de ne pas rejeter un

article que le général espagnol y fit insérer, par lequel les malheureux

soldats qu'on sacrifiait lâchement furent déshonorés. On les obligea de

mettre leurs havresacs à terre, et sous prétexte de leur faire restituer

des effets d'église, qu'on les accusait d'avoir volés, on les soumit à

cette dégoûtante visite. Cette seconde capitulation portait qu'il y

aurait un nombre déterminé de caissons qui ne seraient point visités.

Eh! c'étaient ceux-là qui auraient dû l'être.

Enfin, après ces honteuses stipulations signées, on se mit en devoir de

les exécuter, et la division Barbou défila la première. Les généraux

Vedel et Dufour, qui n'étaient point tournés, ayant appris de quoi il

était question, s'arrangèrent de manière à partir à l'entrée de la nuit,

et reprirent le chemin de la Caroline, qu'ils suivirent pendant deux

jours.

Les Espagnols s'étant aperçus de ce mouvement, et n'ayant aucun moyen de

s'opposer à la retraite de ces deux divisions, imaginèrent celui-ci: ils

déclarèrent au général Dupont que, si ces deux divisions ne venaient pas

exécuter les conditions de la capitulation dans laquelle leur intention

avait été de les comprendre, ils n'exécuteraient point cette même

capitulation en ce qui concernait la division Barbou; qu'ils la

traiteraient avec toute la sévérité des représailles, et ne répondaient

pas des excès où ce manque de loyauté porterait la population révoltée.

On était véritablement dans la veine des sottises: cette menace fit peur

(on rougirait d'avouer pourquoi) au point que l'on envoya le général

Legendre, qui était le chef d'état-major du corps d'armée, courir après

les deux divisions de Vedel et de Dufour, pour les ramener. Il ne put

les joindre qu'à quatre lieues au-delà de la Caroline, et sans dire

autre chose à ces deux généraux, sinon qu'ils étaient compris dans une

capitulation d'évacuation qui avait été signée entre le général Dupont

et le général Castaños, il leur ordonna, de la part du général Dupont,

de ramener leurs divisions, les grondant même d'être partis du champ de

bataille sans ordre, et d'avoir ainsi compromis la vie des soldats de la

division Barbou. Ce général Legendre se garda bien de dire à ces deux

généraux qu'il venait les chercher pour leur faire mettre bas les armes,

quoique lui-même eût déjà fait procéder au désarmement de la division

Barbou avant de venir chercher Vedel et Dufour, qu'il abusait sciemment.

On a blâmé ces deux généraux d'avoir obéi; je doute qu'à leur place on

eût osé ne pas le faire. Étaient-ils autorisés à soupçonner un piége

dans ce que leur disait le chef d'état-major du corps d'armée au nom de

leur général en chef? Non: si l'on admettait ce principe, il en

résulterait les plus grands inconvéniens à la guerre, où l'on n'a le

plus souvent que des jeunes gens pour porter les ordres des généraux.

Devra-t-on les croire lorsqu'on ne les connaîtra pas personnellement, si

l'on doit douter de la véracité du chef d'état-major du corps d'armée,

qui vous porte lui-même un ordre du général en chef, surtout quand il a

soin de ne pas vous dire que c'est pour vous livrer aux ennemis?

Enfin, ces deux divisions revinrent à Baylen, d'où la division Barbou

était partie plusieurs jours auparavant. Elles furent remises aux

généraux espagnols, qui les séparèrent et désarmèrent, puis les mirent

en marche sur Séville.

Le général Dupont rendit ainsi un effectif de vingt-un mille hommes

d'infanterie, avec quarante pièces de canon et deux mille quatre cents

hommes de cavalerie, c'est-à-dire le bon tiers des troupes françaises

qui étaient en Espagne.

Si le général Legendre avait voulu, il aurait sauvé les deux divisions

de Dufour et de Vedel; il n'avait qu'à les suivre au lieu de les faire

revenir pour les déshonorer, mais tout le monde était plus occupé de

suivre de l'oeil les caissons réservés et non soumis à la visite. Enfin,

chacun fut puni par où il avait péché: les soldats, indignés d'être

soumis à cette honteuse visite, indiquèrent aux Espagnols les caissons

qu'ils regardaient comme la cause de l'affront qu'on leur avait fait, et

leur dirent qu'ils contenaient, bien plutôt que les havresacs, les

objets que l'on cherchait. Les Espagnols ne se le firent pas dire deux

fois, et les pillards furent pillés à leur tour. Si le général Dupont

avait commencé par cette précaution en se mettant en marche, il aurait

trouvé tout le monde prêt à faire son devoir.

Cette malheureuse armée fut victime de l'erreur de son général: la junte

insurrectionnelle d'Andalousie ne ratifia pas la capitulation, tout fut

fait prisonnier, et mourut de langueur ou de mauvais traitemens dans les

prisons d'Espagne; les moins malheureux furent ceux qui obtinrent d'être

livrés aux Anglais.

Le général Dupont, après ce désastre, était bien obligé de m'en rendre

compte; il m'écrivit une lettre fort courte, contenant la capitulation

qu'il avait ratifiée, et chargea M. de Villoutray de m'apporter cela à

Madrid; nous verrons tout à l'heure comment il y arriva. Retournons à

Bayonne.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3 · 第 32 / 38 题