CHAPITRE XXVI.

Le grand-duc de Berg tombe malade.--Je pars pour Madrid.--Instructions

que me donne l'empereur.--Situation des esprits à mon arrivée.--J'envoie

au secours de Dupont.--Cuesta marche contre le général Bessières.--Je

rappelle le corps qui occupe l'Andalousie.--Dupont conserve sa position.

Comme on vient de le voir, tout allait au mieux à Bayonne; mais il n'en

était pas de même en Espagne, et, pour surcroît de contrariété, le

grand-duc de Berg fut atteint d'une maladie grave, qui le mit dans

l'impossibilité de vaquer aux affaires. L'empereur voulait, avant de

faire partir le roi, que les vieux régimens qu'il faisait venir à

Bayonne y fussent arrivés, parce qu'ils devaient composer une réserve

qui aurait été en même temps la garnison de Madrid, et l'escorte du roi.

Ces régimens, au nombre de six, faisaient partie de ceux qui étaient

revenus en France après la paix de Tilsit. Cependant, comme il fallait

absolument quelqu'un pour suppléer au grand-duc de Berg, et qu'il n'y

avait personne à Bayonne, l'empereur m'envoya à Madrid, où je me trouvai

dans la plus singulière position où un officier-général se soit jamais

trouvé. Ma mission était de lire tous les rapports qui étaient adressés

au grand-duc de Berg, de faire les réponses, de donner tous les ordres

d'urgence; mais je ne devais rien signer: c'était le général Belliard

qui, en sa qualité de chef d'état-major, devait tout opérer. L'empereur

avait pris cette disposition, parce qu'il était dans l'intention de

faire partir le roi promptement, et qu'il était inutile de rien changer

avant son arrivée, époque à laquelle il m'aurait rappelé.

Il me donna des instructions verbales au moment de mon départ; elles

portaient en substance qu'il fallait, autant que possible, calmer les

esprits, et que, si je pouvais éviter les désordres, je me ferais

beaucoup d'honneur. Il me recommanda de ne pas perdre un moment pour

rétablir la communication entre Madrid et le général Dupont, qui avait

été envoyé en Andalousie, et duquel on n'avait pas de nouvelles depuis

vingt et un jours. Il me dit:

«L'essentiel dans ce moment-ci, c'est d'occuper beaucoup de points, afin

d'y répandre ce que l'on voudra inoculer aux Espagnols; mais pour éviter

des malheurs en s'éparpillant ainsi, il faut être sage, modéré, et faire

observer une grande discipline. Pour Dieu, ajouta-t-il, ne laissez point

piller. Je n'ai encore aucune nouvelle du parti qu'aura pris le général

Castaños, qui commande le camp de Saint-Roch. Le grand-duc me dit bien

qu'il lui a écrit; il s'en promet beaucoup de succès, mais vous savez

comme il est.

«Il ne faut rien entreprendre au-dessus des moyens des troupes que vous

avez: pour des renforts, vous savez où sont ceux que je pourrais vous

envoyer: ne vous mettez donc pas dans le cas d'en avoir besoin avant

qu'ils puissent arriver. Faites en sorte d'attendre l'arrivée du roi;

répandez le bruit de son départ, que je vais hâter, et alors laissez

agir les Espagnols, ne soyez que spectateur; mais ne négligez rien pour

assurer l'exactitude et la rapidité de vos communications: c'est une

affaire capitale, soit que l'insurrection fasse des progrès, soit

qu'elle se calme. La première chose en tout, c'est de se ménager de

bonnes informations.»

Je partis, un peu contrarié d'être obligé de retourner en Espagne, parce

que je n'augurais rien de bon des affaires de ce pays, et que j'ai

toujours eu de la répugnance à prendre part à des dissensions

intestines, même lorsque mes propres intérêts politiques auraient dû

m'en faire une loi.

J'arrivai à Madrid, où je ne vis que des visages inquiets, tant du côté

des Espagnols que de celui des Français, et ce ne fut pas le moindre des

obstacles que je rencontrai que de réchauffer tout le monde.

Le grand-duc de Berg partit quelques jours après mon arrivée, et avec

lui cette troupe de jeunes gens qui étaient venus sur ses pas briguer

les faveurs et les avancemens. On les avait tellement gâtés sous ce

rapport, qu'il n'y en avait aucun susceptible de la moindre constance;

ils aimaient les roses et les dangers du métier, mais ils en redoutaient

les épines.

J'avais eu ordre de m'établir au palais de Madrid, parce que tous les

établissemens militaires étaient voisins, et depuis l'affaire du 2 mai

on était sur ses gardes. L'état-major de l'armée y était par la même

raison, en sorte que l'on avait tout le monde sous la main.

Je ne m'en tins pas là: je fis fortifier l'ancien palais du Retiro, où

je fis construire un réduit autour de la manufacture de porcelaine, d'où

je fis déloger tous les ouvriers. Je réunis dans cette enceinte toutes

les munitions de guerre et de bouche de l'armée, avec tous les employés

d'administration, généraux, dépôts de troupes, et, en un mot, je ne

laissai dans les casernes que ce qui était dans le cas de prendre les

armes et de marcher où le besoin le commandait. Je défendis à quelque

officier que ce fût de loger ailleurs qu'avec sa troupe, fût-il obligé

de se mettre dans la même chambre que les soldats.

Lorsque j'arrivai à Madrid, on n'avait point reçu de nouvelles du

général Dupont depuis Cordoue, et l'on ne savait pas où il était.

J'envoyai la division Vedel, qui était à Tolède, pour le joindre, et lui

fis prendre la même route que celle qu'il avait suivie; en même temps,

je profitai de cette occasion pour informer le général Dupont de tout ce

qui s'était fait à Bayonne, et de l'état général des affaires en

Espagne: je lui disais que sa position en Andalousie n'était plus en

harmonie avec l'état des choses, qu'elles avaient changé depuis qu'il

était parti pour occuper cette province; que l'empereur m'avait bien

ordonné de l'y laisser, parce qu'il croyait encore que le corps espagnol

campé à Saint-Roch, sous les ordres du général Castaños, se réunirait à

lui, qu'il me l'avait même mis en ligne de compte dans le nombre des

troupes qui devaient se trouver sous ses ordres (à lui Dupont), mais

que, si je devais m'en rapporter aux bruits du pays, le corps de

Castaños s'était joint aux insurgés; que j'attendais un rapport pour me

décider sur le parti que j'aurais à prendre.

La division Vedel partit, et mit environ sept ou huit jours à pénétrer

jusqu'au général Dupont.

Le maréchal Moncey, qui avait été envoyé à Valence avec une seule

division, par le chemin horrible des montagnes de Cuença, avait été

enveloppé d'un silence absolu, presque depuis son départ; on n'en avait

aucune nouvelle. Je fis marcher une division sous les ordres du général

Frère, pour se mettre en communication avec lui. Comme je ne savais à

quel point se serait arrêté ce maréchal, je ne pus que faire suivre à la

division Frère la route qu'il avait tenue. Ce fut par ce général que

j'appris que l'attaque de Valence avait manqué, et que le maréchal

Moncey se retirait par Albacette. Sur ce rapport, j'envoyai la division

Frère à Saint-Clément, où elle rejoignit le maréchal Moncey.

Pendant que j'étais occupé de ces deux points, ceux qu'occupaient le

maréchal Moncey et le général Dupont, le maréchal Bessières, qui était à

Burgos, m'informa que le général espagnol Cuesta, qui était

capitaine-général de Castille, ou d'Estramadure, avait jeté le masque,

et marchait contre nous, et qu'en conséquence, lui, Bessières,

réunissait son corps d'armée et se portait sur Rio-Seco, me priant de le

faire appuyer par quelques troupes. Je lui envoyai une brigade

d'infanterie avec quatre pièces de canon et trois cents chevaux, qui lui

arrivèrent après la bataille, qu'il gagna à Rio-Seco même sur les

troupes espagnoles et les insurgés réunis.

De Saragosse, on me demandait également du renfort, et, qui plus est,

l'empereur, après avoir ordonné, de Bayonne, à la division Verdier, qui

était à Vittoria, de marcher à Saragosse, m'écrivait encore à Madrid de

me mettre en communication avec le corps de Saragosse, en plaçant

quelques troupes à Calahorra et Calatayud.

Les communications entre Madrid et Bayonne commençaient à devenir

gênées, même irrégulières, de sorte que, quand la réponse à une lettre

arrivait, l'état de la question était changé; je voyais, par ce que

l'empereur m'écrivait, combien il était dans l'erreur sur notre

position, et je pris sur moi de faire à ma tête. Je n'envoyai rien pour

me mettre en communication avec Saragosse. C'étaient les Français qui le

bloquaient, je me souciais peu d'avoir des nouvelles du siége; si les

Espagnols les avaient battus, ils avaient le pays, et j'étais dans

l'impuissance de leur envoyer des secours. J'envoyai ordre au maréchal

Moncey de ne pas s'occuper d'autre chose que de reposer ses troupes, et

de ne songer qu'à être en communication constante avec moi.

J'établis la mienne avec Bayonne d'une manière invariable, et dans cette

situation, j'attendis des nouvelles du général Dupont. Mon impatience à

cet égard m'avait rendu indifférent à tout; j'en reçus enfin. Le général

Vedel s'était mis en communication avec lui, et m'envoyait des lettres

du général Dupont lui-même, qui m'apprenait qu'après avoir été jusqu'à

Cordoue, il avait été obligé de se retirer à Andujar, où il gardait une

tête de pont sur le Guadalquivir; il me rendait compte de l'insurrection

de l'Andalousie, et de la part qu'y avait prise le corps du général

Castaños, qui était devant lui, ayant quitté les lignes de Saint-Roch,

où il était campé auparavant.

La guerre prenait, dans ces contrées, un caractère qu'il était important

de faire changer promptement par un succès décisif, et au lieu de cela,

nous éprouvâmes un revers désastreux. J'avais prévenu l'empereur que,

malgré son instruction, je prendrais sur moi de retirer le corps

d'Andalousie, parce que je craignais de ne pouvoir pas le soutenir. Il

me répondit que j'avais tort, que je devais l'y laisser, mais bien

assurer ma communication avec Andujar, de manière à pouvoir le rappeler

au premier moment.

Malgré l'ordre de l'empereur, je persistai dans mon opinion, et tout en

prévenant Dupont que l'empereur m'ordonnait de le tenir jusqu'à la

dernière extrémité en Andalousie, je prenais sur moi de lui ordonner de

l'évacuer sur-le-champ, et de repasser les montagnes, derrière

lesquelles il établirait son corps d'armée dans la Manche. Je

l'engageais à ne pas se laisser séduire par la gloire d'une opiniâtreté

qui était tout-à-fait hors de proportion avec les malheurs qui

pourraient en être la suite; je me servis même de cette expression:

_Surtout évitez un malheur dont les suites seraient incalculables_.

Ma lettre fut remise au général Dupont par Vedel; il m'en accusa

réception, et j'envoyai la copie de l'une et de l'autre à

l'empereur[43]. Il persistait à rester en Andalousie, en m'observant

qu'il n'aurait rien à craindre des troupes de Castaños, s'il avait une

fois réuni son corps d'armée. Lorsque sa lettre me parvint, les affaires

avaient empiré sur les autres points de l'Espagne; les craintes que sa

position m'inspirait devinrent encore plus vives.

Je me déterminai à faire partir une troisième division, celle du général

Gobert, à laquelle je joignis la seule brigade de cuirassiers qui était

en Espagne; je lui donnai ordre d'aller se poster à Manzanares, dans la

Manche, et de se mettre en communication avec le général Vedel. Je lui

remis une lettre qu'il devait faire parvenir au général Dupont. Par

cette communication, je prévenais le général que je faisais marcher la

division Gobert pour appuyer sa retraite, que je prévoyais devoir être

forcée, mais non pour protéger aucune opération en avant de lui, que je

lui défendais expressément d'entreprendre; que conséquemment il ne

pourrait appeler cette division à lui que dans le cas où la sûreté des

deux qu'il avait déjà serait compromise.

En même temps, j'ordonnai au général Gobert de me prévenir de tous les

ordres qu'il recevrait de la part du général Dupont.

Aussitôt qu'il eut atteint les échelons de communication du général

Vedel, il envoya ma dépêche au général Dupont, qui lui envoya en retour

l'ordre de passer la Sierra-Moréna, et de venir le joindre. J'en fus

averti par le général Gobert; sa lettre me jeta dans une agitation que

je ne puis rendre, et qui ne se calmait que par la confiance que j'avais

dans la prudence et dans les talens du général Dupont. Néanmoins je ne

pus être le maître d'un pressentiment que j'éprouvais; je me relevai la

nuit pour écrire à ce général quatre lignes, par lesquelles je lui

ordonnais impérativement de repasser la Sierra-Moréna avec ses trois

divisions, et de se mettre au plus vite en communication avec moi. Je

priai le général Belliard de faire partir cette lettre sur-le-champ par

un officier d'état-major bien escorté, afin que l'on n'eût aucun doute

sur son arrivée. Ce fut M. de Fénelon qui fut chargé de cette mission.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3 · 第 31 / 38 题