CHAPITRE XXV.

Titres des Bourbons d'Espagne à la couronne.--Politique de

l'empereur.--Convocation des notables.--L'insurrection se propage en

Espagne.--Les Bourbons abdiquent.--Dispositions militaires.--Arrivée de

Joseph Napoléon à Bayonne.--Coup d'oeil sur son administration à

Naples.--Constitution de Bayonne.

Je ne veux point ici entrer en discussion sur la légalité ou

l'illégalité de ces deux actes; je ne veux pas même examiner si un grand

nombre d'États en Europe n'ont pas perdu leur constitution, leur gloire

et leur nom par suite d'actes semblables appuyés par la force: je ne

veux que raconter ce dont j'ai été le témoin, ou ce que j'ai appris

d'une manière positive. Je pourrais cependant faire remarquer que,

lorsque Louis XIV entreprit de mettre son petit-fils sur le trône

d'Espagne, il n'avait de droits que ceux que la terreur lui avait

donnés, et sa puissance pour faire valoir le testament que les menaces

et l'habileté du duc d'Harcourt avaient arraché à Charles II. Le roi

d'Espagne ne se décida en faveur du duc d'Anjou, préférablement à

l'archiduc Charles d'Autriche, que dans la vue d'éviter le morcellement

de l'Espagne et le partage de ses États, que Louis XIV avait

successivement négocié avec le roi d'Angleterre, les États de Hollande

et l'empereur d'Allemagne.

Le duc d'Anjou fut reconnu roi d'Espagne par la France et ses alliés:

mais l'empereur Napoléon réunissait alors une puissance morale et

physique plus considérable que celle qu'avait Louis XlV dans ce

moment-là surtout. À la vérité, Charles II ne déshéritait personne et

une partie de la nation espagnole se déclara en faveur du duc d'Anjou;

l'Autriche néanmoins éleva des prétentions, les fit valoir par les

armes, et une autre partie de la nation espagnole se déclara pour elle.

La légitimité des droits des prétendans fut donc soumise au sort des

batailles. Cette longue guerre fut chanceuse, et Philippe V fut obligé

de sortir de Madrid plusieurs fois.

Si la mort de l'empereur d'Allemagne, qui survint, n'eût pas fait

appeler l'archiduc Charles au trône impérial, et n'eût par là

désintéressé la portion de la nation espagnole qui avait pris parti pour

lui; enfin, si ce même archiduc Charles eût été vainqueur, que serait

devenu le testament de Charles II? Sans doute l'archiduc Charles aurait

régné, et aurait, malgré le testament de Charles II, apporté le trône

d'Espagne dans la maison d'Autriche, qui serait devenue héritière

légitime de la souveraineté d'Espagne et des Indes, ainsi que l'était

Charles-Quint, et on eût dit que Louis XIV n'était qu'un ambitieux, un

usurpateur, etc., etc., et on ne lui aurait pas fait grâce de toutes les

intrigues qui ont dû être employées pour arracher le testament de

Charles II. La légitimité n'eut donc d'autre source que la victoire.

Que faut-il conclure de ce qu'il est arrivé le contraire? Rien, sinon

que Louis XIV a été heureux par l'effet d'une mort qui l'a dispensé

d'avoir à construire depuis le port de Cette, en Languedoc, et depuis

Perpignan jusqu'à Bayonne, une ligne de places fortes semblables à

celles qu'il faisait élever en Flandre, et en un mot, qui le mit dans

une position meilleure que celle où François Ier s'était trouvé. La même

nécessité se reproduisait dans ce cas-ci pour la France: à la vérité, le

trône d'Espagne ne courait aucun risque de passer dans la maison

d'Autriche; mais celui de France pouvait repasser dans la maison

d'Espagne, dont le trône était occupé par une famille avec laquelle il y

avait encore moins de possibilité de rapprochement qu'il ne pouvait y en

avoir entre l'Autriche et la France. Il est encore vrai de dire que

cette famille avait des héritiers: la difficulté était bien là; mais

fallait-il, pour des intérêts individuels, compromettre l'harmonie qui

confondait les deux nations, lorsque cette même considération avait été,

un siècle auparavant, le motif de la détermination qu'avait prise le roi

Charles II de transmettre son héritage à la maison de France?

Ce n'était ni par amour pour elle, ni par conviction de ses droits à sa

succession, qu'il l'avait fait: c'était par amour pour ses peuples,

auxquels il ne voulait pas léguer pour héritage, en mourant, une guerre

perpétuelle avec la France, qui aurait toujours eu un avantage sur eux,

ou enfin, parce qu'il était convaincu qu'en s'entre-détruisant toutes

deux, elles auraient servi la cause de leurs ennemis. Ce sage monarque

savait sans doute que les souverains sont souvent moins disposés à

sacrifier leurs sentimens personnels à l'intérêt des peuples qu'ils

gouvernent, qu'à employer les efforts de ces mêmes peuples à servir

leurs vengeances et leurs ressentimens particuliers.

L'empereur sentait néanmoins la faiblesse des deux titres qui le

mettaient en possession de l'Espagne. Il voyait bien qu'ils n'avaient

d'effet réel que de rendre le trône vacant, et par la raison que

lui-même n'était pas monté sur celui de France sans l'assentiment de la

nation, il voulait faire intervenir la nation espagnole dans le choix du

monarque qu'il voulait faire succéder aux princes de la maison de

Bourbon. C'est encore dans cette circonstance qu'il fut mal secondé, et

c'est encore une de celles où M. de Talleyrand lui aurait été le plus

utile.

L'empereur, faisant tout lui-même, envoya sur-le-champ un courrier à son

frère le roi de Naples, en lui mandant de venir sur-le-champ à Bayonne,

et en même temps il fit donner ordre en Espagne[41] qu'on envoyât

également à Bayonne, de chaque province et gouvernement, une députation

des hommes les plus considérables, tant dans le clergé que dans le civil

et le militaire: il voulait en faire une junte, avec laquelle il se

serait expliqué sur la politique qui le forçait à se mêler de leurs

affaires intérieures; c'était par eux qu'il voulait éclairer les

Espagnols, et ôter de leur esprit l'idée qu'il avait le projet de

conquérir l'Espagne. Il voulait, au contraire, leur démontrer que leur

sécurité pour l'avenir serait bien plus assurée sous un monarque dont le

premier intérêt personnel serait de repousser toute insinuation perfide

qui aurait pour but une séparation des intérêts de la nation d'avec ceux

de la France, parce que le premier effet qui en résulterait serait la

perte du trône pour le monarque, qui ne manquerait pas d'être sacrifié

par l'intrigue même qui serait parvenue à le séduire.

L'unique but de l'empereur était de lier indissolublement l'Espagne à la

France par des principes uniformes de gouvernement et par les mêmes

intérêts.

Le pays est géographiquement la continuation du sol de la France: il n'a

de communication qu'avec elle; au bout ce sont les colonnes d'Hercule;

enfin, il n'y a plus de Pyrénées. L'immense étendue de ses côtes le rend

vulnérable de ce côté, la proie de l'Angleterre sous une mauvaise

administration, et formidable sous une bonne.

Dans le système de l'empereur, comme dans tout autre temps, il était

dans l'intérêt de la France de mettre l'Espagne au niveau de la

civilisation, de lui donner des institutions qui l'attachassent à nous,

et d'extirper les causes du cancer qui la ronge.

Sous ce rapport, l'empereur faisait un acte de la plus haute politique

en même temps qu'une grande et bonne action: tout le mal a été dans la

forme; on a brusqué le dénoûment de l'affaire, et on n'a pas assez

ménagé l'amour-propre national.

Si Charles IV et son fils eussent convenu à ce grand projet, il les

aurait gardés pour s'aplanir des difficultés; mais indépendamment de ce

que l'état de dénûment de l'Espagne prévenait peu en leur faveur, il

reconnut, en les voyant, qu'il ne pouvait rien faire avec eux, et sentit

de même qu'il n'y avait qu'un homme lié à lui par des liens de parenté,

ou par le baptême du sang, qui pût réaliser un plan qui aurait eu

l'assentiment de tous les Espagnols éclairés, et même de la noblesse.

L'empereur ne s'attendait pas à trouver fondue dans la nation une

moinaille toute-puissante par ses relations dans chaque famille, car il

n'y en avait pas une, dans toutes les classes, qui n'eût un membre

prêtre ou moine, qui était le mentor, le suprême régulateur de ses

sentimens. Ce sont tous des hommes ignorans, sans éducation, et qui, par

leurs vices et leurs défauts, s'ingèrent bien mieux avec la population

que nos prêtres, qui ont tous fait quelques études, et sont soumis à une

discipline que ne subit pas, en Espagne, cette milice ignoble,

intolérante, superstitieuse, et ennemie furibonde de toute amélioration.

Cette milice est la seule cause de l'exaltation des Espagnols: elle n'a

eu qu'un mot d'ordre à donner pour exciter au plus haut degré les

esprits contre un ordre de choses qui allait amener la destruction de

tout ce qui favorisait la fainéantise et ses jouissances; elle seule en

fanatisant les peuples, renversa les projets de l'empereur.

Les Espagnols les plus à l'abri de ces entraînemens ont reconnu de suite

que la lutte était inutile; ayant peu d'espoir dans nos succès, et

témoins de l'influence des moines, ils se sont retirés et ont fini par

suivre le torrent.

Le sang africain coule encore dans les veines des Espagnols, séparés des

Européens; leur union avec nous aurait retrempé leur caractère et leurs

moeurs, aurait achevé leur civilisation, et, par suite, porté le coup de

grâce à l'Angleterre; mais l'on sait combien cette puissance est habile

à manier les élémens de discorde.

L'empereur voulait enfin entretenir cette junte du besoin qu'avait

l'Espagne d'adopter quelques principes libéraux, afin de la mettre plus

en harmonie autant avec la France qu'avec les autres puissances de

l'Europe, dont elle différait trop par la distance énorme à laquelle

elle était restée. Cette junte devait ramener le roi Joseph en Espagne,

après avoir pris connaissance de tout ce qui s'était passé à Bayonne

entre l'empereur et Charles IV. Indépendamment de cette mesure, les

cortès du royaume devaient être assemblées à Madrid, et procéder

constitutionnellement à l'élection du nouveau roi. On n'aurait pas eu

grand'peine à faire réussir cette élection: le roi Joseph était

avantageusement devancé par la réputation de ses qualités personnelles

et par la bonne administration qu'il avait établie dans le royaume de

Naples; de plus, il apportait avec lui des améliorations

constitutionnelles qui, depuis long-temps, étaient tellement désirées

par la nation espagnole, qu'il serait devenu en peu de temps l'objet de

l'amour de ce peuple.

Comment tout cela n'a-t-il pas eu lieu? C'est ce que je vais dire.

Peu de jours après que l'insurrection de Madrid eut éclaté, il s'en

manifesta de semblables à Valence, à Cadix, en Andalousie, en Aragon, en

Estramadure et à Santander, sur la côte de Biscaye. Les ordres du prince

Ferdinand étaient arrivés sur tous ces différens points, où le fanatisme

aveugle des prêtres et de la noblesse mit tout en armes contre nous.

L'empereur ne s'attendait pas à cela; il n'avait en Espagne, comme je

l'ai dit, que peu de troupes, encore étaient-elles moins propres à être

mises en mouvement que suffisantes pour appuyer un parti qui se serait

indubitablement déclaré pour ce que l'on voulait faire, si on avait

mieux agi dans cette entreprise, et qu'il ne fût pas survenu des

incidens qu'on ne pouvait prévoir.

Non seulement il fallut faire marcher les médiocres troupes que nous

avions vers les points importans qui, par leur population, influent sur

une grande étendue de pays; mais indépendamment de ce que nous n'en

retirâmes rien, c'est que ces mêmes lieux insurgés n'envoyèrent aucun

député à Bayonne. Le temps se passait et n'amenait point d'amélioration:

il ne put venir à Bayonne que les députés des quartiers que nous

occupions; cela était bien quelque chose, puisqu'ils étaient environ

cent vingt, en y comprenant les Espagnols qui étaient venus avec Charles

IV et les deux infans. Le témoignage de tout ce monde aurait produit

quelque chose; mais on verra comment il demeura sans aucun effet.

L'empereur, pour éviter des embarras et des scènes désagréables qui

auraient eu lieu journellement à l'arrivée de tous ces députés à

Bayonne, fit hâter ce qui concernait tant le roi Charles IV que les

infans. Le roi partit le premier pour Compiègne; il avait préféré cette

résidence, parce qu'on lui en avait beaucoup parlé sous le rapport de la

chasse, qu'il aimait passionnément. Les infans partirent après pour

Valençay. Comme l'empereur fut surpris lui-même par ce dénoûment, il ne

sut quelle résidence leur donner. Il demanda à M. de Talleyrand son

château de Valençay, et lui écrivit de s'y rendre lui-même pour recevoir

les princes, et leur tenir compagnie tant qu'ils le trouveraient bon. Il

n'y eut que le prince de la Paix avec un ou deux Espagnols qui suivirent

Charles IV. M. de San-Carlos et Escoiquiz furent aussi les seuls qui

n'abandonnèrent pas le prince des Asturies; M. de l'Infantado, Cevallos

et autres restèrent à Bayonne pour attendre le nouveau roi.

Il se passa huit ou dix jours entre le départ de Charles IV et des

infans, et l'arrivée à Bayonne du roi Joseph. Pendant ce laps de temps,

l'empereur ordonna, en Espagne, les mouvemens de troupes qu'il croyait

nécessaires au maintien de la tranquillité. Il fit envoyer le maréchal

Moncey à Valence avec une division de son corps d'armée, et porter le

général Dupont avec une division en Andalousie.

D'après les rapports du grand-duc de Berg, qui avait envoyé des

officiers sur tous les points de l'Espagne où nous n'avions pas de

troupes, et même jusqu'aux îles Baléares et à Ceuta en Afrique, il crut

pouvoir compter sur les sentimens du général Castaños, ainsi que sur les

troupes qu'il commandait au camp de Saint-Roch, vis-à-vis de Gibraltar.

L'illusion du grand-duc de Berg nous coûta cher.

Le maréchal Bessières, qui commandait à Burgos, fut chargé de contenir

l'insurrection des Gallices, et de faire en même temps un détachement

sur Santander où l'évêque s'était mis à la tête de la population armée.

L'on organisa à Bayonne un petit corps de troupes que l'on fit marcher

vers Saragosse, sous les ordres du général Lefebvre-Desnouettes. Tous

ces différens mouvemens s'exécutaient, lorsque le roi Joseph arriva à

Bayonne. L'empereur alla à sa rencontre jusqu'à plusieurs lieues de la

ville; je l'accompagnai ce jour-là. Il fit monter son frère dans sa

calèche, et le mena à Marac, sans s'arrêter au logement qui lui était

préparé à Bayonne. Les Espagnols qui étaient dans cette ville, tant ceux

qui étaient attachés à Charles IV qu'aux infans, ainsi que les députés

qui y étaient déjà arrivés, avaient été prévenus, par le ministre des

relations extérieures, de l'arrivée du roi à Marac: tous s'y trouvèrent

une heure avant qu'il y arrivât.

Ce prince quittait à regret le royaume de Naples, où il commençait à

jouir de tout le bien qu'il avait fait dans ce pays, et des immenses

améliorations qu'il y avait opérées. La renommée de quelques actes de

son administration, qui s'était répandue en Espagne, avait disposé

favorablement les Espagnols en sa faveur. Ce règne très court, qui fit

prendre au royaume de Naples une face nouvelle, est si peu connu, que

mes lecteurs me sauront gré de leur en tracer une esquisse rapide.

Lorsque le roi Ferdinand, comblant la mesure de tant de violations de la

foi jurée, recevait une armée anglo-russe dans ses États, il ne s'était

pas écoulé six semaines depuis qu'un traité de neutralité avec la France

avait été ratifié par lui[42]. À cette nouvelle, le roi Joseph fut

envoyé pour prendre le commandement d'une armée destinée à punir cette

inconcevable défection, en prenant possession du royaume de Naples.

À l'approche de l'armée française, les Anglais et les Russes s'étaient

retirés en Calabre, où ils essuyèrent plusieurs défaites, entre autres

celle de Campotenese, qui les décida à se rembarquer. Le roi Ferdinand

avait passé en Sicile, laissant ses États à la discrétion du vainqueur.

Le prince Joseph fit son entrée à Naples, où il fut reçu avec

enthousiasme. Son premier soin fut d'y organiser un gouvernement. Une

partie de l'armée française, sous le commandement des généraux Saint-Cyr

et Reynier, fut dirigée sur la province des Abruzzes, la Pouille,

Tarente et sur la Calabre; le maréchal Masséna fut chargé de garder

Naples et de presser le siége de Gaëte.

Après avoir fait ces dispositions, le prince Joseph partit pour visiter

les différentes provinces, et surtout la Calabre, pays infesté de

brigands, et habité par une population aussi sauvage que ses montagnes,

s'arrêtant dans tous les villages, entrant dans les églises où le peuple

se précipitait en foule, et partout accueilli par les acclamations de

toutes les classes.

Forcé de remettre à un autre temps l'expédition projetée contre la

Sicile, le prince Joseph continua son inspection, interrogeant les

administrations sur leurs besoins, et les peuples sur leurs sujets de

plaintes; recueillant des notes et des mémoires; faisant lever des plans

pour l'établissement de nouvelles routes, de ponts, et entre autres

celui d'un canal de communication entre les deux mers. Ce projet, que le

temps ne permit pas d'exécuter, devait puissamment contribuer à la

civilisation de la Calabre.

La nouvelle de son élévation au trône de Naples lui était parvenue au

fond de cette province. À son retour à Naples, il y fut reçu avec de

nouveaux transports; les malheureux Napolitains, en proie à l'anarchie

et décimés par la vengeance, levaient les mains vers leur libérateur, et

le début du nouveau roi lui donnait la confiance d'un heureux avenir.

Une des premières mesures du roi fut de former un conseil d'État, auquel

il appela les hommes les plus distingués que lui signalait la voix

publique, sans distinction de rang ni de parti, et qui le secondèrent

avec zèle dans le travail des réformes et des créations auquel il se

livra avec ardeur.

La féodalité, qui tenait le peuple dans une dépendance servile de

quelques familles, et que soutenait l'esprit de superstition, fut abolie

de l'aveu des nobles, qui se prêtèrent à cette réforme: ceux-ci furent

remboursés de leurs droits de propriété par des cédules acquittables sur

le produit de la vente des biens nationaux.

Les ordres monastiques furent supprimés; le produit de la vente des

biens qui en provenaient pourvut aux besoins du trésor public, et

contribua à la fondation de colléges et d'autres établissemens

d'instruction. Trois abbayes célèbres, entre autres celle du

Mont-Cassin, où étaient rassemblées des collections précieuses de

manuscrits et d'anciennes chartres, furent conservées; mais le nombre

des religieux fut réduit à celui nécessaire pour la conservation de ces

archives.

Les moines réformés qui étaient propres à l'instruction ou à propager

l'étude des sciences, reçurent une destination conforme à leurs talens;

d'autres furent envoyés comme curés dans les campagnes; quelques uns

furent réunis dans des établissemens formés sur le modèle du

Saint-Bernard, pour veiller à la sûreté des voyageurs dans les montagnes

de la Calabre et des Abruzzes, qui sont couvertes de neige pendant la

plus grande partie de l'année.

Les religieux que l'âge ou les infirmités condamnaient au repos furent

réunis et alimentés dans de grands établissemens formés à cet effet.

Le peuple et même les classes élevées croupissaient dans l'ignorance.

L'instruction publique excita la sollicitude du roi: de nouvelles écoles

normales furent créées, et dans chaque commune on vit s'élever des

écoles primaires pour les deux sexes. Trente écoles furent établies dans

les différens quartiers de Naples, et l'enseignement y était gratuit.

Chaque province eut un collége et une maison d'éducation de filles; une

maison centrale fut fondée à Averse pour recevoir les filles des

officiers et des fonctionnaires publics, sous la protection de la reine.

À la fin de chaque année, un concours était ouvert pour l'admission,

dans cette maison, des élèves les plus distinguées des maisons

d'éducation des provinces.

Des chaires, depuis long-temps vacantes dans les différentes facultés

des lettres ou des sciences, furent rétablies.

Une académie royale fut fondée sur le modèle de l'Institut de France.

Les deux conservatoires de musique furent réunis en un seul qui reçut

une meilleure organisation. L'usage infâme de la castration fut aboli.

L'académie de peinture reçut de nouveaux encouragemens; elle comptait

douze cents élèves.

Les fouilles furent encouragées à Pompéi et dans toute la grande Grèce.

Les douanes furent reculées jusqu'aux frontières.

Des fabriques d'armes furent établies sur différens points du royaume.

L'armée et la marine reçurent un commencement d'organisation.

Le recrutement dans les prisons fut aboli.

Quatre tribunaux furent institués pour vider les prisons encombrées de

malheureux qui y languissaient depuis nombre d'années.

Des dotations de biens nationaux furent assignées aux hôpitaux.

Une foule de taxes et de contributions de toute nature, établies sur des

bases arbitraires et inégales, disparurent et furent remplacées par un

seul impôt foncier qui répartit plus également les charges publiques.

L'ordre régna dans les finances.

La dette publique était en partie acquittée, et une caisse

d'amortissement, destinée à son extinction, fut créée et dotée. Les

fonds assignés au paiement de la dette nationale furent administrés par

une direction des domaines: ces fonds furent augmentés par les produits

des biens des ordres religieux supprimés, et par ceux des plaines

immenses de la Pouille, qui appartenaient à la couronne. Ces plaines

étaient, depuis les temps les plus reculés, enlevées à l'agriculture, et

destinées à la pâture d'innombrables troupeaux qui y affluaient chaque

année de tous les points du royaume: ce système nuisait à la culture des

terres; il fut aboli, au grand avantage du trésor public et de

l'agriculture.

La maison du Tasse, à Sorrente, fut réparée, et toutes les éditions des

oeuvres de ce grand poète y furent réunies sous la garde de son

descendant le plus direct, auquel un traitement fut alloué. Cette maison

était inaccessible; une route commode fut pratiquée pour y arriver.

Le roi s'occupa des embellissemens de la ville de Naples. Des réglemens

particuliers furent faits pour chaque objet de police. Au lieu de n'être

éclairée que par quelques lampes brûlant devant des madones, un système

d'éclairage par des réverbères y fut introduit. Sa nombreuse population,

adoucie par une administration paternelle, renonça à ses habitudes

d'oisiveté et de désordre, et eut des moyens de travail. Des ateliers de

lazzaroni furent établis: un emplacement avait été reconnu pour former

un village où devaient être employés ceux qui ne pouvaient pas l'être

dans la ville; deux mille d'entre eux étaient enrégimentés en compagnies

d'ouvriers occupés des travaux des routes.

La moitié de la liste civile, perçue en cédules hypothécaires, était

employée à acquérir des propriétés nationales dont le roi gratifia

plusieurs des officiers de l'armée et de sa cour: ces propriétés

entouraient sa principale résidence. Le but de ces largesses était

d'inspirer aux seigneurs napolitains le goût de la vie rurale.

Il encourageait les barons dont il traversait les terres à rétablir

leurs anciennes habitations, et à se montrer les protecteurs du pays et

les amis des pauvres: il s'en faisait accompagner dans ses voyages. Il

avait désigné plusieurs grandes maisons, sur les points les plus

éloignés de la capitale, pour y passer quelques mois de l'année, et être

à même de juger des progrès de ses institutions. Il était accessible à

tout le monde, nobles, ministres, officiers, fonctionnaires, dérogeant à

l'habitude de ses prédécesseurs, qui se renfermaient dans un petit

cercle de favoris. Il prêchait aux nobles la popularité, au peuple les

égards pour les propriétaires, qu'il lui montrait disposés à renoncer à

des droits dégradans et à des priviléges ruineux. À toutes les classes

de la nation, il présentait les Français comme des amis, concourant avec

lui à délivrer le pays des entraves qui s'opposaient à sa prospérité. Il

recommandait la justice et la modération, employant l'aménité de ses

formes et la sagesse de son caractère au succès de ses conseils et de

ses exemples.

Des routes carrossables furent ouvertes ou perfectionnées, qui

traversaient le royaume d'une extrémité à l'autre. La route des Calabres

n'était connue que par une contribution destinée à sa confection, et qui

n'y était point affectée: cette route fut achevée, et la contribution

abolie.

Les officiers de la maison du roi qui l'accompagnaient dans ses voyages

jouissaient de certains droits à la charge des villes: ces taxes

onéreuses furent abolies.

Pendant le court intervalle de temps que Joseph régna à Naples, il fit

plusieurs voyages dans des buts d'utilité et d'améliorations qu'il

poursuivit sans relâche. Après avoir chassé les ennemis du royaume et

pris Gaëte, dissipé les troubles et les insurrections qui éclatèrent, à

plusieurs reprises, dans les Calabres, et pacifié ces provinces par un

mélange de sévérité et de douceur, secondé par les gardes nationales que

commandaient les plus grands propriétaires, il revenait à Naples, riche

des connaissances qu'il avait recueillies sur les besoins et les désirs

des peuples, pour donner une nouvelle impulsion aux travaux des

ministères et des différentes sections du conseil d'État.

Il visita les Abruzzes, trouvant partout les routes couvertes par la

population qui y travaillait avec ardeur, et témoignait, par son

empressement à exécuter ses ordres, qu'elle comprenait leur utilité, et

qu'elle savait que cela était agréable au roi.

Les anciens chefs de bandes venaient voir le roi, qui ne refusait point

de les admettre, et avait même avec eux de longs entretiens: il employa

plusieurs d'entre eux, et n'eut point lieu de s'en repentir; d'autres

lui amenaient leurs troupes, qu'il incorpora dans des régimens, et qui

servirent bien.

Il présidait toujours le conseil d'État; et, quoique roi absolu, il ne

se décida jamais que par la pluralité des voix. La facilité avec

laquelle il parlait l'italien le servait merveilleusement pour démontrer

les théories d'administration et de gouvernement dont l'exemple de la

France avait prouvé la bonté.

Toutes les améliorations dont le royaume de Naples fut redevable à son

nouveau roi furent obtenues par la persuasion et par une fusion

habilement ménagée de tous les intérêts. Depuis son arrivée dans le

pays, il avait doublé les revenus publics de moitié: la dette, qui était

de cent millions, était réduite à cinquante millions, et les moyens

d'extinction étaient assurés.

Tous les germes de prospérité qui furent développés sous le règne de son

successeur étaient préparés, lorsqu'il fut appelé à Bayonne.

Ces résultats lui avaient concilié l'opinion. Les Espagnols se

montrèrent satisfaits de le voir appelé à régénérer leur patrie. «J'ai

eu l'honneur d'être présenté au roi, qui est arrivé hier de Naples,

mandait confidentiellement Cevallos à son ami Azara, et je crois que sa

seule présence, sa bonté et la noblesse de son coeur, qu'on découvre à la

première vue, suffiront pour pacifier les provinces, sans qu'il soit

besoin de recourir aux armes.» Le grand-inquisiteur et tous ses

subordonnés étaient pleins de fidélité et d'affection; tous formaient

des voeux pour que Joseph, chargé de régir la patrie, trouvât le bonheur

dans son sein, et l'élevât au degré de prospérité qu'on devait attendre

de lui.

Le duc de l'Infantado alla plus loin encore: «Nous éprouvons une vive

joie, dit-il au nom des grands d'Espagne, à Joseph; nous éprouvons une

grande joie en nous présentant devant Votre Majesté, les Espagnols

espérant tout de son règne.

«La présence de Votre Majesté est vivement désirée en Espagne, surtout

pour fixer les idées, concilier les intérêts et rétablir l'ordre si

nécessaire pour la restauration de la patrie espagnole. Sire, les grands

d'Espagne ont été célèbres long-temps pour leur fidélité envers leurs

souverains; Votre Majesté trouvera en eux la même fidélité et le même

dévoûment. Qu'elle reçoive nos hommages avec cette bonté dont elle a

donné tant de preuves à ses peuples de Naples, et dont la renommée est

venue jusqu'à nous.»

Je ne sais ce qui mécontenta le duc de l'Infantado; mais, malgré des

protestations aussi positives, il ne tarda pas à jouer le scrupule, à

insinuer à ses compatriotes des craintes sur ce qu'on allait exiger

d'eux. L'empereur en fut informé, et prit de l'humeur, parce que les

engagemens de M. de l'Infantado lui donnaient le droit d'attendre tout

autre chose. Si le prince de la Paix avait encore été à Bayonne,

j'aurais cru que cela venait de lui; il n'y était plus, mes soupçons

s'arrêtèrent sur M. de Cevallos.

L'empereur voulut donner une verte leçon à M. de l'Infantado; le roi

Joseph s'était retiré dans le cabinet de l'empereur.

M. de l'Infantado fut introduit; j'étais présent dans le salon, ainsi

que plusieurs de mes camarades, lorsque l'empereur lui dit d'un ton

sévère: «Monsieur, prétendriez-vous me jouer ou me braver? N'êtes-vous

resté ici que pour entraver au lieu d'aider à la conclusion des affaires

de votre pays, dans lesquelles vous m'aviez dit que vous vouliez

apporter toute votre influence? Que signifient les observations

d'incompétence par lesquelles vous cherchez à ébranler vos compatriotes?

Vous me prenez donc pour un insensé? Croyez-vous que c'est avec cent

Espagnols qui sont ici que je veux faire reconnaître un roi d'Espagne?

Parbleu! vous êtes bien abusés, si vous croyez que tous, et vous

particulièrement, vous n'aurez pas besoin de mon appui pour vous

soutenir près de vos compatriotes. Croyez-vous que je ne sache pas,

comme vous, qu'il n'y a que les cortès qui puissent proclamer le roi?

Mais qui est-ce qui peut les assembler? Voulez-vous que je les réunisse

ici? cela a-t-il le sens commun? Je veux que vous emmeniez le roi à

Madrid, et que, là, vous éclairiez vos compatriotes sur ce que vous avez

vu et fait. Je m'en rapporte à la masse des lumières, qui est plus

grande en Espagne que l'on ne pense, pour approuver et donner une force

nationale à une oeuvre fondée sur une politique raisonnable. Votre

conduite est d'autant plus étrange, que lorsque je vous ai parlé de tout

cela, en vous proposant de vous mettre à la tête des principales

affaires de l'Espagne, je vous ai moi-même fait l'observation que si

cela ne vous convenait point je ne le prendrais pas en mauvaise part. Je

vous ai offert de rester en France pendant une couple d'années; vous

aimez l'étude; vous y passerez le temps nécessaire pour que tout se

consolide en Espagne: vous m'avez répondu que non, que vous n'éprouviez

aucune répugnance, que vous entreriez avec plaisir dans les affaires de

votre pays; que je pouvais disposer de vous, et vous êtes le premier

dont j'aie à me plaindre! Il n'y a rien de pire que ce rôle-là; soyez un

honnête homme ou un franc ennemi. Je ne vous retiens pas; vous pouvez

demander un passe-port pour rejoindre les insurgés, je ne m'en

offenserai point; mais si vous restez, conduisez-vous bien, parce que je

ne vous manquerai pas.»

M. de l'Infantado fut fort embarrassé; il testa contre cette calomnie,

et renouvela les assurances de son dévoûment et de sa fidélité à ses

engagemens.

L'empereur s'apaisa, parce qu'il n'avait grondé aussi fort que pour

n'être plus dans le cas d'y revenir, tant avec M. de l'Infantado qu'avec

aucun autre Espagnol.

Le moment d'humeur passé, l'empereur causa comme s'il ne se fût point

fâché; il fit appeler le roi Joseph, qui fut salué comme roi d'Espagne

par M. le duc de l'Infantado, ainsi que par les ministres espagnols, que

l'on fit entrer. Il s'entretint un moment avec eux. La curiosité me

porta à sortir du salon en même temps qu'eux, pour entendre ce qui se

dirait dans la pièce à côté, où tous les députés espagnols attendaient

le moment d'être présentés. Je m'approchai de la porte, et aussitôt

qu'après le congé donné par le roi aux ministres, elle s'ouvrit, je

sortis le premier. La curiosité dévorait tous ceux qui étaient dans le

salon; ils questionnaient à droite et à gauche. J'entendis M. de

Cevallos dire en français: «Ma foi il faudrait être bien difficile pour

ne pas aimer un roi comme celui-là, il a l'air si doux! il n'y a pas à

craindre qu'il ne réussisse pas en Espagne, il n'a qu'à s'y montrer au

plus vite.»

Le propos que M. de Cevallos tenait devant moi devait me faire croire à

sa profession de foi dont il était le cachet, et je fus bien étonné de

lire le pamphlet qu'il imprima moins d'un mois après.

Les députés furent introduits dans le salon un peu après que les

ministres en furent sortis. Le roi leur parla à tous, et chacun parut

content; ils revinrent fort tard à Bayonne. Dès le lendemain, les mêmes

Espagnols qui, huit jours auparavant, remplissaient des charges de cour

près de Charles IV et des deux infans, commencèrent à faire le même

service d'honneur près du roi Joseph.

Les notables espagnols que l'empereur avait convoqués étaient, du moins

en assez grand nombre, arrivés à Bayonne; ils étaient chargés de

discuter l'acte constitutionnel. Les principales dispositions du projet

qu'on leur présenta étaient aussi libérales, aussi judicieuses qu'ils

pouvaient le désirer: elles consacraient la division du trésor public et

de la liste civile; elles fixaient les bases du pouvoir législatif,

précisaient les attributions de l'autorité exécutive, consacraient

l'indépendance de l'ordre judiciaire, la liberté individuelle et la

liberté de la presse. La propagation des idées libérales, les

améliorations qui pourraient contribuer aux progrès de l'agriculture,

des manufactures, des sciences, des arts, de l'industrie, du commerce,

tout ce qui, en un mot, était de nature à assurer la prospérité de la

patrie espagnole était sanctionné.

Les notables accueillirent ce projet avec reconnaissance; ils y firent

les changemens qu'exigeaient les habitudes locales, et témoignèrent la

satisfaction qu'ils éprouvaient de voir enfin leurs droits garantis.

Tout marchait; chacun augurait bien de l'avenir.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3 · 第 30 / 38 题