Arrivée de Charles IV à Bayonne.--Il repousse Ferdinand.--Ses plaintes à
l'empereur.--On intercepte les dépêches de Ferdinand.--On y acquiert la
preuve de ses sentimens hostiles envers la France.--L'empereur reçoit la
nouvelle de l'insurrection de Madrid.--Réflexion de Charles IV.--Scène
violente entre le père et le fils.--Les irrésolutions de l'empereur sont
fixées.
L'empereur le fit recevoir comme roi d'Espagne. Tout ce qu'il y avait de
troupes à Bayonne prit les armes; l'artillerie tira cent et un coups de
canon, et les officiers attachés à la maison de l'empereur allèrent
augmenter son cortége, qui le conduisit au logement destiné auparavant
pour l'empereur lui-même.
J'étais à la descente de voiture. Le prince de la Paix était venu
quelques momens auparavant pour recevoir les ordres du roi. La cour de
la maison était fort petite; il ne put y entrer que la voiture du roi.
Ce respectable vieillard, en descendant de sa voiture, parla à tout le
monde, même à ceux qu'il ne connaissait pas, et, voyant ses deux enfans
au pied de l'escalier, où ils l'attendaient, il eut l'air de ne pas les
apercevoir; il dit à l'infant don Carlos: «Bonjour, Carlos.» La reine
l'embrassa. Il ne dit rien au prince des Asturies. Celui-ci s'avança
pour l'embrasser; le roi s'arrêta, manifesta un mouvement d'indignation,
et passa, sans s'arrêter, jusqu'à son appartement. La reine, qui le
suivait, fut moins sévère, et l'embrassa.
Le roi et la reine témoignèrent tous deux beaucoup de joie de revoir le
prince de la Paix, avec lequel ils se retirèrent. Les deux infans
prirent le chemin de leur logement.
Cette arrivée du roi Charles IV changeait tout-à-fait la position du
prince Ferdinand, et livrait son esprit à toutes les conjectures les
moins rassurantes pour la suite de ses projets, et je crois que c'est de
ce moment que sa conduite est devenue hostile. Ce n'est point, comme l'a
dit M. de Cevallos, le jour où il avait dîné chez l'empereur, que je
vins lui proposer la Toscane; ce ne fut que lorsque l'empereur eut
appris la protestation du père contre la violence qui avait été exercée
envers lui. Le prince des Asturies, qui ignorait cette circonstance,
refusa, et on ne lui parla plus de rien.
Le roi Charles IV vint dîner avec l'empereur le jour même de son
arrivée; il avait de la peine à monter le perron pour arriver au salon,
il disait à l'empereur, qui lui donnait le bras: «C'est parce que je
n'en puis plus, qu'on a voulu me chasser.» L'empereur lui répondit: «Oh!
oh! nous verrons! appuyez-vous sur moi, j'aurai de la force pour nous
deux.» À ce mot, le roi s'arrêta, et dit en regardant l'empereur: «Pour
cela, je le crois et l'espère.» Puis il reprit son bras, et continua de
monter jusqu'à l'appartement. Je ne sais ce qui s'est dit ni fait dans
la conversation qui précéda, ainsi que dans celle qui suivit le dîner;
mais l'on ne peut douter que toutes deux n'aient été relatives aux
affaires, parce que le prince de la Paix, qui dînait, ce jour-là, avec
nous, à la table du grand-maréchal, fut appelé chez l'empereur avant
même la fin du dîner.
Voilà ce qui se passait à Bayonne. À Madrid, il s'opérait une réaction,
parce que le grand-duc de Berg avait, aussitôt après la déclaration du
roi Charles IV, dissous la junte du gouvernement, présidée par l'infant
don Antonio, que le prince Ferdinand avait investi du pouvoir au moment
de son départ. Le grand-duc de Berg, sans doute d'après des insinuations
de l'empereur, avait été nommé, par Charles IV, lieutenant-général du
royaume, et il avait, en conséquence, saisi toute l'autorité. Il reçut
et ouvrit, comme tel, les paquets adressés de Bayonne, par le prince des
Asturies, à son oncle l'infant don Antonio, président de la junte du
gouvernement. Il les envoya aussitôt à l'empereur; et ce fut le mauvais
esprit des ordres que contenaient ces paquets, qui suggéra l'idée de les
faire arrêter à leur départ de Bayonne, parce que l'on présumait qu'il
s'en trouverait dedans pour Vittoria, Burgos, et autres lieux où nous
avions des troupes.
Le prince Ferdinand, qui voyait son père, sa mère et le prince de la
Paix en conférence journalière avec l'empereur, ne douta plus qu'il
était perdu, et, en conséquence, il eut recours aux partis extrêmes. À
quelques lieues de Bayonne, on arrêtait les courriers qu'il envoyait en
Espagne, ainsi que ceux qui en venaient; on les mettait dans une maison
où ils étaient gardés à vue, bien nourris et soignés, mais on leur
prenait leurs dépêches, que l'on apportait à l'empereur. Les premières
que l'on saisit donnèrent le regret de ne pas s'être avisé de ce moyen
plus tôt, parce qu'elles établissaient d'une manière évidente que le
prince des Asturies avait donné, en Espagne, des ordres dont on ne
devait pas tarder à éprouver les funestes effets. J'ai vu la lettre dans
laquelle il mandait à son oncle, en parlant de sa position, et d'un
Espagnol qui était à Madrid: «Méfie-toi de ***, c'est un traître dévoué
à ces coquins de Français, et qui fera manquer tout.» Il ajoutait:
«Bonaparte est venu aujourd'hui en ville; il n'y avait pas plus d'une
vingtaine de polissons qui couraient devant son cheval, en criant: _Vive
l'empereur!_ et encore étaient-ils payés par la police.» Et cette lettre
était d'un prince qui briguait son appui pour monter sur le trône, d'où
il venait de faire descendre son père! Un homme raisonnable aurait-il
osé, en voyant cela, conseiller à l'empereur de se fier à l'alliance
d'un tel prince? On a eu mille fois tort de ne pas imprimer tous ces
détails.
L'empereur causait de ces petites trahisons avec le prince de la Paix,
qui n'en était ni fâché ni étonné, et c'était avec lui qu'il traitait la
question qui l'occupait entre le père et le fils.
Ce que l'empereur apprenait par le prince de la Paix et par les autres
Espagnols qu'il avait ordonné au grand-duc de Berg de lui envoyer, et ce
qu'il voyait des sentimens du prince des Asturies et de ses alentours,
ne tarda pas à lui faire prendre la résolution de tenter de remettre le
père sur le trône. Ce parti n'était pas sans inconvéniens, parce que le
roi Charles IV étant très-âgé, le même embarras ne pouvait tarder
long-temps à se reproduire, et l'on eût alors trouvé le fils dans une
disposition d'esprit bien plus mauvaise encore. D'un autre côté, comment
l'exclure de son droit de succession? Cela ne pouvait se faire que par
suite d'une condamnation motivée, et avec le concours et l'assentiment
de la nation. D'ailleurs l'infant don Carlos ne présentait pas des
sentimens beaucoup plus conformes à la politique des deux pays, que ceux
de son frère, et le prince des Asturies avait déjà tellement échauffé
les esprits, qu'il aurait été impossible d'assembler les cortès sans
mettre toute l'Espagne en feu; puis un événement qui survint en ôta
tout-à-fait la pensée.
L'empereur se promenait à cheval; j'étais avec lui, lorsqu'il rencontra
un officier qui lui était envoyé à franc étrier de Madrid par le
grand-duc de Berg. Cet officier était M. Daneucourt, capitaine des
chasses, et officier d'ordonnance de l'empereur, qui avait été envoyé à
Madrid quelque temps auparavant.
Il était porteur des détails que ce prince donnait à l'empereur sur le
massacre des soldats isolés, des hôpitaux; et de tous les Français qui
étaient tombés sous le poignard d'une populace en furie dans la journée
du 2 mai. Les meneurs avaient bien organisé leur entreprise; l'arsenal
royal leur fut ouvert, le silence imperturbablement gardé, et, au signal
donné par eux, on assassina tout ce que l'on trouva de Français dans les
rues.
Les assassins avaient compté sur une surprise complète, et croyaient
qu'au moins, s'ils ne tuaient pas tout ce qui se trouvait à Madrid, ils
mettraient le reste en fuite; et afin qu'aucun n'échappât, ils avaient
fait prévenir partout, dans les villes et villages sur la route, qu'on
eût à se tenir prêt à tuer tout ce qui repasserait.
Heureusement ils commencèrent trop tard; les troupes furent bientôt sous
les armes, et, dans le premier moment, chaque officier particulier fit
de lui-même ce qui lui parut le plus utile dans une circonstance aussi
pressante. Les bataillons casernés près de l'arsenal y marchèrent de
suite sans attendre d'ordre, et tirèrent une vengeance sanglante de tout
ce qu'ils y trouvèrent enlevant des armes.
On marcha de même au grand hôpital, où ces misérables coupaient la gorge
aux soldats malades dans leurs lits. Le spectacle de tant de barbarie
excita la fureur des troupes, et il y eut un moment de représailles de
leur part qui coûta la vie à bien des malheureux. Une pareille scène ne
pouvait manquer d'être accompagnée de beaucoup de désordres; cependant,
quand le feu qui partait des croisées fut éteint, et que l'on put
traverser les rues sans recevoir des coups de fusil, on parvint à
ramener les troupes à l'ordre, et à modérer leur vengeance. Le calme se
rétablit. Nous perdîmes beaucoup d'officiers et de soldats qui se
promenaient, et qui furent victimes de leur sécurité; d'autres furent
tués par la mousqueterie qui partait des croisées.
À la lecture de ces détails, l'empereur fut transporté de colère; il
alla directement chez le roi Charles IV, au lieu de retourner chez lui;
je l'accompagnai. En entrant, il dit au roi: «Voyez ce que je reçois de
Madrid; je ne puis m'expliquer cela.» Le roi lut la lettre que
l'empereur venait de recevoir du grand-duc de Berg; il avait à peine
fini, que, d'une voix ferme, il dit au prince de la Paix: «Emmanuel,
fais chercher Carlos et Ferdinand.» Ils tardaient à arriver; le roi
Charles IV dit à l'empereur: «Ou je me trompe, ou les drôles savent
quelque chose de cela; j'en suis au désespoir, mais je ne m'en étonne
pas.»
Les deux infans arrivèrent; toutefois je ne pourrais pas assurer que
l'infant don Carlos vînt, parce que je crois me rappeler que ceci se
passa dans le temps qu'il eut une légère indisposition: mais, pour le
prince des Asturies, il entra dans le salon de son père, où étaient
l'empereur et la reine sa mère.
Nous ne perdîmes pas un mot de tout ce qui lui fut dit dans cette
occasion; le prince de la Paix écoutait avec nous. Le roi Charles IV lui
demanda d'un ton sévère: «As-tu des nouvelles de Madrid?» (Nous
n'entendîmes pas la réponse du prince.) Mais le roi repartit vivement:
«Eh bien! je vais t'en donner, moi»; et il lui raconta ce qui s'y était
passé. «Crois-tu, lui dit-il, me persuader que tu n'as eu aucune part à
ce _saccage_ (il employa cette expression), toi ou les misérables qui te
dirigent? Était-ce pour faire égorger mes sujets que tu t'es empressé de
me faire descendre du trône? Dis-moi, crois-tu régner long-temps par de
tels moyens?
«Qui est celui qui t'a conseillé cette monstruosité? N'as-tu de gloire à
acquérir que celle d'un assassin? Parle donc[39].»
Le prince se taisait, ou au moins nous ne l'entendîmes presque point;
mais nous entendîmes distinctement la reine qui lui disait:
«Eh bien! je te l'avais bien dit que tu te perdrais; voilà où tu te
mets, et nous aussi: tu nous aurais donc fait périr, si nous avions
encore été à Madrid? Comment l'aurais-tu pu empêcher?» Probablement le
prince des Asturies se taisait toujours, car nous entendîmes la reine
lui dire: «Eh bien! parleras-tu[40]? Voilà comme tu faisais; à chacune
de tes sottises tu n'en savais jamais rien.»
La position de Ferdinand devait être affreuse; la présence de l'empereur
le gênait horriblement, et ce fut l'empereur que nous entendîmes lui
dire, d'une voix assurée:
«Prince, jusqu'à ce moment je ne m'étais arrêté à aucun parti sur les
événemens qui vous ont amené ici; mais le sang répandu à Madrid fixe mes
irrésolutions. Ce massacre ne peut être que l'oeuvre d'un parti que vous
ne pouvez pas désavouer, et je ne reconnaîtrai jamais pour roi d'Espagne
celui qui le premier a rompu l'alliance qui depuis si long-temps
l'unissait à la France, en ordonnant le meurtre des soldats français,
lorsque lui-même venait me demander de sanctionner l'action impie par
laquelle il voulait monter au trône. Voilà le résultat des mauvais
conseils auxquels vous avez été entraîné; vous ne devez vous en prendre
qu'à eux.
«Je n'ai d'engagemens qu'avec le roi votre père; c'est lui que je
reconnais, et je vais le reconduire à Madrid, s'il le désire.»
Le roi Charles IV répliqua vivement: «Moi, je ne veux pas. Eh!
qu'irais-je faire dans un pays où il a armé toutes les passions contre
moi? Je ne trouverais partout que des sujets soulevés; et, après avoir
été assez heureux pour traverser sans pertes un bouleversement de toute
l'Europe, irai-je déshonorer ma vieillesse en faisant la guerre aux
provinces que j'ai eu le bonheur de conserver, et conduire mes sujets à
l'échafaud? Non, je ne le veux pas; il s'en chargera mieux que moi.»
Regardant son fils, il lui dit: «Tu crois donc qu'il n'en coûte rien de
régner? Vois les maux que tu prépares à l'Espagne. Tu as suivi de
mauvais conseils, je n'y puis rien; tu t'en tireras comme tu pourras; je
ne veux pas m'en mêler, va-t'en.»
Le prince sortit, et fut suivi par les Espagnols de son parti, qui
l'attendaient dans la pièce à côté.
Il aurait fallu voir comment, après cette scène, les Espagnols qui
avaient accompagné le prince des Asturies étaient soumis et humbles
devant le père, dont ils parlaient si mal avant son arrivée; ils
auraient baisé la terre sous ses pas.
L'empereur resta encore un gros quart d'heure avec le roi Charles IV, et
revint à Marac à cheval. Il n'allait pas vite, comme il en avait la
coutume. En chemin, il nous disait: «Il n'y a qu'un être d'un naturel
méchant, qui puisse avoir eu la pensée d'empoisonner la vieillesse d'un
père aussi respectable.» En même temps, il donna ordre à un officier
d'aller dire au prince de la Paix qu'il désirait qu'il vînt à Marac.
Ce fut ce même jour qu'il conclut tout ce qui concernait le prince des
Asturies et son frère don Carlos, ainsi que leur oncle l'infant don
Antonio, qui, étant tous trois ennemis du roi Charles IV, ne purent plus
rentrer en Espagne; on s'occupa de leur sort.
On négocia de même avec le roi Charles IV; il ne voulait point rentrer
en Espagne, du moins il le manifestait ouvertement. D'ailleurs il n'y
serait rentré qu'avec le prince de la Paix, auquel il était accoutumé
depuis un grand nombre d'années, et celui-ci ayant beaucoup de
vengeances à exercer et de ressentimens à redouter, il y aurait eu
nécessairement des scènes sanglantes; l'un et l'autre en redoutaient les
suites. On fut quelques momens indécis; puis enfin le roi Charles IV
demanda un asile en France à l'empereur, et lui céda tous ses droits sur
l'Espagne. Le même acte fut donné par les deux infans.