Émeute de Vittoria.--Ferdinand applaudit à la tentative.--M. de
l'Infantado.--Ferdinand continue son voyage.--Arrivée à
Bayonne.--Réception que lui fait l'empereur.--Idée qu'il prend de
Ferdinand.
Le roi était prêt à monter en voiture lorsqu'il éclata une émeute parmi
cette foule de gens que l'on avait imprudemment appelés de la campagne
dans la ville: en un instant, la place publique et les rues furent
remplies d'hommes en armes. Heureusement nos troupes étaient enfermées
dans leurs casernes; autrement on n'eût pas manqué d'insulter quelques
soldats, et comme il y avait une disposition réciproque à l'aigreur,
cela aurait eu des conséquences funestes.
Malgré la foule qui obstruait les issues qui aboutissaient au quartier
du roi, l'on parvint à faire approcher ses voitures à l'heure qu'il
avait désignée lui-même pour son départ. Celle dans laquelle il devait
monter était déjà au bas de l'escalier; tout à coup un redoublement de
fureur se manifeste parmi le peuple; j'étais moi-même en frac, et sans
aucune partie d'uniforme, au milieu de cette foule, en sorte que, sans
être reconnu, j'ai pu être témoin de ce que je rapporte.
Pendant que j'observais cette émeute, ma voiture était chez moi toute
prête à suivre celles du convoi du roi; j'étais persuadé que tout se
passerait avec calme, lorsqu'un individu d'une figure effroyable,
accompagnée d'un costume à l'avenant, et armé jusqu'aux dents,
s'approche de la voiture du roi, saisit d'une main les traits des huit
mules qui composaient l'attelage[36], et de l'autre, dans laquelle il
tenait une serpe qui ressemblait à une faucille, il coupe d'un seul coup
les traits de toutes les mules qui étaient fixées au même point d'arrêt.
Chacun chasse les mules; la foule crie des bravo, et le tumulte
s'échauffe; les autres voitures sont éloignées, et enfin le départ du
roi éprouve une opposition ouverte.
J'étais encore sur la place, lorsque le roi lui-même se montra à la
fenêtre en souriant à cette multitude, qui y répondit par mille cris de
_viva Fernando!_ C'est à ce moment-là que je fus atteint de la pensée
que cette scène dont j'étais témoin n'était qu'un jeu préparé. En effet,
comment en douter? Il y avait à Vittoria une compagnie de
gardes-du-corps et un bataillon de gardes espagnoles: les uns et les
autres étaient sous les armes devant le quartier du roi; c'était bien le
moins qu'ils pussent faire que d'empêcher que l'on insultât la voiture
du roi; s'ils ne l'ont pas fait, c'est qu'ils n'ignoraient pas que leur
maître n'était point offensé de ce mouvement et que peut-être on ne
l'avait fait que dans la persuasion de lui plaire.
En effet, depuis le départ de Madrid, le prince des Asturies était tout
changé: soit par ce qu'il avait vu en chemin, soit par ce qu'on lui
avait dit, il s'était cru le plus fort, et cependant il ne négligeait
pas les petits moyens, comme on le verra bientôt.
En parcourant cette émeute, je rencontrai M. le duc de l'Infantado, qui
se donnait beaucoup de peine pour la calmer; je m'approchai de lui, et
m'en fis reconnaître, en témoignant que je n'étais pas dupe de ce
désordre; il me répondit d'un ton sincère: «Général, au nom du ciel,
allez-vous en; que vos troupes ne paraissent point, sinon tout est
perdu, et je ne réponds de rien. Je vais faire mon possible pour calmer
ce désordre, et faire ramener les mules.»
Il tint parole, car en moins d'une demi-heure, sans que j'eusse besoin
de le voir, le roi était parti; il alla sans s'arrêter jusqu'à Irun,
c'est-à-dire à la dernière commune espagnole[38]. Il y passa la nuit, et
partit le lendemain pour Bayonne. Comme il n'y avait aucunes troupes
dans ce moment-là, on lui rendit peu d'honneurs de parade. L'empereur
n'était point logé en ville; il habitait une maison de campagne appelée
_Marac_, où il était avec moins de cent hommes de gardes.
Il avait envoyé le maréchal Duroc à la rencontre du prince des Asturies,
pour le saluer de sa part; mais je doute qu'il ait été omis une seule
des formalités que M. de Cevallos se plaint de n'avoir pas vu observer.
D'ailleurs, il faut considérer que le voyage de l'empereur n'était pas
un voyage de cour; il était à Marac sans étiquette, et ensuite, il en
aurait eu dans ce moment, qu'elle aurait toujours été différente pour le
prince des Asturies que pour le roi d'Espagne.
Cependant on le salua de l'artillerie des remparts, et tous les corps
civils et militaires lui rendirent leurs devoirs. L'empereur lui-même
fut le premier à aller le visiter; sa voiture ne s'étant pas trouvée
prête aussitôt qu'il le désirait, il s'y rendit à cheval. Je
l'accompagnai à cette visite; elle se passa comme elle le devait.
M. de Cevallos se plaint du logement qui avait été donné au roi; on ne
peut que lui répondre qu'il n'y avait pas une plus belle maison dans
Bayonne, et qu'on ne pouvait rien donner de mieux que ce que l'on avait.
Si M. de Cevallos avait eu moins de tourment dans l'esprit, il n'aurait
pas remarqué une chose si peu importante qu'un logement dans la
circonstance d'alors.
Au retour à Marac, l'empereur envoya prier le prince à dîner, et je
crois que c'est là où la mauvaise humeur aura commencé, parce que
l'empereur ne l'aura pas traité de majesté; il y avait beaucoup de
personnes du service de table qui étaient présentes.
Le prince des Asturies n'était venu à Bayonne que pour se faire
reconnaître roi; il croyait que cet acte ne consistait que dans une
expression que l'on aurait employée, et, sans considérer l'importance
que l'empereur mettait au changement de règne, il avait considéré comme
les moindres choses précisément celles sur lesquelles il aurait dû fixer
toute son attention, en ce qu'elles intéressaient bien plus la France
que le nom du monarque qui occupait le trône.
Malheureusement le prince avait été élevé dans un éloignement des
affaires, qui l'avait rendu étranger au rôle que sa naissance lui
destinait, et il n'avait autour de lui que des personnes qui ne
pouvaient pas le diriger dans une circonstance aussi importante pour
lui.
L'empereur nous dit, le soir, qu'il avait bien du regret de le trouver
si médiocre, et qu'il regrettait beaucoup son père. Le lendemain et les
jours suivans, il fit successivement appeler le duc de l'Infantado,
ainsi que les autres Espagnols qui l'avaient accompagné à Bayonne. Il ne
trouva pas encore ce qu'il cherchait, non pas qu'il ne les estimât
beaucoup, et particulièrement le duc de San-Carlos; mais il ne trouvait
en eux que des sentimens opposés à ceux qu'il était accoutumé à
rencontrer dans le ministère d'Espagne, et je crois que, sous ce
rapport, l'opinion qu'il s'en forma ne leur fut pas favorable. Il
commença à être gêné d'être obligé de parler lui-même d'affaires, parce
qu'un souverain grave toujours ce qu'il dit, et n'a plus de moyen de se
retirer, si par hasard il s'est trop avancé. Je crois que cette occasion
est une de celles où il a le plus désiré avoir près de lui M. de
Talleyrand, et qu'il l'aurait fait venir, s'il n'avait craint de blesser
M. de Champagny. L'empereur était ainsi; il lui arrivait souvent de
blesser, dans les moindres choses, des hommes faciles à irriter, et,
dans d'autres occasions, il sacrifiait ses propres intérêts à la crainte
d'offenser l'amour-propre d'un bon serviteur.
Je ne fais nul doute que, si M. de Talleyrand fût venu à Bayonne,
lorsqu'il en était temps encore, les affaires d'Espagne eussent pris une
tout autre marche. Il y aurait mis beaucoup de temps, parce qu'il aurait
parlé long-temps avant de rien écrire; en outre, il avait tant
d'aboutissans dans ce pays-là, qu'il aurait pu prendre, vis-à-vis de
ceux qui avaient accompagné le prince des Asturies, l'attitude qui
convenait à la question que l'on voulait traiter; il aurait pu former à
Bayonne une cour espagnole, en opposition avec celle du prince des
Asturies, qui aurait versé en Espagne le contre-poison de ce que
celle-ci y envoyait. M. de Champagny, nouvellement arrivé au ministère,
ne pouvait pas encore avoir tous ces avantages-là: faute de ce moyen, le
temps se passait à boire, à manger et à s'ennuyer; les journées ne
finissaient pas, lorsqu'elles auraient dû être trop courtes; il n'y
avait que pour la malveillance qu'elles n'étaient pas perdues. Cette
situation avait forcé de se reposer sur l'empereur pour tout; il était
obligé de discuter lui-même ce que, dans d'autres circonstances, on lui
aurait présenté tout fait; et, comme il avait mille autres occupations,
il était difficile qu'on ne le trouvât pas quelquefois de mauvaise
humeur, ce qui rebutait les personnes qui n'étaient pas accoutumées à
son travail. M. de Talleyrand avait cette excellente qualité, d'être
impassible; lorsqu'il ne trouvait pas l'empereur dans une disposition
d'esprit telle qu'il le fallait pour traiter le sujet dont il venait
l'entretenir, il n'en parlait pas avant d'avoir ramené le calme dans
lequel il aimait à voir l'empereur. Si par hasard on lui donnait un
ordre dans un moment d'humeur, il trouvait le moyen d'en éluder
l'exécution, et il était bien rare qu'on ne lui sût pas gré d'avoir pris
sur lui un retard qui avait toujours de bons effets.
Peu de jours après l'arrivée du prince des Asturies à Bayonne, le prince
de la Paix arriva, conduit dans une voiture, et accompagné d'un
aide-de-camp du grand-duc de Berg; il n'avait pas été reconnu en chemin.
L'empereur le fit descendre dans une maison de campagne, à une lieue de
Bayonne, par ménagement pour le prince des Asturies, et ce fut moi qui
allai le chercher, le lendemain de son arrivée, pour l'amener chez
l'empereur. Il y resta fort long-temps, et lui donna sans doute des
détails qui lui étaient inconnus jusqu'alors sur ces étranges événemens.
Il demeura dans cette maison de campagne jusqu'à l'arrivée du roi
Charles IV, qui, du palais d'Aranjuez, venait d'écrire à l'empereur, et
de lui déclarer que son intention n'avait point été d'abdiquer, qu'il y
avait été forcé: en même temps il le prévenait qu'il allait se rendre à
Bayonne, pour lui en renouveler l'assurance. Il arriva effectivement peu
de jours après avec la reine.