CHAPITRE XXII.

On dissuade Ferdinand de poursuivre son

voyage.--Urquijo.--Considérations qu'il oppose à la politique des

ministres de Ferdinand.--Lettre de l'empereur Napoléon à Ferdinand.

Je revins rapidement à Vittoria, mais tout avait changé depuis mon

départ. Plusieurs Espagnols étaient accourus auprès de Ferdinand. Ils

lui avaient représenté l'imprudence de sa démarche, la facilité de

revenir sur ses pas; et s'ils ne lui avaient pas fait abandonner la

résolution de poursuivre son voyage, ils l'avaient du moins fort

ébranlé. Urquijo, ancien ministre de Charles IV, fut celui de tous qui

insista le plus vivement sur les dangers de passer la frontière. Il a

lui-même rendu compte de la discussion qu'il eut à cet égard avec les

conseillers de Ferdinand. Je reproduis sa relation, parce qu'elle prouve

qu'on n'employa ni insinuations, ni supercheries pour déterminer ce

prince à poursuivre sa route, et que tout fut spontané de sa part ou de

celle de ses ministres. Elle est ainsi conçue:

_À D. Gregorio de la Cuesta, capitaine-général de la

Vieille-Castille._

«Mon cher ami, j'ai reçu hier à midi la lettre datée du 11, que vous

m'envoyâtes par l'exprès; je montai de suite à cheval, et je suis arrivé

en cette ville à trois heures et demie du soir: notre ami Mazzanedo n'a

pas pu m'accompagner, parce qu'il était au lit, à cause d'une forte

attaque de goutte, et ceci a été son bonheur, puisque, outre l'inutilité

du voyage, il aurait été témoin de scènes très désagréables. Vous me

témoignez, dans votre lettre, que je serai très bien reçu, d'après ce

que vous aviez entendu dire au roi Ferdinand et à sa suite à l'égard de

ma personne, et que vous ne doutiez pas que, par mes persuasions et les

notions qu'ils pourraient avoir acquises, ils s'arrêteraient dans un

voyage si dangereux, et n'iraient pas plus avant.

«Quant au premier point, vous avez très bien prévu, et moi-même je ne

pouvais en douter, puisque le roi, à peine assis sur son trône, avait

déclaré spontanément injuste et arbitraire tout ce que j'avais souffert

par la voie du même Cevallos, qui avait été l'un des ministres qui

avaient signé les ordres pour toutes les vexations faites contre ma

personne pendant sept ans. Lorsque j'arrivai, je me présentai à Sa

Majesté, qui venait d'arriver depuis une demi-heure; elle me traita avec

la plus grande bonté, me combla d'honneurs et m'invita à son dîner. Ceux

qui l'accompagnaient m'ont fait beaucoup de politesse, particulièrement

les ducs de San-Carlos et de l'Infantado; j'ai eu aussi le plaisir de

revoir mes amis Muzquiz et Labrador.

«La seconde partie est la plus affligeante; je crois qu'ils sont tous

aveugles, et marchent à une ruine inévitable. J'ai exposé la manière

dont le _Moniteur_ (qu'ils n'avaient pas bien lu à ce qu'il paraît)

rapportait le tumulte d'Aranjuez qui occasionna l'abdication du roi

Charles IV; je leur ai fait voir que le langage de ces gazettes n'était

que l'explication des desseins de l'empereur; je leur ai rappelé la

proclamation adressée aux Espagnols en 1805, parce que depuis ce temps

j'ai toujours cru que Napoléon projetait d'éteindre la dynastie régnante

en Espagne, comme absolument contraire à l'élévation de la sienne; que

ce dessein n'avait été suspendu que jusqu'au moment d'une occasion

favorable, et qu'elle venait de se présenter dans les malheureux démêlés

du père avec le fils, arrivés à l'Escurial; que les projets de

l'empereur se faisaient voir clairement par la manière dont il avait

rempli l'Espagne de troupes, et pris possession des places fortes, des

arsenaux et de la capitale; que, dans cette même ville de Vittoria, le

roi et tous ceux qui l'accompagnaient étaient comme dans une prison, et

gardés à vue par le général Savary, et que l'ordre que j'avais observé,

depuis mon entrée, pour l'emplacement des troupes et la situation des

casernes, tout venait à l'appui de mes soupçons.

«Après tout cela, je leur demandai quel était l'objet de leur voyage;

comment le souverain d'une monarchie telle que celle de l'Espagne et des

Indes avilissait sa dignité aussi publiquement? comment on le conduisait

vers un royaume étranger, sans invitation, sans préparatifs, sans toute

l'étiquette que, dans de pareils cas, on doit observer, et sans avoir

été reconnu comme roi, puisqu'on l'appelait toujours le prince des

Asturies? qu'ils devaient se rappeler l'île des Faisans dans les

Pyrénées, où on prit tant de précautions pour l'entrevue qui devait y

avoir lieu entre les souverains d'Espagne et de France; qu'il y eut un

égal nombre de troupes des deux côtés de la rivière Bidassoa, et qu'on

pesa jusqu'aux harnais afin d'éviter toute crainte.

«Étonnez-vous-en, mon cher ami: on m'a seulement répondu qu'ils allaient

contenter l'ambition de l'empereur par quelques cessions de territoire

et de commerce. Je ne pus m'empêcher de dire, en entendant cette

réponse: Vous pouvez lui donner toute l'Espagne.

«Il y en eut qui parlèrent de guerre éternelle entre les deux nations,

de construire deux forteresses inexpugnables dans chacune des deux

Pyrénées, d'avoir toujours sous les armes cent cinquante mille hommes,

enfin de mille autres chimères. Je fis observer seulement que, du côté

des Pyrénées occidentales, il n'existait d'autre place plus forte que

Pampelune, et que, d'après les généraux les plus expérimentés, et parmi

plusieurs, mon ami le général Vnutia (à qui je l'avais moi-même entendu

dire), elle offrait très peu de résistance; qu'on n'avait pas les cent

cinquante mille hommes; qu'une grande partie de l'armée avait été

envoyée au nord, sous le prétexte du traité d'alliance; que les armées

ne s'organisaient pas, ni les forteresses ne se construisaient pas dans

un jour; que la guerre perpétuelle était un délire, car les nations

avaient leurs relations naturelles, et elles étaient très intimes avec

la France et très resserrées; qu'il ne fallait pas confondre celles-ci,

dans les États, avec les hommes qui se trouvent momentanément à leur

tête; et surtout qu'il ne s'agissait aujourd'hui que d'abolir la

dynastie des Bourbons en Espagne, en imitant l'exemple de Louis XIV, et

d'établir celle de France, et qu'ils allaient eux-mêmes inviter

l'empereur à le faire. L'Infantado (sur qui je crois que mon langage a

fait plus d'impression), qui sentit le poids de mes réflexions, me dit:

Serait-il possible qu'un héros tel que Napoléon fût capable de se

souiller d'une semblable action, quand le roi se met entre ses mains de

la meilleure foi possible? Je lui répondis: Lisez _Plutarque_, et vous

trouverez que tous ces héros de la Grèce et de Rome n'acquirent leur

renommée et leur gloire qu'en montant sur des milliers de cadavres, mais

qu'on oubliait tout cela, et qu'on le lisait sans attention, voyant

seulement les résultats avec respect et étonnement; qu'il devait se

rappeler des couronnes que Charles V avait enlevées, des cruautés qu'il

avait exercées envers les souverains prisonniers de guerre, ou par la

perfidie, et malgré cela, il était compté parmi les héros; qu'il ne

devait pas oublier non plus que nous en avions fait autant avec les

empereurs et rois des Indes, et que, si nous voulions défendre ces

actions sous prétexte de religion, on pourrait bien le faire maintenant

sous prétexte de politique; qu'il pouvait appliquer cela à l'origine de

toutes les dynasties de l'univers; que, dans notre Espagne ancienne, on

trouvait des exemples d'assassinats de rois par des usurpateurs qui

s'étaient ensuite assis sur le trône, et que même, dans les siècles

postérieurs, nous avions celui qui avait été commis par le bâtard

Henrique II, et l'exclusion de la famille de Henri IV; que les dynasties

autrichienne et des Bourbons dérivaient de cet inceste, ainsi que de ces

crimes, et que par conséquent ils ne devaient pas avoir confiance dans

les héros, ni permettre que Ferdinand s'en allât plus avant vers la

France.

«Mais quel motif, au moins apparent, m'a-t-il dit, pourrait justifier la

conduite que vous supposez à l'empereur? Je lui répondis que le langage

du _Moniteur_ me faisait voir qu'il ne reconnaissait pas Ferdinand comme

roi; qu'il disait que l'abdication de son père avait été faite au milieu

d'un tumulte populaire et des armes, que Charles IV lui-même

l'avouerait, s'il était nécessaire; que, sans parler de ce qui était

arrivé au roi de Castille Jean Ier, il y avait eu deux abdications

pendant le règne des dynasties autrichienne et des Bourbons: une faite

par Charles Ier d'Espagne, ou Charles V d'Allemagne, et l'autre par

Philippe V; et que, dans ces deux abdications, on avait procédé avec le

plus grand calme et la plus sage délibération, et que même ceux qui

représentaient la nation demandèrent jusqu'où l'abdication devait

s'étendre, en cas que les personnes qui devaient régner de suite en

seraient empêchées, et que c'est par cette raison que Philippe V régna

une seconde fois, après la mort de Louis Ier, en faveur de qui S. M.

avait renoncé à la couronne; enfin qu'il est à craindre que si le père

réclame contre la violence de son abdication, et qu'ils poursuivent le

voyage jusqu'à Bayonne, aucun d'eux ne règne, et que tous les Espagnols

soient malheureux.

«Il me répliqua alors que l'Europe et la France même condamnerait ce

trait, et que l'Espagne pourrait devenir redoutable, étant soutenue par

l'Angleterre. Je lui répondis sur les trois points. Quant à l'Europe,

elle était pauvre et sans moyens pour entreprendre de nouvelles guerres

sans union, parce que les intérêts particuliers, et les vues ambitieuses

de chaque souverain et de chaque État avaient plus de force que la

nécessité de faire de grands sacrifices pour détruire le système adopté

par la France depuis sa funeste révolution. Je lui expliquai, pour

preuve de ce que j'avançais, la conduite des coalitions, leurs plans mal

combinés, leurs défections, et que le résultat de ces ligues avait

lui-même produit l'accroissement de la France; que je ne voyais d'autre

cour que celle de Vienne capable de s'opposer actuellement aux projets

de l'empereur, si l'Espagne se soulevait, et qu'elle serait appuyée par

l'Angleterre; mais que si la Russie, l'Allemagne et le monde européen se

montraient contraires à ce système, l'Autriche essuierait des revers et

perdrait une partie de son territoire, nous perdrions entièrement notre

marine, et l'Espagne serait seulement le théâtre de la guerre des

Anglais contre la France, et où jamais ils ne seraient exposés, à moins

qu'ils n'eussent quelque chose à gagner, puisque l'Angleterre n'est pas

une puissance capable de tenir tête à la France dans une guerre

continentale; enfin que tout finirait par une conquête après avoir

produit notre désolation.

«Quant au second point, du mécontentement de la France pour une conduite

aussi injuste de l'empereur, je suis entré diffusément dans

l'explication du caractère de cette nation; qu'elle est toujours

enchantée de tout ce qui est surprenant; qu'elle n'avait d'autre esprit

public pour agir, que l'impulsion donnée par le gouvernement; que, d'un

autre côté, la nation française elle-même gagnerait beaucoup pour

l'intérêt de son commerce, si les souverains des deux nations étaient

d'une même famille; que si l'empereur se contenait dans de certaines

limites d'agrandissement, et s'il consolidait son empire par de bonnes

institutions morales, la France l'adorerait, le regarderait comme un

libérateur de la terrible révolution dans laquelle la nation avait été

plongée, bénirait sa dynastie, et regarderait comme une gloire

l'occupation de plusieurs trônes de l'Europe par des membres de la

famille de son souverain, et que par conséquent l'argument n'effaçait

pas mes suspicions; que d'ailleurs nous ne devions jamais oublier que

les rois espagnols s'appelaient Bourbons, et qu'ils étaient une branche

de l'ancienne maison de France; qu'il existait en France beaucoup de

changement dans les fortunes, par la suppression de plusieurs

corporations privilégiées, des confiscations et des ventes; car il est

certain que tous les Français avaient eu plus ou moins de part dans la

révolution; que ces derniers, les littérateurs, ceux qui aiment la

réforme, les juifs et les protestans composent la partie la plus

nombreuse de la nation. Ils sont maintenant libres de l'oppression qui

pesait sur eux avant cette époque, et il est très probable qu'ils

regarderont sans chagrin l'anéantissement des Bourbons en Espagne,

craignant que l'un d'eux pourrait contraindre un jour peut-être les

Français à recevoir malgré eux un Bourbon, si l'Espagne était bien

gouvernée.

«Sur le troisième point, relativement à l'armement de notre nation, je

suis entré encore dans de plus grands détails; j'ai fait voir que par

malheur, depuis Charles V, la nation n'existe plus, parce qu'il

n'existait point réellement de corps qui la représentât, ni d'intérêts

communs qui la réunissent vers un même but; que notre Espagne était un

édifice gothique composé de morceaux avec autant de forces, de

priviléges, de législations et de coutumes qu'il y a presque de

provinces; que l'esprit public n'existe plus; que ces causes

empêcheraient la formation d'un gouvernement solidement constitué pour

réunir les forces, l'activité et le mouvement nécessaires; que les

émeutes et les tumultes populaires étaient de très courte durée; que

tous ces troubles produiraient des effets pernicieux dans nos Amériques,

parce que les naturels du pays voudraient développer leurs forces et

secouer le joug qui pesait beaucoup sur eux depuis la conquête de leur

pays; que l'Angleterre même les aiderait, en juste revanche de ce que

nous fîmes imprudemment, unis aux Français, pour soulever leurs

colonies; qu'on ne devait pas oublier les tentatives du cabinet de

Saint-James à Caracas et dans d'autres provinces de notre Amérique.

Enfin, mon ami, j'ai dit à l'Infantado tout ce qu'on peut dire sur les

dangers de ce voyage, et qu'il pouvait produire la ruine de notre

nation. Je me suis plus avancé encore: j'ai promis d'aller, en qualité

d'ambassadeur, à Bayonne, s'ils se désistaient du voyage; de parler,

faire des conventions avec l'empereur, et terminer cette affaire, autant

bien que possible, si désagréable, si mal commencée et dirigée; mais

qu'en attendant on pouvait faire partir, à minuit, le roi incognito par

une des maisons voisines de celle où logeait Sa Majesté, et le faire

conduire en Aragon; que M. Urbina, alcade de la ville, faciliterait les

moyens de cette fuite, qui, lorsqu'elle serait parvenue aux oreilles de

Napoléon, et qu'il saurait que le roi aurait la liberté d'agir par

lui-même, l'obligerait à changer ses plans. Mais tout a été inutile,

absolument tout.

«Après cet entretien, on m'a présenté don Joseph Hervas, qui m'a

confirmé dans l'opinion que l'empereur projetait de changer notre

dynastie; car il m'a prié d'agir de manière que le voyage de France

n'eût pas lieu. Ce jeune homme (qui a beaucoup d'esprit et de

clairvoyance, promet beaucoup et est un excellent Espagnol) vient

d'arriver de Paris avec le général Savary. Comme il est le beau-frère du

général Duroc, grand-maréchal du palais de l'empereur, il connaît tous

les complots de cette affaire; il me les a racontés, et se plaint du

mauvais traitement qu'il avait éprouvé à Madrid, et de ce qu'on n'avait

pas voulu l'écouter lorsqu'il avait voulu parler. Il me pria de lui

obtenir une audience particulière du duc de l'Infantado: je la lui ai

obtenue. Il a parlé, mais il n'a pu rien obtenir. M. Escoiquiz s'était

mis au lit, parce qu'il était enrhumé; il était entouré de beaucoup de

monde, de sorte que je n'ai pu lui parler. J'ignore sa manière de

penser, et même l'influence qu'il exerce sur les affaires. Labrador et

Muzquiz sont piqués de ce qu'on semble les mépriser; et qu'on ne les

consulte nullement et dans aucun cas, par la rivalité de M. Cevallos. Je

vois avec la plus profonde affliction qu'ils sont tous aveugles, et

qu'ils marchent tous vers le précipice.

«Le dîner fini, et S. M. s'étant retirée, un aide-de-camp est arrivé

avec des dépêches de l'empereur. Le ton avec lequel il s'est annoncé, en

exigeant que S. M. l'écoutât de suite; la condescendance qu'on lui

montra en l'annonçant au roi; la manière dont j'ai vu moi-même qu'on l'a

fait sortir, et la circonstance d'avoir compris quelque chose dans

l'affaire dont il était question, tout cela a aigri mon amour-propre

d'Espagnol, et j'ai pris enfin mon congé, leur rappelant, mais

inutilement, mes prédictions, et suis entré dans mon logement pour vous

écrire si diffusément, comme je l'ai fait, pour vous faire connaître ce

qui s'est passé; car demain à la pointe du jour, ou dans trois heures,

je pars pour Bilbao.

«Un officier de marine, appelé don Miguel de Alava, neveu du général de

marine de même nom, que vous connaissez, vient de me faire une visite

dans ce moment; il était chez moi quand j'y revins; il causait avec un

ami qui m'avait accompagné depuis Bilbao. En profitant de cette

occasion, je lui ai dit, ainsi qu'à tous ceux qui voulaient m'écouter,

que si le roi quittait l'Espagne, les Bourbons seraient éloignés pour

jamais du trône; que toute l'Espagne pourrait être dans la désolation,

et que nous aurions beaucoup à pleurer. J'ai parlé dans ce sens à M.

Alava, en désirant qu'il profite de l'influence qu'il peut avoir dans la

ville et dans la province pour tâcher de l'empêcher. C'est tout ce que

j'ai pu faire. On a beaucoup de considération pour moi dans cette

province, par la protection que j'ai procurée à ses habitans, et parce

que j'y ai pris naissance. Peut-être que les peuples verront plus clair

et feront plus; peut-être aussi déchireront-ils le voile épais qui

couvre les yeux de ces personnes.

«Quand je pris mon congé, il m'a semblé que le duc de l'Infantado était

piqué de voir que je ne pensais pas à les accompagner, au moins jusqu'à

Bayonne. Je lui ai dit que j'étais prêt à tout, si on voulait suivre mon

plan; mais que, dans le cas contraire, je ne voulais pas ternir ni

perdre ma réputation, seule idole de mon coeur. Vous serez témoin de

mille malheurs; je ne sais qui en est le coupable. Je plains l'Espagne,

et je retourne dans mon coin pour y pleurer. Plût à Dieu que toutes mes

craintes fussent vaines!

«Quand je serai sûr que vous êtes à Valladolid, je vous y écrirai, et en

attendant faites-moi le plaisir de dire bien des choses de ma part à

madame. Je suis bien triste. Adieu; vous savez que je suis toujours tout

à vous.

«_Signé_, URQUIJO.»

Vittoria, 13 avril 1808.

Cet aide-de-camp si brusque, et qui par conséquent cherchait si peu à

séduire, c'est moi. J'ignorais la résolution du conseil; tout me portait

même à la croire opposée à ce qu'elle était en effet. Les ministres de

Ferdinand n'avaient adopté des conseils d'Urquijo que ce qui pouvait les

compromettre. Au lieu de prendre une résolution franche, énergique, ils

n'avaient su se résoudre à rien. Ils voulaient courir les chances du

voyage, et cependant ils avaient essayé une sorte d'insurrection.

Vittoria était rempli de gens de la campagne, tous armés, et qui

certainement n'y étaient pas venus sans avoir été appelés, ni même sans

qu'on leur eût dit à quoi on se proposait de les employer.

Je ne fus tranquille que lorsque j'entendis le général Verdier, qui y

commandait nos troupes, me dire qu'il avait prévenu les rixes, en les

consignant dans leurs quartiers. Sans cette prévoyance de sa part, il

aurait suffi d'un excès de vin pour allumer la guerre entre la France et

l'Espagne; c'était, je crois, ce que l'on voulait, afin d'avoir une

occasion de se tirer de l'embarras où l'on croyait être. On n'aurait pas

manqué de s'en justifier en répandant partout que nous avions été les

agresseurs, et que nous avions voulu enlever le roi.

Néanmoins j'écrivis au maréchal Bessières, à Burgos, pour lui faire

connaître la position du général Verdier, et le prier de faire marcher

quelques troupes à Miranda, afin que nous pussions être secourus, en cas

d'une entreprise dans le genre des vêpres siciliennes. Il y fit

effectivement marcher quatre bataillons, avec six pièces de canon et six

escadrons de cavalerie.

Ce ne fut qu'après avoir reçu toutes les informations dont j'avais

besoin, et pris mes précautions, que je fis prévenir le prince des

Asturies de mon retour avec mission de lui remettre une lettre de la

part de l'empereur. Il envoya de suite un de ses officiers pour me

prendre et m'accompagner près de lui. La maison dans laquelle je l'avais

laissé presque seul quatre jours auparavant, était transformée en un

véritable corps-de-garde. La place de Vittoria, sur laquelle elle était

située, était un bivouac de paysans espagnols armés; le vestibule, ainsi

que les degrés de l'escalier de la maison, étaient jonchés de soldats,

d'hommes armés de poignards, au point de ne savoir où mettre le pied; et

jusqu'à la pièce qui précédait celle dans laquelle le prince se tenait,

les préparatifs de défense étaient tels que je n'en vis pas les

murailles.

Je fus introduit de suite près de Ferdinand, et, après les saluts

d'usage, je lui remis la lettre dont l'empereur m'avait rendu porteur.

Elle était conçue en ces termes:

«Mon frère, j'ai reçu la lettre de Votre Altesse Royale: elle doit avoir

acquis la preuve, dans les papiers qu'elle a eus du roi son père, de

l'intérêt que je lui ai toujours porté. Elle me permettra, dans la

circonstance actuelle, de lui parler avec franchise et loyauté. En

arrivant à Madrid, j'espérais porter mon illustre ami à quelques

réformes nécessaires dans ses États, et à donner quelque satisfaction à

l'opinion publique. Le renvoi du prince de la Paix me paraissait

nécessaire pour son bonheur et celui de ses peuples. Les affaires du

Nord ont retardé mon voyage. Les événemens d'Aranjuez ont eu lieu. Je ne

suis pas juge de ce qui s'est passé et de la conduite du prince de la

Paix; mais ce que je sais bien, c'est qu'il est dangereux pour les rois

d'accoutumer les peuples à répandre du sang et à se faire justice

eux-mêmes. Je prie Dieu que Votre Altesse Royale n'en fasse pas

elle-même un jour l'expérience. Il n'est pas de l'intérêt de l'Espagne

de faire du mal à un prince qui a épousé une princesse du sang royal, et

qui a si long-temps régi le royaume. Il n'a plus d'amis: Votre Altesse

Royale n'en aura plus, si elle est jamais malheureuse. Les peuples se

vengent volontiers des hommages qu'ils nous rendent. Comment,

d'ailleurs, pourrait-on faire le procès du prince de la Paix sans le

faire à la reine et au roi votre père? Ce procès alimentera les haines

et les passions factieuses; Le résultat en sera funeste pour votre

couronne; Votre Altesse Royale n'y a de droits que ceux que lui a

transmis sa mère. Si ce procès la déshonore, Votre Altesse Royale

déchire par là ses droits: qu'elle ferme l'oreille à des conseils

faibles ou perfides; elle n'a pas le droit de juger le prince de la

Paix; ses crimes, si on lui en reproche, se perdent dans les droits du

trône. J'ai souvent manifesté le désir que le prince de la Paix fût

éloigné des affaires. L'amitié du roi Charles m'a porté plus souvent à

me taire et à détourner les yeux des faiblesses de son attachement.

Misérables hommes que nous sommes! faiblesse et erreur, c'est là notre

devise. Mais tout peut se concilier: que le prince de la Paix soit exilé

d'Espagne, et je lui offre un refuge en France. Quant à l'abdication de

Charles IV, elle a eu lieu dans un moment où nos armées couvraient les

Espagnes; et aux yeux de l'Europe et de la postérité, je paraîtrais

n'avoir envoyé tant de troupes que pour précipiter du trône mon allié et

mon ami. Comme souverain voisin, il m'est permis de vouloir connaître

avant de reconnaître cette abdication. Je le dis à Votre Altesse, aux

Espagnols et au monde entier, si l'abdication du roi Charles est de pur

mouvement, s'il n'y a pas été forcé par l'insurrection et par l'émeute

d'Aranjuez, je ne fais aucune difficulté de l'admettre, et je reconnais

Votre Altesse Royale comme roi d'Espagne. Je désire donc causer avec lui

sur cet objet. La circonspection que je porte depuis un mois dans ces

affaires doit lui être garant de l'appui qu'elle trouverait en moi, si,

à son tour, des factions, de quelque nature qu'elles soient, venaient à

l'inquiéter sur son trône.

«Quand le roi Charles me fit part des événemens du mois d'octobre

dernier, j'en fus douloureusement affecté, et je pense avoir contribué,

par les insinuations que j'ai faites, à la bonne issue de l'affaire de

l'Escurial. Votre Altesse Royale avait bien des torts: je n'en veux pour

preuve que la lettre qu'elle m'a écrite, et que j'ai constamment voulu

oublier. Roi à son tour, elle saura combien les droits du trône sont

sacrés. Toute démarche près d'un souverain étranger, de la part d'un

prince héréditaire, est criminelle. Votre Altesse Royale doit se défier

des écarts et des émotions populaires.

«On pourra commettre quelques meurtres sur nos soldats isolés; mais la

ruine de l'Espagne en serait le résultat. J'ai vu avec peine qu'à Madrid

on ait répandu des lettres du capitaine-général de la Catalogne, et fait

tout ce qui pouvait donner du mouvement aux têtes!

«Votre Altesse Royale connaît ma pensée tout entière; elle voit que je

flotte entre diverses idées qui ont besoin d'être fixées. Elle peut être

certaine que, dans tous les cas, je me comporterai avec elle comme

envers le roi son père. Qu'elle croie à mon désir de tout concilier, et

de trouver des occasions de lui donner des preuves de mon affection et

de ma parfaite estime.

«Sur ce, je prie Dieu, etc.

«NAPOLÉON.»

Bayonne, le 16 avril 1808.

Nous parlâmes peu; je n'avais rien à ajouter à tout ce que j'avais eu

l'honneur de lui dire précédemment. La lettre était d'ailleurs si

positive, qu'il n'y avait pas à s'y méprendre: l'empereur s'était

expliqué sans détour.

Le conseil de Ferdinand, qui était là, et composé toujours des mêmes

personnes, ne parut pas fort satisfait de la manière dont s'exprimait

l'empereur, parce qu'il traitait le prince des Asturies d'altesse

royale. Je fus encore obligé de leur faire observer que l'empereur ne

pouvait pas employer d'autre expression, parce qu'enfin cette

reconnaissance de sa part n'était pas une chose faite; qu'il y avait

bien des points sur lesquels il était plus important de s'entendre que

sur celui-là: ceux-ci une fois réglés, dis-je, le reste me paraît

naturel.

Le roi me congédia en me disant qu'il me ferait connaître sa

détermination. Elle me fut communiquée à la sortie de son conseil; et

l'on me fit dire qu'il partirait le lendemain pour Bayonne, que je

pouvais en prévenir l'empereur.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3 · 第 27 / 38 题