Réflexions de Napoléon au sujet de la révolution d'Aranjuez.--Je pars
pour Madrid.--Instructions que me donne l'empereur.--L'infant don
Carlos.--L'épée de François Ier.--Lettre de l'empereur au grand-duc de
Berg.
L'empereur reçut ce courrier, à Saint-Cloud, un samedi soir. Le
lendemain, dimanche, à la messe, il paraissait un peu préoccupé, quoique
cela ne fût pas son habitude. Il avait fait partir la veille son
ambassadeur, M. de Tournon, pour porter au grand-duc de Berg de
nouvelles instructions.
Il m'envoya chercher, après que tout le monde fut retiré, et, me
conduisant dans le parc, où nous restâmes deux heures, il me parla
ainsi:
«Vous allez partir pour Madrid. On me mande de cette ville que le roi
Charles IV a abdiqué et que son fils lui succède, et en même temps l'on
m'apprend que cela est arrivé à la suite d'une révolution dans laquelle
le prince de la Paix paraît avoir succombé, ce qui me donne à penser que
l'abdication du roi n'a pas été volontaire. J'étais bien préparé à
quelques changemens en Espagne; mais je crois voir, à la tournure des
affaires, qu'elles prennent une marche tout autre que je ne croyais.
Voyez notre ambassadeur, et dites-moi ce qu'il a fait dans tout cela.
Comment n'a-t-il pas empêché une révolution que l'on ne manquera pas de
m'attribuer, et dans laquelle je suis forcé d'intervenir? Avant de
reconnaître le fils, je veux être instruit des sentimens du père: c'est
lui qui est mon allié, c'est avec lui que j'ai des engagemens; et s'il
réclame mon appui, je le lui donnerai tout entier, et le remettrai sur
le trône en dépit de toutes les intrigues. Je vois maintenant qu'il
avait raison d'accuser son fils d'avoir tramé contre lui: cet événement
le décèle; et jamais je ne donnerai mon assentiment à une pareille
action, elle déshonorerait ma politique et tournerait un jour contre
moi.
«Mais si l'abdication du père est volontaire, et, pour qu'elle le soit,
il faut qu'elle en porte les caractères, au lieu que celle-ci n'a que
ceux de la violence, alors je verrai si je puis m'arranger avec le fils
comme je m'arrangeai avec le père.
«Lorsque Charles-Quint abdiqua, il ne se contenta pas d'une déclaration
écrite, il la rendit authentique par les cérémonies d'usage en pareil
cas, il la renouvela plusieurs fois, et ne remit le pouvoir seulement
qu'après que tout le monde fut convaincu que rien autre chose que sa
volonté ne l'avait porté à ce sacrifice.
«Cette abdication avait un bien autre caractère que celle d'un souverain
dont on viole le ministère, et que l'on met entre la mort et la
signature de cet acte.
«Rien ne pourra me le faire reconnaître, avant qu'il ne soit revêtu de
toute la légalité qui lui manque; autrement, il suffira d'une troupe de
traîtres qui s'introduira, la nuit, chez moi, pour me faire abdiquer et
renverser l'État.
«Si le prince des Asturies règne, j'ai besoin de connaître ce prince, de
savoir s'il est capable de gouverner lui-même, et, dans ce cas, quels
sont ses principes.
«S'il doit gouverner par ses ministres, je veux savoir par quelle
intrigue il est dominé, et si nos affaires pourront rester à cette cour
sur le pied où elles étaient à la cour du roi son père.
«Je ne le crois pas, parce que les extrêmes se touchent en révolution;
et il est vraisemblable qu'un des grands moyens de popularité du nouveau
roi aura été l'intention manifestée de suivre une marche opposée à celle
de son père, qui, lui-même, m'avait déjà donné de l'inquiétude après
Iéna.
«Sans doute les alentours du prince des Asturies seront différens, et il
fera bien; cela m'importe peu. Le roi son père trouvait bien la manière
dont il s'était établi, ce n'était pas à moi à le désapprouver: j'avais
fini par m'en accommoder et par m'en trouver très bien.
«Je voudrais pouvoir m'établir sur le même pied avec le fils, et finir
d'une manière honorable avec le père.
«Si, comme je le crains, le fils a donné dans une marche opposée, il se
sera entouré de tout ce que le roi Charles IV avait éloigné de sa cour
et de ses affaires; alors je dois m'attendre à avoir des embarras, parce
que, les hommes se gouvernent le plus souvent par leurs passions, et que
ceux-ci, ayant attribué leur disgrâce à l'influence de la France, ne
laisseront échapper aucune occasion de s'en venger, si je leur en laisse
le temps et les moyens.
«Lorsque j'ai fait la paix avec les Russes, je pouvais rétablir la
Pologne, dont les sentimens étaient tout à moi. La confiance que j'ai
eue dans l'empereur de Russie, pour maintenir la paix en Europe et me
garantir, par son alliance, de nouvelles entreprises semblables à celles
dont j'ai heureusement triomphé, m'a fait abandonner mon projet, à la
renonciation duquel j'ai mis pour condition que l'empereur de Russie se
rendrait médiateur de la paix à laquelle je désire enfin amener
l'Angleterre, et qu'en cas de refus de la part de cette puissance, il
s'unirait avec moi dans la guerre contre elle, malgré tout ce que la
Russie a à souffrir d'une privation de commerce avec l'Angleterre!
«Il faudrait que l'on eût bien peu de sens en Espagne, si on croyait
que, n'ayant retiré que ce seul avantage de tous ceux que m'offrait une
guerre heureuse, je laisserais les Espagnols me préparer de nouveaux
embarras en s'alliant avec l'Angleterre, et donnant par là, à cette
puissance, des avantages beaucoup au-dessus de ceux que la déclaration
de guerre des Russes leur fait perdre.
«Je crains tout d'une révolution dont je ne conçois ni la direction ni
l'intrigue; le mieux du mieux serait d'éviter une guerre avec l'Espagne;
elle serait une sorte de _sacrilége_ (ce fut son expression); mais je ne
balancerai pas à la faire à la maison de Bourbon, si le prince qui veut
gouverner cet État adoptait une politique semblable.
«Je me trouverais alors dans la même position où se trouva Louis XIV,
lorsque ce monarque s'occupa de la succession de Charles II: on a dit
que c'était par ambition, mais non; c'est que s'il n'avait pas mis un de
ses petits-fils sur le trône d'Espagne, un archiduc d'Autriche y eût été
appelé; dès-lors l'Espagne devenait l'alliée naturelle de l'Angleterre,
et Louis XIV, dans toutes les guerres qu'il aurait eues, soit avec
l'une, ou avec l'autre de ces deux puissances, aurait eu bientôt les
deux ensemble à combattre. Comment aurait-il résisté à une guerre
maritime accompagnée d'attaques en Flandre, en Alsace, en Italie, en
Roussillon et en Navarre.
«Voilà le motif qui lui a fait faire la guerre en faveur de son
petit-fils; à la vérité il avait pour lui le testament de Charles II,
qui appelait le duc d'Anjou au trône d'Espagne, et malgré la légitimité
de ce titre, l'Autriche lui a fait la guerre pour mettre l'archiduc
Charles sur le trône d'Espagne.
«Ici ce n'est pas le même cas: le trône est occupé, il a même des
héritiers; cela rend la question plus compliquée, mais cela ne change
rien à la politique ni à l'intérêt des peuples; et la France a
aujourd'hui, comme elle l'avait dans ce temps-là, le même besoin de
rester alliée de l'Espagne, dans la paix comme dans la guerre.
«Tant que Charles IV aurait régné, je pouvais compter sur la paix, et je
n'avais que très peu de changemens à lui demander. Nous aurions bientôt
été d'accord si le prince de la Paix n'avait pas succombé, parce que
nous pouvions compter sur lui. Aussi vous voyez que les troupes que j'ai
fait marcher ne sont que des enfans et des dépôts.
«Mais si l'Espagne veut prendre une marche opposée, je ne balancerai pas
à y entrer, parce que ce pays peut, un jour, être gouverné par un prince
belliqueux, qui saura diriger contre nous toutes les ressources de cette
nation, et qui finira peut-être par se mettre en tête de faire rentrer
le trône de France dans sa famille; voyez où on en serait en France si
cela arrivait: c'est à moi à le prévoir et à en ôter les moyens à celui
qui pourrait l'entreprendre.
«Je vous le répète, si le père veut remonter sur le trône, je suis prêt
à le seconder; s'il persiste dans son abdication, mandez-moi ce que je
puis croire des sentimens du fils, et de ses alentours, que je ne
connais pas.
«Dans tous les cas, je ne reconnaîtrai pas la marche qui a été suivie
pour le faire succéder à son père; il faudra que cet acte soit _purifié_
par une sanction publique du roi Charles IV. Mais si je ne puis
m'arranger avec le fils ni avec le père, je ferai maison nette;
j'assemblerai les cortès, et je recommencerai l'ouvrage de Louis XIV; je
suis prêt pour ce cas là.
«Je vais me rendre à Bayonne; si les circonstances l'exigent, j'irai à
Madrid, mais pour cela il faudrait que j'y fusse absolument forcé.»
Il me congédia, et je partis le même jour pour Madrid.
Chemin faisant, je rencontrais presqu'à chaque poste un courrier
espagnol qui allait à Paris, avec des dépêches pour l'ambassadeur
d'Espagne, que le nouveau roi s'était empressé d'accréditer près de
l'empereur.
Vers Poitiers, je rencontrai le comte de Fernand-Nuñez, chambellan de la
cour d'Espagne; il était porteur d'une lettre du roi Ferdinand VII pour
l'empereur, et allait à Paris.
À Bayonne, je trouvai l'infant don Carlos, qui venait au-devant de
l'empereur. Il croyait le trouver dans cette ville, d'après ce qui lui
avait été dit lors de son départ de Madrid. Lorsque j'entrai en Espagne,
je vis, dans toute la Biscaye, des arcs de triomphe élevés pour le
passage de l'empereur; le peuple espagnol était impatient de le voir
arriver, et vociférait partout contre le prince de la Paix.
Je rencontrai à Vittoria un officier français que le grand-duc de Berg
envoyait à l'empereur pour lui porter l'épée de François Ier, qu'il
avait demandée au cabinet de l'arsenal de Madrid; c'était un moyen de la
recouvrer qui n'effaçait pas l'affront de l'avoir vu conquérir. Louis
XIV aurait pu la demander cent ans avant le grand-duc de Berg; mais ce
monarque avait sagement pensé qu'il ne fallait pas outrager une nation
jusque dans les monumens de sa gloire. Les Espagnols furent sensibles à
cette offense, qui fit tort à la popularité du grand-duc de Berg.
L'empereur ne cessait cependant de lui recommander la plus grande
réserve. Sans doute il se défiait de ses accès de zèle ou d'ambition,
car j'avais déjà été précédé de plusieurs courriers, et cependant, je
n'étais pas en route qu'il lui expédia de nouvelles instructions. On
jugera, d'après la nature de cette pièce, de l'incertitude de ses idées,
et du point de vue sous lequel la question se montrait à ses yeux.
_Lettre de l'empereur au grand-duc de Berg._