«Monsieur le grand-duc de Berg, je crains que vous ne me trompiez sur la
situation de l'Espagne, et que vous ne vous trompiez vous-même.
L'affaire du 19 mars a singulièrement compliqué les événemens: je reste
dans une grande perplexité. Ne croyez pas que vous attaquiez une nation
désarmée, et que vous n'ayez que des troupes à montrer pour soumettre
l'Espagne. La révolution du 20 mars prouve qu'il y a de l'énergie chez
les Espagnols. Vous avez affaire à un peuple neuf: il a tout le courage,
et il aura tout l'enthousiasme que l'on rencontre chez des hommes que
n'ont point usés les passions politiques.
«L'aristocratie et le clergé sont les maîtres de l'Espagne; s'ils
craignent pour leurs priviléges et pour leur existence, ils feront
contre nous des levées en masse _qui pourront éterniser la guerre_. J'ai
des partisans; si je me présente en conquérant, je n'en aurai plus.
«Le prince de la Paix est détesté, parce qu'on l'accuse d'avoir livré
l'Espagne à la France; voilà le grief qui a servi l'usurpation de
Ferdinand; le parti populaire est le plus faible.
«Le prince des Asturies n'a aucune des qualités qui sont nécessaires au
chef d'une nation; cela n'empêchera point que, pour nous l'opposer, on
en fasse un héros. Je ne veux pas que l'on use de violence envers les
personnages de cette famille: il n'est jamais utile de se rendre odieux
et d'enflammer les haines. L'Espagne a plus de cent mille hommes sous
les armes, c'est plus qu'il n'en faut pour soutenir avec avantage une
guerre intérieure; divisés sur plusieurs points, ils peuvent servir de
noyau au soulèvement total de la monarchie.
«Je vous présente l'ensemble des obstacles qui sont inévitables, il en
est d'autres que vous sentirez.
«L'Angleterre ne laissera pas échapper cette occasion de multiplier nos
embarras: elle expédie journellement des avisos aux forces qu'elle tient
sur les côtes du Portugal et dans la Méditerranée; elle fait des
enrôlemens de Siciliens et de Portugais.
«La famille royale n'ayant point quitté l'Espagne pour aller s'établir
aux Indes, il n'y a qu'une révolution qui puisse changer l'état de ce
pays: c'est peut-être celui de l'Europe qui y est le moins préparé. Les
gens qui voient les vices monstrueux de ce gouvernement, et l'anarchie
qui a pris la place de l'autorité légale, font le plus petit nombre; le
plus grand nombre profite de ces vices et de cette anarchie.
«Dans l'intérêt de mon empire, je puis faire beaucoup de bien à
l'Espagne. Quels sont les meilleurs moyens à prendre?
«Irai-je à Madrid? exercerai-je l'acte d'un grand protectorat, en
prononçant entre le père et le fils? Il me semble difficile de faire
régner Charles IV; son gouvernement et son favori sont tellement
dépopularisés, qu'ils ne se soutiendraient pas trois mois.
«Ferdinand est l'ennemi de la France, c'est pour cela qu'on l'a fait
roi. Le placer sur le trône sera servir les factions qui, depuis
vingt-cinq ans, veulent l'anéantissement de la France. Une alliance de
famille serait un faible lien: la reine Elisabeth et d'autres princesses
françaises ont péri misérablement, lorsqu'on a pu les immoler impunément
à d'atroces vengeances. Je pense qu'il ne faut rien précipiter, qu'il
convient de prendre conseil des événemens qui vont suivre... Il faudra
fortifier les corps d'armée qui se tiendront sur les frontières du
Portugal, et attendre...
«Je n'approuve pas le parti qu'a pris V. A. I. de s'emparer aussi
précipitamment de Madrid. Il fallait tenir l'armée à dix lieues de la
capitale. Vous n'aviez pas l'assurance que le peuple et la magistrature
allaient reconnaître Ferdinand sans constitution. Le prince de la Paix
doit avoir, dans les emplois publics, des partisans; il y a d'ailleurs
un attachement d'habitude au vieux roi, qui pouvait produire des
résultats. Votre entrée à Madrid, en inquiétant les Espagnols, a
puissamment servi Ferdinand. J'ai donné ordre à Savary d'aller auprès du
vieux roi voir ce qui se passe. Il se concertera avec V. A. I.
J'aviserai ultérieurement au parti qui sera à prendre; en attendant,
voici ce que je juge convenable de vous prescrire. Vous ne m'engagerez à
une entrevue, _en Espagne_, avec Ferdinand, que si vous jugez la
situation des choses telle que je doive le reconnaître comme roi
d'Espagne. Vous userez de bons procédés envers le roi, la reine et le
prince Godoy. Vous exigerez pour eux, et vous leur rendrez les mêmes
honneurs qu'autrefois. Vous ferez en sorte que les Espagnols ne puissent
pas soupçonner le parti que je prendrai: cela ne vous sera pas
difficile, _je n'en sais rien moi-même_.
«Vous ferez entendre à la noblesse et au clergé que, si la France doit
intervenir dans les affaires d'Espagne, leurs priviléges et leurs
immunités seront respectés. Vous leur direz que l'empereur désire le
perfectionnement des institutions politiques de l'Espagne, pour la
mettre en rapport avec l'état de civilisation de l'Europe, pour la
soustraire au régime des favoris... Vous direz aux magistrats et aux
bourgeois des villes, aux gens éclairés, que l'Espagne a besoin de
recréer la machine de son gouvernement; qu'il lui faut des lois qui
garantissent les citoyens de l'arbitraire et des usurpations de la
féodalité, des institutions qui raniment l'industrie, l'agriculture et
les arts. Vous leur peindrez l'état de tranquillité et d'aisance dont
jouit la France, malgré les guerres où elle s'est trouvée engagée; la
splendeur de la religion, qui doit son rétablissement au concordat que
j'ai signé avec le pape. Vous leur démontrerez les avantages qu'ils
peuvent tirer d'une régénération politique: l'ordre et la paix dans
l'intérieur, la considération et la puissance à l'extérieur. Tel doit
être l'esprit de vos discours et de vos écrits. Ne brusquez aucune
démarche. Je puis attendre à Bayonne, je puis passer les Pyrénées, et,
me fortifiant vers le Portugal, aller conduire la guerre de ce côté.
«Je songerai à vos intérêts particuliers, n'y songez pas vous-même... Le
Portugal restera à ma disposition... Qu'aucun projet personnel ne vous
occupe, et ne dirige votre conduite; cela me nuirait et vous nuirait
encore plus qu'à moi. Vous allez trop vite dans vos instructions du 14.
La marche que vous prescrivez au général Dupont est trop rapide; à cause
de l'événement du 19 mars, il y a des changemens à faire. Vous donnerez
de nouvelles dispositions; vous recevrez des instructions de mon
ministre des affaires étrangères. J'ordonne que la discipline soit
maintenue de la manière la plus sévère: point de grâce pour les plus
petites fautes. L'on aura pour l'habitant les plus grands égards; l'on
respectera principalement les églises et les couvens.
«L'armée évitera toute rencontre, soit avec les corps de l'armée
espagnole, soit avec des détachemens: il ne faut pas que d'aucun côté il
soit brûlé une amorce.
«Laissez Solano dépasser Badajoz, faites-le observer; donnez vous-même
l'indication des marches de mon armée pour la tenir toujours à une
distance de plusieurs lieues des corps espagnols. _Si la guerre
s'allumait, tout serait perdu_.
«C'est à la politique et aux négociations qu'il appartient de décider
des destinées de l'Espagne. Je vous recommande d'éviter des explications
avec Solano comme avec les autres généraux et les gouverneurs espagnols.
«Vous m'enverrez deux estafettes par jour; en cas d'événemens majeurs,
vous m'expédierez des officiers d'ordonnance; vous me renverrez
sur-le-champ le chambellan de T..., qui vous porte cette dépêche; vous
lui remettrez un rapport détaillé. Sur ce, etc.
«_Signé_, NAPOLÉON.»
En arrivant à Madrid, je descendis chez le grand-duc de Berg, qui était
logé au palais du prince de la Paix.