CHAPITRE XVII.

Le prince de la Paix dispose souverainement de toutes les ressources de

la monarchie espagnole.--Animadversion de la nation.--Il est forcé

d'avoir recours aux partis extérieurs.--La duchesse d'Orléans, M. de La

Bouillerie.--Nos troupes s'emparent d'une partie de

l'Espagne.--Conjuration d'Aranjuez.--Ferdinand proclamé roi d'Espagne.

Au mois de février 1808, l'empereur avait fait approcher sur l'extrême

frontière d'Espagne les troupes dont j'ai parlé plus haut; le Portugal

était occupé, et la politique de la Russie se dessinait de manière à

donner de la sécurité. Il avait signé, à Fontainebleau, le 27 octobre

1807, un traité avec l'Espagne, en vertu duquel une partie des provinces

portugaises restait en dépôt, dans nos mains, jusqu'à la paix; une autre

passait sous la domination de la reine d'Étrurie, qui nous cédait, en

échange, la Toscane; le reste constituait une autre souveraineté pour le

prince de la Paix, qui n'avait assurément pas obtenu cette élévation au

suprême pouvoir, sans quelque retour en services du genre de ceux qu'il

pouvait nous rendre, comme on pourra le juger.

Cet homme, qu'une faveur extraordinaire avait mis à la tête de toutes

les affaires d'Espagne, gouvernait la monarchie en maître absolu, depuis

plus de dix ans; il avait établi son pouvoir en faisant nommer ses

créatures aux emplois civils, militaires et ecclésiastiques, tant en

Espagne que dans les Indes.

Il était devenu l'arbitre de toutes les grâces, et s'était si bien rendu

maître des décisions du roi, qu'il répondait à tout ce qu'on lui

demandait: voyez Emmanuel (le prince de la Paix s'appelait Emmanuel

Godoi). Cette suprême autorité avait élevé contre lui une masse de

haine, qui contre-balançait la faveur dont il était comblé, parce qu'il

avait nécessairement commis beaucoup d'injustices pour établir sa

puissance. Le prince des Asturies était déjà entré au conseil; il avait

eu aussi à se plaindre des hauteurs du favori, qui ne craignait pas de

le blesser, en laissant apercevoir la source d'un despotisme qui ne

s'arrêtait même pas devant l'héritier de la couronne. Plus celui-ci

avançait en âge, plus il portait d'ombrage au prince de la Paix, qui ne

dissimulait plus son aversion pour lui. De son côté, le prince des

Asturies devint son ennemi, au point de saisir toutes les occasions de

travailler à sa perte; il y était encouragé par l'opinion publique, qui

faisait une justice sévère de la cour, et qui, ainsi que la fierté

nationale, tournait ses regards vers lui, et y rattachait ses

espérances.

De tous côtés on s'élevait contre le prince de la Paix, qui voyait

s'échapper un pouvoir qu'il exerçait depuis long-temps; bientôt il dut

recourir aux derniers expédiens pour le ressaisir. Il avait senti,

depuis long-temps, le besoin de consolider son autorité par la

protection d'une puissance étrangère, et il n'avait rien négligé pour se

rendre agréable à la France, qui avait accepté tout ce qui pouvait être

utile à son influence en Espagne, dont ce favori disposait sous tous les

rapports, et lui était ainsi devenu nécessaire à sa cour, qui le croyait

plus agréable que qui que ce soit à la France. Ses ennemis saisirent

encore ce moyen pour lui nuire, en disant qu'il était un traître; qu'il

avait vendu l'Espagne à la France, et en avait fait une de ces

vice-royautés, dans lesquelles on n'obéissait plus qu'aux ordres de

l'empereur.

D'un autre côté, on attribuait à la France tout le mal dont on croyait

avoir à se plaindre en Espagne, et on l'accusait d'y soutenir le prince

de la Paix. Cet état de choses amenait tous les jours de l'aigreur entre

les partisans du prince des Asturies et les créatures du favori, qui

craignaient sa disgrâce autant que les premiers désiraient son renvoi.

Les conseils du prince royal ne furent sans doute pas assez prudens, et

s'échauffèrent un peu en voyant la chaleur de l'opinion publique; ils

firent peut-être entrer dans son esprit le projet d'arrêter l'ambition

du prince de la Paix, en l'en rendant lui-même victime. Celui-ci, voyant

une catastrophe s'approcher, et toute l'Espagne prononcée, jugea qu'il

était perdu, lorsque les troupes françaises avancèrent sur le territoire

espagnol pour l'exécution du traité de Fontainebleau, dont il avait le

secret à peu près tout seul, et qui même n'était pas signé. Mais il vit

bien que l'on ne manquerait pas d'attribuer l'invasion qui en serait la

suite, au désir de le protéger personnellement.

En conséquence, pour consolider le reste du pouvoir qui lui était encore

nécessaire pour l'exécution de son projet, il ne vit de ressource que de

décider le roi Charles IV à écrire à l'empereur, pour lui faire part des

mésintelligences qui divisaient l'Espagne, et qu'il était assez

malheureux pour être forcé de reconnaître une trame contre ses jours,

ourdie jusque dans son propre palais, par des malheureux qui entouraient

son fils; et, en même temps, qu'il lui annonçait le projet d'en faire un

exemple, il lui demandait des conseils[30].

Ce dernier coup de vigueur rendit une nouvelle autorité au prince de la

Paix, mais il ne lui ramena pas l'opinion publique, qui s'attacha tout

entière au prince des Asturies, que l'on considéra comme sa victime.

Le prince des Asturies se vit dans une mauvaise position: on avait

arrêté ses plus fidèles partisans; on informait contre eux; il avait

tout à craindre des entreprises d'un homme à qui sa perte était

nécessaire. Il chercha à se mettre en mesure contre la malveillance du

favori; déjà il s'était adressé à l'empereur, et avait trouvé moyen de

lui faire parvenir une lettre, dans laquelle il lui demandait sa

protection contre des intrigans qui avaient juré sa perte, et voulaient

le rendre victime de l'ambition d'un homme qui ne mettait plus de bornes

aux humiliations qu'il lui faisait éprouver.

L'empereur avait répondu à la lettre du roi, mais il avait gardé le

silence à l'égard du prince des Asturies. Cette circonstance arriva au

retour du voyage que l'empereur avait fait en Italie, et je crois même

que c'est au moment de partir pour s'y rendre, qu'il reçut les deux

lettres dont je viens de parler.

Lorsque les troupes françaises entrèrent en Espagne, elles

rencontrèrent, en Catalogne, M. le prince de Conti, madame la duchesse

de Bourbon et madame la duchesse d'Orléans, qui y vivaient paisiblement,

depuis que, pour vendre leurs biens, le Directoire les avait obligés à

sortir de France, en leur faisant, à chacun, une pension de 20 ou 25,000

francs, qui leur étaient payés sur des certificats de vie, et en suivant

toutes les formalités prescrites pour les plus simples particuliers, qui

sont rentiers viagers de l'État; en sorte que ces princes étaient soumis

à tout ce qu'il y avait de plus outrageant, quoiqu'on ne leur payât pas

le dixième de ce qu'on leur avait pris, après les avoir forcés de

quitter la France. Ils avaient sans doute jugé inutile de réclamer. Les

choses étaient toujours restées dans cet état, lorsque l'empereur en

entendit parler, pour la première fois, par le général Canclaux, qui a

donné l'éveil sur la situation de ces princes: il était resté l'ami

chaud du prince de Conti. Puis le ministre des finances, M. le duc de

Gaëte vint l'en entretenir, et l'informer de tout ce qui était relatif à

ces princes. M. le duc de Gaëte avait fait son affaire personnelle de

celle-ci, et il connaissait si bien l'âme de l'empereur, qu'il avait

joint, au rapport qu'il lui faisait, un projet de décret pour porter

chaque pension à 60,000 francs, au lieu des 20 ou 25 du Directoire, et

portant dans sa rédaction que ces pensions seraient payées aux lieux de

la résidence de chacun des princes, par le soin du ministre du trésor,

qui verserait, pour cela, ces sommes à une maison de banque de Paris,

qui avait ordre de payer exactement, et de se pourvoir au trésor.

L'empereur signa de suite, en remerciant le ministre des finances. Ainsi

disparurent les formalités auxquelles on avait assujetti ces illustres

infortunés. Elles étaient telles qu'ils étaient obligés d'avoir un

procureur fondé de pouvoirs à Paris, et de lui envoyer des certificats

de vie signés des agens de la république, qui, sans doute, grapillaient

comme de coutume, autour de l'infortune.

L'empereur avait de même fait une pension à la nourrice de feu M. le

dauphin, ainsi qu'à celle de madame la duchesse d'Angoulême; c'était

madame la comtesse de Ségur, la mère, qui les lui avait demandées. Mais

une chose qui ne peut s'expliquer que par l'esprit de réaction, c'est

que, dans le commencement de la restauration, cette pension a été

supprimée, et n'a été payée de nouveau que long-temps après.

On a beaucoup dit que l'empereur était tyran et avide de spoliations; le

fait suivant prouve que ces actes étaient toujours l'oeuvre du ministre

proposant.

Le domaine extraordinaire était sous la direction de M. de La

Bouillerie, c'est-à-dire les caisses, car M. Defermon en était

l'intendant, et l'on avait réuni à ce domaine toutes les saisies

provenant de l'exécution des décrets prohibitifs de Berlin et de Milan.

Un jour, M. de La Bouillerie reçut, de l'intendant, l'avis qu'une saisie

de deux navires venait d'être faite au Havre; qu'elle était évaluée

environ 800,000 fr., dont il lui ordonnait de surveiller et de faire

opérer la rentrée. Il était fort tard quand M. de La Bouillerie reçut

cet avis, ainsi que les pièces qui l'accompagnaient.

Il y remarqua une extension outrée, que l'on s'était efforcé de donner

au sens des décrets de Berlin et de Milan, pour atteindre ces deux

navires. Il fit sur-le-champ un rapport particulier à l'empereur, chez

lequel il avait le droit d'entrer à toute heure; mais comme il était

déjà fort tard, et qu'il pouvait se faire que l'empereur ne pût pas lire

son rapport, M. de La Bouillerie écrivit lui-même en haut de la marge:

«Il est urgent d'envoyer de suite un courrier au Havre, porter l'ordre

de rendre les deux navires saisis.»

M. de La Bouillerie porta lui-même son rapport. L'empereur le fit entrer

de suite; il feuilleta le rapport, qui était très long, et, sans le

lire, il mit, de sa main, sous l'émargement de La Bouillerie, ces mots:

_Approuvé_. NAPOLÉON; ordonna à M. de La Bouillerie d'expédier l'ordre,

et garda le rapport, en lui disant de revenir le lendemain. Le courrier

fut expédié dans la nuit, et les navires rendus. Le lendemain, La

Bouillerie s'étant fait présenter, l'empereur lui dit: «j'ai lu votre

rapport, et je vous remercie d'avoir empêché que l'on me fît commettre

cette odieuse injustice; c'est comme cela qu'il faut me servir.»

Je reprends ma narration.

Lorsque les troupes furent arrivées sur les frontières, on les fit

entrer dans Saint-Sébastien, Pampelune, Roses, Figuières et Barcelone,

et dès-lors commencèrent nos premiers actes vis-à-vis des Espagnols.

Cette entrée sur le territoire fut attribuée au prince de la Paix, par

la partie adverse, et aux intrigues des partisans du prince des

Asturies, par ceux du prince de la Paix. Cette rivalité hâta le

dénoûment des événemens: le prince de la Paix avait l'air de croire que

ces prises de possession, et cette marche de troupes, n'avaient lieu que

pour assurer l'exécution du traité de Fontainebleau.

Le prince des Asturies, de son côté, ne voulait y voir qu'une trahison

du prince de la Paix, parce que l'opinion la plus générale l'accusait de

nous être vendu.

Le prince de la Paix lui-même joua l'homme effrayé, et peut-être

l'était-il réellement de la marche de nos troupes, qui étaient, d'une

part, arrivées à Burgos, et, de l'autre, entrées à Barcelone. Il déclara

qu'il n'y avait d'autre parti à prendre, pour la famille royale, que de

se retirer à Séville, et d'appeler la nation espagnole aux armes. Il

était convenu qu'il jouerait ce rôle pour faire partir le roi et sa

famille pour l'Amérique; qu'il les quitterait clandestinement à Séville,

pour venir jouir des avantages que lui assurait le traité de

Fontainebleau. Telle est la version que j'ai entendu faire, mais je n'ai

rien vu qui m'autorise à le penser, du moins quant au dessein de venir

jouir des vastes États qu'il s'était assurés. Loin de là, le prince de

la Paix connaissait le décret de Milan, qui nommait Junot gouverneur du

Portugal, et le chargeait de l'administrer au nom de l'empereur. Il

n'était donc plus question de la principauté des Algarves, et, sans

doute, ce prince ne se faisait plus illusion sur sa principauté. Il fit

assembler le conseil du roi au palais d'Aranjuez, et après y avoir

exposé les malheurs qui menaçaient la monarchie, il fit prévaloir son

avis et arrêter le départ de la famille royale pour Séville. C'est en

sortant de ce conseil que le prince des Asturies dit aux

gardes-du-corps, en traversant la salle dans laquelle ils se tenaient:

«Le prince de la Paix est un traître; il veut emmener mon père,

empêchez-le de partir.» Ce propos courut bientôt la ville, et la

populace se porta au palais du prince de la Paix, y mit tout en pièces,

et après les plus minutieuses recherches, elle le trouva caché dans un

grenier: il serait infailliblement devenu victime de ses fureurs, si,

pour le sauver, on ne se fût servi du nom même du prince des Asturies

pour le mener en prison.

Ce signal de révolte donné, elle prit presque aussitôt des caractères

qui effrayèrent le roi. On profita de ce moment pour lui demander son

abdication en faveur de son fils; il la donna pour sauver sa vie, et

resta dans sa résidence pendant que le prince des Asturies vint à

Madrid.

Cet événement a sans doute été accompagné de beaucoup de détails qu'il

serait intéressant de rapporter; mais la crainte d'être inexact m'oblige

à n'en parler que sommairement.

Cette révolution fut annoncée, sur tous les points de l'Espagne, par des

courriers; et la joie d'être débarrassé du prince de la Paix y excita de

l'enthousiasme.

Le grand-duc de Berg était arrivé à l'armée lorsqu'il apprit cet

événement; il reçut, par la même occasion, une lettre de Charles IV pour

Napoléon, par laquelle le roi d'Espagne faisait part à son allié de la

violence qui lui avait été faite.

«Monsieur mon frère, lui mandait-il, vous apprendrez sans doute avec

peine les événemens d'Aranjuez et leurs résultats; V. M. ne verra pas

sans quelque intérêt un roi qui, forcé d'abdiquer la couronne, vient se

jeter dans les bras d'un monarque son allié, se remettant en tout à sa

disposition, qui peut seule faire son bonheur, celui de toute sa famille

et de ses fidèles sujets. Je n'ai déclaré me démettre de ma couronne en

faveur de mon fils, que par la force des circonstances, et lorsque le

bruit des armes et les clameurs d'une garde insurgée me faisaient assez

connaître qu'il fallait choisir entre la vie et la mort, qui eût été

suivie de celle de la reine. J'ai été forcé d'abdiquer; mais rassuré

aujourd'hui, et plein de confiance dans la magnanimité et le génie du

grand homme qui s'est toujours montré mon ami, j'ai pris la résolution

de me remettre en tout ce qu'il voudra bien disposer de mon sort, de

celui de la reine et de celui du prince de la Paix. J'adresse à V. M. I.

et R. une protestation contre les événemens d'Aranjuez et contre mon

abdication. Je m'en remets et me confie entièrement dans le coeur de V.

M. Sur ce, je prie Dieu, etc.

«De V. M. I. et R., le très affectionné frère et ami,

«CHARLES.»

«Je proteste et déclare que mon décret du 19 mars, par lequel j'ai

abdiqué la couronne en faveur de mon fils, est un acte auquel j'ai été

forcé pour prévenir de plus grands malheurs et l'effusion du sang de mes

sujets bien aimés; il doit, en conséquence, être regardé comme nul.

«CHARLES.»

Aranjuez, 21 mars 1808.

Le grand-duc de Berg envoya cette lettre à l'empereur, et le prévint

qu'il marchait, avec l'armée, sur Madrid, où il entra dans les premiers

jours d'avril 1808.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3 · 第 21 / 38 题