CHAPITRE XVI.

Formation de la gendarmerie d'élite.--Composition de ce corps.--Hôpital

de Sedan.--Création d'une nouvelle noblesse.--L'empereur ne haïssait pas

l'opposition.

M. Fouché parvint à se faire pardonner; il employa le grand-duc de Berg,

qui avait plusieurs raisons de le ménager, comme on le verra par la

suite de ces Mémoires; il s'appuya aussi de quelques membres de la

famille de l'empereur, qui avaient la faiblesse de croire qu'ils étaient

redevables à M. Fouché de tout le bien que l'empereur leur faisait;

qu'il écartait de son esprit tout ce que de prétendus méchans ne

cessaient de lui rapporter sur leur intérieur, tandis que jamais

personne n'en parlait à l'empereur, que lui, Fouché. Il avait une

habitude de lui dire: on a débité telle mauvaise chose qui aurait pu

nuire au prince un tel ou à madame une telle; on a tenu tel ou tel

mauvais propos; mais j'ai empêché que cela n'allât plus loin. On ne lui

avait rien dit; on ne disait ni ceci, ni cela; c'était lui qui avait

inventé les mauvais propos, et qui les mettait sur le compte d'un autre;

il en imposait à l'empereur en venant lui faire un faux rapport, auquel

il avait soin de faire une préface piquante; il avait beau y mettre de

l'esprit, son crédit était usé.

C'est dans ce temps-là qu'il a le plus abusé de la facilité qu'il avait

de jeter, sur la gendarmerie d'élite, tout l'odieux de son

administration et de ses actes particuliers. Il avait l'habitude, après

avoir attiré sur un individu une mesure de rigueur qui était la suite

d'un rapport qu'il avait fait précédemment, de dire aux personnes qui

s'intéressaient à celle qu'il avait fait frapper: «Ce n'est pas ma

faute; l'empereur ne me consulte plus: aussi il fait des choses en dépit

du bon sens; il a sa gendarmerie qui fait sa police; moi je n'ai plus

rien à faire qu'à prendre garde à moi-même, car un jour cela pourrait

bien être mon tour.»

C'est par des discours aussi artificieux que ce ministre astucieux

éloignait de lui tout l'odieux des mesures qu'il faisait prendre à

l'empereur. Lorsque je serai à l'époque où je lui ai succédé, je

rapporterai plus en détail ce qui le concerne.

C'est ici le moment de parler de cette gendarmerie d'élite, qui a été si

utile au ministre de la police pour voiler ses opérations, et être

accablée de l'odieuse opinion qu'il en avait donnée ou qu'il avait

laissé établir sur elle.

C'est moi qui ai créé ce corps, et je l'ai commandé huit ans; j'atteste

ici que jamais je n'ai reçu de l'empereur aucun ordre d'en employer les

gendarmes à un service qui ne fût pas rigoureusement conforme à leur

institution, et particulièrement aux dispositions des lois à l'égard de

la gendarmerie. Jamais l'empereur ne les a chargés d'aucune police

secrète, et j'atteste sur l'honneur, qu'avant d'être moi-même le chef de

celle de l'État, je n'avais pas la première idée de ce que cela pouvait

être; je me suis dit souvent qu'il aurait été heureux pour moi que la

gendarmerie d'élite m'eût offert quelques ressources en ce genre; mais

personne de ce corps n'y entendait rien, pas plus que moi alors. Je vais

plus loin; dans les huit ans que je l'ai commandée, je n'ai pas connu un

seul individu, dans ses rangs, auquel on eût osé aller proposer une

commission du genre de celles qu'on les accuse d'avoir remplies, et la

plupart de leurs accusateurs ou détracteurs n'auraient pas osé leur dire

en face la moindre partie de ce qu'on a imprimé contre eux depuis; je

n'avais pas un gendarme qui n'eût été sous-officier dans les rangs de

l'armée; tous m'étaient attachés parce que je ne craignais pas de

paraître pour les défendre contre la calomnie, et leur faire obtenir

justice. Leur attachement était la suite de leur estime, et quelle que

soit la persévérance de la basse récrimination qui les a fait dissoudre,

ils n'en sont que plus recommandables à l'estime publique. Quant à moi,

je regarderai toute m'a vie comme des jours heureux ceux où je pourrai

être utile à quelques uns d'eux.

Il y avait encore à Paris, au moment de mon retour de Russie, quelques

unes des députations que les départemens avaient envoyées pour

complimenter l'empereur; celle de mon département (les Ardennes) était

de ce nombre; elle vint me faire une visite, et me donna en corps un

dîner comme à un compatriote qu'elle estimait. Cette circonstance mit le

comble à tout ce que j'éprouvais de satisfaction à cette époque-là.

Parmi la députation du département des Ardennes, il y avait le maire de

la ville de Sedan, qui, avec quelques députés de cette ville, était en

instance pour obtenir d'abord un bâtiment de l'État pour un

établissement de bienfaisance publique, et qui, en second lieu,

sollicitait la remise, à l'hôpital militaire de cette ville, de la

dotation que le maréchal de Turenne lui avait donnée sur ses biens en la

fondant[29]. Cette dotation avait été engloutie dans la révolution, et

les héritiers de la maison de Bouillon, ayant eu leur fortune en grande

partie confisquée, entendaient que le paiement de cette dotation fût

reversé sur la portion des biens dont ils avaient été dépouillés. Le

ministère observait avec raison que si l'empereur commençait une fois à

faire droit à une réclamation de ce genre, toutes les villes qui étaient

dans le même cas que Sedan viendraient successivement réclamer, et qu'il

n'y avait aucune raison pour leur refuser ce que l'on aurait accordé à

celle-ci, en sorte que leur demande fut écartée.

Mes compatriotes espéraient que je pourrais vaincre les obstacles qu'ils

avaient rencontrés, et me priaient de les aider. Je saisis cette

occasion de leur témoigner combien j'étais attaché aux lieux où j'étais

né. Je donnai procuration au maire de Sedan, M. de Neuflize, l'homme le

plus considérable du pays, qui voulut bien s'en charger, de chercher

près de la ville une partie de bien d'une valeur égale au revenu de la

dotation du maréchal de Turenne, et à l'abri de toute espèce de

révolution, de confiscation ou aliénation, libre d'hypothèque, dont on

pût faire l'acquisition de suite, et que j'en ferais les fonds, en

mettant pour condition que cette acquisition ne serait rien autre chose

que la reconstitution de la dotation du maréchal de Turenne, telle

qu'elle existait avant la révolution, aux mêmes obligations de

reconnaissance envers sa mémoire, c'est-à-dire que ses armoiries

seraient replacées dans l'église, et que tous les ans, au 26 de juillet,

pour anniversaire de sa mort, on y célébrerait le service divin, comme

cela était d'habitude avant la révolution. Il fallut un rapport du

conseil d'État à l'empereur sur toutes ces propositions, qui furent

sanctionnées par un décret, et c'est depuis cette époque que l'hôpital

militaire de Sedan a recouvré ce qu'il avait perdu, c'est-à-dire une

rente de 1,200 fr., pour le capital de laquelle j'ai donné de mes

économies 40,000 fr.

C'est aussi au mois de janvier 1808, et pendant le mois de février

suivant, que l'empereur faisait discuter au conseil d'État son projet de

recréer une noblesse. Cette question causa beaucoup de débats; elle

trouva des contradicteurs, et il est à remarquer que l'empereur, à qui

on supposait des idées de despotisme, affectait toujours de faire

prendre, dans des cas semblables, la parole à ceux des conseillers

d'État qu'il savait être d'une opinion opposée à la sienne; il

recommandait toujours que l'on parlât franchement, disant quelquefois,

sur cette matière comme sur d'autres: «Ne ménagez pas la question

pendant qu'on la discute, parce qu'une fois qu'elle aura passé, et que

le décret en aura été signé, il n'y aura plus à y revenir, ni à se

plaindre.»

Il n'en a jamais voulu à personne pour avoir manifesté franchement de

l'opposition à ses opinions; il aimait qu'on les combattît, et il ne lui

en coûtait aucun effort pour revenir à celle qui lui était démontrée

être la plus raisonnable: c'était une bonne note dans son esprit, en

faveur de celui qui lui avait donné quelque lumière en lui résistant.

Cette question de noblesse fut vivement discutée; il en coûtait à tous

les hommes de la révolution de devenir transfuges à leur parti; mais,

cependant, elle passa, soit que la raison ou l'amour-propre l'eût

emporté, et, dans le mois de février, l'empereur créa seize ducs avec un

grand nombre de comtes et de barons; il me fit l'honneur de me

comprendre dans les seize premiers, et d'ajouter à cette faveur une

riche dotation, que j'ai perdue par suite des revers qui ont causé des

pertes semblables à tout ce qui vivait de ses bienfaits.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3 · 第 20 / 38 题