Expédition de Portugal.--Junot.--Composition de son armée.--Entrée à
Lisbonne.--Prévoyance du régent.--Nos troupes s'approchent
d'Espagne.--Considérations politiques.--Talleyrand.--Part véritable de
ce diplomate à l'entreprise sur la Péninsule.--Tentative inconcevable de
Fouché.
L'empereur avait passé la saison des chasses d'automne à Fontainebleau,
où il avait donné la première audience à l'ambassadeur de Russie, qui
était le général comte de Tolstoï, frère du grand-maréchal de la cour de
l'empereur Alexandre. Je vais rendre compte de ce qui s'est passé
pendant le séjour que fit la cour dans cette résidence.
Depuis le refus qu'avait fait l'Angleterre d'accepter la médiation de la
Russie pour négocier la paix avec la France, l'empereur avait sommé le
Portugal de prendre un parti, le menaçant de faire marcher contre lui
les troupes françaises, s'il persistait dans son alliance avec
l'Angleterre. Le prince régent de Portugal hésitait et répondait d'une
manière évasive aux sollicitations pressantes qu'on lui faisait faire à
la fois, à Lisbonne et par la voie de son ambassadeur à Paris, le comte
de Lima.
Il est à remarquer que le prince régent avait été un des premiers
souverains qui eussent recherché l'alliance de la France, et que
cependant, dès le temps du consulat, on avait été obligé de le faire
attaquer par les troupes françaises et espagnoles combinées, pour
l'obliger à entrer avec nous dans l'alliance contre l'Angleterre.
C'était cet ouvrage que l'on voulait recommencer: l'ambassadeur de ce
pays en France jugeant de ce qui allait arriver, crut qu'il pourrait
conjurer l'orage en allant lui-même à Lisbonne faire ouvrir les yeux à
son gouvernement sur les dangers d'invasion dont le Portugal était
menacé; il partit de Fontainebleau, et comme courrier près de son
souverain; mais il était trop tard, toute transaction était devenue
impossible; le prince n'eut d'autre parti à prendre que de s'embarquer
sur sa flotte pour le Brésil, abandonnant ainsi ses États d'Europe à ce
que la fortune en déciderait. Il partit effectivement avant l'arrivée du
corps de troupes qui s'approchait de sa frontière. Ce corps était
commandé par le général Junot, qui avait été gouverneur de Paris pendant
la longue absence de l'empereur. Les troupes qui le composaient avaient
été formées du troisième bataillon, et des escadrons de dépôt de
plusieurs des régimens qui étaient à la grande armée.
Il pénétra sur le territoire portugais, prit possession des places
fortes, sans rencontrer d'autre résistance que celle que lui opposaient
les torrens, les précipices, qu'il eut à franchir. Il parvint enfin à
vaincre tous ces obstacles, et, à force de constance, il triompha de la
faim et de la fatigue, et entra dans Lisbonne sans que le gouvernement
essayât de s'opposer à sa marche. Loin de la, le prince régent prit soin
de lui aplanir les difficultés. Il prévint ses vassaux que la défense
était inutile; qu'il allait s'absenter pour laisser écouler l'orage;
qu'il reviendrait quand la tempête serait passée, et venait, en
attendant, d'organiser un gouvernement chargé surtout de procurer de
bons logemens aux troupes françaises, de pourvoir à leurs besoins, et
d'empêcher qu'il ne leur fût fait aucune insulte[27]. On ne pouvait
faire les choses de meilleure grâce, ni être plus prévenant. Il n'avait
oublié qu'une chose, c'était de parler de l'imprudence qui attirait
l'orage sur ses États: il n'avait cependant pu imaginer que le traité
qui devait soulever toutes les forces de la Péninsule, ne nous avait pas
échappé, et que, quoique l'Espagne seule eût éclaté, nous savions à quoi
nous en tenir sur les projets du Portugal.
Pendant que l'empereur prenait ce parti vis-à-vis du Portugal, il fit
rapprocher des frontières d'Espagne, du côté de la Catalogne et de la
Navarre, deux corps d'armée, dont les troupes étaient encore bien moins
organisées que celles du corps du général Junot: ce n'étaient pour la
plupart que des bataillons de marche. On appelait ainsi des bataillons
que l'on formait des détachemens de plusieurs régimens différens, qui
avaient un long trajet à faire pour se rendre à la même armée. Les
meilleurs étaient composés d'hommes appartenant à trois régimens
différens; mais il y en avait dont les compagnies avaient des soldats de
plusieurs corps, et même des officiers tirés d'autres corps que ces
mêmes soldats; il fallait bien certainement que l'empereur crût n'avoir
pas de grandes opérations à faire exécuter pour s'être décidé à employer
des troupes dans cet état d'organisation; enfin la meilleure portion
était la conscription des provinces méridionales, qui avait été appelée
en 1806, lorsque l'on entra en Pologne, après que la Prusse eut refusé
de traiter et se fut jetée dans les bras des Russes, lorsque nous étions
à Berlin. L'empereur avait ordonné que cette portion de conscription
restât en France, et il l'avait fait organiser en plusieurs corps
réguliers, que l'on nomma légions: ces légions furent rassemblées à
Grenoble, Dijon, Toulouse, et, je crois, Bordeaux: cette disposition fut
prise après la bataille d'Eylau, et c'est d'Osterode que l'empereur
ordonna d'en former des corps de réserve, dont il donna le commandement
à des sénateurs qui avaient été militaires.
La proclamation de l'Espagne avait paru quelques mois auparavant;
l'armée d'observation de l'Autriche était dans les environs de Prague.
Ces corps de réserve auraient été grossir l'armée d'Italie, si
l'Autriche avait entrepris quelques hostilités, ou bien ces mêmes corps
auraient formé une armée pour s'opposer aux Espagnols, si la
proclamation de leur gouvernement avait été suivie de quelques
opérations offensives de sa part: ni l'un ni l'autre cas n'était arrivé,
et l'empereur trouva les légions disponibles à son retour de Tilsit.
C'est ici que commencèrent les affaires d'Espagne, que je crois
nécessaire de faire précéder de quelques détails.
On a débité avec affectation dans le monde que M. de Talleyrand avait
été d'un avis opposé à cette entreprise: il a pu convenir à quelques
esprits de parti de chercher à établir cette opinion, mais elle est
contraire à la vérité: non seulement il n'y était point opposé, mais
encore il la conseilla, et fut celui qui en posa les préliminaires; et
c'est dans le but de la terminer qu'il pressa tant la conclusion de la
paix à Tilsit, disant à l'empereur que son affaire la plus importante
était celle du Midi, d'où tôt ou tard un prince belliqueux pourrait
tenter d'ébranler son ouvrage, lui faisant remarquer qu'il avait suffi
d'une proclamation pour mettre tout le pays en alarme, et que, s'il y
avait eu une seconde bataille d'Eylau, ce qui pouvait arriver au centre
des provinces russes, où il aurait bien fallu aller si l'on n'avait pas
fait la paix, il était possible que les Espagnols et les Autrichiens
arrivassent à Paris avant qu'il pût en être informé; que, d'un autre
côté, s'il faisait la paix avec l'Angleterre sans avoir réglé à sa
convenance les affaires d'Espagne, il y fallait renoncer pour jamais,
parce qu'il retrouverait l'Europe contre lui aussitôt qu'il voudrait en
entreprendre l'exécution, au lieu que, si on était assez heureux pour
réussir, on traiterait avec l'Angleterre sur cette base, en faisant,
d'un autre côté, les sacrifices auxquels on pourrait être obligé de
souscrire. M. de Talleyrand est le premier qui ait songé à l'opération
d'Espagne; il avait préparé les ressorts qu'il fallait mettre en jeu
pour la faire consommer: il est bien vrai qu'il voulut la faire d'une
autre manière, et peut-être l'eût-il menée à meilleure fin.
Le hasard a voulu que, dans la circonstance où l'on aurait eu le plus
besoin de toutes les ressources de son esprit, de son habileté et de ses
talens, qui étaient dans tout le lustre que leur donnaient les succès
des armes de l'empereur, il se retirât des affaires. Par son absence, on
fut privé de tous ces moyens d'intrigues dont l'Espagne fourmillait, et
que M. de Talleyrand avait fait mouvoir à son gré pendant plus de dix
ans; en sorte que l'on attaqua la politique maladroitement en heurtant
des intérêts que l'on aurait pu se rendre favorables, si on ne les avait
pas d'abord effarouchés.
On a dit aussi que c'était par suite de son opposition à cette affaire
qu'il avait quitté le ministère: c'est une autre erreur, encore plus
lourde que la première; l'empereur lui en a voulu long-temps d'avoir
quitté la direction des affaires dans cette circonstance, pour une
question de vanité. Au retour de Tilsit, il avait fait Berthier
vice-connétable, ce qui le créait grand-dignitaire; il le remplaça, au
ministère de la guerre par le général Clarke, dont les talens
administratifs s'étaient développés en Prusse et à Vienne.
M. de Talleyrand voulait être grand-dignitaire; il souffrait de voir
l'archichancelier et Berthier au-dessus de lui. Il commença à dire qu'il
était fatigué; que sa santé ne lui permettait plus de suivre un
quartier-général; qu'il désirait de tout son coeur servir l'empereur,
mais qu'il avait besoin de repos: il fit parvenir cela par le moyen des
femmes qui avaient accès chez l'impératrice, et, enfin, l'empereur
devina le reste.
Il était trop content de M. de Talleyrand pour lui refuser ce qu'il
paraissait désirer si vivement; il le fit donc vice-grand-électeur, et,
ainsi que Berthier l'avait été, il fut remplacé au ministère par M. de
Champagny. L'empereur fut très fâché de ce changement, surtout dans la
circonstance qui approchait, et M. de Talleyrand ne tarda pas à s'en
repentir lui-même, parce que, une fois hors du ministère, il fut en
butte à une foule d'intrigues et de mauvais propos. On lui prêta toutes
sortes d'indiscrétions sur des faits antérieurs à sa retraite des
affaires et sur les projets à venir de l'empereur. L'empereur lui-même
disait-il quelque chose, on en raisonnait dans tous les sens, et on en
faisait des critiques méchantes que l'on attribuait à M. de Talleyrand.
N'ayant plus de conférences particulières, dans lesquelles il aurait pu
détruire les menées de ses ennemis, ces absurdités, quelque ridicules
qu'elles fussent, n'en laissaient pas moins une impression fâcheuse dans
l'esprit de l'empereur.
Il devint bientôt le point de mire de tout ce qui voulait faire fortune
et participer aux honneurs attachés à la place qu'il venait de quitter.
On chercha à le rendre odieux à l'empereur; on imagina mille contes,
productions de gens qui ne peuvent soutenir la concurrence de ceux dont
ils sont forcés de reconnaître la supériorité; guidés par leurs intérêts
particuliers, et poussés par les passions de ceux dont ils se sont
entourés, ils aiment mieux perdre un État entier en étouffant la lumière
autour du monarque, que de voir pâlir leur étoile en laissant accès aux
hommes qui véritablement peuvent le servir. L'empereur résista
long-temps; il continua à voir avec bonté M. de Talleyrand; mais comme
tout cède à l'importunité qui ne se rebute point, Talleyrand tomba
bientôt dans une sorte de disgrâce. Il n'abandonna pas néanmoins
l'entreprise qu'il avait suggérée à l'empereur; au contraire, il la
suivit avec constance, et profitant, avec son adresse ordinaire, d'une
inspiration de colère qui était échappée à Charles IV, il alla jusqu'à
vouloir intervertir l'ordre de succession au trône d'Espagne. Chargé,
conjointement avec le grand-maréchal, de suivre les négociations que le
prince de la Paix avait ouvertes au sujet du Portugal, il ne se borna
pas à demander que Charles IV livrât le commerce de ses colonies aux
Français, il voulait encore qu'il nous abandonnât celles de ses
provinces qui touchent nos frontières, et qu'il reçût en échange les
dépouilles du souverain qui s'était enfui à la vue de nos drapeaux.
Voici, au reste, une pièce qui fixe l'état où il avait placé la
question; c'est le compte-rendu de la dernière conférence qui eut lieu à
ce sujet entre lui et Izquierdo.
Paris, 24 mars 1808.
_Au prince de la Paix._
«L'état des affaires ne permet pas d'écrire tous les détails des
entretiens qu'après mon retour de Madrid j'ai eus ici par ordre de
l'empereur, avec le général Duroc, grand-maréchal du palais impérial, et
avec le vice-grand-électeur de l'empire, le prince de Bénévent.
«Je réduis mon discours à l'explication des moyens qui sont proposés
pour régler et même pour terminer à l'amiable les affaires qui pendent
entre l'Espagne et la France, car on m'a chargé de les faire connaître à
mon gouvernement, en recommandant la réponse le plus tôt possible.
«Il est notoire que plusieurs corps de troupes françaises se trouvent à
présent en Espagne: on ignore quel en sera le résultat. Quelques
arrangemens entre les gouvernemens des deux nations pourront empêcher de
mauvais effets et même produire un traité définitif et solennel sur les
bases qui suivent.
«1re base. Les Français pourront faire leur commerce dans les colonies
espagnoles aussi librement que s'ils étaient Espagnols, et les
Espagnols, dans les colonies françaises, comme s'ils étaient Français:
les uns et les autres paieront les droits de douanes, comme s'ils
étaient natifs du territoire. Cette prérogative leur appartiendra
exclusivement, de manière que la France ne l'accordera qu'aux Espagnols,
et l'Espagne, non plus, qu'aux Français.
«2me base. Le Portugal se trouve aujourd'hui sous le pouvoir de la
France: la nation française a besoin d'une route militaire pour le
passage continuel des troupes qui doivent y aller, avec l'objet de
conserver les garnisons et de défendre le pays contre les incursions des
Anglais. Il est vraisemblable que cette affaire produira beaucoup de
dépenses, de chagrins, d'obstacles, et même de fréquentes occasions de
désordres; tout serait parfaitement arrangé, si l'Espagne possédait
entièrement tout le Portugal: elle indemniserait la France, en lui
cédant l'équivalent sur le territoire des provinces contiguës à l'empire
français.
«3me base. Régler définitivement la succession au trône d'Espagne[28].
«4me base. Faire un traité offensif et défensif d'alliance, en stipulant
le nombre de troupes que chaque nation doit donner à son alliée dans le
cas de guerre.
«Voilà les bases sur lesquelles on pourra faire un traité définitif
capable de terminer heureusement la crise actuelle où les deux États se
trouvent aujourd'hui; mais, dans les affaires d'une telle nature, je ne
dois qu'obéir. Quand on parle de l'existence de l'État, de son honneur,
de son estime et de son gouvernement, les décisions doivent avoir leur
origine seulement dans le conseil du souverain; néanmoins, mon amour
ardent pour la patrie m'a inspiré de faire au prince de Bénévent les
observations qui suivent:
«1°. Accorder aux Français une liberté de commerce égale à celle des
Espagnols, c'est diviser les Amériques mêmes entre les nations française
et espagnole; et l'accorder exclusivement, c'est s'éloigner de plus en
plus de la paix, perdre toutes nos relations commerciales, et celles des
Français, avec l'Amérique, jusqu'à la signature de la paix avec
l'Angleterre, excepté seulement le cas où l'arrogance de cette puissance
serait châtiée. J'ai dit aussi que si mon souverain accédait à cet
article, il fallait y ajouter, que les marchands français qui voudraient
fixer leur domicile n'auraient pas les droits de citoyens, mais
seulement de demeurans, d'après les lois expresses qui ont servi de base
pour le domicile des étrangers jusqu'ici.
«2°. En parlant de l'affaire du Portugal, j'ai fait une réminiscence du
traité du 27 octobre dernier. J'ai cherché à faire connaître le
sacrifice du roi d'Étrurie, que le Portugal tout entier ne vaut rien
pour l'Espagne, s'il est séparé de ses colonies; que les habitans des
provinces contiguës aux Pyrénées ne souffriraient pas la perte de leurs
lois, exemptions, priviléges et langue, moins encore le changement de
souverain. J'ai ajouté aussi qu'il me serait absolument impossible de
signer la cession de la Navarre, parce que, si je le faisais, je serais
sans doute l'objet de l'exécration de tous mes compatriotes, à cause de
ma naissance en Navarre. À la fin, je n'ai pas hésité à dire que, si
l'intention définitive est de séparer du royaume d'Espagne lesdites
provinces contiguës aux Pyrénées, on pourrait créer un autre royaume,
nommé d'_Ibérie_, pour l'indemnité du roi d'Étrurie, sur les bases de
conserver aux habitans du pays leurs lois, exemptions, usages et langue,
et d'appartenir toujours à un prince de la famille royale des Bourbons
d'Espagne, et, qu'en autre cas, la séparation pourrait avoir lieu sous
le titre de vice-royauté, avec la condition d'être possédées toujours
par un prince _Infant d'Espagne_.
«3°. En parlant de la succession au trône d'Espagne, j'ai dit tout ce
que le roi notre seigneur m'avait fait l'honneur de m'ordonner, ainsi
que tout ce qui a été nécessaire pour démentir les calomnies inventées
par les méchans hommes d'Espagne, et racontées ici comme vérités,
jusqu'au point d'avoir perverti l'opinion publique.
«Relativement à l'alliance offensive et défensive, j'ai demandé au
prince de Bénévent si l'on projetait de réduire l'Espagne à l'état de la
confédération du Rhin, en lui imposant l'obligation de fournir des
troupes, ce qui serait réellement l'assujettir au paiement d'un tribut
de guerre, par honnêteté sous le nom d'alliance; car si l'Espagne est en
paix avec la France, jamais elle n'aura besoin des secours français pour
la défense du territoire espagnol, ainsi qu'on peut le voir dans les
îles Canariennes, les provinces de Buénos-Ayres et le port du Férol.
Quant à l'Afrique, elle est comptée pour rien.
«Sur l'affaire du mariage, le prince et moi sommes restés d'accord; il
n'y a pas eu de difficultés. Mais on m'a dit que dans le traité qui doit
avoir lieu, sur lesdites bases, on ne parlerait plus de mariage, pour
lequel il y aura convention séparée.
«Il n'y a pas aussi de difficultés sur le titre d'_Empereur des
Amériques_ que notre roi doit prendre.
«On m'a dit qu'il fallait répondre, sur l'acceptation des bases, tout de
suite, sans aucun délai, pour éviter les mauvais effets qui pourraient
en résulter.
«On m'a dit aussi qu'il fallait omettre tout acte ou mouvement
d'hostilité capable d'éloigner l'arrangement amiable qui peut encore
avoir lieu.
«J'ai été interrogé s'il était vrai que le roi notre seigneur projetait
d'aller en Andalousie; j'ai répondu que je n'en savais rien, et j'ai dit
la vérité. Croyez-vous (m'a-t-on dit alors) que Charles IV ait déjà fait
ce voyage? Je crois que non, ai-je répondu, parce que le roi, la reine
et le prince de la Paix restent tranquilles sur la bonne foi de
l'empereur.
«J'ai demandé la suspension de l'entrée des troupes françaises dans les
provinces intérieures de l'Espagne, jusqu'à ce que je reçusse la réponse
de cette note, et cependant que les troupes françaises qui sont en
Castille en sortissent. Je n'ai rien obtenu; on m'a fait espérer
seulement que si les bases étaient acceptées par le roi, on ordonnerait
que les troupes s'éloignassent de la province où LL. MM. se
trouveraient.
«Il y a ici des lettres datées d'Espagne, qui disent que quelques
troupes espagnoles marcheront vers Madrid par la route de Talavera, et
que V. A. m'en a donné avis par un courrier extraordinaire. J'y ai
répondu, en disant la vérité sur ce que je savais sur cet article.
«On présume que V. A. était partie pour Séville, en accompagnant le roi
et la reine; je n'en sais rien, et c'est pourquoi j'ai ordonné au
courrier qu'il ne s'arrêtât pas jusqu'au lieu de la résidence de V. A.
«Les troupes françaises n'arrêteront pas le courrier, du moins le
grand-maréchal du palais m'a offert cette sécurité.
«Paris, 24 mars 1808. EUGÈNE IZQUIERDO.»
La révolution d'Aranjuez était faite lorsque cette dépêche arriva.
* * * * *
Il s'était passé à Paris, avant mon retour, une autre affaire qui avait
donné beaucoup d'humeur à l'empereur: c'est lui-même qui me l'a apprise.
Il avait été peu satisfait de M. Fouché, et celui-ci voyant la France
entière dans l'ivresse, cherchait tous les moyens, de rentrer en grâce
en signalant son dévouement. Ce ministre, auquel on prêtait tant de
lumières et de finesse, était l'homme le plus mal informé de ce qui se
passait, et l'homme qui connaissait le moins les convenances et l'usage
du monde: c'était la conséquence naturelle de l'état dans lequel il
était resté. Ayant appartenu à tous les partis de la révolution, et les
ayant tour à tour abandonnés pour suivre le plus heureux dans le moment,
il n'avait pu se défaire des habitudes que cette manière de vivre lui
avait fait contracter; il était toujours dominé, lorsqu'au contraire il
croyait lui-même diriger les conducteurs. En suivant cette marche il se
trompait souvent; aussi l'empereur disait-il de lui: «M. Fouché veut
toujours être mon guide et conduire la tête de toutes les colonnes; mais
comme je ne lui dis jamais rien, il ne sait pas où il faut aller, et il
s'égare toujours.»
Je ne sais où M. Fouché avait pris que l'empereur voulait, ou du moins
était occupé d'un divorce. Comme il voyait que l'on ne négligeait rien
pour resserrer l'alliance avec la Russie, il imagina que, sans lui, on
n'aurait pas observé qu'il y avait dans la famille impériale russe une
princesse charmante, digne de la plus belle couronne du monde, dont elle
aurait encore rehaussé l'éclat par tous ses brillans avantages. On lui
dit que l'empereur avait quelque scrupule de séparer sa destinée de
celle d'une personne qu'il avait associée à son existence, et qui lui
témoignait sa reconnaissance par les soins les plus vigilans dans tout
ce qui pouvait l'intéresser.
M. Fouché entreprend de se placer entre les deux époux, et de faire
sortir de la tête de quelques sénateurs dont les opinions étaient
réglées d'ordinaire sur la sienne, l'idée de témoigner à l'impératrice
qu'elle ferait une démarche utile à l'État et en même temps agréable à
l'empereur, en lui proposant elle-même un divorce dont il n'osait
l'entretenir: il parla à ces sénateurs comme un homme qui avait une
instruction conforme au langage qu'il leur tenait, et tous approuvèrent;
aucun n'eut garde de faire la moindre objection. Le ministre, qui se
croit fort d'une opinion manifestée par d'autres, qu'il avait commencé
par établir, pousse l'audace jusqu'à venir lui-même trouver
l'impératrice, et ne craint pas de déchirer son coeur en l'entretenant de
la nécessité de faire un sacrifice si douloureux pour elle; il lui parle
du voeu du sénat et de la reconnaissance nationale.
La première pensée qui vint à l'impératrice fut que le ministre de la
police n'était que l'interprète de l'empereur, qui n'avait pas voulu
être témoin de ses larmes, et lui avait donné cette commission; mais
elle ne se déconcerta pas et lui répondit: «Monsieur, je dois ici
l'exemple de l'obéissance aux ordres de l'empereur; vous pouvez aller
lui dire qu'aucun sacrifice ne me coûtera, lorsqu'il sera accompagné de
la pensée consolante de m'être conformée à ses désirs.» Elle laissa le
ministre dans le salon et rentra chez elle. Ce n'était pas là ce que M.
Fouché voulait; il espérait nouer une longue conversation avec
l'impératrice, et la porter à cette démarche comme d'elle-même, en
faisant disparaître ce qui était relatif au sénat et à lui, au lieu que
ce congé qu'il reçut lui laissa tout le caractère officiel qu'il avait
pris pour son introduction.
L'empereur, qui dans la journée descendait souvent de son cabinet chez
l'impératrice, la trouva ce jour-là tout en larmes, et voulut en savoir
la raison; elle lui répondit: «Pouvez-vous me le demander, après ce que
vous m'avez fait dire. «C'était une énigme pour lui: il se la fit
expliquer, et resta stupéfait de l'audace de son ministre: il l'envoya
chercher, et jamais personne, dans quelque condition qu'il soit, n'a été
traité comme le fut le ministre de la police dans cette circonstance;
l'empereur était indigné, et l'on ne doit attribuer qu'à la facilité
avec laquelle il pardonnait les injures qui lui étaient personnelles,
qu'il lui ait permis de continuer l'exercice de ses fonctions dans une
place dont on pouvait si facilement abuser; mais il n'eut plus aucune
confiance en lui, et le considéra comme un homme qui avait un système
personnel à lui, auquel système il rapportait les affaires d'État; mais
dont tout le talent était de la subtilité, et qui n'avait que de
l'intrigue sans aucune suite d'idée, et particulièrement point
d'attachement pour lui. S'il s'était trouvé là un homme en état
d'exercer son emploi, il en aurait été pourvu à l'instant.
Cette audace du ministre de la police était seule capable de faire
rompre une alliance de cette nature avec la Russie, s'il y avait eu
toutefois des ouvertures de ce genre, parce qu'il donna tant de
publicité à ce projet pour en paraître l'auteur, que l'empereur n'aurait
eu l'air d'avoir contracté cette union que par la force d'une opinion
formée par son ministre, et dès-lors il n'en aurait retiré aucun fruit.