L'empereur Alexandre se constitue en état d'hostilité avec
l'Angleterre.--Nomination du duc de Vicence à l'ambassade de
Pétersbourg.--le duc de Serra-Capriola.--Le comte de
Meerfeld.--L'opinion est peu favorable à mon successeur.--Moyens que
j'emploie pour la lui ramener.--Le comte de Mestre.--Audience de
congé.--Témoignage d'intérêt de l'empereur Alexandre.
C'est aussi dans les premiers jours de novembre que je reçus un courrier
de l'empereur, qui m'annonçait son départ pour l'Italie; le même
courrier m'apportait les instructions du ministre des relations
extérieures, pour réclamer l'exécution d'un des articles du traité
secret fait à Tilsit. M. Louis de Périgord en était porteur; il avait
aussi une lettre de l'empereur Napoléon pour l'empereur Alexandre; il
m'arriva à Saint-Pétersbourg, dans la matinée d'un jour où je dînais
chez l'empereur Alexandre; et comme dans la soirée ce souverain avait
l'habitude de m'entretenir à part, c'était ce moment-là que je prenais
pour ébaucher les affaires dont j'étais chargé. Dans cette occasion, je
lui parlai de l'arrivée de M. Louis de Périgord, qui était porteur d'une
lettre pour lui, que je lui remis, en lui demandant la permission de le
lui présenter le lendemain à la parade; il me l'accorda, et reçut la
lettre, qui était étrangère à un sujet qui faisait l'objet de la mienne.
L'empereur Alexandre me demanda si j'avais reçu quelque chose, et de
quoi on me parlait. «Sire, dis-je, on me charge de témoigner à votre
majesté le désir de la voir joindre sa puissance à la nôtre, pour nous
faire écouter de l'Angleterre, qui paraît n'avoir pas accepté, ou avoir
répondu d'une manière évasive aux ouvertures qui lui ont été faites
depuis le retour de l'empereur à Paris.--Fort bien, répondit-il, votre
maître ne m'en dit pas un mot; mais il suffit; je le lui ai promis, je
lui tiendrai parole; voyez Romanzoff, et venez me parler de cela
demain.»
Je n'y manquai pas; j'étais bien aise que l'empereur eût la nuit pour
penser au parti que j'allais lui proposer, parce que cela me donnait
aussi le temps de me préparer à répondre aux objections, et, dans ce cas
surtout, il devait naturellement y en avoir. Le lendemain, après avoir
reçu M. Louis de Périgord, l'empereur me parla le premier d'affaires, et
commença par me dire qu'il avait été convenu que l'on se réunirait pour
faire en commun une sommation à l'Angleterre, et lui offrir la médiation
de la Russie pour négocier la paix et qu'il lui semblait que c'était la
démarche préalable à faire.
Je répondis que cette démarche avait été faite; qu'il savait bien que
l'Angleterre avait décliné sa médiation; que, quant à la sommation, elle
était inutile de notre part, puisque depuis long-temps nous étions en
état d'hostilités; que, pour lui, il pouvait, si cela était dans ses
intentions, commencer par une sommation; mais que je ne croyais pas
qu'elle avançât les choses parce que, si l'Angleterre avait été disposée
à traiter, elle n'aurait pas refusé d'une manière si positive sa
médiation; il réfléchit un moment, et, reprenant la parole, il me dit:
«Je comprends cela, et puisqu'on le désire chez vous, je suis bien aise
de montrer de l'empressement à remplir mes engagemens; dès aujourd'hui,
je donnerai des ordres à Romanzoff», et il ajouta: «Je vous assure que
cela ne sera pas long.»
Effectivement, le surlendemain, on me remit la note que le gouvernement
russe se proposait de faire remettre à l'ambassadeur d'Angleterre; je
n'avais aucune observation à y faire, et elle fut envoyée le lendemain à
l'hôtel de l'ambassadeur, qui en accusa réception, en demandant ses
passe-ports.
Il y avait alors, tant dans la rivière de Saint-Pétersbourg que dans le
port de Cronstadt, plusieurs centaines de navires marchands anglais,
tous chargés en retour pour l'Angleterre; et quoique le principal but de
la France fût de frapper le commerce anglais, en faisant déclarer la
guerre à cette puissance par la Russie, qui n'avait aucun moyen maritime
pour la rendre de quelque efficacité, je n'eus pas l'air de m'apercevoir
de tout le loisir qu'on leur donnait pour s'éloigner, d'autant plus
qu'on y mettait de la décence; j'y mis de mon côté de la modération,
parce que cette mesure du gouvernement russe n'était pas populaire à
Pétersbourg, et que, si j'avais exigé que l'on employât de la rigueur,
je courais le risque de rompre la corde de l'arc, qui ne pouvait se
tendre qu'avec de la patience; l'on m'a su gré d'en avoir agi ainsi.
L'ambassadeur d'Angleterre partit par la Suède pour retourner à
Londres[24]. La campagne contre les Suédois en Finlande était ouverte,
et n'offrait aucun détail bien intéressant.
J'envoyai à l'empereur Napoléon tout ce qui m'avait été remis par le
ministre russe sur la question dont je viens de parler, et mon courrier
ne l'ayant pas trouvé à Paris, courut sur ses traces, et ne le joignit
qu'à Venise.
Vers la fin de novembre, je reçus l'avis officiel de mon remplacement à
Saint-Pétersbourg par M. de Caulaincourt, qui y était nommé ambassadeur.
Je m'occupais de chercher à lui louer un hôtel, afin qu'il fût établi
d'une manière convenable tout en arrivant, et j'avais réussi lorsque
l'empereur Alexandre, en me faisant demander le bail que j'en avais
passé, me fit entrer en possession d'un magnifique hôtel qu'il avait
fait acheter sur le grand quai de la Neva; il le donnait à la France en
retour de celui que l'empereur Napoléon avait donné à la Russie au
moment de l'arrivée de son ambassadeur à Paris. Nous gagnâmes à ce
marché, parce que l'hôtel que nous reçûmes à Saint-Pétersbourg était
bien plus complet que celui que nous avions donné à Paris.
L'empereur Alexandre eut la bonté de me dire des choses personnelles
extrêmement flatteuses sur la contrariété que lui causait mon rappel, et
je puis dire que, si j'éprouvais quelque satisfaction à quitter sa cour,
ce fut parce que je le trouvais personnellement trop entraînant. Comblé
de ses bontés comme je l'avais été, il était à craindre pour moi, que
dans des circonstances où il aurait fallu se retrancher dans l'austérité
du caractère diplomatique, la reconnaissance et l'attachement que
j'éprouvais pour lui m'en eussent empêché. Je me serais alors trouvé
dans une position gênante, ou obligé de trahir mon devoir pour suivre
une inclination bien naturelle: lui-même ne m'aurait pas estimé, et les
affaires dont on m'aurait chargé n'eussent pas été faites.
Je ne dois pas taire ici que l'opinion la plus générale de la société
était tout-à-fait défavorable à M. de Caulaincourt, et je m'aperçus
bientôt que cette mauvaise disposition apporterait des difficultés à la
marche qu'il aurait à tenir, pour la conduite des affaires que j'allais
lui remettre en bon chemin. En cherchant la cause de cette disposition,
je fus forcé d'en reconnaître la source dans la part qu'on lui supposait
avoir eue dans l'affaire du duc d'Enghien: j'étais déjà devenu assez
fort en Russie, par le retour de l'opinion en ma faveur pour l'employer
à servir mon successeur, auquel j'étais attaché par des liens d'amitié
étrangers à notre situation politique réciproque; je balançai d'autant
moins à le faire, qu'en rendant service à un camarade, je servais à la
fois mon pays, en lui aplanissant des difficultés qui, tôt ou tard,
auraient nui à ses intérêts.
L'on se gênait peu à Saint-Pétersbourg pour parler de M. de Caulaincourt
sous ce rapport, et je n'eus pas de peine à rencontrer l'occasion
d'entreprendre sa justification; je le fis encore pour l'empereur
Alexandre lui-même, qui ne m'en avait cependant pas parlé, mais qui ne
pouvait ignorer tout ce qui se disait autour de lui à ce sujet, et je
voulais que l'accueil qu'il allait faire à l'ambassadeur de France fût
dégagé de toute espèce de mauvaise impression ou arrière-pensée
fâcheuse.
Il y avait à Saint-Pétersbourg des petits cercles de conversations,
desquels s'écoulait, dans le reste de la société, tout ce que l'on
voulait y répandre. Ce moyen me parut le plus favorable à l'exécution de
mon projet: je choisis celui de M. de Laval[25], qui habite sur le quai
Anglais; je croyais, ce jour-là, y trouver plusieurs Russes, ainsi que
le duc de Serra-Capriola, ambassadeur de Naples, et M. le comte de
Mestre, ambassadeur du roi de Sardaigne; mais je n'y rencontrai que ce
dernier, de sorte que la conversation s'engagea, entre nous trois
seulement, sur les affaires du temps. En leur demandant leur amitié pour
mon successeur, je les vis à peu près muets; j'y étais préparé, et
j'ouvris l'explication que je désirais; elle est présente à ma mémoire.
À cette époque, j'ignorais la circonstance de la méprise qui avait rendu
le duc d'Enghien victime de son malheureux sort, puisque ce n'est qu'en
1812 que je l'ai appris; mais je connaissais tout ce que les pamphlets
avaient répandu sur cette catastrophe, et ils n'avaient pas ménagé M. de
Caulaincourt, non plus que moi. Il me fut donc facile de réfuter ce
qu'ils lui imputaient d'une scène à laquelle il n'avait pas assisté,
puisqu'il est vrai qu'il n'arriva à Paris que le lendemain de son
dénoûment; je le pouvais, et le fis avec d'autant plus de force que moi,
qui avais été à Vincennes, comme je l'ai dit dans le cours de ces
Mémoires, je ne l'y avais pas vu, et que je pouvais en cela redresser
l'injustice de ses accusateurs. Je ne savais que ce qu'il m'avait dit
lui-même de sa mission à Strasbourg, et cette communication de sa part
faisait toute la force de mon argument; mais j'étais loin de vouloir
étendre au-delà l'intérêt que mon amitié lui portait. Je lui en ai
depuis parlé à lui-même, et j'ai fait un appel à son honneur de me dire
si, dans cette circonstance, je pouvais avoir un autre but que
d'échanger avec lui la mauvaise couverture dont on l'enveloppait, en
arrivant, contre les avantages de position que je m'étais donnés. Je
n'ai laissé ignorer aucun de ces détails à M. de Caulaincourt à son
arrivée, et pendant les douze jours que j'ai passés avec lui à
Saint-Pétersbourg. S'il est vrai que, depuis mon départ, on lui ait
rapporté qu'on m'avait entendu dire, dans une société de trente
personnes, _que lui, M. de Caulaincourt, était étranger à cette affaire,
et qu'elle ne regardait que moi_[26], il avait les mêmes moyens de me
défendre; cela lui était plus facile que lorsque j'ai entrepris la même
chose pour lui, et je devais espérer le retour de mon procédé. Je lui en
ai donné une double preuve au mois d'avril 1813, en arrêtant le jeune
Ordener, qui, blessé de l'outrage fait à la cendre de son père, voulait
faire publier plusieurs pièces qu'il trouva dans les papiers de sa
succession. Je demande ce que cette publication aurait produit le
lendemain du jour où l'on venait de voir, dans les journaux, cette
justification, qui souleva l'opinion contre lui, lorsqu'on lut la lettre
qu'il écrivit à l'empereur Alexandre sur ce sujet, étant près de lui le
ministre de l'empereur Napoléon.
M. de Caulaincourt arriva à Saint-Pétersbourg vers le 10 ou le 15
décembre 1807. Je lui remis l'ouvrage que j'avais créé, et passai près
de lui tout le temps nécessaire pour lui donner les explications dont il
avait besoin; après quoi, je demandai mes audiences de congé. Celle que
me donna l'empereur fut presque amicale; sa fête se célébrait le 25
décembre; je voulus y assister; et c'est en m'invitant à dîner pour le
lendemain, qu'il m'emmena dans son cabinet pour me fournir l'occasion de
lui témoigner ma reconnaissance de tant de bontés. Il m'entretint assez
long-temps des matières politiques que j'avais traitées avec lui, et me
dit encore un mot du regret qu'il voulait bien avoir de mon départ, et,
enfin, en m'embrassant, il me donna congé. À tous ses bons procédés, il
joignit des témoignages de sa générosité: outre les diamans d'usage, qui
consistaient dans une tabatière de grand prix, il me fit remettre un
collier d'améthystes, qui était le plus bel ouvrage qu'il y eût chez le
joaillier de la couronne; il était accompagné de tous les accessoires de
cette parure; il y ajouta deux fourrures, l'une de martre zibeline, qui
fit l'admiration des dames de Paris, et l'autre d'oursin noir, d'une
égale rareté. Je partis de Russie comblé, et de plus j'étais persuadé
d'y avoir fait succéder une estime générale aux fâcheuses préventions
que j'avais trouvées établies contre moi en y arrivant.
Je pris mon chemin par Wilna, Varsovie et la Silésie. L'empereur
Alexandre avait donné ordre que l'on me fît accompagner par deux
feldjägers (courriers de cabinet) jusqu'à Varsovie, de sorte que je
n'éprouvai pas la moindre difficulté aux postes. En passant en Silésie,
je rencontrai la tête des colonnes des prisonniers russes, qui
retournaient de France dans leur pays. L'empereur les avait fait armer
et habiller en uniforme russe. Cette galanterie avait été appréciée en
Russie, où elle était connue avant mon départ. Ce fut le 16 janvier 1808
que j'arrivai à Paris, où j'eus encore le plaisir de m'entendre donner
des marques de satisfaction par l'empereur; j'y attachai d'autant plus
de prix que ce n'était pas trop son habitude, sans que pour cela il en
estimât moins.
Pendant plusieurs jours, il me questionna sur tout ce que j'avais
remarqué en Russie, et me demandait souvent si j'étais parti convaincu
qu'il pouvait faire quelque chose de solide dans ce pays-là; je
répondais affirmativement, car c'était mon opinion, et j'ai souvent
regretté d'avoir vu gâter des affaires qu'il était possible de toujours
tenir en bon train. Il n'y avait sorte de chose que l'empereur n'eût
préférée à l'idée d'aller recommencer la guerre au-delà de la Vistule;
il avait soigné cette ambassade de Russie de tout ce qui pouvait
contribuer aux succès qu'il en attendait; rien n'avait été épargné en
dépense, ni en détails de tout genre de tout ce qui compose la
représentation. Tout cela avait été porté jusqu'à la somptuosité.
L'on verra, par la suite de ces Mémoires, comment la confiance que
l'empereur avait placée dans cette alliance, a été petit à petit
altérée, au point d'avoir été suivie de la catastrophe qui a englouti
l'espérance et l'avenir de tant de familles dignes de l'estime publique.