CHAPITRE XIII.

Conspiration contre l'empereur Paul.--Le comte P...--Le général B...--Le

grand-duc.--Assassinat de l'empereur Paul.--On répand qu'il est mort de

maladie.--Position critique de l'empereur Alexandre.--Le maréchal Soult

intercepte une ébauche de conspiration.--Ses ramifications.

L'empereur Paul était monté fort tard sur le trône; il avait eu à

supporter les hauteurs de tous les favoris de sa mère, et de plus il

avait été souvent en butte aux intrigues des courtisans, qui, pour faire

valoir leur zèle, lui avaient plus d'une fois supposé des projets de

rébellion et de vengeance pour le meurtre de son père Pierre III. Ces

désagrémens avaient empoisonné sa jeunesse, et avaient jeté dans son

esprit des dispositions de méfiance, qui étaient toujours accompagnées

d'aigreur envers tout ce qu'il soupçonnait avoir eu quelque part aux

persécutions qu'il avait éprouvées.

Lorsqu'il fut empereur, il ne se défia pas des ressentimens du grand-duc

Paul, et s'occupa un peu trop à faire justice de ceux dont il avait eu à

se plaindre. Il se fit par là beaucoup d'ennemis; la plupart étaient

puissans de richesse et d'honneurs, auxquels les hommes renoncent

difficilement: les soupçons et la terreur régnèrent bientôt autour de

lui; au lieu de ramener les esprits par la douceur, il les exaspéra par

de la sévérité. Il crut, en vain, se faire des amis par des libéralités

qu'il porta jusqu'à la profusion la plus irréfléchie; il était dans le

même jour, bon jusqu'à la faiblesse, sévère jusqu'à l'inhumanité, et

quelquefois injuste jusqu'à la cruauté, autant qu'irrésolu et variable

jusqu'à la démence; à tel point qu'il rendit des ukases ridicules pour

interdire l'usage des chapeaux ronds et des pantalons, et pour défendre

de porter les cheveux coupés à la française: on était puni du knout

lorsque l'on était trouvé en contravention avec de pareilles lois!!

Cette manière de gouverner ne pouvait pas donner de sécurité pour

l'avenir à tous ceux qui croyaient avoir quelque chose à redouter de la

versatilité de son caractère et de sa violence: ce parti était nombreux,

et songea dès-lors à sa sûreté. En Russie, comme dans tous les autres

pays, c'est un très petit nombre d'individus riches, et le plus souvent

mal famés, qui s'emparent du domaine de l'opinion publique, qu'ils

dirigent pour ou contre le souverain, selon qu'il leur plaît ou ne leur

plaît pas; leur aréopage le juge sans appel, et, une fois qu'ils ont

prononcé, ils ne s'occupent plus que de l'exécution de leur arrêt: ce

fut le cas de l'empereur Paul.

Ses sujets le condamnèrent sous les prétextes les plus frivoles, et les

passions, qui ne calculent pas, l'accusèrent de tout ce qu'il y avait de

plus déraisonnable et à la fois de plus criminel. Les plus ardens à le

précipiter du trône furent bientôt d'accord; mais de grandes difficultés

traversaient l'exécution de ce dessein: c'est à Moscou qu'il se trama,

parce que, dans cette ville éloignée de la cour, on peut s'envelopper de

tout le mystère qu'exige une pareille entreprise.

Elle ne pouvait réussir sans la participation du gouverneur militaire de

Saint-Pétersbourg, qui est tout à la fois le chef des citoyens, le

général de la garnison et le gardien de l'empereur. Il exerce une

surveillance qui lui eût infailliblement fait découvrir les petites

menées par lesquelles il était nécessaire de commencer cette entreprise.

Les conjurés prirent donc la résolution d'associer le gouverneur

militaire à leurs projets: ce gouverneur était le comte de P...

L'empereur Paul avait une extrême confiance en lui, et ne l'avait fait

gouverneur de cette capitale que parce qu'il le regardait comme le plus

attaché à sa personne et le plus incorruptible: ce comte P... était un

homme profondément astucieux, et, à ce qu'il paraît, d'une duplicité de

caractère semblable à celle des personnages principaux que l'on voit

figurer dans les révolutions d'Orient. Un conjuré, dont je dois taire le

nom, se chargea de sonder P..., sans lui rien dire du projet arrêté,

mais de connaître directement de lui-même sa manière de penser sur

l'empereur, et sur tout ce qui était le sujet du mécontentement général.

P... s'ouvrit, et la confiance s'établit entre lui et le conjuré, qui ne

manqua pas de lui répéter souvent que l'extrême confiance dont il

jouissait en ce moment ne tarderait pas à être suivie d'un exil en

Sibérie, aussitôt qu'un envieux, dont les hommes en place ne manquent

jamais, serait parvenu à entretenir l'empereur un instant; que cela ne

dépendait que d'une maîtresse, et qu'enfin, avec un homme du caractère

de l'empereur, rien n'était stable. M. de P... sentit toute la force de

ce raisonnement, et vit bien qu'il était le précurseur de quelque chose:

lorsqu'on lui eut déroulé le projet, il s'engagea dans l'entreprise, et

en connut tous les conjurés, dont il devint dès-lors le chef, parce que

la réussite dépendait de lui. Il demanda quelques jours pour y

réfléchir; il comprit bien que, si le coup manquait, il devenait lui

seul plus coupable que les autres, dont les dépositions l'auraient

accablé, et que, s'il réussissait, il devait craindre le ressentiment du

grand-duc qui allait monter sur le trône, ainsi que celui de la veuve,

qui ne mettrait pas de bornes à ses vengeances; qu'enfin si le projet

venait à s'éventer avant son exécution, il avait à mettre les apparences

de son infidélité à l'abri des reproches que l'empereur Paul lui aurait

adressés: il songea à parer à tous ces incidens.

Son emploi lui donnait beaucoup d'accès dans l'intérieur de l'empereur,

et il n'était pas sans savoir que Paul faisait éprouver à son fils

plusieurs désagrémens semblables à ceux dont il avait lui-même eu tant à

se plaindre étant grand-duc. P..., au lieu de calmer l'empereur,

l'excita, et lui parla en termes ambigus de ce qu'il voyait et entendait

dire, laissant entrevoir à l'empereur qu'il fallait bien que les plus

audacieux comptassent sur l'impunité qu'on leur avait sans doute promise

pour oser parler de la sorte.

De pareilles réflexions ne manquèrent pas d'atteindre leur but; elles

mettaient dans l'esprit de l'empereur une méfiance sombre qui le porta

jusqu'à suspecter ses propres enfans, et à les entourer de surveillans:

c'était ce que P... voulait. Le grand-duc, poursuivi par les soupçons de

son père, fut réduit à se rapprocher de P..., qui, d'un mot, pouvait

attirer sur lui un accès de fureur de Paul, accès dont les suites

étaient imprévoyables.

Le gouverneur militaire, ainsi placé entre le père et le fils, jouait à

coup sûr; il gagna la confiance du grand-duc en l'entretenant du malheur

auquel lui, P..., serait exposé s'il venait à recevoir l'ordre de le

faire arrêter; qu'il n'osait pas répondre que cela n'arrivât pas d'un

instant à l'autre; qu'il ne pouvait deviner quel était celui qui montait

la tête de l'empereur contre ses enfans, mais qu'il était exaspéré au

dernier point. Il était difficile qu'une pareille duplicité n'en imposât

pas à une âme neuve comme celle du grand-duc, qui commençait à trembler

sur le sort qui lui était réservé.

Lorsque M. de P... l'eut amené au point d'anxiété où il voulait le voir,

avant de lui rien communiquer, il se décida à l'en entretenir, en

commençant par lui faire un tableau effrayant de l'état dans lequel les

profusions de son père avaient mis les finances de l'empire, ainsi que

l'état d'humiliation sous laquelle on vivait, avec la perspective de se

voir chaque jour arraché à sa famille, mutilé, et jeté en exil pour le

reste de sa vie; ajoutant que la fureur avec laquelle on procédait à ces

sortes d'exécutions menaçait tout le monde, depuis le plus grand

jusqu'au plus petit; qu'enfin lui-même y était exposé; qu'il venait lui

donner une preuve de son dévouement à sa personne en le prévenant de

prendre ses précautions, parce qu'il serait peut-être une des premières

victimes. Un pareil discours était bien fait pour achever de troubler

une âme déjà alarmée.

Le grand-duc demandait le remède à opposer à cet orage, qu'il voulait

détourner; P... répliquait de manière à augmenter les inquiétudes que

ses artifices avaient jetées dans l'esprit du prince, et s'engagea, pour

dernière preuve de fidélité, à lui donner avis des ordres qu'il pourrait

recevoir contre lui, en lui faisant observer que, s'il prenait un parti

sans l'en prévenir (comme de s'enfuir), il l'exposait à tous les

ressentimens de l'empereur, qui ne lui pardonnerait pas cette

infidélité; qu'en conséquence il le sommait, avant tout, de lui donner

sa parole d'honneur de se conformer à ce qu'il lui proposerait dès qu'il

aurait reçu l'ordre en question, si toutefois il arrivait. Le grand-duc

donna la parole (assure-t-on), et crut ainsi avoir un protecteur dans le

gouverneur militaire; tandis qu'au contraire le gouverneur rendait ce

prince l'instrument de sa perfidie.

Les choses en étaient à ce point lorsque P... fait parvenir, avec

adresse, à l'empereur, par une voie détournée, quelques avis sur les

dangers dont il est menacé; ce moyen lui réussit encore. L'empereur

l'envoya chercher, et, lui ayant communiqué l'avis qu'il venait de

recevoir, lui témoigna son étonnement de ce qu'il n'avait pas su cela,

et ne lui en avait pas parlé. P... répondit qu'il n'ignorait rien du

projet, et qu'il prenait des mesures pour le prévenir; il en récita

quelques détails à l'empereur, qui parut tranquille en voyant que son

gouverneur militaire s'était occupé de la sûreté de sa personne. Il fut

tout-à-fait rassuré lorsque M. de P... lui eut dit qu'il attendait la

liste des conjurés, qu'on devait lui donner le même jour; mais qu'il

n'avait encore osé faire arrêter personne, parce qu'il lui était revenu,

et qu'il était forcé de l'avouer à Sa Majesté, que ses enfans n'étaient

pas étrangers à cette entreprise; qu'il ne pouvait pas l'assurer, mais

qu'enfin, si ses soupçons se vérifiaient et étaient fondés, il lui

demandait quelle conduite il devait tenir dans cette circonstance, tant

pour empêcher le grand-duc d'être averti que pour lui ôter les moyens

d'échapper.

L'empereur, enchanté de tant de zèle, lui ordonna, dans ce cas-là, de ne

point balancer à l'arrêter. P... répondit que, bien que son dévouement

fût sans bornes, comme il pourrait se faire que ce ne fût pas lui-même

qui exécutât cet ordre, et qu'il pourrait arriver un malheur si le

grand-duc résistait, il voulait avoir un mandat signé de l'empereur pour

que le grand-duc n'eût rien à répliquer, et qu'il obéît.

L'empereur Paul trouva la mesure sage, et signa de suite le mandat, que

P... emporta; il alla avec cette pièce chez le grand-duc, et, la lui

montrant, lui dit que, quoi qu'il eût pu faire, l'arrêt fatal était

prononcé; qu'il n'y avait plus à feindre; qu'il fallait prendre un

parti; que lui, gouverneur militaire pourrait bien différer de quelques

jours l'exécution de l'ordre qu'il voyait, mais qu'enfin il ne pourrait

pas l'éluder, et que, dès ce moment, il était obligé de le faire

observer; qu'il l'en prévenait[21]. Il avait un intérêt immense à ce que

le grand-duc ne vît personne à qui il aurait pu s'ouvrir, et qui lui

aurait donné le sage conseil d'aller trouver son père.

Lorsque P... le vit bien abattu, il alla promptement rassembler les

principaux chefs des conjurés, avec lesquels il convint de tout, du

jour, de l'heure et des officiers de leur connaissance qu'il ferait en

sorte de faire tomber de garde cette nuit-là au château; enfin, il leur

donna le mot d'ordre; et, après qu'il eut arrêté toutes les

dispositions, il revint trouver le grand-duc, et lui dit qu'il n'y avait

plus à balancer; que toute la ville et la garnison se prononceraient

pour lui s'il voulait se décider pour le salut de tout le monde et pour

le sien; qu'il n'était point question d'une scène sanglante, mais que

l'on était décidé à ôter le pouvoir à son père pour l'en revêtir, s'il

était décidé à faire grâce aux auteurs de cette révolution et à ne pas

les poursuivre; qu'autrement lui, P..., ne répondait de rien, parce

qu'une fois qu'il aurait exécuté l'ordre de son père de l'arrêter, si,

comme il n'en faisait aucun doute, l'empereur Paul était victime d'une

conjuration, il n'y avait rien de moins sûr qu'on appelât le grand-duc à

lui succéder, à moins qu'on ne fût tout-à-fait rassuré sur les

poursuites qu'il pourrait être disposé à exercer contre ceux qui

l'auraient mis sur le trône.

Un argument aussi perfidement imaginé était trop fort pour un coeur neuf

comme celui auquel on s'adressait, après avoir pris les précautions de

lui fermer toutes les portes de salut. Dans cette situation, le

grand-duc s'appuya encore sur celui qui le perdait, et promit tout ce

qu'on voulût pourvu qu'on ne fît point de mal à son père. Cet

assentiment une fois obtenu, P... eut encore un autre soin: ce fut de

prévoir le cas où le coup manquerait, ou bien celui où il serait éventé.

On verra comment il s'y prit pour se ménager une retraite; il va d'abord

retrouver les conjurés, et fixe l'exécution à la nuit même; ils se

réunissent dans la maison de l'un d'eux; ils partent la nuit, vêtus de

leurs uniformes et armés de leurs épées, au nombre de treize ou quatorze

en tout. P... avait fait mettre de garde des officiers à lui pour toute

main; avec le mot d'ordre les conjurés passent partout dans les

vestibules et les appartemens du palais: c'était au château

Saint-Michel.

Ils arrivent, de pièce en pièce, jusqu'à celle qui précède la chambre à

coucher de l'empereur: il y avait, pour toute garde, un cosaque qui

était couché sur un matelas. Il se lève en sursaut, et jette un cri

perçant en prononçant le mot _trahison!_ il tombe aussitôt percé de

coups. Les conjurés se jettent à la porte de la chambre à coucher, une

lumière à la main: sept d'entre eux restent à la première porte de

l'appartement, les sept autres entrent dans la chambre et vont droit au

lit; ils n'y trouvent personne, et se croient déjà perdus, persuadés que

l'empereur n'avait pas passé la nuit chez lui. Le courage en abandonne

quelques uns qui voulaient fuir, mais les autres les retinrent, lorsque

l'un d'eux, B..., observe que le lit de l'empereur est encore chaud.

L'empereur Paul, au cri du cosaque, s'était jeté à bas de son lit, et,

soit qu'il eût perdu la tête, ou qu'il fût mal éveillé, au lieu de se

couler par la porte qui, de la tête de son lit, ouvrait sur un petit

passage qui menait chez l'impératrice, et alors il était sauvé, il se

blottit derrière un paravent à glace, sans avoir eu le temps de mettre

aucun vêtement. Les conjurés délibéraient sur ce qu'ils allaient faire,

lorsque B..., plus froid dans le crime, se met à chercher par toute la

chambre, et découvre l'empereur: il appelle ses complices, en lançant

des épithètes ironiques à la malheureuse victime, et, la prenant par le

bras, il l'amène au milieu de la chambre; là commencent des injures et

des reproches que tous lui adressent, après quoi ils lui proposent

d'abdiquer: il s'y refuse; le moment était décisif.

Les conjurés qui étaient restés à la première porte venaient presser les

autres d'en finir, disant qu'ils entendaient du bruit; enfin, l'un

d'entre eux, qui s'en vantait encore à table, lorsqu'il commandait

l'armée en 1807, dit aux autres: «Messieurs, le vin est versé, il faut

le boire.» En même temps il assène un coup sur la tête du monarque

infortuné; dès-lors les monstres le prennent à la gorge, le mutilent par

tout le corps, et terminent par l'étrangler avec sa propre écharpe: ils

lui avaient donné un coup à la partie supérieure de l'oeil, qui avait

fait une plaie[22].

Ce meurtre commis, ils le remirent dans son lit, et le couvrirent. Ils

emportèrent le cadavre du cosaque, et s'en allèrent chacun chez soi,

comme s'ils n'avaient rien fait. Ils rencontrèrent P..., qui s'avançait,

avec un bataillon des gardes, pour venir au secours de l'empereur si le

coup avait manqué; mais voyant qu'il avait réussi, ce fut au secours des

conjurés qu'il venait: il avait enfin pour troisième but de mettre le

grand-duc à l'abri d'une entreprise de leur part.

Le jour avait à peine éclairé le lendemain de cette sanglante

catastrophe, que toute la ville en était informée; on fit répandre le

bruit que l'empereur était mort d'une attaque d'apoplexie, et l'on

disposa tout ce qui était d'usage dans cette circonstance, tant pour lui

succéder, ce qui était dans l'ordre naturel, que pour lui rendre les

derniers devoirs.

On plaça le corps sur un lit de parade, selon la coutume; et, pour que

le sang qui, dans la strangulation, s'était porté avec abondance à la

plaie qu'il avait au-dessus de l'oeil, ne fît point faire de réflexions

aux spectateurs, qui commençaient à méditer sur cet événement

extraordinaire, on eut soin de lui mettre du blanc sur le visage, de

manière à réparer l'altération qui était la suite des mauvais traitemens

qu'on lui avait fait éprouver. Personne ne fut dupe: les gens qui

l'avaient lavé, habillé, pour le mettre sur le lit de parade, et ceux

qui l'avaient trouvé, le matin en entrant dans sa chambre, donnèrent

tous les détails que l'on voulut apprendre. De plus, le sang du cosaque

avait rougi le parquet, et l'on est toujours bien mieux informé de ce

qui se passe au fond du palais des rois, lorsque cela blesse la morale

publique, que l'on ne sait ce qui concerne l'intérieur d'un particulier.

Après cette exposition publique, l'empereur Paul fut inhumé avec toute

la pompe due à son rang.

La vérité ne tarda pas à se découvrir: le grand-duc Alexandre voulut la

savoir tout entière, et l'impératrice veuve n'entendait à aucun

ménagement. Si justice n'a pas été faite sur-le-champ, de tout ce qui

avait eu part à ce crime, c'est probablement par crainte des troubles

que le crédit des conjurés eût probablement excités dans l'empire:

néanmoins les meurtriers, atteints par l'indignation publique, furent

exilés; presque tous moururent dans leurs terres, loin de la capitale.

En écoutant ce récit de la bouche de ceux qui n'avaient pas perdu le

souvenir des bontés de l'empereur Paul, je fus effrayé de la facilité

avec laquelle les conjurés s'étaient accordés et avaient exécuté un tel

projet, sans qu'une seule circonstance fût venue le traverser, ni que le

remords fût entré dans l'âme d'aucun d'entre eux: je frémis en pensant

que le sort d'un monarque, celui de tout un État, était à la merci d'un

simple officier qui, le plus souvent, se trouve, par l'effet du hasard,

placé au poste principal, et sur la fidélité duquel reposent tous les

intérêts de la société.

Plus j'y réfléchissais, plus je croyais voir dans tout ce que

j'entendais et dans ce que j'apercevais, les premiers élémens d'une

conspiration de la même nature. Ce qui contribua à me le persuader, fut

l'arrivée subite, à Saint-Pétersbourg, d'un aide-de-camp du maréchal

Soult (M. de Saint-Chamans), que ce maréchal m'envoya en courrier, des

bords de la Vistule, où était encore son corps d'armée. Le maréchal

Soult avait saisi une correspondance toute fraîche, dans laquelle, parmi

beaucoup de lettres pleines, de phrases énigmatiques, il y en avait qui,

d'un bout à l'autre, ne traitaient que d'une matière semblable. Je me

rappelle que, dans une de ces lettres entre autres, il y avait ces

expressions: «Est-ce que vous n'avez donc plus chez vous des P..., des

Pl..., des N..., des B..., ni des V...?[23]» Ces lettres étaient écrites

de la Prusse à des Russes. Quoiqu'elles me parussent plutôt être la

production de quelque imagination exaltée, que la conséquence d'un

commencement d'entreprise criminelle, je trouvai le cas trop grave pour

me charger de la responsabilité, en prenant sur moi de ne pas les

communiquer à l'empereur Alexandre, d'autant plus que je devais supposer

qu'il aurait probablement quelques informations d'autre part; et

d'ailleurs je devais saisir cette occasion de lui prouver ma

reconnaissance des bontés qu'il avait pour moi.

Je m'y pris donc du mieux qu'il me fut possible pour les lui faire

parvenir, en l'informant de l'arrivée de M. de Saint-Chamans; il voulut

bien ne voir, dans cette communication, que les sentimens qui me

l'avaient dictée, et m'en témoigner de la satisfaction. Je me permis de

l'engager à ne pas trop se fier sur les apparences extérieures, en lui

faisant observer que c'était déjà être bien gardé que de faire croire

que l'on se gardait, parce que, d'ordinaire, les assassins sont des

lâches. Je le trouvai là-dessus tout-à-fait indifférent, et il me dit

même: «Je ne crois pas qu'ils l'osent», faisant allusion à ceux qui en

auraient eu la pensée; «j'ai confiance dans l'attachement de mes sujets;

mais si, enfin, ils veulent le faire, qu'ils le fassent, mais je ne leur

céderai en rien: d'ailleurs, il ne faut pas croire tout ce que l'on dit;

dans ce pays-ci on parle beaucoup, mais on n'est pas méchant.»

Je me trouvai soulagé d'un grand poids, lorsque je vis entre ses mains

tout ce que m'avait envoyé le maréchal Soult. Sans être plus satisfait

de la mauvaise disposition d'esprit dont j'étais moi-même le juge, je

n'osais m'en plaindre, parce que réellement l'empereur Alexandre y

faisait tout ce qu'il pouvait: l'opinion d'une ville comme

Saint-Pétersbourg ne pouvait pas se retourner facilement, et il fallait

de la patience pour obtenir ce que l'on désirait; la violence eût tout

gâté.

Dans les premiers jours de novembre, j'eus occasion de lui faire

remettre plusieurs pièces imprimées contenant les expressions les plus

injurieuses pour lui: c'étaient des productions toutes fraîches, de la

même espèce que celles qui avaient été débitées de Paris si long-temps

contre l'empereur Napoléon: il fit si bien qu'il en découvrit le

colporteur, et sut, par là, comment ces monstruosités avaient été

apportées dans ses États. Il fut moins sensible à l'outrage qu'on

dirigeait contre lui, qu'il n'était indigné de reconnaître que c'était

un Russe attaché à sa maison qui l'avait répandu; il le fit venir, lui

lava la tête d'importance, mais ne le punit pas.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3 · 第 17 / 38 题