Conspiration contre l'empereur Paul.--Le comte P...--Le général B...--Le
grand-duc.--Assassinat de l'empereur Paul.--On répand qu'il est mort de
maladie.--Position critique de l'empereur Alexandre.--Le maréchal Soult
intercepte une ébauche de conspiration.--Ses ramifications.
L'empereur Paul était monté fort tard sur le trône; il avait eu à
supporter les hauteurs de tous les favoris de sa mère, et de plus il
avait été souvent en butte aux intrigues des courtisans, qui, pour faire
valoir leur zèle, lui avaient plus d'une fois supposé des projets de
rébellion et de vengeance pour le meurtre de son père Pierre III. Ces
désagrémens avaient empoisonné sa jeunesse, et avaient jeté dans son
esprit des dispositions de méfiance, qui étaient toujours accompagnées
d'aigreur envers tout ce qu'il soupçonnait avoir eu quelque part aux
persécutions qu'il avait éprouvées.
Lorsqu'il fut empereur, il ne se défia pas des ressentimens du grand-duc
Paul, et s'occupa un peu trop à faire justice de ceux dont il avait eu à
se plaindre. Il se fit par là beaucoup d'ennemis; la plupart étaient
puissans de richesse et d'honneurs, auxquels les hommes renoncent
difficilement: les soupçons et la terreur régnèrent bientôt autour de
lui; au lieu de ramener les esprits par la douceur, il les exaspéra par
de la sévérité. Il crut, en vain, se faire des amis par des libéralités
qu'il porta jusqu'à la profusion la plus irréfléchie; il était dans le
même jour, bon jusqu'à la faiblesse, sévère jusqu'à l'inhumanité, et
quelquefois injuste jusqu'à la cruauté, autant qu'irrésolu et variable
jusqu'à la démence; à tel point qu'il rendit des ukases ridicules pour
interdire l'usage des chapeaux ronds et des pantalons, et pour défendre
de porter les cheveux coupés à la française: on était puni du knout
lorsque l'on était trouvé en contravention avec de pareilles lois!!
Cette manière de gouverner ne pouvait pas donner de sécurité pour
l'avenir à tous ceux qui croyaient avoir quelque chose à redouter de la
versatilité de son caractère et de sa violence: ce parti était nombreux,
et songea dès-lors à sa sûreté. En Russie, comme dans tous les autres
pays, c'est un très petit nombre d'individus riches, et le plus souvent
mal famés, qui s'emparent du domaine de l'opinion publique, qu'ils
dirigent pour ou contre le souverain, selon qu'il leur plaît ou ne leur
plaît pas; leur aréopage le juge sans appel, et, une fois qu'ils ont
prononcé, ils ne s'occupent plus que de l'exécution de leur arrêt: ce
fut le cas de l'empereur Paul.
Ses sujets le condamnèrent sous les prétextes les plus frivoles, et les
passions, qui ne calculent pas, l'accusèrent de tout ce qu'il y avait de
plus déraisonnable et à la fois de plus criminel. Les plus ardens à le
précipiter du trône furent bientôt d'accord; mais de grandes difficultés
traversaient l'exécution de ce dessein: c'est à Moscou qu'il se trama,
parce que, dans cette ville éloignée de la cour, on peut s'envelopper de
tout le mystère qu'exige une pareille entreprise.
Elle ne pouvait réussir sans la participation du gouverneur militaire de
Saint-Pétersbourg, qui est tout à la fois le chef des citoyens, le
général de la garnison et le gardien de l'empereur. Il exerce une
surveillance qui lui eût infailliblement fait découvrir les petites
menées par lesquelles il était nécessaire de commencer cette entreprise.
Les conjurés prirent donc la résolution d'associer le gouverneur
militaire à leurs projets: ce gouverneur était le comte de P...
L'empereur Paul avait une extrême confiance en lui, et ne l'avait fait
gouverneur de cette capitale que parce qu'il le regardait comme le plus
attaché à sa personne et le plus incorruptible: ce comte P... était un
homme profondément astucieux, et, à ce qu'il paraît, d'une duplicité de
caractère semblable à celle des personnages principaux que l'on voit
figurer dans les révolutions d'Orient. Un conjuré, dont je dois taire le
nom, se chargea de sonder P..., sans lui rien dire du projet arrêté,
mais de connaître directement de lui-même sa manière de penser sur
l'empereur, et sur tout ce qui était le sujet du mécontentement général.
P... s'ouvrit, et la confiance s'établit entre lui et le conjuré, qui ne
manqua pas de lui répéter souvent que l'extrême confiance dont il
jouissait en ce moment ne tarderait pas à être suivie d'un exil en
Sibérie, aussitôt qu'un envieux, dont les hommes en place ne manquent
jamais, serait parvenu à entretenir l'empereur un instant; que cela ne
dépendait que d'une maîtresse, et qu'enfin, avec un homme du caractère
de l'empereur, rien n'était stable. M. de P... sentit toute la force de
ce raisonnement, et vit bien qu'il était le précurseur de quelque chose:
lorsqu'on lui eut déroulé le projet, il s'engagea dans l'entreprise, et
en connut tous les conjurés, dont il devint dès-lors le chef, parce que
la réussite dépendait de lui. Il demanda quelques jours pour y
réfléchir; il comprit bien que, si le coup manquait, il devenait lui
seul plus coupable que les autres, dont les dépositions l'auraient
accablé, et que, s'il réussissait, il devait craindre le ressentiment du
grand-duc qui allait monter sur le trône, ainsi que celui de la veuve,
qui ne mettrait pas de bornes à ses vengeances; qu'enfin si le projet
venait à s'éventer avant son exécution, il avait à mettre les apparences
de son infidélité à l'abri des reproches que l'empereur Paul lui aurait
adressés: il songea à parer à tous ces incidens.
Son emploi lui donnait beaucoup d'accès dans l'intérieur de l'empereur,
et il n'était pas sans savoir que Paul faisait éprouver à son fils
plusieurs désagrémens semblables à ceux dont il avait lui-même eu tant à
se plaindre étant grand-duc. P..., au lieu de calmer l'empereur,
l'excita, et lui parla en termes ambigus de ce qu'il voyait et entendait
dire, laissant entrevoir à l'empereur qu'il fallait bien que les plus
audacieux comptassent sur l'impunité qu'on leur avait sans doute promise
pour oser parler de la sorte.
De pareilles réflexions ne manquèrent pas d'atteindre leur but; elles
mettaient dans l'esprit de l'empereur une méfiance sombre qui le porta
jusqu'à suspecter ses propres enfans, et à les entourer de surveillans:
c'était ce que P... voulait. Le grand-duc, poursuivi par les soupçons de
son père, fut réduit à se rapprocher de P..., qui, d'un mot, pouvait
attirer sur lui un accès de fureur de Paul, accès dont les suites
étaient imprévoyables.
Le gouverneur militaire, ainsi placé entre le père et le fils, jouait à
coup sûr; il gagna la confiance du grand-duc en l'entretenant du malheur
auquel lui, P..., serait exposé s'il venait à recevoir l'ordre de le
faire arrêter; qu'il n'osait pas répondre que cela n'arrivât pas d'un
instant à l'autre; qu'il ne pouvait deviner quel était celui qui montait
la tête de l'empereur contre ses enfans, mais qu'il était exaspéré au
dernier point. Il était difficile qu'une pareille duplicité n'en imposât
pas à une âme neuve comme celle du grand-duc, qui commençait à trembler
sur le sort qui lui était réservé.
Lorsque M. de P... l'eut amené au point d'anxiété où il voulait le voir,
avant de lui rien communiquer, il se décida à l'en entretenir, en
commençant par lui faire un tableau effrayant de l'état dans lequel les
profusions de son père avaient mis les finances de l'empire, ainsi que
l'état d'humiliation sous laquelle on vivait, avec la perspective de se
voir chaque jour arraché à sa famille, mutilé, et jeté en exil pour le
reste de sa vie; ajoutant que la fureur avec laquelle on procédait à ces
sortes d'exécutions menaçait tout le monde, depuis le plus grand
jusqu'au plus petit; qu'enfin lui-même y était exposé; qu'il venait lui
donner une preuve de son dévouement à sa personne en le prévenant de
prendre ses précautions, parce qu'il serait peut-être une des premières
victimes. Un pareil discours était bien fait pour achever de troubler
une âme déjà alarmée.
Le grand-duc demandait le remède à opposer à cet orage, qu'il voulait
détourner; P... répliquait de manière à augmenter les inquiétudes que
ses artifices avaient jetées dans l'esprit du prince, et s'engagea, pour
dernière preuve de fidélité, à lui donner avis des ordres qu'il pourrait
recevoir contre lui, en lui faisant observer que, s'il prenait un parti
sans l'en prévenir (comme de s'enfuir), il l'exposait à tous les
ressentimens de l'empereur, qui ne lui pardonnerait pas cette
infidélité; qu'en conséquence il le sommait, avant tout, de lui donner
sa parole d'honneur de se conformer à ce qu'il lui proposerait dès qu'il
aurait reçu l'ordre en question, si toutefois il arrivait. Le grand-duc
donna la parole (assure-t-on), et crut ainsi avoir un protecteur dans le
gouverneur militaire; tandis qu'au contraire le gouverneur rendait ce
prince l'instrument de sa perfidie.
Les choses en étaient à ce point lorsque P... fait parvenir, avec
adresse, à l'empereur, par une voie détournée, quelques avis sur les
dangers dont il est menacé; ce moyen lui réussit encore. L'empereur
l'envoya chercher, et, lui ayant communiqué l'avis qu'il venait de
recevoir, lui témoigna son étonnement de ce qu'il n'avait pas su cela,
et ne lui en avait pas parlé. P... répondit qu'il n'ignorait rien du
projet, et qu'il prenait des mesures pour le prévenir; il en récita
quelques détails à l'empereur, qui parut tranquille en voyant que son
gouverneur militaire s'était occupé de la sûreté de sa personne. Il fut
tout-à-fait rassuré lorsque M. de P... lui eut dit qu'il attendait la
liste des conjurés, qu'on devait lui donner le même jour; mais qu'il
n'avait encore osé faire arrêter personne, parce qu'il lui était revenu,
et qu'il était forcé de l'avouer à Sa Majesté, que ses enfans n'étaient
pas étrangers à cette entreprise; qu'il ne pouvait pas l'assurer, mais
qu'enfin, si ses soupçons se vérifiaient et étaient fondés, il lui
demandait quelle conduite il devait tenir dans cette circonstance, tant
pour empêcher le grand-duc d'être averti que pour lui ôter les moyens
d'échapper.
L'empereur, enchanté de tant de zèle, lui ordonna, dans ce cas-là, de ne
point balancer à l'arrêter. P... répondit que, bien que son dévouement
fût sans bornes, comme il pourrait se faire que ce ne fût pas lui-même
qui exécutât cet ordre, et qu'il pourrait arriver un malheur si le
grand-duc résistait, il voulait avoir un mandat signé de l'empereur pour
que le grand-duc n'eût rien à répliquer, et qu'il obéît.
L'empereur Paul trouva la mesure sage, et signa de suite le mandat, que
P... emporta; il alla avec cette pièce chez le grand-duc, et, la lui
montrant, lui dit que, quoi qu'il eût pu faire, l'arrêt fatal était
prononcé; qu'il n'y avait plus à feindre; qu'il fallait prendre un
parti; que lui, gouverneur militaire pourrait bien différer de quelques
jours l'exécution de l'ordre qu'il voyait, mais qu'enfin il ne pourrait
pas l'éluder, et que, dès ce moment, il était obligé de le faire
observer; qu'il l'en prévenait[21]. Il avait un intérêt immense à ce que
le grand-duc ne vît personne à qui il aurait pu s'ouvrir, et qui lui
aurait donné le sage conseil d'aller trouver son père.
Lorsque P... le vit bien abattu, il alla promptement rassembler les
principaux chefs des conjurés, avec lesquels il convint de tout, du
jour, de l'heure et des officiers de leur connaissance qu'il ferait en
sorte de faire tomber de garde cette nuit-là au château; enfin, il leur
donna le mot d'ordre; et, après qu'il eut arrêté toutes les
dispositions, il revint trouver le grand-duc, et lui dit qu'il n'y avait
plus à balancer; que toute la ville et la garnison se prononceraient
pour lui s'il voulait se décider pour le salut de tout le monde et pour
le sien; qu'il n'était point question d'une scène sanglante, mais que
l'on était décidé à ôter le pouvoir à son père pour l'en revêtir, s'il
était décidé à faire grâce aux auteurs de cette révolution et à ne pas
les poursuivre; qu'autrement lui, P..., ne répondait de rien, parce
qu'une fois qu'il aurait exécuté l'ordre de son père de l'arrêter, si,
comme il n'en faisait aucun doute, l'empereur Paul était victime d'une
conjuration, il n'y avait rien de moins sûr qu'on appelât le grand-duc à
lui succéder, à moins qu'on ne fût tout-à-fait rassuré sur les
poursuites qu'il pourrait être disposé à exercer contre ceux qui
l'auraient mis sur le trône.
Un argument aussi perfidement imaginé était trop fort pour un coeur neuf
comme celui auquel on s'adressait, après avoir pris les précautions de
lui fermer toutes les portes de salut. Dans cette situation, le
grand-duc s'appuya encore sur celui qui le perdait, et promit tout ce
qu'on voulût pourvu qu'on ne fît point de mal à son père. Cet
assentiment une fois obtenu, P... eut encore un autre soin: ce fut de
prévoir le cas où le coup manquerait, ou bien celui où il serait éventé.
On verra comment il s'y prit pour se ménager une retraite; il va d'abord
retrouver les conjurés, et fixe l'exécution à la nuit même; ils se
réunissent dans la maison de l'un d'eux; ils partent la nuit, vêtus de
leurs uniformes et armés de leurs épées, au nombre de treize ou quatorze
en tout. P... avait fait mettre de garde des officiers à lui pour toute
main; avec le mot d'ordre les conjurés passent partout dans les
vestibules et les appartemens du palais: c'était au château
Saint-Michel.
Ils arrivent, de pièce en pièce, jusqu'à celle qui précède la chambre à
coucher de l'empereur: il y avait, pour toute garde, un cosaque qui
était couché sur un matelas. Il se lève en sursaut, et jette un cri
perçant en prononçant le mot _trahison!_ il tombe aussitôt percé de
coups. Les conjurés se jettent à la porte de la chambre à coucher, une
lumière à la main: sept d'entre eux restent à la première porte de
l'appartement, les sept autres entrent dans la chambre et vont droit au
lit; ils n'y trouvent personne, et se croient déjà perdus, persuadés que
l'empereur n'avait pas passé la nuit chez lui. Le courage en abandonne
quelques uns qui voulaient fuir, mais les autres les retinrent, lorsque
l'un d'eux, B..., observe que le lit de l'empereur est encore chaud.
L'empereur Paul, au cri du cosaque, s'était jeté à bas de son lit, et,
soit qu'il eût perdu la tête, ou qu'il fût mal éveillé, au lieu de se
couler par la porte qui, de la tête de son lit, ouvrait sur un petit
passage qui menait chez l'impératrice, et alors il était sauvé, il se
blottit derrière un paravent à glace, sans avoir eu le temps de mettre
aucun vêtement. Les conjurés délibéraient sur ce qu'ils allaient faire,
lorsque B..., plus froid dans le crime, se met à chercher par toute la
chambre, et découvre l'empereur: il appelle ses complices, en lançant
des épithètes ironiques à la malheureuse victime, et, la prenant par le
bras, il l'amène au milieu de la chambre; là commencent des injures et
des reproches que tous lui adressent, après quoi ils lui proposent
d'abdiquer: il s'y refuse; le moment était décisif.
Les conjurés qui étaient restés à la première porte venaient presser les
autres d'en finir, disant qu'ils entendaient du bruit; enfin, l'un
d'entre eux, qui s'en vantait encore à table, lorsqu'il commandait
l'armée en 1807, dit aux autres: «Messieurs, le vin est versé, il faut
le boire.» En même temps il assène un coup sur la tête du monarque
infortuné; dès-lors les monstres le prennent à la gorge, le mutilent par
tout le corps, et terminent par l'étrangler avec sa propre écharpe: ils
lui avaient donné un coup à la partie supérieure de l'oeil, qui avait
fait une plaie[22].
Ce meurtre commis, ils le remirent dans son lit, et le couvrirent. Ils
emportèrent le cadavre du cosaque, et s'en allèrent chacun chez soi,
comme s'ils n'avaient rien fait. Ils rencontrèrent P..., qui s'avançait,
avec un bataillon des gardes, pour venir au secours de l'empereur si le
coup avait manqué; mais voyant qu'il avait réussi, ce fut au secours des
conjurés qu'il venait: il avait enfin pour troisième but de mettre le
grand-duc à l'abri d'une entreprise de leur part.
Le jour avait à peine éclairé le lendemain de cette sanglante
catastrophe, que toute la ville en était informée; on fit répandre le
bruit que l'empereur était mort d'une attaque d'apoplexie, et l'on
disposa tout ce qui était d'usage dans cette circonstance, tant pour lui
succéder, ce qui était dans l'ordre naturel, que pour lui rendre les
derniers devoirs.
On plaça le corps sur un lit de parade, selon la coutume; et, pour que
le sang qui, dans la strangulation, s'était porté avec abondance à la
plaie qu'il avait au-dessus de l'oeil, ne fît point faire de réflexions
aux spectateurs, qui commençaient à méditer sur cet événement
extraordinaire, on eut soin de lui mettre du blanc sur le visage, de
manière à réparer l'altération qui était la suite des mauvais traitemens
qu'on lui avait fait éprouver. Personne ne fut dupe: les gens qui
l'avaient lavé, habillé, pour le mettre sur le lit de parade, et ceux
qui l'avaient trouvé, le matin en entrant dans sa chambre, donnèrent
tous les détails que l'on voulut apprendre. De plus, le sang du cosaque
avait rougi le parquet, et l'on est toujours bien mieux informé de ce
qui se passe au fond du palais des rois, lorsque cela blesse la morale
publique, que l'on ne sait ce qui concerne l'intérieur d'un particulier.
Après cette exposition publique, l'empereur Paul fut inhumé avec toute
la pompe due à son rang.
La vérité ne tarda pas à se découvrir: le grand-duc Alexandre voulut la
savoir tout entière, et l'impératrice veuve n'entendait à aucun
ménagement. Si justice n'a pas été faite sur-le-champ, de tout ce qui
avait eu part à ce crime, c'est probablement par crainte des troubles
que le crédit des conjurés eût probablement excités dans l'empire:
néanmoins les meurtriers, atteints par l'indignation publique, furent
exilés; presque tous moururent dans leurs terres, loin de la capitale.
En écoutant ce récit de la bouche de ceux qui n'avaient pas perdu le
souvenir des bontés de l'empereur Paul, je fus effrayé de la facilité
avec laquelle les conjurés s'étaient accordés et avaient exécuté un tel
projet, sans qu'une seule circonstance fût venue le traverser, ni que le
remords fût entré dans l'âme d'aucun d'entre eux: je frémis en pensant
que le sort d'un monarque, celui de tout un État, était à la merci d'un
simple officier qui, le plus souvent, se trouve, par l'effet du hasard,
placé au poste principal, et sur la fidélité duquel reposent tous les
intérêts de la société.
Plus j'y réfléchissais, plus je croyais voir dans tout ce que
j'entendais et dans ce que j'apercevais, les premiers élémens d'une
conspiration de la même nature. Ce qui contribua à me le persuader, fut
l'arrivée subite, à Saint-Pétersbourg, d'un aide-de-camp du maréchal
Soult (M. de Saint-Chamans), que ce maréchal m'envoya en courrier, des
bords de la Vistule, où était encore son corps d'armée. Le maréchal
Soult avait saisi une correspondance toute fraîche, dans laquelle, parmi
beaucoup de lettres pleines, de phrases énigmatiques, il y en avait qui,
d'un bout à l'autre, ne traitaient que d'une matière semblable. Je me
rappelle que, dans une de ces lettres entre autres, il y avait ces
expressions: «Est-ce que vous n'avez donc plus chez vous des P..., des
Pl..., des N..., des B..., ni des V...?[23]» Ces lettres étaient écrites
de la Prusse à des Russes. Quoiqu'elles me parussent plutôt être la
production de quelque imagination exaltée, que la conséquence d'un
commencement d'entreprise criminelle, je trouvai le cas trop grave pour
me charger de la responsabilité, en prenant sur moi de ne pas les
communiquer à l'empereur Alexandre, d'autant plus que je devais supposer
qu'il aurait probablement quelques informations d'autre part; et
d'ailleurs je devais saisir cette occasion de lui prouver ma
reconnaissance des bontés qu'il avait pour moi.
Je m'y pris donc du mieux qu'il me fut possible pour les lui faire
parvenir, en l'informant de l'arrivée de M. de Saint-Chamans; il voulut
bien ne voir, dans cette communication, que les sentimens qui me
l'avaient dictée, et m'en témoigner de la satisfaction. Je me permis de
l'engager à ne pas trop se fier sur les apparences extérieures, en lui
faisant observer que c'était déjà être bien gardé que de faire croire
que l'on se gardait, parce que, d'ordinaire, les assassins sont des
lâches. Je le trouvai là-dessus tout-à-fait indifférent, et il me dit
même: «Je ne crois pas qu'ils l'osent», faisant allusion à ceux qui en
auraient eu la pensée; «j'ai confiance dans l'attachement de mes sujets;
mais si, enfin, ils veulent le faire, qu'ils le fassent, mais je ne leur
céderai en rien: d'ailleurs, il ne faut pas croire tout ce que l'on dit;
dans ce pays-ci on parle beaucoup, mais on n'est pas méchant.»
Je me trouvai soulagé d'un grand poids, lorsque je vis entre ses mains
tout ce que m'avait envoyé le maréchal Soult. Sans être plus satisfait
de la mauvaise disposition d'esprit dont j'étais moi-même le juge, je
n'osais m'en plaindre, parce que réellement l'empereur Alexandre y
faisait tout ce qu'il pouvait: l'opinion d'une ville comme
Saint-Pétersbourg ne pouvait pas se retourner facilement, et il fallait
de la patience pour obtenir ce que l'on désirait; la violence eût tout
gâté.
Dans les premiers jours de novembre, j'eus occasion de lui faire
remettre plusieurs pièces imprimées contenant les expressions les plus
injurieuses pour lui: c'étaient des productions toutes fraîches, de la
même espèce que celles qui avaient été débitées de Paris si long-temps
contre l'empereur Napoléon: il fit si bien qu'il en découvrit le
colporteur, et sut, par là, comment ces monstruosités avaient été
apportées dans ses États. Il fut moins sensible à l'outrage qu'on
dirigeait contre lui, qu'il n'était indigné de reconnaître que c'était
un Russe attaché à sa maison qui l'avait répandu; il le fit venir, lui
lava la tête d'importance, mais ne le punit pas.