Les Turcs refusent notre médiation.--Le général Guilleminot.--L'empereur
Alexandre va inspecter son armée.--Invitation de
l'impératrice.--Questions de cette princesse sur le goût de Napoléon
pour le spectacle.--Surprise de Copenhague.--Indignation que cet
attentat cause en Russie.
L'empereur Alexandre venait de recevoir des nouvelles de Turquie. Les
Turcs refusaient de faire la paix. Ceci a besoin d'être expliqué.
Il avait été convenu à Tilsit que la France interposerait ses bons
offices pour amener la conclusion de la paix entre la Russie et la
Porte. En exécution de cet article du traité, l'empereur Napoléon avait
fait envoyer à l'armée turque le général Guilleminot, pour aplanir les
différends, après en avoir fait écrire au général Sébastiani, son
ambassadeur à Constantinople.
Les Turcs voulurent bien traiter; mais, lorsqu'ils virent qu'il était
question de céder aux Russes la Valachie et la Moldavie, et que nous les
laissions dans cette position, leur indignation se manifesta; les bonnes
gens avaient assez de bon sens pour voir que nous nous étions arrangés à
leurs dépens. Ils disaient avec raison: «Que nous serait-il arrivé de
pis, si, au lieu d'être vainqueurs, les Français avaient été battus?»
Ils avaient raison, et peut-être ne devions-nous pas les abandonner, au
risque de faire une campagne de plus.
Ils déclarèrent donc qu'à moins qu'on ne leur restituât les provinces
qu'ils avaient perdues, ils ne traiteraient pas, et renonceraient à
l'intervention de la France. Ils allèrent même jusqu'à demander la
restitution d'un vaisseau de guerre qu'ils venaient de perdre dans
l'Archipel, à la suite d'un combat entre leur escadre et l'escadre
russe, lequel vaisseau était déjà emmené par celle-ci.
Les Russes auraient volontiers fait la paix avec les Turcs; ils en
avaient besoin, mais pas au point de signer des conditions ridicules:
j'oserai même ajouter que, si l'on avait insisté un peu, ils n'auraient
pas couru de nouveaux risques pour conserver les deux provinces en
question.
Les choses en étaient là lorsque l'empereur Alexandre m'envoya chercher
pour me les expliquer, et me demander si je pouvais prendre sur moi
d'écrire au général Guilleminot, pour qu'il s'employât à faire entendre
raison aux Turcs, tant sur la paix que sur l'armistice préalablement
nécessaire pour la négocier. Je le fis en termes précis, quoique cela
fût tout-à-fait en dehors de mes instructions. Ce qui m'y décida, c'est
que je ne voulais pas laisser à l'empereur de Russie le moindre doute
sur la sincérité des sentimens dont j'étais quelquefois chargé de lui
renouveler l'assurance. Je lui remis moi-même ma lettre ouverte, et il
la fit parvenir au général Guilleminot; elle ne produisit aucun effet.
Le général Guilleminot fut obligé de quitter les Turcs sans en avoir
rien pu obtenir, et la guerre continua.
L'empereur Alexandre s'occupait beaucoup de la réorganisation de son
armée aux frontières de Pologne. Il avait, après les malheurs de
Friedland, demandé de grands efforts à la nation russe, en hommes,
chevaux et denrées; tout cela venait d'arriver aux lieux où était son
armée. Il partit de Saint-Pétersbourg, pour aller diriger lui-même
l'emploi de tous ces moyens; et, quoique la saison fût mauvaise, il fit
le trajet avec une incroyable rapidité.
Je restai à Pétersbourg pendant son absence, et je fus aussi surpris que
flatté d'être invité une fois à dîner chez l'impératrice régnante. Sa
soeur, la princesse Amélie de Bade, y était, ainsi que le comte de
Romanzoff, ministre des relations extérieures, et M. le comte
Kotchoubey, ministre de l'intérieur.
Je cite ces détails, parce qu'à ce dîner sa majesté l'impératrice mit la
conversation presque continuellement sur la France et sur Paris. Il
était difficile de parler de quelque chose qu'elle ne connût pas. Notre
littérature lui était extrêmement familière; elle me faisait l'honneur
de me parler de nos spectacles; elle aimait nos productions tragiques,
et connaissait le mérite de tous nos bons acteurs. Elle me dit:
«L'empereur aime-t-il le spectacle?--Beaucoup, madame, et préférablement
la tragédie.--Quelles sont celles qu'il préfère?--Madame, il aime
beaucoup tous les ouvrages de Racine et de Corneille.--Je le conçois
sans peine; mais encore y a-t-il du choix dans ces chefs-d'oeuvre-là?--Je
l'ai vu aller souvent voir jouer _Mithridate_.--Ne fait-il jamais jouer
_Mérope_?--Pardonnez-moi, madame.»
Je crus d'abord qu'il y avait dans cette question une intention maligne,
et que l'impératrice voulait faire allusion à Polyphonte; mais je ne me
déconcertai pas: peut-être, au reste, était-ce une conséquence de ce que
je m'étais imaginé sur la manière dont on pensait généralement à notre
égard en Russie.
L'empereur Alexandre revint de Pologne fort content de son armée; ses
pertes étaient réparées, et il avait préparé le mouvement de la portion
de cette même armée, qu'il voulait porter en Finlande pour attaquer
cette province, et forcer enfin la Suède à faire la paix.
Nous étions à la fin d'octobre, lorsque les premières colonnes des
troupes destinées à agir contre les Suédois arrivèrent à Pétersbourg
pour y passer la Neva; l'empereur les passait en revue corps par corps.
Il m'a quelquefois permis de l'accompagner à ces sortes de revues, et
j'étais étonné de voir des troupes en aussi bon état après une aussi
longue route.
À cette même époque, les Anglais venaient de s'emparer de Copenhague et
de la flotte danoise. Il n'y avait qu'un cri en Russie contre cette
agression; le ministre de Danemarck à Saint-Pétersbourg se donnait
beaucoup de mouvement pour obtenir des secours de la part des Russes,
qui ne pouvaient rien dans ce moment-là.
L'empereur Napoléon m'écrivit de Paris à ce sujet, et me disait que cet
événement le contrariait fort, mais qu'il était le résultat de la
politique équivoque du Danemarck, qui, dans la campagne précédente,
avait retiré toutes ses troupes des îles pour les réunir en Holstein, où
elles s'étaient encore trouvées lors de l'apparition des Anglais, et
n'avaient pu porter du secours à la capitale. Cette disposition avait
été prise par le gouvernement danois, sans doute par un effet de la même
influence qui agissait contre nous-mêmes en Espagne; et, dans le cas où
un malheur nous serait arrivé, ils auraient été prêts à prendre le parti
qui aurait été le plus conforme à leurs intérêts.
Néanmoins la Russie sentit cette perte du Danemarck, dont la flotte
était un bon tiers de la garantie de neutralité de la Baltique.
L'empereur Alexandre fit déclarer par son ministre, à l'ambassadeur
d'Angleterre, qu'il prendrait fait et cause en faveur du Danemarck, et
qu'il ne resterait pas indifférent à l'agression dont cette puissance
avait été la victime.
Le mois d'octobre se passa sans rien offrir de remarquable; les liens
entre la Russie et la France se resserraient. L'empereur Alexandre
lui-même luttait contre l'opinion la plus générale, qui ne nous était
pas favorable; et, en ce qui dépendait de la France, je m'efforçai de
lui rendre facile ce que je lui voyais faire pour ramener tout le monde
à sa manière de penser. Rien n'était égal à l'irrévérence avec laquelle
la jeunesse russe osait s'expliquer sur le compte de son souverain.
Quelquefois je me suis trouvé obligé d'en reprendre plusieurs et de
relever leurs inconvenantes réflexions. Pendant quelque temps, je conçus
de l'inquiétude sur la suite que ces licences pourraient avoir dans un
pays où les révolutions de palais n'avaient été que trop communes. Je me
mis dès-lors à observer, sous ce rapport, les plus audacieux parleurs,
qui ne tendaient à rien moins qu'à porter toute cette jeunesse à la plus
criminelle des entreprises. J'étudiai toutes les conjurations qui ont eu
lieu en Russie depuis un siècle. La dernière était si récente, que tous
les contes absurdes qui se débitaient sur elle étaient encore le sujet
des conversations de plusieurs méchantes coteries de société, dont
Pétersbourg a, comme plusieurs grandes villes, le malheur d'être
affligé.
Lorsque des circonstances politiques qui surviennent, sortent de la
sphère de leurs petites idées, il part de ces coteries un déluge de
mauvais quolibets, de faux avis, et de tout ce qui peut égarer le
jugement des bons citoyens, accoutumés à suivre l'exemple de
l'obéissance. Tous ces énergumènes ne sont pas redoutables pour un
gouvernement fort; mais ils s'attachent à toutes ses actions, comme la
rouille s'attache aux métaux, et les corrode. On est tout étonné
d'apercevoir, au bout d'un certain laps de temps, le mal qu'on a éprouvé
de ces chenilles qu'on a négligé d'écraser lorsque le temps pour le
faire était favorable.
J'eus le courage d'écouter tout ce que l'on voulut me dire sur la mort
de l'empereur Paul. Les divers récits de cette scène tragique me
faisaient connaître beaucoup de détails personnels sur des hommes de
marque, et il serait heureux que des ambassadeurs eussent beaucoup de
renseignemens comme ceux que je pus mettre sur mes tablettes.
Voici ce que j'ai appris sur cet événement, car mon auteur était un
grand personnage russe, ami de l'empereur Paul; c'est sa propre
narration que je rapporte. Je pourrais le nommer, parce que je le crois
mort depuis; mais l'autorité de son nom ne donnerait pas plus de force à
la vérité pour les Russes contemporains qui liront ces Mémoires.